Manigances
de Denis-Martin Chabot

Extrait du 3e chapitre
Montréal, mai 1978
Jean-Pierre et Michel fréquentent les bars, les saunas et le parc Lafontaine où ils recrutent des invités pour leurs partys. Il y a un an, Pierre était leur nouvelle recrue, repêché au Sauna Saint-Marc. C'était un soir d'éliminatoires au hockey. Pour faire monter la testostérone, rien de mieux que des amateurs bien excités par une joute bien disputée. Quand ils se retrouvent au Sauna après la joute, ils veulent définitivement scorer.
Ce soir-là, Pierre impressionne les deux hommes avec son jeu de puissance et ses nombreux lancers bien frappés. Il est toutefois moins doué comme gardien de but. Jean-Pierre et Michel réussissent à marquer plusieurs fois.
Depuis, il est devenu joueur-étoile et on l'invite à tous les partys.
Avec ses yeux libidineux, le champion promène ses hormones d'un bout à l'autre de l'aréna qu'est devenu l'appartement du couple célèbre. Elles traînent langoureusement sur les corps et les visages intéressants, des anciens qu'il a déjà eus et qu'il aimerait se retaper, des nouveaux qui l'excitent, des prospects à retenir.
S'il ne trouve pas une ou deux bottes ici avant la fin de la soirée, il restera pour l'orgie que Jean-Pierre et Michel organisent pour terminer la partie. Une sorte de période de prolongation ou prix de consolation
Il est trop tôt pour penser à l'orgie, surtout qu'un beau gars attise déjà sa libido. Il s'appelle Marc Saint-Jean, un prep que Jean-Pierre et Michel ont recruté la semaine d'avant. Un genre qui ne lui plaît pas en temps normal, mais c'est soir d'exception. Le gars est tellement timide que ça le rend charmant.
Marc Saint-Jean se présente :
Tu es de Québec, toi. Ça se reconnaît à ton accent, ajoute Marc avec une insolence surprenante.
Le Québécois réplique que ce sont les Montréalais qui ont un accent, avec leurs gros "A" comme dans "châr" et "garâge" ! De toute façon, se dit Pierre Couture, quand sa queue sera bien installée dans sa gorge, le Montréalais n'aura plus le temps ni le souffle pour penser aux accents !
Marc se rend compte qu'il a gaffé. Sa timidité creuse un trou encore plus profond sous ses pieds. Il s'enlise.
Je parle un français international.
Ne viens pas me dire que tu "perles" ! Quand je t'écoute parler, tu me rappelles les Belles-surs de Michel Tremblay.
Tu aimes Michel Tremblay? répond Marc en s'illuminant.
Un bon coup pour le Montréalais timide qui vient de se sortir du territoire vaseux de la langue.
Un bon coup pour le Québécois aussi, un bon coup de théâtre ! Le prep snobinard du Plateau aime les arts de la scène ! Voilà enfin l'occasion de se servir du peu de culture qu'il a retenu de ses longues heures à l'école et dont il remettait en question l'utilité.
De son côté, tout moulin à paroles qu'il est, sans compter que c'est pire lorsqu'il est nerveux ou intimidé, Marc Saint-Jean étale allègrement ses connaissances dans un flot ininterrompu, une effervescence incontrôlable. Il énumère les meilleures pièces qu'il a vues ou qu'il a lues. Il lève le rideau sur sa passion pour Henry de Montherlant et évoque l'ambivalence des hommes et des femmes exposée dans ses uvres. Il cite Port-Royal dont l'histoire tourne autour de ces bonnes religieuses jansénistes qui font sacrifice d'elles-mêmes pour l'édification de Dieu, prétendaient-elles, alors que dans le fond, c'est pour leur propre édification, pour faire grandir leur foi personnelle.
Étourdi par ce verbiage interminable, Pierre Couture commence à regretter d'avoir déclenché la conversation.
Cela prouve que personne n'est vraiment entièrement bon, personne n'est entièrement mauvais. C'est un principe qui me guide dans mon travail. Je suis avocat.
Le Québécois aurait pu le deviner ! Le prep de Montréal est avocat. Les preps, c'est bien connu, se dit-il, sont habituellement architectes, médecins ou courtiers à la bourse ou encore, avocats.
Pourtant, n'a-t-il pas rêvé de devenir avocat, lui aussi ? N'a-t-il pas rêvé de défendre les pauvres et les déshérités du monde ? S'il n'avait pas laissé son pénis mener sa vie, il aurait pu terminer son bac puis faire une licence.
Jalousie, envie se mêlent aux désirs qui habitent Pierre. Il veut encore plus se payer l'avocat comme un trophée, un prix, une vengeance. C'est rare que je rencontre un autre homme aussi intéressé au théâtre et à la littérature que moi, ajoute Marc Saint-Jean.
Pierre tourne son regard vers Jean-Pierre. Ce dernier lève son verre de rye et lui sourit en signe d'approbation.
De son côté, Michel a séduit un punk aux cheveux coupés en brosse et teints orange. Il porte un anneau au nez et au moins 4 ou 5 autres sur chaque oreille. Il exhibe sa peau brunie et tatouée aux épaules, au cou et au ventre, dans une camisole effilochée et un jeans délavé, ajusté et judicieusement déchiré à la base des fesses. Il ne porte pas de sous-vêtement. Ses fesses rondes et légèrement poilues s'offrent aux yeux des voyeurs.
Il faut être aveugle pour ne pas remarquer qu'il n'a pas plus de 16 ans. De la chair neuve, illégale ! Et Michel s'en fout.
L'orgie de la nuit s'annonce dangereuse.
Marc, en bon avocat qu'il est, termine sa dissertation sur le théâtre comme s'il prononçait un plaidoyer dans une cause criminelle. Il s'aperçoit qu'il a égaré depuis longtemps son Québécois mignon, quelque part entre Montherlant et Sartre ou peut-être Camus. Il a encore perdu une bonne occasion de se taire, se dit l'avocat. Tout est perdu.
Il commence à être tard, annonce Marc, je vais retourner à la maison.
Même s'il a échoué son rêve de devenir avocat, rien n'empêche Pierre de s'en payer un et ce, sans même devoir assumer honoraires ou frais de dispersement. Ses intentions malicieuses, coupables et certainement criminelles ont besoin d'être assouvies et pas question de se contenter de l'aide juridique ce soir.
Ça te le dit de
Pierre s'interrompt.
Marc attend le reste de la question.
Le Québécois continue d'hésiter. Après une longue pause, il lâche le paquet :
Ça te dit de venir terminer la nuit chez moi ?
Il ferme les yeux très fort en attendant le verdict, un verdict qui ne tarde pas à se faire connaître.
J'avais peur que tu ne me le demandes jamais, répond l'avocat en quête d'un habeas corpus sans appel.
La cour est en pleine session. Les deux gars scellent leur jugement par un baiser langoureux qui divulgue du coup toutes les preuves qu'un acte coupable est sur le point de se produire. Les membres du jury présents, c'est-à-dire les autres invités au party, ne délibèrent même pas quelques minutes pour rendre un verdict unanime.
Ne comptez pas sur ma chambre ce soir les gars, dit Jean-Pierre, c'est "no vacancy". On vient de la réserver. Il fait un clin d'il en pointant le jeune punk.
La fameuse chambre que Jean-Pierre a souvent prêtée à Pierre. Elle a été rebaptisée " baisodrome " ou "baise-o-rama" en l'honneur du Cyclorama de Sainte-Anne-de-Beaupré ! À Sainte-Anne, on y montre des images de la vie pudique de la mère de la Vierge Marie. Au "baise-o-rama" de Jean-Pierre et Michel, on y voit sur les murs des images de vie impudique. Sainte-Anne, c'est l'endroit des dévotions, ici, c'est l'endroit des copulations.
4e de couverture:
Des hommes ne savent pas aimer. Ils ne savent pas s'aimer.
Manigances, un disco-bar du Village-gai de Montréal mais aussi une histoire d'amour et de meurtre où le sexe explicite, parfois sordide, conduit le lecteur haletant de page en page dans un suspens où l'issue n'est jamais certaine.
Dans Manigances, l'amour et la haine, la passion et la vengeance, le plaisir et la douleur se côtoient indistinctement.
L'histoire se déroule en pleine sous-culture gaie, au début des années 90, années d'innocence, de découverte, de témérité mais aussi années de danger, de malaise et de mal-être.
Ce roman de Denis-Martin Chabot constitue le premier tome d'une saga qui se déroule entre Montréal et Québec, en passant par le Royaume-Uni.
Originaire de la ville de Québec, journaliste, globe-trotter et maintenant auteur, Denis-Martin Chabot puise son inspiration à même son expérience comme journaliste à la radio et à la télévision depuis plus de vingt ans. Il a créé les personnages et l'intrigue de son roman en y transposant ses souvenirs et ses observations du monde.

Critiques reçues par l'auteur :
De Steeve :
J'ai lu récemment ton roman "Manigances", c'est-à-dire en novembre dernier, et j'ai adoré. Je suis de la grande famille de la moune, et je me suis retrouvé dans ton texte. Je trouve que ça me ressemble beaucoup, je veux dire que c'est un univers qui m'est familier. J'ai l'impression de les connaître ces gars-là. Toujours à la recherche de sensations de plus en plus fortes, j'avoue que l'idée du prédateur sexuel m'interpèle. Nous n'en sommes pas à l'abri, bien sûr ! La lecture de ton livre, m'a allumé l'esprit mais aussi le corps physique ; je m'en confesse. Ce livre m'a été offert par mon grand ami. C'était bien visé de sa part. En bref, je veux te féliciter pour cette réalisation. Je lirai certainement les suivants...
De Paul :
J'ai fini de lire ton roman, et je t'en remercie. Je sentais ta présence tout le long. Tes joies, tes angoisses... et bien sûr le sexe. Tu sais comment on s'entend là-dessus. Mettons que je te comprends, et par ricochet, je comprenais la plupart de tes personnages. Je comprenais leurs aventures dans les bars et les saunas et, quelque part, je pouvais même m'identifier au scènes sado-maso.
L'intrigue était, bien, intriguante. Je me demandais qu'est-ce qu'il y allait bien se passer avec tout ce beau monde. J'étais particulièrement touché par les scènes flashback à l'enfance, des souvenirs émotifs des pères, des copains. Le fait que ces souvenirs étaient souvent imbus de tension sexuelle trouvait les rendaient d'autant plus réels pour moi.
J'espère que tu continuera d'écrire...
Merci encore une fois, amitiés.
Paul
De Francis :
J'ai terminé (enfin, j'ai pris le temp) ton livre. J'ai trouvé ton écriture très cinématographique. Peut-être que j'ai beaucoup d'imagination (sûrment), mais ton roman ferait certainement un film ou même une série passionnante. J'ai bien hâte de lire le prochain.
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