Pénitence
de Denis-Martin Chabot



2

Montréal, mars 1986

Après l’orgasme, Yannick rit aux éclats. Sa grande bouche carrée remplie de grosses dents blanches, son dentiste a déjà dit qu’il avait une dentition de cheval, s’ouvre et des sons hystériques percent littéralement la barrière du son, comme le Concorde qui atteint sa vitesse de croisière.
Marc en est convaincu parce que l’éclat de rire de Yannick lui fait ciller les oreilles. Il ne se plaint pas de ce désagrément, un si petit sacrifice à comparer au plaisir de pouvoir admirer et jouer avec la longue queue effilée du jeune homme dont la forme aérodynamique, surtout la courbe à la hauteur du gland, rappelle tout autant l’aéronef en question dont le cockpit plie.
(…)
Libre comme l’air. Libre comme le vent.
Un vent de supersonique.
Pour Yannick, une baise est une baise, et un orgasme, un orgasme. Il n’y a pas de mauvaise baise, que de mauvais baiseurs. Il n’y a pas de mauvais orgasmes non plus. Quand on finit par jouir, c’est que c’est bon.
Surtout, il ne se fait pas prier pour jouir.
Telle une bouteille de champagne qu’on sabre, il gicle de tous côtés et il déborde d’enthousiasme.
Spectaculaire !
Comme le Concorde !
Vingt-deux ans.
Douze ans son cadet !
À ce jeune âge, l’extase survient vite et souvent sans trop se faire prier.
Vingt-deux ans.
Ça ne sait pas par contre faire durer le plaisir. L’explosion n’attend même pas le décompte. Faut dire que ça ré-explose plus d’une fois.
Vingt-deux ans.
Encore bien jeune. Ça manque de fini. Il faut tout lui apprendre.
Vingt-deux ans.
Il n’a rien fait, rien lu, rien entendu et rien vu.
(…)

* * *

Un soir de rut.
Marc irait bien se satisfaire au sauna ou il irait aussi draguer le parc Lafontaine ou le Parc du Mont-Royal. Mais un soir de semaine, quand il faut être au boulot le lendemain, ça complique trop les choses.
Prendre soin de son désir en louant un film porno, le dernier Stryker peut-être. Cela devient une option plus acceptable dans les circonstances. Il faut bien sûr retourner la cassette à temps le lendemain, sans quoi il y a une amende.
Depuis l’embauche de Yannick comme commis, les affaires du centre de location vidéo n’ont jamais été aussi bonnes, surtout les soirs où il est de service.
Une grande partie de ce succès est certainement attribuable à son petit cul rond dans son jeans moulé comme s’ils avait été peint sur lui, un jean qui cache tout aussi mal son aéronef.
Yannick est mignon, très mignon.
Mais c’est tout, parce que lorsqu’il ouvre la bouche pour parler, le désastre commence.
La mère de Marc disait souvent que les gens sont comme des tasses. On ne peut pas remplir plus que jusqu’au rebord. Autrement, ça déborde. Certaines sont comme des bols à café au lait, dans lesquelles on peut mettre beaucoup de choses avant qu’elles débordent. Dans le cas de Yannick, on parlerait plutôt d’une tasse à espresso.
Le téléphone sonne.
Yannick s’appuie le bas du dos au comptoir pour y répondre. Sa position met bien en évidence son Concorde. Un engin qui semble si long ! À se demander s’il n’a pas ajouté du rembourrage...
Il tourne et s’appuie sur les coudes, son cul maintenant bien en évidence, des ballons ronds et fermes prêts à éclater de son jeans trop serré.
Un ensemble complet, avion et hangar !
Marc se voit déjà pilote de brousse…
Du temps de l’ancien commis, un homme plutôt mur, un peu sourd et qui ne voyait pas très clair, Marc se gênait moins de louer des vidéos pornos. Mais devant un aussi beau pétard aérodynamique, il sent ses oreilles rougir.
Que va-t-il penser de lui ? Va-t-il rire de lui ?
Non, Yannick ne dira rien. Mais Marc croit qu’intérieurement, le commis dira de lui que c’est un vieux cochon.
Il n’en fallait pas plus et Marc replacerait le vidéo sur l’étagère, faire comme si de rien n’était et plutôt louer un film de Barbra Streisand.
Il se ravise. Qu’est-ce que ça peut bien lui faire ce que pense le jeune commis ?
Et si on ne voulait pas que ces vidéos soit loués, on ne les offrirait pas !
— Wow ! Ça c’est un bon vidéo, s’exclame Yannick. Tu vas aimer la scène des douches. Il a un gars là-dedans qui se fait fourrer par trois autres un après l’autre, puis pas des petites graines, là ! Il en prend même jusqu’à deux à la fois. J’adore les scènes de double pénétration. Toi ?
Marc rougit foncé.
— Ouais. Moi aussi, répond-t-il au travers ses dents.
L’idée que d’autres clients aient pu entendre ce que les deux hommes aient à dire sur le film l’embarrasse au plus haut point.
— Ce n'est pas mon préféré, mais c’est pas loin, ajoute le commis.

* * *

Marc retourne ainsi tous les soirs du restant de la semaine au centre de location de vidéos. Raison officielle : louer d’autres films pornos. Mais en réalité, c’est pour revoir Yannick.
Et aussi entendre les commentaires du jeune expert sur les vidéos qu’il choisit. Et quel expert ! À l’entendre, il les a tous vus !
Vendredi, il change de tactique. Au lieu de prendre un film sur une étagère, il demande conseil :
— Quel film me recommandes-tu ce soir ?
Yannick se penche vers lui et le regarde avec envie.
— Tu aimes cela quelque chose de rare les vues cochonnes, toi !
Le client se penche à son tour vers les commis et appuie ses coudes sur le comptoir comme ce dernier. Il prend le même air et le même ton :
— Il y a quelque chose de mal là-dedans ?
Yannick recule un peu.
— C’est juste que je trouve cela dommage qu’un beau gars comme toi se contente de vues cochonnes.
— Qu’est-ce que tu proposes alors ?
— Un petit film maison avec moi et toi en vedette. Je suis libre à minuit. Viens me chercher.

* * *

La première baise s’avère un succès digne d’un Oscar pour meilleurs premiers rôles et meilleurs rôles de soutien.
Marc insère rapidement et sans trop de difficulté son 747 dans le hangar pourtant étroit mais confortable de Yannick, un hangar juste assez grand pour accommoder l’appareil, pour autant que Marc garde le train d’atterrissage à l’extérieur.
Ensuite, c’est au tour du Concorde de Yannick d’atterrir. Il ne prend pas beaucoup plus de temps pour piquer du nez vers l’aérogare de son partenaire. Un atterrissage en douceur en terre ferme.
Pendant le reste de la nuit, les deux hommes jouent aux contrôleurs aériens, aux pilotes, aux agents de bord et aux mécaniciens.
Après plusieurs envolées, l’équipage doit atterrir... Il s’écrase en fait pour quelques heures de repos. Le décalage horaire est bien dur, d’autant plus que les deux hommes n’ont pas dormi du voyage.
C’est au cours de ces premiers vols de nuit que Marc observe pour la première fois le bruit strident du rire de Yannick, un bruit qu’il refait à chacun de ses atterrissages. Ce rire à briser la barrière du son éclate à chaque orgasme.


4e de couverture :

« Qui ne s’ennuie pas de ce passé pourtant pas si lointain, ce passé facile et insouciant ? Qui ne s’ennuie pas de ce passé libre, où esprit et corps faisaient tout ce qu’on leur demandait, sans se fatiguer ? Qui ne voudrait pas pouvoir encore tomber amoureux à chaque coin de rue ?

« Et surtout, qui ne désire pas secrètement recouvrer sa liberté sexuelle, ce pouvoir de baiser avec qui on veut sans se soucier des conséquences ?

« Baiser sans condom !

« C’était le bon vieux temps ! Et oui, toute une génération d’hommes gais peuvent désormais parler du bon vieux temps qui ne reviendra pas de si tôt. Pourtant, ils ne sont pas tous si vieux… La trentaine tout au plus. Mais voilà, le SIDA a créé une nouvelle génération d’aînés. »

Retrouvez les personnages de Manigances et bien d’autres encore dans leurs nouvelles aventures cinq ans plus tard dans ce deuxième roman de Denis-Martin Chabot.

Originaire de Québec, journaliste et globe-trotter, Denis-Martin Chabot trouve son inspiration dans le quotidien de la vie des gens qu’il a rencontrés dans sa vie. Il a créé les personnages et l’intrigue de son roman en y transposant ses souvenirs personnels et ses observations du monde.

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