Le rôle de ma vie
de Erwan Chuberre



Extrait de roman

Si leur appartement du 70, boulevard Beaumarchais ne ressemblait pas vraiment à un des châteaux de Louis II de Bavière, c’était toutefois un petit bijou de trente-cinq mètres carrés de l’esthétique pop que le Roi Fou aurait certainement approuvé de son vivant. Avec ses grands murs jaunes, ses tableaux multicolores, ses petites boules disco accrochées un peu partout et ses grands miroirs ornés de dorure, leur salon avait quelque chose de royal. En guise de balcon pour saluer leurs fidèles, ils étaient très fiers de leur large baie vitrée qui surplombait le boulevard avec une vue magnifique sur les embouteillages parisiens montant vers la place de la Bastille. Ex-provinciaux, l’un de Rennes, l’autre de Strasbourg, Yan et Jeff ne regrettaient pas le moins du monde d’avoir fait une croix définitive sur leur belle prairie verte et sur leur élevage de vaches bien grasses pour venir vivre à Paris, ville de tous les rêves et de toutes les illusions. Et si le bruit incessant de la Capitale les avait quelque peu dérangés lors de leur première nuit, ils ne pourraient plus à présent s’endormir sans son mélodieux des klaxons des automobilistes énervés. Devenus de véritables enfants de l’asphalte rebondissant sur le bitume de l’ambition !
La décoration du salon avait été pensée par Yan, grand fan d’Andy Warhol, quant à Jeff, il s’était occupé de la salle de bains et de la cuisine qu’il avait voulues très sombres, genre corbillard. Le malin, il avait profité d’une visite de Yan chez ses parents en Alsace pour se lancer dans une peinture macabre, avec des murs en rouge vermeil et des portes noires. Une véritable descente aux enfers ! À son retour, Yan était furieux ! Faire des œufs sur le plat ratés dans un caveau lui glaçait le sang. Mais, c’était de sa faute. Il aurait dû se méfier lorsque Jeff s’était proposé de s’occuper de ces deux pièces. Connaissant le penchant de son ami pour le morbide, il aurait dû refuser. Toutefois, avec l’habitude, Yan s’était plutôt bien habitué à ce décor glacial, trouvant finalement que ce n’était pas une mauvaise idée. Et puis, prendre sa douche dans un cercueil était un acte assez symbolique : en plus de laver son corps, il nettoyait son âme de tous ses péchés.
Et pour chacun, une chambre de dix mètres carrés environ. Un petit nid de célibataire et uniquement de célibataire ! Avec l’interdiction formelle d’y inviter qui que ce soit : c’était inclus dans leur pacte de colocation. Aucun petit copain ou petite copine ne devait quitter le salon pour s’aventurer vers leur nid douillet respectif. Et même pas question de se laisser aller debout dans le couloir, ni ailleurs ! Les murs devaient garder leur innocence et les esprits chastes de l’appartement ne devaient en aucun cas être dérangés par des halètements bestiaux. Si l’un des deux voulait aller bouiller quelque part, c’était dehors ! Derrière une porte cochère, dans un hôtel ou directement chez l’habitant.
La chambre de Yan était plutôt banale : de grands murs blancs où étaient accrochées deux photos, l’une représentant ses parents, l’autre issue de son book. Une sobriété à des kilomètres de celle de Jeff qui avait profité de ses quatre murs pour ériger un véritable autel en son honneur ! Il restait juste une petite place pour une photo d’Alain Delon (tirée du Guépard), et pour le calendrier de Loana, le fantasme de Jeff ! Surtout depuis le jour, où il l’avait croisé, pour de vrai, au Queen.

Et oui, le ton était donné. Contrairement à Yan, l’esthète gay raffiné, Jeff préférait les poitrines plantureuses aux torses musclés des éphèbes. En effet, malgré tout son potentiel pour séduire dans la cour des grands homos parisiens (égocentrique, amoureux de son corps, exhibitionniste dans les boîtes gay et fan inconditionnel de Mylène Farmer), il était totalement hétéro. Enfin, c’était ce qu’il voulait faire croire. À ce niveau de la braguette, Jeff restait un paradoxe vivant et Yan avait renoncé depuis longtemps à savoir si son colocataire n’était pas tout simplement une « honteuse » (un macho bien couillu qui n’assumait pas son surplus de féminité). Néanmoins, si Jeff voulait un jour essayer, son ami serait toujours là pour se sacrifier... surtout quand il l’entendait proclamer :
- Si un jour, je dois me faire défoncer la rondelle, ça sera par Yan !
Hum ! Le jeune homme, le visage béat, restait toujours songeur face à ce genre de maxime. Patiemment, il attendait son heure de casserole, qu’il fasse le premier pas, prêt à rejeter en vrac toutes ses belles théories sur le mauvais mariage du sexe et de l’amitié. « Je pourrais fermer les yeux. Oh ! Pour une fois ! »

En plus d’être son colocataire, Jeff représentait aux yeux de Yan le mec idéal : le côté viril et fier comme un étalon, le corps musclé alimenté de créatine et surtout ses grands yeux marron clair, son arme fatale pour faire craquer toutes les minettes à la ronde. De plus, il était drôle et cuisinait à merveille. Oui, il avait vraiment tous les atouts pour faire un mari idéal ! Le seul « hic ! » provenait de la taille de sa curiosité intellectuelle, aussi grosse qu’un petit, tout petit pois chiche. Combien de fois Yan s’était battu avec lui pour regarder le 20 heures de Poivre d’Arvor, et non pas l’énième diffusion de Madame est servie ! Sans parler de l’unique bouquin que Jeff avait essayé de déchiffrer depuis les trois années qu’ils se connaissaient : Le Petit Prince dont il n’avait jamais dépassé le premier chapitre. Mais bon… que des petits détails superflus que Yan pourrait vite oublier si Jeff acceptait de faire une croix définitive sur son obsession pour les gros seins et les croupes chevalines !


4e de couverture :

Le Rôle de ma vie – Cylibris
Erwan Chuberre

Yan et Jeff sont deux comédiens qui galèrent en attendant la chance de leur vie. Pour patienter, Yan passe d’un mec à l’autre, fantasme sur sa gloire prochaine, vend du poulet frit et arpente sans conviction la scène du Cours Florent ; quant à Jeff, il rêve à la rencontre avec Alain Delon qui fera forcément décoller sa carrière, essaie différentes couleurs de cheveux, joue les allumeurs dans le Marais et couche avec une attachée de presse en lorgnant sur son carnet d’adresses.
Tout change quand Yan rencontre une jeune comédienne dont il tombe, lui l’homo convaincu et exclusif, éperdument amoureux. Elle lui fait découvrir l’Antigone d’Anouilh, qu’un fameux metteur en scène s’apprête à produire, et le persuade d’auditionner. D’abord intéressé par le rôle du prince Hémon, Yan décide finalement qu’il est fait pour incarner « la petite Antigone au destin tragique ». Et contre toute attente, c’est lui qui décroche le rôle : une carrière glorieuse s’ouvre alors pour lui.
Mais le conte de fées est peut-être trop beau et trop simple pour être vrai…

Pratiquant l’art difficile du mélange des genres, Erwan Chuberre séduit et déconcerte : Le Rôle de ma vie débute comme une cocasse comédie branchée où se croisent les archétypes du microcosme parisien, avant de déraper, sans même que le lecteur en ait conscience, vers la tragédie. Le livre refermé, on ne sait finalement plus quand a cessé le rire et quand a commencé l’émotion.



Accédez au site d'Erwan Chuberre en cliquant sur la couverture.

Retour au sommaire de Textes Gais


Diffusez votre publicité sur nos textes pour tous publics en 468x60 ou 728x90, nos textes pour adultes en 468x60 ou 728x90
Les textes diffusés ici sont la propriété de leurs auteurs respectifs et de TextesGais.com. Tous droits réservés.
Site muni du tag ICRA pour la protection des mineurs.
Editeur : Editions textes gais. Hébergeur : Olf Software.
(c) Textesgais.com