L'appel (2)
de Farfalino


Stanislas repensa à une vieille blague. « S’il y a bien une chose qu’on ne peut pas voler chez les fonctionnaires, c’est la pendule. Tout le monde la regarde.». Bien qu’il ne soit pas fonctionnaire, depuis le café, de retour au bureau, il ne se passait pas plus de trente secondes avant qu’il ne regarde tour à tour, sa montre, l’horloge de l’ordinateur ou son téléphone portable. Son esprit était dans l’attente fébrile d’une pause-déjeuner qui se faisait désirer.

11h58. Il prit sa veste, son pardessus et quelques affaires puis partit d’un pas rapide vers l’ascenseur sans prendre le temps de s’informer des projets de ses collègues pour le repas. Rares encore étaient ceux qui allaient déjeuner, il ne croisa aucun collègue ou supérieur hiérarchique. Il faisait gris et la pluie menaçait. Il avait oublié de prendre un parapluie et il pria intérieurement que le temps se maintienne. Il se dirigea sans tarder vers la brasserie qu’il avait indiquée au jeune homme. Il ne faisait pas attention aux visages des badauds, son esprit ne tendait que vers un seul but. Le rencontrer, le laisser s’en aller, tout oublier. Il ne voulait pas se laisser envahir par des pensées étrangères qui s’étaient invitées sans crier gare.

12h11. Stanislas poussa la porte de la brasserie. Le serveur, un homme entre deux âges, impeccable dans sa panoplie professionnelle, le reconnut et le salua avant de l’emmener vers son coin habituel, vers le fond, près de grands miroirs datant du XIXième siècle. Stanislas désigna plutôt une des tables libres qui se trouvaient à coté de la baie vitrée, avec une vue imprenable sur la chaussée encombrée … et surtout sur la porte d’entrée ! « Il faut changer ses habitudes et ne pas aller toujours là où on vous attend », proféra Stanislas, dans un sourire forcé, à l’adresse du serveur qui ne réagit pas.

12h13. Stanislas commanda un whisky. Il n’avait pas l’habitude de boire le midi et seul en plus, mais il avait besoin de quelque chose de fort. S’il avait été un ancien fumeur, il aurait pris une cigarette. Il lit machinalement le menu du jour inscrit en anglaises délicatement tracées sur une ardoise. « duo de saumon ». Cela lui convenait.

12h15. Le serveur lui apporta son whisky. Une larme par rapport à ce qu’il buvait quand il était entre amis. Stanislas but une gorgée et se concentra sur la coulée de lave qui s’insinua en lui. Ce feu devrait éteindre l’autre qui l’occupait. Il sirota lentement la dose standard et congrue que le restaurant lui avait consentie. Il aurait du en demander un double.

12h16. Il surveillait la porte d’entrée. Il examinait chaque personne qui poussait le battant de l’établissement. Plusieurs fois, quand un jeune homme seul qui entrait, son cœur faisait des bonds, excités par l’alcool et l’attente.

12h23. Le verre fut vide alors que le restaurant s’était rempli. Plutôt que de se saouler, Stanislas héla le serveur qui commençait déjà à donner des signes de débordement manifeste, pour lui commander son repas. Son correspondant avait déjà presque dix minutes de retard. Peut-être qu’il ne viendrait pas, réalisant seul son erreur, et qu’il ne l’appellerait plus. Il sortirait alors de sa vie sans même en avoir jamais fait partie. Stanislas ne saurait même pas son prénom. Il allait retourner à sa vie de commercial, un peu embourgeoisé, et avec la préoccupation de se reproduire.

12h31. Dégustant la terrine qui débutait son repas, Stanislas dévisageait les passants qu’il apercevait, à la fois proche de lui, mais derrière la vitre protectrice et décorée du nom du restaurant. Certains allaient rejoindre leur table de cuisine, ou un autre restaurant, certains avaient un sandwich à la main. Tous étaient pressés car la pluie tombait à nouveau brouillant leur silhouette imprécise, grisâtre et uniforme.

Quelqu’un poussa la porte d’entrée et Stanislas détourna son regard pour immédiatement dévisager le nouvel arrivant. C’était un jeune homme vêtu d’un blouson de cuir bordeaux très foncé, artificiellement usé, et d’un jean à la texture actuelle. Une écharpe mauve à rayures noires protégeait sa gorge avec élégance. Il était de taille moyenne, les cheveux en pétard, les joues rosies par le froid. De loin, il avait l’air agréable. Sa main se colla à l’oreille gauche et « we will rock you » retentit. Stanislas avala la dernière bouchée de son pâté qui encombrait sa bouche et décrocha.

- allo ? Stanislas reconnut immédiatement la voix de celui qui le perturbait depuis quelques jours.
- Allo.
- Désolé d’être en retard, vous êtes encore dans le restaurant ?
- Oui. Je suis sur votre gauche, à la 4ième table.

Le jeune homme se tourna dans la direction indiquée. Stanislas lui fit un signe de tête et ils raccrochèrent tous les deux. Il vit s’approcher, parmi les tables occupées, à grandes enjambées son mystérieux correspondant, le souffle un peu court. Le jeune homme s’assied devant lui. Ils restèrent silencieux, les yeux dans les yeux. Stanislas put alors détailler ses traits. Il avait un visage triangulaire, des yeux bleus intenses avec de grands cils féminins, des pommettes haut placées, un nez fin et court, une bouche charnue, les lèvres incolores et gercées. Une petite fossette au menton lui apportait beaucoup de charme. Il semblait tout droit sorti de l’adolescence. Il avait encore quelque chose d’enfantin qui plut immédiatement à Stanislas.

« Le jeune homme prendra quelque chose ? ». Le serveur avait interrompu leur round d’observation. « Le jeune homme » jeta un œil aux alentours et vit le plat du jour. « duo de poisson. Ca me va ! » dit-il à l’adresse du serveur. Et lui donnant ainsi un congé implicite, il contempla Stanislas à nouveau.

Les bruits du monde s’étaient estompés dans le silence épais de leur gêne et de leur embarras. Aucun des deux ne se décidait à le rompre de peur d’être maladroit et de froisser l’autre. Ils s’observaient se découvrant pour la première fois. Chacun avait imaginé l’autre et tous les deux s’étaient trompés. Stanislas, au léger sourire qu’il lisait, son expérience des relations commerciales aidant, savait que son charme opérait.

« Voilà messieurs ! ». Le serveur était revenu avec deux assiettes identiques qu’il posa rapidement. « S’il vous manque quelque chose n’hésitez pas à me le demander ». Le serveur s’éclipsa et repartit rapidement dans le chaos apparent du service du midi.

- je vois qu’on a pris la même chose.

Le jeune homme avait pris l’initiative. Sa voix un peu douceâtre gardait un parfum étrange d’indétermination sexuelle qui avait frappé Stanislas pour la première fois.

- Oui. J’aime bien le poisson. Et c’est sensé être moins gras mais avec toute cette sauce …
- Vous faites attention à votre ligne, ca se voit.
- Oui je fais du sport et je fais attention déclara Stanislas
- Ca va, je ne perds pas au change. Son regard brillait d’un désir qui toucha Stanislas plus qu’il ne l’aurait admis.
- Comment ça ?
- Le type que j’ai rencontré au sauna est moins … charmant que vous.
- Ah …

L’allusion à ce qui les avait amenés ici raviva son malaise et le laissa désarmé. Sa fourchette resta en l’air avec un morceau de poisson dégoulinant de sauce piqué dessus.

- Cela vous offusque ?
- Non non. Je me demandais … euh ce que c’était que cette histoire de sauna.
- Et bien il y a des saunas réservés aux gays. On y fait des rencontres qu’on consomme sur place en général
- Ah … je ne savais pas que cela existait.
- C’est pratique on va dire. On y rencontre souvent des hommes mariés qui viennent s’encanailler pour une heure ou deux.
- Et vous y allez souvent ?
- Pas très souvent ça fait assez cher tout de même. J’y suis allé plus fréquemment parce que j’avais rencontré « l’autre ».
- L’autre ?
- Celui qui m’a donné votre numéro. Un homme marié, la trentaine. On s’est vu 5 fois en tout.
- Et à chaque fois …
- Oui oui. On est là pour ça ! Je ne dis pas que j’irais plus souvent ou très longtemps. C’est plutôt un « entre deux » facile et rapide. Vous y êtes déjà allé ?
- Non jamais. Je ne suis pas … euh homo.
- Dommage. L’œillade décochée était joyeuse et délicieusement garce.
- Vous vous appelez comment au fait ? Stanislas changea la direction glissante que prenait la conversation.
- Sébastien. Vous n’avez jamais essayé ? Le visage de Stanislas devint plus rouge que la nappe sur laquelle ils déjeunaient.
- Non jamais. Ca ne m’était jamais venu à l’esprit.
- J’ai essayé les femmes mais c’est … incomplet. Et puis maintenant, j’ai choisi mon camp.
- Vous faites quoi dans la vie ?
- Etudiant en histoire. Je prépare mon CAPES. Et vous ?
- Directeur commercial
- Marié ?
- Marié. Depuis 5 ans.
- Des enfants.
- Pas d’enfant. C’est au programme mais sans résultat.

Le serveur ayant avisé que leurs assiettes étaient maintenant vidées vint les leur reprendre pour leur proposer le dessert du jour, une tarte tatin faite maison. Ils déclinèrent tous les deux la proposition et prirent deux cafés. Leur conversation continua sur des sujets aussi variés que les goûts en matière de cinéma, de musique, les débouchés de l’étudiant, leurs périodes préférées de l’Histoire, l’actualité récente, … Le jeune homme vivait chez ses parents et avait une autonomie toute relative car ils lui rappelaient fréquemment que le cordon ombilical était maintenant celui de sa bourse. Il avait hâte de trouver un poste et une rémunération.

Le serveur apporta l’addition et Stanislas se débarrassa des deux avec sa carte bancaire. « je vous invite » lança-t-il au jeune homme qui le remercia chaleureusement.

Ils quittèrent la table et le restaurant. Il était maintenant plus que l’heure de se séparer et que chacun retourne à sa vie. Ils se serrèrent la main en souriant et prirent congés. Avant de partir, Stanislas eut une hésitation. « Rappelez moi si le cœur vous en dit même si ce n’est pas pour me donner rendez-vous dans un sauna. ». « Ce sera avec joie ». Sébastien lui lança à nouveau un regard pétillant.

Stanislas marcha lentement vers son bureau. Le jeune homme était intéressant, ils avaient beaucoup de goûts communs malgré la différence d’âge. Il ne tenta pas de nier non plus, il avait été sensible au charme du garçon. Il avait passé un bon moment et il contempla avec amusement son effroi passé pour un simple coup de fil.

Son collègue Bruno lui demanda s’il avait bu. La réunion un peu houleuse avec le chef de projet avait à peine entamé l’euphorie de Stanislas. Son état contrastait avec son humeur de ces derniers jours. Il se sentait soulagé d’une menace quelconque et son esprit était à nouveau libre de ses mouvements. En sortant de réunion, il reçut un texto « j’ai passé un bon déjeuner. A la prochaine fois, bises, Seb ». Cela le transporta de joie. Il y répondit immédiatement pour en faire part au jeune homme. Il ne s’interrogea pas sur les sentiments qui le parcouraient, ni de ce qu’ils remettaient en question. Il était tout au bonheur de cette rencontre.
***
Stanislas ferma les yeux et laissa le plaisir dispensé par la bouche experte sur son sexe déferler de son bas-ventre pour faire vibrer son esprit. Les lèvres du jeune homme allaient et venaient le long de la hampe pour s’attarder sur le frein et le bord de son gland. Un doigt se perdit en dessous de sa bourse et lui caressa ses replis intimes. Sébastien aspira goulûment son chibre alors qu’il massait ses testicules en rythme. Stanislas plongea dans les volutes de la volupté, sa conscience intensément concentrée sur les vagues de plaisir que le jeune homme lui dispensait.

La jouissance monta dans son membre gonflé et tendu. Stanislas poussa un râle accompagnant sa satisfaction intense. Puis, Il rouvrit les yeux et contempla avec effroi le regard surpris de sa femme, couverte de son sperme blanc et visqueux.
***
Trois jours qu’il ne pensait qu’à ça. Trois jours qu’il ne pensait qu’à Sébastien qui ne le rappelait pas. Il était perturbé par ses envies qui lui étaient jusqu’alors étrangères. Son humeur était massacrante et Bruno en fit les frais. En plus, celui-ci avait le mauvais goût de ne plus aller à la piscine le midi et il devait le supporter même pendant le déjeuner. Stanislas étouffait car il ne voulait pas appeler le jeune homme car il se serait avoué un trouble puissant, dévastateur et déstabilisant. Alors il attendait et était déçu car aucun appel n’émanait pas de Sébastien.

Ce matin, il s’était disputé avec sa femme et avait fui vers son travail. Il essayait de se concentrer sur les tableaux de chiffres qu’il devait produire pour la réunion de direction du lendemain. Bruno était en clientèle et Stanislas était seul dans son bureau. Il avait rembarré l’assistante commerciale qui avait prudemment battu en retraite.

Le téléphone sonna. Stanislas jeta un œil distrait à l’écran de son téléphone. Il décrocha fébrilement quand il vit le numéro qui était inscrit. C’était Sébastien ! Le cœur de Stanislas s’arrêta de battre. Fébrilement, il décrocha.
- allo ?
- allo !
- ca va ? Si vous n’avez rien à faire ce midi, on peut déjeuner ensemble.
- Pas de problème ! On dit midi et quart au même endroit ?
- Oui mais c’est moi qui régale cette fois !
- On verra on verra.
- Je vous dis à toute à l’heure, je rentre en cours là. Bises
- Bises !

Le sang recommença à circuler dans les veines de Stanislas. Il raccrocha le cœur battant. Les nuages qui assombrissaient son humeur se dissipèrent miraculeusement et le soleil inonda son esprit. Il l’avait rappelé ! Dans deux heures, ils seraient ensemble !

Il souriait bêtement devant son café qui était froid quand il fut dérangé par la secrétaire : « tu es amoureux ? » demanda-t-elle d’un air narquois. Stanislas lui répondit bêtement comme s’il s’était adressé à lui-même, « oui ! ». « Elle en a de la chance ! Tiens ton dossier pour demain » dit-elle en lui tendant une chemise de carton rose.
***
Ils arrivèrent en même temps devant le restaurant. Ils déjeunèrent en discutant gaiment de tout et de rien. Ils se reprochèrent de ne pas s’être vu avant ni s’être rappelés. Ils bataillèrent joyeusement pour s’en approprier la faute. Pendant le repas, ils discutèrent comme deux adolescents. Chacun raconta des anecdotes amusantes, ou tristes, sur son enfance, toujours dans le but de toucher l’autre.

Le serveur lui apporta leur café au bout de deux heures. L’heure de la séparation était proche. Ils restèrent silencieux les yeux dans les yeux buvant le liquide noir à petites gorgées. Ils Quand ils posèrent leur tasse. Stanislas emporté par un élan qu’il avait refréné depuis le début du repas, pris la main de Sébastien dans la sienne. Ce simple contact un peu électrique fit embuer le regard du jeune homme. Puis il sourit. « tu veux qu’on aille où, après ? ». Stanislas tremblait comme une feuille ayant peur des mots qu’il allait prononcer. « Je ne sais pas. Ensemble en tout cas ».
***
3 semaines. 3 semaines que Stanislas et Sébastien passaient leurs midis ensemble et parfois quelques soirées. Ils se rencontraient presque à chaque fois dans un hôtel discret. Stanislas découvrit avec enthousiasme, crainte, et fébrilité, des plaisirs insoupçonnés et inconnus. Il se repaissait des possibilités de son corps et de celui de Sébastien. Il retrouva la fraîcheur adolescente qu’il avait quand à 16 ans il avait exploré le corps des femmes, avec en même temps la maturité sexuelle d’un homme de plus de 30 ans qui connaissait, pensait-il, son corps, ses envies et ses réactions. Son nouveau goût pour cette sexualité ne lui posait aucun problème, il s’étonnait lui-même de son audace.

Sébastien aimait ce corps musclé, agréable et sain. Il était comblé au-delà de ses espérances et de ses premières relations. Stanislas était un amant passionné et attentif à son plaisir.

Leur relation dépassait un simple échange de jouissance. Leur entente intellectuelle et émotionnelle décuplait leur entente sexuelle. Certains jours, ils ne faisaient pas l’amour et se contentaient de parler, de partager leurs pensées, tendrement enlacés, pelotonnés au creux d’un lit anonyme et temporaire, en dehors de leur vie et de celles des autres, comme une parenthèse salutaire. Il n’y avait pas de tristesse quand ils se séparaient car ils ne se quittaient pas vraiment. Ils bénissaient l’invention du téléphone portable qui leur permettaient de prendre continuellement des nouvelles de l’autre, de connaître son opinion sur tout et n’importe quoi, voire de partager un petit bout de concert ou de spectacle. Les forfaits étaient engouffrés dans les vidéos, les photos et les messages qu’ils échangeaient, leur donnant l’impression, toute virtuelle, d’être ensemble et de partager leur vie.

Celle de Stanislas était maintenant pimentée d’une relation extraconjugale. L’organisation de leurs rencontres, l’envoi des messages et des coups de téléphone discrets étaient comme une grande partie de cache-cache, avec sa femme, ses collègues, ses clients et sa famille. Il était délicieusement excitant d’utiliser des mots de code pendant leurs conversations furtives.

Sébastien avait de plus en plus de mal à supporter sa dépendance à ses parents. Il avait hâte de pouvoir avoir son appartement pour recevoir Stanislas.

Stanislas s’éloignait de sa femme. Il le savait. Leurs jeux sexuels avaient disparu et il donnait le change par des étreintes rapides et nécessaires pour entretenir une illusion de couple et la satisfaire. Son esprit était avec Sébastien et les week-ends lui semblaient interminables.

L’un et l’autre profitaient du moment présent et ne se projetaient pas dans l’avenir. Stanislas immergé complètement dans cet amour transgressif ne se posait aucune question. Certains amis de Sébastien, ceux et celles qui étaient « au courant », le laissaient vivre cette relation amoureuse épisodique sans aucune réflexion funèbre.

Stanislas et Sébastien semblaient pouvoir continuer à s’aimer, en secret et par intermittence.
***
Cela faisait deux heures que Stanislas attendait que sa femme sorte de sa réunion. Deux heures qu’il remuait toutes ces pensées, comme un orpailleur filtrait la boue pour y trouver une pépite, LA pépite qui allait changer sa vie. Il devait prendre une décision.

Il refaisait sans cesse le chemin qui l’avait amené jusqu’ici. Le rire de Sébastien s’était mué en stupéfaction en apercevant Bruno qui venait de rentrer dans leur restaurant. Le sourire de ce dernier s’était figé et s’était décomposé en une grimace d’effroi et d’incrédulité. Et puis Bruno et Sébastien lui avaient asséné ce coup de massue, faisant un peu plus voler en éclats ses certitudes et sa vie bien rangée. Bruno avait été l’amant de Sébastien et lui avait lâché un numéro de téléphone au hasard, le premier qui lui était venu à l’esprit, dans les brumes oniriques qui suivaient un orgasme puissant. Le sien … Stanislas se revit tenter de retenir Sébastien qui était parti en pleurant, provoquant un esclandre dans le restaurant ; il l’avait accusé les deux collègues de jouer à un jeu pervers ; de se prêter les amants, en faisant croire à une méprise. Il lui avait juré sur ce qu’il avait de plus cher qu’il en était rien. Le regard perdu et accusateur des yeux rougis de Sébastien ne le quittait plus.

Un autre regard perdu et bouleversé le hantait. Bruno lui avait raconté sa vie de mensonges faite de rencontres furtives et anonymes, de craintes obsessionnelles de traces de sa double-vie et d’amants vite abandonnés quand ils s’accrochaient à lui malgré tout. Bruno voulait une vie avec une femme et des enfants mais qui aimait secrètement les garçons, et ce depuis son plus jeune âge. Il n’était pas le plus lâche des hommes, juste quelqu’un qui se sentait incapable d’assumer une sexualité différente, incompatible, selon lui, avec ses rêves de normalité.

Il lui avait aussi avoué son attirance pour lui et l’espoir secret qu’il se passe « quelque chose ». Sur le moment, Stanislas aurait voulu ne jamais avoir décroché son téléphone. Leur relation professionnelle, amicale même, serait désormais compliquée de troubles et d’émois sentimentaux.

Il avait quitté le restaurant. Il avait appelé l’assistante qui devait se débrouiller pour annuler les rendez-vous. Il avait besoin de réfléchir. Il ne voulait pas de la vie dont Bruno avait tracé les contours. Les dernières semaines avaient été aventureuses sur bien des plans. Il s’était rendu compte au fur et à mesure que Bruno se confiait, qu’il ne supporterait plus très longtemps de tromper sa femme. Ce qui le tourmentait n’était pas tant d’avoir un amant, plutôt qu’une maitresse, que le remord qui allait ronger son âme. Et Sébastien avait le droit, s’il le désirait, d’avoir un compagnon avec qui avoir un projet commun de vie.

Il était à la croisée de deux chemins, très différents, et l’un comme l’autre difficile. Assumer sa nouvelle sexualité et se forger une nouvelle vie sentimentale, ne l’effrayaient pas beaucoup. Mais il aimait aussi sa femme, malgré tout, il aurait voulu avoir des enfants d’elle, et vieillir avec elle. Il n’avait pas menti le jour de leur mariage. Mais pour Stanislas, les deux vies étaient incompatibles. Il s’apprêtait à faire le sacrifice d’une part de lui-même. Ce serait douloureux mais le devoir de préserver les gens qu’il aimait, et ses scrupules généreux peut-être d’un autre temps, lui commandaient de mettre un terme à sa toute récente relation avec Sébastien, et rentrer ainsi dans le « rang », ou bien, de quitter sa femme, avant que des enfants ne compliquent tout, et de se forger une nouvelle vie, avec son amant si celui-ci le voulait.

Dans tous les cas, il se devait être franc et sincère avec sa femme et Sébastien. Pour lui, le choix était binaire et ne souffrait d’aucune équivoque.
***
Quand elle sortit de sa réunion, elle vit que son mari avait appelé 4 fois sans laisser de message. C’était inhabituel. Elle composa rapidement le numéro qu’elle connaissait par cœur. La voix de Stanislas retentit sans même qu’il y ait eu une sonnerie. Il voulait la voir, maintenant si elle pouvait, il l’attendait en bas. Elle n’hésita pas un seul instant et l’informa qu’elle arriverait dans la minute. Elle raccrocha, les gestes un peu mécaniques, et bredouilla une rapide excuse vers sa collègue en mettant son manteau. Elle prit calmement l’ascenseur.

Elle savait. Elle avait l’intuition que l’annonce qu’il avait à faire allait bouleverser leur couple, leur histoire, leur vie. Ses craintes inconscientes des dernières semaines prenaient enfin forme.

Elle le vit là, devant l’entrée, les bras ballants, le visage défait, comme un enfant prématurément vieilli. Il l’embrassa rapidement, sans un mot. Il lui jeta un regard éperdu. Elle le fixa un instant tentant de lire en lui ce qu’il avait à lui dire.

Ils partirent ensemble, côte à côte, peut-être pour la dernière fois.

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