![]() « Tant pis pour l'amour virtuel » de Farfalino Une puissante odeur de mâle faite de sueur et de sperme flottait dans la pièce. Un peu hébétés, leurs corps frissonnants, leur dos et leur torse luisants, ils se rhabillèrent lentement, avec le regret de voir disparaître, petit à petit, le corps aimé. Ils garderaient sur eux la chaleur un peu musquée du plaisir quils venaient de partager. Le sang encore bouillonnant, épris dune légère ivresse qui embrumait leur conscience, ils échangèrent des regards encore brûlants de désir, lesprit et le cur rempli de joie. Ils navaient fait quun, ils sétaient repus et avaient étanché leur soif de bonheur et de volupté. Diego et Gérald se séparèrent enfin, utilisant les mots de la langueur des amoureux, avec la promesse que le lendemain serait un jour exceptionnel. Demain, ils allaient se rencontrer pour la première fois. Ils en étaient à la fois joyeux et fébriles. Les émois intenses quils se dispensaient à travers la Toile allaient prendre corps, 6 mois jour pour jour après leur premier dialogue par MSN . Ils avaient soigneusement préparé ce long week-end en amoureux avec une passion dadolescents, faite de chamaillerie, didées incongrues, de jeux et de vraies envies impérieuses, et nécessaires. Puis ils avaient fait lamour pour sceller la promesse quils sétaient faits. Diego et Gérald finirent par se déconnecter car il leur fallait garder des forces pour le lendemain. Chacun resta à contempler un long moment, le sourire béat et niais, lécran vide par delà lequel se trouvait lêtre qui occupait entièrement leur esprit depuis ces longs mois. Ils sendormirent dans deux lits, dans deux appartements, dans deux rues, dans deux villes mais les esprits encore unis, et heureux.
Le monde allait sécrouler dans quelques minutes dans un fracas de bois et de sonneries, si Diego ne sextrayait pas immédiatement de son lit pour aller ouvrir la porte dentrée. Les yeux mi-clos, lesprit engourdi, les membres ankylosés, lérection matinale fièrement dressée, il se leva et se dirigea lentement, nu, vers la porte de son appartement. Sans même regarder par lilleton, il tira le verrou, tourna la poignée, puis se traina dans la salle de bain, laissant la porte entrouverte.
Le battant fut écarté par un jeune homme de grande taille, très mince, habillé dun court manteau à fausse fourrure vert pomme, de lunettes et de chaussures rouges sang, un jean violet, couturé et savamment usé, les cheveux blonds colorés en pétard et à mèches. « Hello darling ! Tu es debout ? Tu as bien dormi ? Tu es en forme pour ton chéri ? » Avisant les fesses de Diego, dans la salle de bain en train de soulager sa vessie, le jeune homme ajusta ses lunettes. « Des fesses un peu dodues, quel charmant spectacle ! Il va être gâté ! Je tai apporté des croissants. Cest plein de lipides mais tu peux te le permettre pour une fois. Ce nest pas comme moi ! Mais jen prendrais un tout de même, je nai pas eu le temps de déjeuner. Jai quitté le ventre vide euh Michel je crois, ou Michaël, je ne sais déjà plus bien.» « ouais mais le cul plein » répliqua Diego qui retrouvait ses facultés de répartie. Le jeune homme fit semblant de se draper dans sa dignité se dirigea dans la cuisine tout en criant dune voix haut perchée « Pour qui me prends-tu ? Présos renforcés obligatoires ! Jai deux kilos en trop, mais tout de même pas la peine dattraper ces cochonneries qui font maigrir ! Je suis van-né, couché trop tard, lever trop tôt ! Et tout ça pour mon petit Diegounet ! » Ce matin, Diego avait du mal à supporter les extravagances vocales de son ami pleines daccent efféminé mais il lappréciait trop pour lui en vouloir. Jean, le nom de la tornade, lavait aidé, conseillé et soutenu pendant les moments difficiles où il avait commencé à vivre et à assumer sa sexualité. Leur tentative de coucher ensemble sétait soldée par un échec cuisant dont ils riaient encore et qui avait cimenté une indéfectible amitié. Diego trouva tout dabord la pelisse verte jetée rapidement sur le fauteuil au tissu jaune un peu passé, puis son propriétaire affairé dans la cuisine. Il alluma la chaîne et mit la radio, celle pop-rock, en fond, pour ne pas les déranger. Diego regarda, amusé et même tendrement, Jean, qui sifflotait un air inconnu sans doute entendu la veille dans un des rades dans lesquels il trainait presque tous les soirs, en train de chercher le dosage délicat du premier café. « Il faut que je sois au magasin pour 13 h 30. Cest moi qui ouvre cet après-midi ! Si je ne tavais pas réveillé, tu serais encore gisant au fond ton lit, sacripant ! ». Jean travaillait dans un magasin de chaussures pour petits minets branchés. Il faisait bien dans le décor un peu psychédélique de la boutique et cétait pour lui un terrain de chasse inépuisable. Il passait de bras en bras sans sarrêter plus de quelques jours. « Il est comment ce Michel ? » demanda Diego. « Michaël, plutôt, je crois. Supeeer mignon ! Supeeer bien monté ! ». Imitant Dalida, Jean avait pris une voix encore plus féminine, avec des R roulés à la perfection, un geste figurant le tic nerveux de la star jouant avec ses cheveux « il venait davoir 18 ans, il était beau comme un enfant, fort comme un homme ». Puis il reprit sa voix usuelle toujours un peu maniérée. « Il ma fait oublier mon nom ! Bon, je ne suis pas vraiment sûr davoir donné mon numéro de téléphone. ». Il marqua une courte pause pensive. « Lui dailleurs non plus à bien y réfléchir. Cest prêt ! ». Diego et Jean sinstallèrent. Les croissants étaient bons car encore tièdes, sortis tout droit de la boulangerie. Jean connaissait les bonnes boites, la bonne musique, les bonnes boutiques de fringues, les bonnes boulangeries et les bons coups. « Dattaque pour ton ravalement de façade complet ?!» demanda Jean en dévorant un croissant trempé dans son café. Diego récita à la manière dun enfant devant son professeur « Dabord, je vais chez le coiffeur, ton Jean-Louis, puis jenquille chez la manucure, Pandora (quel prénom !), puis je termine par Marie-Pascale, lesthéticienne, qui aurait du plutôt être bouchère. Je dois aller au pressing chercher ma chemise à rayures et ma veste ». « Dabord ce nest pas mon Jean-Louis, bien que jen garde un bon souvenir, Pandora est une fille et un film génial, et je suis assez daccord pour Marie-Pascale ! Un vrai programme de mariée ! Crois-tu que je doive mettre mes chaussures en satin noir pour aller avec ma robe fuchsia ?! » demanda Jean en battant des cils de manière exagérée, à la façon dune starlette un peu naïve des temps passés. « Tu es con ! Au fait, tu as bien compris : pas de sms, pas dappel avant après-demain soir, rien nada ! ». Jean se rembrunit « ho la la, je ne vais pas déranger votre lune de miel ! Fais-moi confiance. Moi je revois Etienne de toute façon » maugréa-t-il. « Déjà trois fois ce mois-ci ! Tu vas lui passer la bague au doigt ? » répliqua Diego dun ton ironique. « Je ne le laisserai pas menfiler une bague, le reste on verra ! » déclara Jean en terminant son café. Puis de son ton moqueur, acide et peu perfide, il décocha « Ce soir, pour toi, enfin un amoureux, le prince charmant, la perle, lUnique, le Bon, le seul, le vrai, le véritable ! Presque 3 ans, depuis Machin, je ne sais plus, ah oui ! Pierre. Heureusement que cest comme le vélo, ça ne soublie pas !». Diego rougit au rappel de son long « veuvage », de « lessives à la main », comme il disait, par caméra interposée, ou plus rarement par téléphone. Ils finirent rapidement leur bol. « Bon fais voir tes fringues pour ce soir. On na pas trop le temps de se la jouer Pretty Woman ». Jean se dirigea prestement vers le placard en chantant la chanson éponyme du film. Il fit défiler la pauvre garde robe de Diego qui nétait pas vraiment féru de mode ni de vêtements. « Pas facile de trouver quelque chose daffriolant là dedans. Je ne vois pas ta superbe chemise rayée que je tai offerte pour ton anniversaire. » « Elle est au pressing, mémoire de poisson, je devrais la récupérer cet après-midi. » « Tu aurais besoin dun pantalon blanc mais tu nen as pas. Je ten aurais bien prêté un mais il faudrait que tu perdes une dizaine de kilos. Voyons voir Marronnasse beurk velours vert bof bof, ... » Diego commença à douter de trouver une tenue adéquate présentable. Par webcam, un simple caleçon suffisait, mais là, il ne pourrait pas tricher et se devait dêtre à son avantage ! Ce nétait pas la peine daller chez Pandora et ses congénères, pour être au final habillé comme un sac. « Bon, restons classique : jean noir, entre pas assez et trop usé, dommage, mais cela ira. Et pour tes sous-vêtements ? Un petit boxer noir coordonné, des chaussettes noires cool et simple. Essaie de te trouver une petite chaîne autour du cou, et je tai dit 100 fois quil te faudrait un piercing à larcade ! Sinon tu peux aller chez Georgio pour tacheter une petite bague, un bracelet ou une gourmette si tu as les moyens. ». Jean marqua une pose. « Jai limpression de jouer à la poupée ». « Moi jai limpression dêtre un gros nul. On aurait du faire les boutiques avant. » « Mais non ! » Jean le prit par les épaules, et lui fit une grosse bise sur la joue, « Tu verras ca ira ! Bon, allez direction Jean-Louis histoire de faire quelque chose de ta tignasse. » Sur le chemin, Diego alluma son portable. Evidemment, comme chaque jour, il avait reçu un mini-message. « Jespère que tu as passé une bonne nuit et que tu es prêt pour notre premier soir. Bizouilles baveuses. Ton Gérald » traduisit Diego. Il soupira profondément. Il ne pouvait plus reculer maintenant. Ce soir, il le rencontrerait. Ce soir, il serait aimé. Ce soir, il serait beau !
Gérald se leva prestement comme dhabitude à la dernière minute. Son café était déjà prêt grâce à la minuterie incorporée à la cafetière. Il le but dun trait, sans sucre, puis se rua vers la douche. Il sourit à la pensée que demain matin ils seraient deux dans cette minuscule cabine,
Il pensa à son chef et ses collègues, histoire de faire disparaître sa raideur matinale.
Grignotant un biscuit-petit-déjeuner, il composa son premier sms du matin, comme il le faisait chaque jour, sur le chemin qui le menait à la bouche de métro. Diego avait la chance dêtre en RTT alors que lui, devait travailler toute la journée. Ils se rejoindraient en fin daprès-midi. Diego lui répondit par un message joyeux ponctué dun « bon courage » et de « biz ». Gérald trouva que les personnes qui étaient coincées avec lui dans la rame de métro lui étaient plus sympathiques quà lordinaire. Ils avaient lair plus avenants, plus détendus et plus gais. Se remémorant un film à succès, il samusa à les détailler et à les imaginer au lit, en plein orgasme. Il ne put sempêcher de rire tout haut. Ils prirent un air effrayé. Ce jeune type avait lair dun fou.
Jean poussa la porte entrée de verre dans un geste volontaire. « Salut les folles ! » lança-t-il en même temps quil jeta son manteau vert sur le porte-manteau. Diego entra prudemment comme sil découvrait le lieu pour la première fois et quil y avait un monstre tapi près à le dévorer. 2 postes de coiffure de chaque coté, les bacs à shampoing, au fond, un fauteuil en cuir noir menacé par quelques serpents à tête lumineuse violette, et à coté, près de lentrée, un petit salon faisait office de salle de dattente. Lendroit était propre, les murs étaient couverts de photos de jeunes hommes bien coiffés et bien proprets. Les glaces démultipliaient lespace et le rendaient plus grand quil ne létait en réalité. Une chaîne hi-fi dispensait une musique aux rythmes technoïdes et branchés, une odeur florale tout aussi synthétique flottait dans lair.
Le monstre apparut. Pantalon rayé rouge et vert, tee-shirt noir avec un embrouillamini de tags blancs indéchiffrables, le cheveu blond et ras, dégradé, et dessiné dans darabesques qui semblaient répondre à celles du tee-shirt, deux grosses boucles doreilles en or. Diego naurait pas lui donner un âge. Quelques ridules laissaient à penser que Jean-Louis, car cétait lui, avait plus de 35 ans et moins de 45 ans. « Salut mes loutes, alors cest le grand jour ?! Bon allez, asseyez-vous on dabord discuter ! Michaââl, ramène-nous des cafés. Togolais, ca vous va ? » Et sans attendre la réponse, il saffala sur le petit canapé de la salle dattente. « Il sappelle Michal maintenant ? » demanda Jean sasseyant sur une chauffeuse en face de Jean-Louis. « Oui il est persuadé davoir couché avec, le week-end dernier. Pauvre godiche ! Cest toujours mieux, que Roberto, tu me diras ! Bon alors, voyons voir Nous allons essayer de transformer le vilain petit canard en cygne. » Il contempla Diego qui avait pris place sur la seconde chauffeuse. « Je pense quil faut révéler sa véritable personnalité, son tempérament de feu. Lui donner du caractère, de lassurance de soi, avec une pointe de canaillerie qui doit transparaître » déclara Jean. « Quen penses-tu, Jean-Louis ? » « Oui. En termes de couleur, un noir profond, corbeau, avec des pointes jaune paille. Pas trop court, droit, en une explosion harmonieuse, un peu rebelle et déstructurée. » débita dun trait le coiffeur, un peu dubitatif. Un petit brun, un peu maigre, mais musclé, un piercing à larcade et sous la lèvre, un brillant au nombril laissé apparent par le boléro blanc quil portait collé comme une seconde peau, un pantalon noir évasé vers le bas, les cheveux en mini-tresses, dressées au gel et de toutes les couleurs, le visage un peu ingrat, vint en ondulant avec un plateau sur lequel se trouvaient 3 tasses de café chaud. En posant, le plateau, il sadressa à Diego « Tu vas voir Jean-Louis sait faire des miracles ! Moi, il ma trans-for-mé ! ». En entendant Jean et Jean-Louis batailler sur les couleurs et les formes futures de sa chevelure, Diego avait limpression quon ne parlait pas de lui et quil navait aucune importance ; il aurait pu être une de ses têtes de poupée géante utilisée dans les écoles de coiffure. Mais, il navait pas davis, ou alors il considérait quil nétait pas valable. Il leur faisait confiance, surtout à Jean évidemment. Il acquiesça en hochant la tête, se laissant guider même sil ne savait pas du tout ce que cela allait donner.
Gérald dut se retenir denvoyer une tonne de SMS. Aujourdhui lui et Diego avaient décidé de se faire languir et de ne pas sécrire, gardant pour ce soir tout ce quils avaient à se dire. Toute la matinée, il consulta souvent sa montre désespérant de voir avancer les aiguilles de lhorloge de son ordinateur, engluées dans la mer de son impatience.
Ses collègues durent supporter ses remarques salaces et ses blagues à deux balles, « bien accrochées dans le falzar ». Les quelques mauvaises nouvelles qui lui tombèrent dessus glissèrent comme leau sur une moquette moderne. Rien ne semblait latteindre. Rien ne semblait LES atteindre.
« Bon, ce nest pas tout ça, mon lapin, il faut que jaille gagner piteusement ma vie. Il faut que je me coltine ces traine-savates qui ne voient pas que nous, on ne vend que des chaussures de créateurs, et quon ne fait pas de soldes, pas de remise ni crédit !» sexclama Jean.
Jean-Louis était affairé avec un autre jeune homme à la tête couverte de papier daluminium mais lança « cest ça ! Va vendre tes godasses, connasse ! ». Pour qui nétait pas au fait des relations amicales, et parfois plus, cela pouvait sembler choquant que le patron interpelle ainsi un de ses clients. Ils navaient pas cessé de se chamailler sur la coiffure de Diego et linterjection était tout de même mi-figue mi-raisin. Jean rajusta ses lunettes et rétorqua « Et toi bonne chance avec toutes ces raies que tu vas enduire ». Diego paya sa note sans prêter attention au montant un rien exagéré. Jean-Louis et « Michaââl » vinrent les embrasser. « Cest déjà beaucoup mieux quen entrant, ca te va vraiment très bien. Quel génie ce Jean-Louis ! Jai vraiment de la chance dêtre son apprenti. Si cela ne marche pas, Diego, tu peux mappeler, je nai rien de prévu et je serais toujours là pour técouter » déclara « Michaââl », en lançant une illade appuyée. « Ca métonnerait que tu portes mon prénom un jour » rabroua Diego. Jean ramassa sa pelure verte et, ils sortirent du salon de coiffure. Sur le trottoir, ils sembrassèrent sur les joues. « Mon petit loup, tu lui rouleras une grosse pelle de ma part. Amusez-vous bien et sors couvert ! ». Jean remit lentement le manteau vert pomme. Il avait lair de ne pas trouver les manches. Il hésita un instant. « Tâche de réussir là où jai échoué » dit-il avant de tourner les talons. Sans se retourner, le dos un peu vouté, Il vissa les écouteurs de son baladeur dans les oreilles, sisolant du monde, de Diego et des bruits de la ville. Diego ne savait pas comment décrypter ce que Jean venait de lui dire. Il haussa les épaules. Trouver le chemin du labyrinthe torturé de ces pensées relevait de la gageure qui avait usé plusieurs psychanalystes et beaucoup dhommes.
Gérald consulta sa montre alors que la réunion de direction de fin de semaine venait de se terminer. Il navait pas vraiment envie de rejoindre ses collègues à la cafétéria dentreprise de la zone industrielle. Leur conversation de petite vie laborieuse faite denfants, de femmes, de maris, et football ne lintéressait guère. Il avait hâte de toucher la peau de Diego plutôt que de la voir.
Accompagné par une demi-douzaine de ses collègues, il sattabla devant son plateau repas, industriel, sans originalité, et sans saveur. Evidemment, la conversation sétablit sur le week-end qui venait. Les uns bricoleraient, dautres iraient visiter ou recevaient leur belle famille, les derniers iraient au match de foot de leurs enfants. Et lui Gérald ? Ni tenant plus, Gérald déclara quil allait passer le week-end en galante compagnie. Personne ne connaissait lexistence de Diego mais tout le monde savait quil était homosexuel. Il restait discret et ne faisait pas étalage de ses conquêtes, très rares depuis quelques mois. « Quelquun à présenter ou juste pour soccuper » lança une collègue dun air taquin, une jeune femme, mariée, encore jolie, avec un beau corps malgré ses deux filles. « Jai trop honte de vous pour vous le présenter » répondit-il du tac au tac. « Ca fait longtemps que vous vous connaissez ? » demanda-t-elle en souriant. « Non, ça fait 6 mois à peine » Gérald sen voulut intuitivement davoir exposé son intimité. « 6 mois, ça devient sérieux ! Il a laissé sa brosse à dents et son rasoir chez toi ? Et toi aussi ? Je suis curieuse tu le sais bien ! ». Gérald hésita. Ils nen étaient pas là. Comment leur raconter que sa relation était purement virtuelle ? Ses collègues ne pourraient pas comprendre pourquoi ils avaient attendu tant de temps avant de se rencontrer. « Non, je ne veux pas quil menvahisse » Aussitôt prononcées, il regretta ses paroles. « Cest juste pour lhygiène alors ! » lança un autre collègue. Quelle place allait-il donner à Diego dans sa vie ? Ils allaient se rencontrer et saimer. Et après ? Ils habitaient tous les deux dans la même région, leurs vies allaient fusionner petit à petit, apportant son cortège de bonheurs et « Dis-donc tu dois être bien accroché ! Cest beau un homme amoureux. Cest vrai non ?». Il y avait un peu de jalousie dans la voix de sa collègue. Embarrassé, Gérald sourit, le feu aux joues « Au début, tout nouveau tout beau, tout rose, et juste après, viennent les engueulades pour un tube de dentifrice qui reste ouvert, les soirs de migraine qui arrivent de plus en plus fréquemment, et le sacro-saint repas dominical avec les beaux-parents que tu détestes cordialement, et qui te le rendent bien. Il ny a pas de raison que vous, les pédés, soyez plus heureux que nous autres, pauvres hétéros ! » dit, dun ton geignard et renfrogné, un collègue, qui, étant en instance de divorce, se répandait à longueur de journée sur son infortune. « Ne sois pas stupide, laisse le en profiter. Tout le monde nest pas forcément malheureux, Cédric. » répliqua sur la défensive la jeune femme. « Vu comment tu es négatif, machiste, sexiste, et vu ta dégaine, je comprends quelle soit partie. » renchérit Gérald, content que la tablée eut changé de cible. « Ouais une sacré égoïste. Elle ma planté là, cette salope, me laissant sur le sable, et réclamant la moitié de la maison pour laquelle, elle na même jamais passé un coup de serpillère. Heureusement quon na pas de mouflets. Enfin je ne suis pas le premier et certainement pas le dernier ! » Sa phrase était pleine de sous-entendus. Gérald se sentit visé. La rupture et labandon, il connaissait. Il y a trois ans et deux mois Le souvenir de sa souffrance atroce remonta intact à la surface. « Connard ! » pensa-t-il intérieurement. Il ne savait pas si cette injure était dirigée vers son collègue, vers son ancien compagnon, ou lui-même. « On devrait parler dautre chose, vous allez finir par me donner le bourdon et me porter la poisse ! Il ny a personne qui a une blague de blonde ? Ou sur Bush ? ». Sa collègue volant à son secours, elle tenta de dérider latmosphère, et récita « Alors cest une blonde, une brune » Gérald se concentra pour faire refluer la réminiscence de cette période douloureuse qui, contre toute attente, nétait pas complètement cicatrisée et venait de sinviter sans crier gare. Les rires aux éclats retentirent, il les accompagna, un peu forcé, un peu automatique. Les blagues quil raconta dressèrent, à la fois écran de fumée et écran protecteur, derrière lequel il dissimula son désarroi et son appréhension. Son humeur retrouva faussement sa cordialité, quand loiseau de mauvais augure eut quitté la table. Gérald pensa à Diego, aux 6 mois passés sur Internet et aux plaisirs échangés. Le ciel de son cur redevint bleu avec des petits curs roses mais lorage grondait au loin.
Diego avait enfin terminé son marathon. 3 heures chez le « capilliculteur biocosméticien »comme dirait Pierre Desproges , à se faire tripoter le cuir chevelu, et à supporter le verbiage branchouille et artistique de Jean et de son ex. Le nouvel agencement et les nouvelles couleurs de ses cheveux, sensés révéler son éclatante personnalité cachée sous une morne tignasse hirsute, avaient alimenté une dispute amicale mais bruyante.
Diego reconnaissait que si ce nétait pas son style, le résultat lui plaisait. En voyant émerger cette nouvelle tête, comme un sculpteur découvre sa sculpture cachée dans le bloc de pierre, il regretta de ne pas avoir fait defforts et de ne pas sêtre mis en valeur plus tôt. Alors que dhabitude, il se rendait dans une chaîne sans âme, sans style, juste pour ne plus entendre sa mère râler, son amour pour Gérald lui avait donné lénergie nécessaire pour supporter lattente et la conversation insipide du coiffeur et de son fol assistant. Il lui restait à passer au pressing pour récupérer sa chemise et sa veste qui complèteraient sa panoplie de jeune-mec-bien-dans-sa-peau-amoureux. La musique dans ses tympans était entrainante et lui donnait un pas différent des autres piétons au teint grisâtre, à la banale tristesse quotidienne dégoulinant des commissures : il volait presque ! Sur le chemin qui le menait vers le pressing, il se contempla dans une glace dun magasin de parfumerie. Il semblait plus jeune de 4 ou 5 ans. Marie-Pascale avec ses crèmes et ses massages un peu énergiques lui avaient fait la peau douce, et lui avait redonné un certain éclat. Il contempla ses ongles impeccablement coupés, brossés et brillants. Cela lui faisait de belles mains. La séance avec Pandora lavait reposé de Jean-Louis. Elle avait été discrète, efficace et rapide, le laissant dans sa rêverie qui allait invariablement vers Gérald. Dans ses oreilles, une chanteuse belge se vantait en Gospel quelle était différente quand elle chantait. Il se voyait différent alors il aurait voulu le chanter et le crier au reste du monde. Limpatience, la fébrilité le gagnait. Ce soir, il espérait lire dans les yeux de son amant virtuel, un attrait quil doutait posséder. Il arriva au pressing un peu essoufflé. Au comptoir, 2 personnes étaient devant lui. Lair nétait pas chargé de cette odeur nauséabonde de produits chimiques un peu aigres et parfumés qui planait habituellement dans ce genre dendroit. Les deux clients parlaient vivement avec les deux asiatiques qui tenaient le lieu. Les prestations nétaient pas chères et Jean en était satisfait. La chanteuse belge à grosse voix se fit remplacer par la voix suave dun chanteur anglais. Diego vit les clients séchauffer et leurs éclats de voix couvrirent la pop un peu mièvre que lui déversait son baladeur. Il retira ses écouteurs.
La journée tirait à sa fin. Le soir et le week-end aurait du changer avantageusement de la semaine laborieuse, stressante et guère épanouissante. Gérald resta à son bureau, rangeant ses tiroirs, ses pochettes, et soccupant à résoudre mille détails sans vraiment en résoudre un seul.
Toute laprès-midi, il avait pensé à Dylan. Dylan avait été le premier jeune homme à laimer. Dylan avait été son amoureux pendant 2 ans. Dylan était parti dans dautres bras et lavait abandonné. Dylan avait disparu de sa vie en laissant une petite lettre sèche et malhabile. Dylan vivait maintenant heureux avec un de leurs anciens amis communs. Gérald avait été anéanti. Il avait perdu une dizaine de kilos lui qui était déjà assez maigre. Il dut être hospitalisé pendant quelques semaines. Ensuite il a été suivi par les psychiatres, aidés de quelques substances psycho-actives. Aujourdhui, Diego allait rejoindre sa vie et leur relation serait concrétisée et renforcée. Mais, après ? Est-ce que lui aussi nallait pas aussi le fuir, le tuant une deuxième fois ? Il ne pourrait pas le supporter. La douleur de larrachement quil avait ressenti submergea à nouveau son esprit comme un raz-de-marée annihilateur et barbare. Il ne supporterait pas que Diego labandonne. Après Dylan, et avant Diego, il navait réussi à simpliquer dans aucune relation, afin de se protéger, comme un acte pas assez inconscient dinstinct de survie. Les quelques jeunes hommes qui avaient traversé sa vie avaient fui le puits sans fond de son chagrin. Il ne voulait plus ressentir son âme saigner et ni errer comme son collègue qui ne vivait plus que dans le ressentiment dun serment trahi. Il avait lui-même mis beaucoup de temps à survivre à lamputation de son cur. La présence de Diego avait été un baume cicatrisant mais maintenant il avait peur que celui-ci lui fasse vivre un nouvel enfer. Certes Diego occupait ses pensées mais leur union nétait pas charnelle. Ils ne vivaient pas ensemble et ils ne partageaient rien dautre que des conversations deux ou trois heures par jour. Ils savaient se faire languir, sexhiber pour se faire jouir mais cela ne faisait pas une relation durable, vraie et sincère. Sil ne la concrétisait pas, Gérald serait triste mais la douleur serait beaucoup moins intense que de perdre Diego, plus tard, quand la relation serait installée, leur vie mélangée et partagée, pour ne faire quun. Et puis il aimait être seul, de pouvoir décider de son programme télé, de choisir le menu de ses repas. Il avait apprit à vivre sans Dylan, le seul véritable amour de sa vie, et avait jalonné son quotidien de petits rituels rassurants. Son amour par internet avait le bénéfice de cantonner Diego dans une partie de sa vie sans empiéter sa liberté. Finalement, Gérald sortit tardivement, dans les derniers et ne se rendit pas à son rendez-vous. Il rentra directement chez lui. Il arrosa sa courageuse décision dune longue rasade de whisky, bue à même le goulot. Il était soulagé davoir pris sa décision. Il était à nouveau libre et serein.
« Nous sommes désolés mais nos appareils sont tombés en panne, votre veste et votre chemise ne sont pas prêtes. » Diego nen crut pas ses oreilles. Il avait du mal entendre. « Nous vous le ferons gratuits dès que ce sera réparé ». Il resta là, hébété un long moment alors que les deux autres clients lancèrent quelques imprécations avant de partir dépités avec leurs vêtements encore sales et fripés.
Il était seul devant les deux asiatiques avec leur impression indéchiffrable. Diego serrait et ouvrait ses poings alternativement. Un geyser de colère, de frustration et de peur bouillonnait prêt à exterminer les boutiquiers incompétents et malchanceux. Mais il ravala et il parvint à contenir la déflagration de la bombe de sa déception dont ils étaient le détonateur. « Ok je repasserais lundi » déclara-t-il dune voix blanche et ténue. Il tourna lentement les talons et remit les écouteurs de son baladeur. Il ressortit de lantichambre de lenfer. Il marcha au hasard dans la rue, sans arriver à ne fixer aucune pensée, un peu groggy. Comme dhabitude, il serait habillé avec ses fringues au style de supermarché ; comme dhabitude, il serait banal et insipide. Sa coiffure un peu sophistiquée jurerait. Il croisa à nouveau le miroir de la parfumerie. Il contempla un homme aux yeux fuyants, les traits un peu tirés, à la coiffure très tendance et superficielle. Il eut du mal à se reconnaître. Il avait limpression dêtre un épouvantail déguisé, les vêtements fripés, les cheveux de paille filasses, une mine approximative. Comment Gérald pouvait-il être séduit par cet homme un peu grassouillet, mal fagoté, cerné malgré les soins du visage quil venait de subir ? Il ny avait aucune chance. Il revoyait les regards pixellisés, un peu attristés et lâches, des amants virtuels quand il demandait une rencontre réelle. Les refus polis et condescendants de Lionel, Jacques, Bruno et des autres, lui renvoyaient invariablement à sa médiocrité. Même si Gérald lui trouvait un vrai attrait, comme la chanteuse belge lui beuglait présentement dans les oreilles, « on est plus tout à fait pareil vu dans le plus simple appareil ». Le flou des images fortement compressées de la webcam navait pu heureusement transmettre les imperfections de son corps. Son sexe nétait pas si gros et si long que ça. Il ne passerait pas indemne et impunément la frontière du réel. Gérald naurait pas devant lui le Diego du net. Il aurait devant lui un homme de plus de trente ans, qui commençait à se dégarnir, avec une coiffure trop jeune pour lui, une tapette un peu défraîchie, pitoyable et repoussante. Une goutte tomba du ciel. Puis une autre. Dans quelques minutes, sa nouvelle coiffure allait accompagner les eaux de pluie dans le caniveau. Ce soir, il serait seul, ce soir, il ne laimera plus, ce soir il était moche. Diego détourna son regard et détala pour fuir ce quil venait de voir. Ils nauraient jamais du vouloir se rencontrer, ils étaient tellement mieux de part et dautre de lécran. Ils saimaient si fort, et de manière si idéale, que la vraie vie serait forcément plus fade. La chanteuse belge lui fanfaronna « Tant pis lamour virtuel, nous donnera des ailes, pour séloigner de lanimal, on sest donné tellement de mal, tout va bien dans ce monde ! ».
Gérald et Diego se retrouvèrent sur internet. Ils avaient peu parlé chacun ayant fourni de vagues excuses, un peu gênés pour leur annulation mais ils étaient soulagés de ne pas avoir du affronter la réalité. Puis, chacun fut occupé avec les correspondants présents dans le salon virtuel.
Tard dans la nuit, chacun était nu, la verge dressée et offerte à un autre amant, un autre correspondant, sexhibant lui aussi, prêts à échanger du plaisir, lâme et le cur protégé par lécran de leur ordinateur.
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