« Tant pis pour l'amour virtuel… »
de Farfalino

Une puissante odeur de mâle faite de sueur et de sperme flottait dans la pièce. Un peu hébétés, leurs corps frissonnants, leur dos et leur torse luisants, ils se rhabillèrent lentement, avec le regret de voir disparaître, petit à petit, le corps aimé. Ils garderaient sur eux la chaleur un peu musquée du plaisir qu’ils venaient de partager. Le sang encore bouillonnant, épris d’une légère ivresse qui embrumait leur conscience, ils échangèrent des regards encore brûlants de désir, l’esprit et le cœur rempli de joie. Ils n’avaient fait qu’un, ils s’étaient repus et avaient étanché leur soif de bonheur et de volupté.

Diego et Gérald se séparèrent enfin, utilisant les mots de la langueur des amoureux, avec la promesse que le lendemain serait un jour exceptionnel.

Demain, ils allaient se rencontrer … pour la première fois. Ils en étaient à la fois joyeux et fébriles. Les émois intenses qu’ils se dispensaient à travers la Toile allaient prendre corps, 6 mois jour pour jour après leur premier dialogue par MSN . Ils avaient soigneusement préparé ce long week-end en amoureux avec une passion d’adolescents, faite de chamaillerie, d’idées incongrues, de jeux et de vraies envies impérieuses, et nécessaires. Puis ils avaient fait l’amour pour sceller la promesse qu’ils s’étaient faits.

Diego et Gérald finirent par se déconnecter car il leur fallait garder des forces pour le lendemain. Chacun resta à contempler un long moment, le sourire béat et niais, l’écran vide par delà lequel se trouvait l’être qui occupait entièrement leur esprit depuis ces longs mois.

Ils s’endormirent dans deux lits, dans deux appartements, dans deux rues, dans deux villes mais les esprits encore unis, et heureux.
***
Le monde allait s’écrouler dans quelques minutes dans un fracas de bois et de sonneries, si Diego ne s’extrayait pas immédiatement de son lit pour aller ouvrir la porte d’entrée. Les yeux mi-clos, l’esprit engourdi, les membres ankylosés, l’érection matinale fièrement dressée, il se leva et se dirigea lentement, nu, vers la porte de son appartement. Sans même regarder par l’œilleton, il tira le verrou, tourna la poignée, puis se traina dans la salle de bain, laissant la porte entrouverte.

Le battant fut écarté par un jeune homme de grande taille, très mince, habillé d’un court manteau à fausse fourrure vert pomme, de lunettes et de chaussures rouges sang, un jean violet, couturé et savamment usé, les cheveux blonds colorés en pétard et à mèches.

« Hello darling ! Tu es debout ? Tu as bien dormi ? Tu es en forme pour ton chéri ? » Avisant les fesses de Diego, dans la salle de bain en train de soulager sa vessie, le jeune homme ajusta ses lunettes. « Des fesses un peu dodues, quel charmant spectacle ! Il va être gâté ! Je t’ai apporté des croissants. C’est plein de lipides mais tu peux te le permettre pour une fois. Ce n’est pas comme moi ! Mais j’en prendrais un tout de même, je n’ai pas eu le temps de déjeuner. J’ai quitté le ventre vide … euh … Michel je crois, ou Michaël, je ne sais déjà plus bien.»

« ouais mais le cul plein » répliqua Diego qui retrouvait ses facultés de répartie.

Le jeune homme fit semblant de se draper dans sa dignité se dirigea dans la cuisine tout en criant d’une voix haut perchée « Pour qui me prends-tu ? Présos renforcés obligatoires ! J’ai deux kilos en trop, mais tout de même pas la peine d’attraper ces cochonneries qui font maigrir ! Je suis van-né, couché trop tard, lever trop tôt ! Et tout ça pour mon petit Diegounet ! »

Ce matin, Diego avait du mal à supporter les extravagances vocales de son ami pleines d’accent efféminé mais il l’appréciait trop pour lui en vouloir. Jean, le nom de la tornade, l’avait aidé, conseillé et soutenu pendant les moments difficiles où il avait commencé à vivre et à assumer sa sexualité. Leur tentative de coucher ensemble s’était soldée par un échec cuisant dont ils riaient encore et qui avait cimenté une indéfectible amitié. Diego trouva tout d’abord la pelisse verte jetée rapidement sur le fauteuil au tissu jaune un peu passé, puis son propriétaire affairé dans la cuisine. Il alluma la chaîne et mit la radio, celle pop-rock, en fond, pour ne pas les déranger.

Diego regarda, amusé et même tendrement, Jean, qui sifflotait un air inconnu sans doute entendu la veille dans un des rades dans lesquels il trainait presque tous les soirs, en train de chercher le dosage délicat du premier café. « Il faut que je sois au magasin pour 13 h 30. C’est moi qui ouvre cet après-midi ! Si je ne t’avais pas réveillé, tu serais encore gisant au fond ton lit, sacripant ! ». Jean travaillait dans un magasin de chaussures pour petits minets branchés. Il faisait bien dans le décor un peu psychédélique de la boutique et c’était pour lui un terrain de chasse inépuisable. Il passait de bras en bras sans s’arrêter plus de quelques jours.

« Il est comment ce Michel ? » demanda Diego. « Michaël, plutôt, je crois. Supeeer mignon ! Supeeer bien monté ! ». Imitant Dalida, Jean avait pris une voix encore plus féminine, avec des R roulés à la perfection, un geste figurant le tic nerveux de la star jouant avec ses cheveux « il venait d’avoir 18 ans, il était beau comme un enfant, fort comme un homme ». Puis il reprit sa voix usuelle toujours un peu maniérée. « Il m’a fait oublier mon nom ! Bon, je ne suis pas vraiment sûr d’avoir donné mon numéro de téléphone. ». Il marqua une courte pause pensive. « Lui d’ailleurs non plus à bien y réfléchir. C’est prêt ! ».

Diego et Jean s’installèrent. Les croissants étaient bons car encore tièdes, sortis tout droit de la boulangerie. Jean connaissait les bonnes boites, la bonne musique, les bonnes boutiques de fringues, les bonnes boulangeries et les bons coups. « D’attaque pour ton ravalement de façade complet ?!» demanda Jean en dévorant un croissant trempé dans son café. Diego récita à la manière d’un enfant devant son professeur « D’abord, je vais chez le coiffeur, ton Jean-Louis, puis j’enquille chez la manucure, Pandora (quel prénom !), puis je termine par Marie-Pascale, l’esthéticienne, qui aurait du plutôt être bouchère. Je dois aller au pressing chercher ma chemise à rayures et ma veste ». « D’abord ce n’est pas mon Jean-Louis, bien que j’en garde un bon souvenir, Pandora est une fille et un film génial, et je suis assez d’accord pour Marie-Pascale ! Un vrai programme de mariée ! Crois-tu que je doive mettre mes chaussures en satin noir pour aller avec ma robe fuchsia ?! » demanda Jean en battant des cils de manière exagérée, à la façon d’une starlette un peu naïve des temps passés. « Tu es con ! Au fait, tu as bien compris : pas de sms, pas d’appel avant après-demain soir, rien nada ! ». Jean se rembrunit « ho la la, je ne vais pas déranger votre lune de miel ! Fais-moi confiance. Moi je revois Etienne de toute façon » maugréa-t-il. « Déjà trois fois ce mois-ci ! Tu vas lui passer la bague au doigt ? » répliqua Diego d’un ton ironique. « Je ne le laisserai pas m’enfiler une bague, le reste on verra ! » déclara Jean en terminant son café. Puis de son ton moqueur, acide et peu perfide, il décocha « Ce soir, pour toi, enfin un amoureux, le prince charmant, la perle, l’Unique, le Bon, le seul, le vrai, le véritable ! Presque 3 ans, depuis Machin, je ne sais plus, ah oui ! Pierre. Heureusement que c’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas !». Diego rougit au rappel de son long « veuvage », de « lessives à la main », comme il disait, par caméra interposée, ou plus rarement par téléphone.

Ils finirent rapidement leur bol. « Bon fais voir tes fringues pour ce soir. On n’a pas trop le temps de se la jouer Pretty Woman ». Jean se dirigea prestement vers le placard en chantant la chanson éponyme du film. Il fit défiler la pauvre garde robe de Diego qui n’était pas vraiment féru de mode ni de vêtements. « Pas facile de trouver quelque chose d’affriolant là dedans. Je ne vois pas ta superbe chemise rayée que je t’ai offerte pour ton anniversaire. » « Elle est au pressing, mémoire de poisson, je devrais la récupérer cet après-midi. » « Tu aurais besoin d’un pantalon blanc mais tu n’en as pas. Je t’en aurais bien prêté un mais il faudrait que tu perdes une dizaine de kilos. Voyons voir … Marronnasse beurk … velours vert bof bof, ... » Diego commença à douter de trouver une tenue adéquate présentable. Par webcam, un simple caleçon suffisait, mais là, il ne pourrait pas tricher et se devait d’être à son avantage ! Ce n’était pas la peine d’aller chez Pandora et ses congénères, pour être au final habillé comme un sac. « Bon, restons classique : jean noir, entre pas assez et trop usé, dommage, mais cela ira. Et pour tes sous-vêtements ? Un petit boxer noir coordonné, des chaussettes noires … cool et simple. Essaie de te trouver une petite chaîne autour du cou, et je t’ai dit 100 fois qu’il te faudrait un piercing à l’arcade ! Sinon tu peux aller chez Georgio pour t’acheter une petite bague, un bracelet ou une gourmette si tu as les moyens. ». Jean marqua une pose. « J’ai l’impression de jouer à la poupée ». « Moi j’ai l’impression d’être un gros nul. On aurait du faire les boutiques avant. » « Mais non ! » Jean le prit par les épaules, et lui fit une grosse bise sur la joue, « Tu verras ca ira ! Bon, allez direction Jean-Louis histoire de faire quelque chose de ta tignasse. »

Sur le chemin, Diego alluma son portable. Evidemment, comme chaque jour, il avait reçu un mini-message. « J’espère que tu as passé une bonne nuit et que tu es prêt pour notre premier soir. Bizouilles baveuses. Ton Gérald » traduisit Diego. Il soupira profondément. Il ne pouvait plus reculer maintenant. Ce soir, il le rencontrerait. Ce soir, il serait aimé. Ce soir, il serait beau !
***
Gérald se leva prestement comme d’habitude à la dernière minute. Son café était déjà prêt grâce à la minuterie incorporée à la cafetière. Il le but d’un trait, sans sucre, puis se rua vers la douche. Il sourit à la pensée que demain matin ils seraient deux dans cette minuscule cabine, … Il pensa à son chef et ses collègues, histoire de faire disparaître sa raideur matinale.

Grignotant un biscuit-petit-déjeuner, il composa son premier sms du matin, comme il le faisait chaque jour, sur le chemin qui le menait à la bouche de métro. Diego avait la chance d’être en RTT alors que lui, devait travailler toute la journée. Ils se rejoindraient en fin d’après-midi. Diego lui répondit par un message joyeux ponctué d’un « bon courage » et de « biz ».

Gérald trouva que les personnes qui étaient coincées avec lui dans la rame de métro lui étaient plus sympathiques qu’à l’ordinaire. Ils avaient l’air plus avenants, plus détendus et plus gais. Se remémorant un film à succès, il s’amusa à les détailler et à les imaginer au lit, en plein orgasme. Il ne put s’empêcher de rire tout haut.

Ils prirent un air effrayé. Ce jeune type avait l’air d’un fou.
***
Jean poussa la porte entrée de verre dans un geste volontaire. « Salut les folles ! » lança-t-il en même temps qu’il jeta son manteau vert sur le porte-manteau. Diego entra prudemment comme s’il découvrait le lieu pour la première fois et qu’il y avait un monstre tapi près à le dévorer. 2 postes de coiffure de chaque coté, les bacs à shampoing, au fond, un fauteuil en cuir noir menacé par quelques serpents à tête lumineuse violette, et à coté, près de l’entrée, un petit salon faisait office de salle de d’attente. L’endroit était propre, les murs étaient couverts de photos de jeunes hommes bien coiffés et bien proprets. Les glaces démultipliaient l’espace et le rendaient plus grand qu’il ne l’était en réalité. Une chaîne hi-fi dispensait une musique aux rythmes technoïdes et branchés, une odeur florale tout aussi synthétique flottait dans l’air.

Le monstre apparut. Pantalon rayé rouge et vert, tee-shirt noir avec un embrouillamini de tags blancs indéchiffrables, le cheveu blond et ras, dégradé, et dessiné dans d’arabesques qui semblaient répondre à celles du tee-shirt, deux grosses boucles d’oreilles en or. Diego n’aurait pas lui donner un âge. Quelques ridules laissaient à penser que Jean-Louis, car c’était lui, avait plus de 35 ans et moins de 45 ans. « Salut mes loutes, alors c’est le grand jour ?! Bon allez, asseyez-vous on d’abord discuter ! Michaââl, ramène-nous des cafés. Togolais, ca vous va ? » Et sans attendre la réponse, il s’affala sur le petit canapé de la salle d’attente. « Il s’appelle Michal maintenant ? » demanda Jean s’asseyant sur une chauffeuse en face de Jean-Louis. « Oui il est persuadé d’avoir couché avec, le week-end dernier. Pauvre godiche ! C’est toujours mieux, que Roberto, tu me diras ! Bon alors, voyons voir … Nous allons essayer de transformer le vilain petit canard en cygne. » Il contempla Diego qui avait pris place sur la seconde chauffeuse.

« Je pense qu’il faut révéler sa véritable personnalité, son tempérament de feu. Lui donner du caractère, de l’assurance de soi, avec une pointe de canaillerie qui doit transparaître » déclara Jean. « Qu’en penses-tu, Jean-Louis ? »

« Oui. En termes de couleur, un noir profond, corbeau, avec des pointes jaune paille. Pas trop court, droit, en une explosion harmonieuse, un peu rebelle et déstructurée. » débita d’un trait le coiffeur, un peu dubitatif.

Un petit brun, un peu maigre, mais musclé, un piercing à l’arcade et sous la lèvre, un brillant au nombril laissé apparent par le boléro blanc qu’il portait collé comme une seconde peau, un pantalon noir évasé vers le bas, les cheveux en mini-tresses, dressées au gel et de toutes les couleurs, le visage un peu ingrat, vint en ondulant avec un plateau sur lequel se trouvaient 3 tasses de café chaud. En posant, le plateau, il s’adressa à Diego « Tu vas voir Jean-Louis sait faire des miracles ! Moi, il m’a trans-for-mé ! ».

En entendant Jean et Jean-Louis batailler sur les couleurs et les formes futures de sa chevelure, Diego avait l’impression qu’on ne parlait pas de lui et qu’il n’avait aucune importance ; il aurait pu être une de ses têtes de poupée géante utilisée dans les écoles de coiffure. Mais, il n’avait pas d’avis, ou alors il considérait qu’il n’était pas valable. Il leur faisait confiance, surtout à Jean évidemment. Il acquiesça en hochant la tête, se laissant guider même s’il ne savait pas du tout ce que cela allait donner.
***
Gérald dut se retenir d’envoyer une tonne de SMS. Aujourd’hui lui et Diego avaient décidé de se faire languir et de ne pas s’écrire, gardant pour ce soir tout ce qu’ils avaient à se dire. Toute la matinée, il consulta souvent sa montre désespérant de voir avancer les aiguilles de l’horloge de son ordinateur, engluées dans la mer de son impatience.

Ses collègues durent supporter ses remarques salaces et ses blagues à deux balles, « bien accrochées dans le falzar ». Les quelques mauvaises nouvelles qui lui tombèrent dessus glissèrent comme l’eau sur une moquette moderne. Rien ne semblait l’atteindre. Rien ne semblait LES atteindre.
***
« Bon, ce n’est pas tout ça, mon lapin, il faut que j’aille gagner piteusement ma vie. Il faut que je me coltine ces traine-savates qui ne voient pas que nous, on ne vend que des chaussures de créateurs, et qu’on ne fait pas de soldes, pas de remise ni crédit !» s’exclama Jean.

Jean-Louis était affairé avec un autre jeune homme à la tête couverte de papier d’aluminium mais lança « c’est ça ! Va vendre tes godasses, connasse ! ». Pour qui n’était pas au fait des relations amicales, et parfois plus, cela pouvait sembler choquant que le patron interpelle ainsi un de ses clients. Ils n’avaient pas cessé de se chamailler sur la coiffure de Diego et l’interjection était tout de même mi-figue mi-raisin.

Jean rajusta ses lunettes et rétorqua « Et toi bonne chance avec toutes ces raies que tu vas enduire ». Diego paya sa note sans prêter attention au montant un rien exagéré. Jean-Louis et « Michaââl » vinrent les embrasser. « C’est déjà beaucoup mieux qu’en entrant, ca te va vraiment très bien. Quel génie ce Jean-Louis ! J’ai vraiment de la chance d’être son apprenti. Si cela ne marche pas, Diego, tu peux m’appeler, je n’ai rien de prévu et je serais toujours là pour t’écouter » déclara « Michaââl », en lançant une œillade appuyée. « Ca m’étonnerait que tu portes mon prénom un jour » rabroua Diego. Jean ramassa sa pelure verte et, ils sortirent du salon de coiffure.

Sur le trottoir, ils s’embrassèrent sur les joues. « Mon petit loup, tu lui rouleras une grosse pelle de ma part. Amusez-vous bien et sors couvert ! ». Jean remit lentement le manteau vert pomme. Il avait l’air de ne pas trouver les manches. Il hésita un instant. « Tâche de réussir là où j’ai échoué » dit-il avant de tourner les talons. Sans se retourner, le dos un peu vouté, Il vissa les écouteurs de son baladeur dans les oreilles, s’isolant du monde, de Diego et des bruits de la ville.

Diego ne savait pas comment décrypter ce que Jean venait de lui dire. Il haussa les épaules. Trouver le chemin du labyrinthe torturé de ces pensées relevait de la gageure qui avait usé plusieurs psychanalystes … et beaucoup d’hommes.
***
Gérald consulta sa montre alors que la réunion de direction de fin de semaine venait de se terminer. Il n’avait pas vraiment envie de rejoindre ses collègues à la cafétéria d’entreprise de la zone industrielle. Leur conversation de petite vie laborieuse faite d’enfants, de femmes, de maris, et football ne l’intéressait guère. Il avait hâte de toucher la peau de Diego plutôt que de la voir.

Accompagné par une demi-douzaine de ses collègues, il s’attabla devant son plateau repas, industriel, sans originalité, et sans saveur. Evidemment, la conversation s’établit sur le week-end qui venait. Les uns bricoleraient, d’autres iraient visiter ou recevaient leur belle famille, les derniers iraient au match de foot de leurs enfants.

Et lui Gérald ? Ni tenant plus, Gérald déclara qu’il allait passer le week-end en galante compagnie. Personne ne connaissait l’existence de Diego mais tout le monde savait qu’il était homosexuel. Il restait discret et ne faisait pas étalage de ses conquêtes, très rares depuis quelques mois. « Quelqu’un à présenter ou juste pour s’occuper » lança une collègue d’un air taquin, une jeune femme, mariée, encore jolie, avec un beau corps malgré ses deux filles. « J’ai trop honte de vous pour vous le présenter » répondit-il du tac au tac. « Ca fait longtemps que vous vous connaissez ? » demanda-t-elle en souriant. « Non, ça fait 6 mois à peine » Gérald s’en voulut intuitivement d’avoir exposé son intimité. « 6 mois, ça devient sérieux ! Il a laissé sa brosse à dents et son rasoir chez toi ? Et toi aussi ? Je suis curieuse tu le sais bien ! ». Gérald hésita. Ils n’en étaient pas là. Comment leur raconter que sa relation était purement virtuelle ? Ses collègues ne pourraient pas comprendre pourquoi ils avaient attendu tant de temps avant de se rencontrer. « Non, je ne veux pas qu’il m’envahisse » Aussitôt prononcées, il regretta ses paroles. « C’est juste pour l’hygiène alors ! » lança un autre collègue. Quelle place allait-il donner à Diego dans sa vie ? Ils allaient se rencontrer et s’aimer. Et après ? Ils habitaient tous les deux dans la même région, leurs vies allaient fusionner petit à petit, apportant son cortège de bonheurs et …

« Dis-donc tu dois être bien accroché ! C’est beau un homme amoureux. C’est vrai non ?». Il y avait un peu de jalousie dans la voix de sa collègue. Embarrassé, Gérald sourit, le feu aux joues

« Au début, tout nouveau tout beau, tout rose, et juste après, viennent les engueulades pour un tube de dentifrice qui reste ouvert, les soirs de migraine qui arrivent de plus en plus fréquemment, et le sacro-saint repas dominical avec les beaux-parents que tu détestes cordialement, et qui te le rendent bien. Il n’y a pas de raison que vous, les pédés, soyez plus heureux que nous autres, pauvres hétéros ! » dit, d’un ton geignard et renfrogné, un collègue, qui, étant en instance de divorce, se répandait à longueur de journée sur son infortune. « Ne sois pas stupide, laisse le en profiter. Tout le monde n’est pas forcément malheureux, Cédric. » répliqua sur la défensive la jeune femme. « Vu comment tu es négatif, machiste, sexiste, et vu ta dégaine, je comprends qu’elle soit partie. » renchérit Gérald, content que la tablée eut changé de cible. « Ouais une sacré égoïste. Elle m’a planté là, cette salope, me laissant sur le sable, et réclamant la moitié de la maison pour laquelle, elle n’a même jamais passé un coup de serpillère. Heureusement qu’on n’a pas de mouflets. Enfin je ne suis pas le premier et certainement pas le dernier ! » Sa phrase était pleine de sous-entendus.

Gérald se sentit visé. La rupture et l’abandon, il connaissait. Il y a trois ans et deux mois … Le souvenir de sa souffrance atroce remonta intact à la surface. « Connard ! » pensa-t-il intérieurement. Il ne savait pas si cette injure était dirigée vers son collègue, vers son ancien compagnon, ou lui-même. « On devrait parler d’autre chose, vous allez finir par me donner le bourdon et me porter la poisse ! Il n’y a personne qui a une blague de blonde ? Ou sur Bush ? ». Sa collègue volant à son secours, elle tenta de dérider l’atmosphère, et récita « Alors c’est une blonde, une brune … »

Gérald se concentra pour faire refluer la réminiscence de cette période douloureuse qui, contre toute attente, n’était pas complètement cicatrisée et venait de s’inviter sans crier gare. Les rires aux éclats retentirent, il les accompagna, un peu forcé, un peu automatique.

Les blagues qu’il raconta dressèrent, à la fois écran de fumée et écran protecteur, derrière lequel il dissimula son désarroi et son appréhension. Son humeur retrouva faussement sa cordialité, quand l’oiseau de mauvais augure eut quitté la table.

Gérald pensa à Diego, aux 6 mois passés sur Internet et aux plaisirs échangés. Le ciel de son cœur redevint bleu avec des petits cœurs roses … mais l’orage grondait au loin.
***
Diego avait enfin terminé son marathon. 3 heures chez le « capilliculteur biocosméticien »comme dirait Pierre Desproges , à se faire tripoter le cuir chevelu, et à supporter le verbiage branchouille et artistique de Jean et de son ex. Le nouvel agencement et les nouvelles couleurs de ses cheveux, sensés révéler son éclatante personnalité cachée sous une morne tignasse hirsute, avaient alimenté une dispute amicale mais bruyante.

Diego reconnaissait que si ce n’était pas son style, le résultat lui plaisait. En voyant émerger cette nouvelle tête, comme un sculpteur découvre sa sculpture cachée dans le bloc de pierre, il regretta de ne pas avoir fait d’efforts et de ne pas s’être mis en valeur plus tôt. Alors que d’habitude, il se rendait dans une chaîne sans âme, sans style, juste pour ne plus entendre sa mère râler, son amour pour Gérald lui avait donné l’énergie nécessaire pour supporter l’attente et la conversation insipide du coiffeur et de son fol assistant.

Il lui restait à passer au pressing pour récupérer sa chemise et sa veste qui complèteraient sa panoplie de jeune-mec-bien-dans-sa-peau-amoureux. La musique dans ses tympans était entrainante et lui donnait un pas différent des autres piétons au teint grisâtre, à la banale tristesse quotidienne dégoulinant des commissures : il volait presque !

Sur le chemin qui le menait vers le pressing, il se contempla dans une glace d’un magasin de parfumerie. Il semblait plus jeune de 4 ou 5 ans. Marie-Pascale avec ses crèmes et ses massages un peu énergiques lui avaient fait la peau douce, et lui avait redonné un certain éclat. Il contempla ses ongles impeccablement coupés, brossés et brillants. Cela lui faisait de belles mains. La séance avec Pandora l’avait reposé de Jean-Louis. Elle avait été discrète, efficace et rapide, le laissant dans sa rêverie qui allait invariablement vers Gérald.

Dans ses oreilles, une chanteuse belge se vantait en Gospel qu’elle était différente quand elle chantait. Il se voyait différent alors il aurait voulu le chanter et le crier au reste du monde. L’impatience, la fébrilité le gagnait. Ce soir, il espérait lire dans les yeux de son amant virtuel, un attrait qu’il doutait posséder.

Il arriva au pressing un peu essoufflé.

Au comptoir, 2 personnes étaient devant lui. L’air n’était pas chargé de cette odeur nauséabonde de produits chimiques un peu aigres et parfumés qui planait habituellement dans ce genre d’endroit. Les deux clients parlaient vivement avec les deux asiatiques qui tenaient le lieu. Les prestations n’étaient pas chères et Jean en était satisfait. La chanteuse belge à grosse voix se fit remplacer par la voix suave d’un chanteur anglais. Diego vit les clients s’échauffer et leurs éclats de voix couvrirent la pop un peu mièvre que lui déversait son baladeur. Il retira ses écouteurs.
***
La journée tirait à sa fin. Le soir et le week-end aurait du changer avantageusement de la semaine laborieuse, stressante et guère épanouissante. Gérald resta à son bureau, rangeant ses tiroirs, ses pochettes, et s’occupant à résoudre mille détails sans vraiment en résoudre un seul.

Toute l’après-midi, il avait pensé à Dylan.

Dylan avait été le premier jeune homme à l’aimer. Dylan avait été son amoureux pendant 2 ans. Dylan était parti dans d’autres bras et l’avait abandonné. Dylan avait disparu de sa vie en laissant une petite lettre sèche et malhabile. Dylan vivait maintenant heureux avec un de leurs anciens amis communs.

Gérald avait été anéanti. Il avait perdu une dizaine de kilos lui qui était déjà assez maigre. Il dut être hospitalisé pendant quelques semaines. Ensuite il a été suivi par les psychiatres, aidés de quelques substances psycho-actives.

Aujourd’hui, Diego allait rejoindre sa vie et leur relation serait concrétisée et renforcée. Mais, après ? Est-ce que lui aussi n’allait pas aussi le fuir, le tuant une deuxième fois ? Il ne pourrait pas le supporter. La douleur de l’arrachement qu’il avait ressenti submergea à nouveau son esprit comme un raz-de-marée annihilateur et barbare. Il ne supporterait pas que Diego l’abandonne. Après Dylan, et avant Diego, il n’avait réussi à s’impliquer dans aucune relation, afin de se protéger, comme un acte pas assez inconscient d’instinct de survie. Les quelques jeunes hommes qui avaient traversé sa vie avaient fui le puits sans fond de son chagrin.

Il ne voulait plus ressentir son âme saigner et ni errer comme son collègue qui ne vivait plus que dans le ressentiment d’un serment trahi. Il avait lui-même mis beaucoup de temps à survivre à l’amputation de son cœur. La présence de Diego avait été un baume cicatrisant mais maintenant il avait peur que celui-ci lui fasse vivre un nouvel enfer.

Certes Diego occupait ses pensées mais leur union n’était pas charnelle. Ils ne vivaient pas ensemble et ils ne partageaient rien d’autre que des conversations deux ou trois heures par jour. Ils savaient se faire languir, s’exhiber pour se faire jouir mais cela ne faisait pas une relation durable, vraie et sincère. S’il ne la concrétisait pas, Gérald serait triste mais la douleur serait beaucoup moins intense que de perdre Diego, plus tard, quand la relation serait installée, leur vie mélangée et partagée, pour ne faire qu’un.

Et puis il aimait être seul, de pouvoir décider de son programme télé, de choisir le menu de ses repas. Il avait apprit à vivre sans Dylan, le seul véritable amour de sa vie, et avait jalonné son quotidien de petits rituels rassurants. Son amour par internet avait le bénéfice de cantonner Diego dans une partie de sa vie sans empiéter sa liberté.

Finalement, Gérald sortit tardivement, dans les derniers et ne se rendit pas à son rendez-vous. Il rentra directement chez lui. Il arrosa sa courageuse décision d’une longue rasade de whisky, bue à même le goulot. Il était soulagé d’avoir pris sa décision. Il était à nouveau libre et serein.
***
« Nous sommes désolés mais nos appareils sont tombés en panne, votre veste et votre chemise ne sont pas prêtes. » Diego n’en crut pas ses oreilles. Il avait du mal entendre. « Nous vous le ferons gratuits dès que ce sera réparé ». Il resta là, hébété un long moment alors que les deux autres clients lancèrent quelques imprécations avant de partir dépités avec leurs vêtements encore sales et fripés.

Il était seul devant les deux asiatiques avec leur impression indéchiffrable. Diego serrait et ouvrait ses poings alternativement. Un geyser de colère, de frustration et de peur bouillonnait prêt à exterminer les boutiquiers incompétents et malchanceux. Mais il ravala et il parvint à contenir la déflagration de la bombe de sa déception dont ils étaient le détonateur.

« Ok je repasserais lundi » déclara-t-il d’une voix blanche et ténue.

Il tourna lentement les talons et remit les écouteurs de son baladeur. Il ressortit de l’antichambre de l’enfer. Il marcha au hasard dans la rue, sans arriver à ne fixer aucune pensée, un peu groggy. Comme d’habitude, il serait habillé avec ses fringues au style de supermarché ; comme d’habitude, il serait banal et insipide. Sa coiffure un peu sophistiquée jurerait.

Il croisa à nouveau le miroir de la parfumerie. Il contempla un homme aux yeux fuyants, les traits un peu tirés, à la coiffure très tendance et superficielle. Il eut du mal à se reconnaître. Il avait l’impression d’être un épouvantail déguisé, les vêtements fripés, les cheveux de paille filasses, une mine approximative.

Comment Gérald pouvait-il être séduit par cet homme un peu grassouillet, mal fagoté, cerné malgré les soins du visage qu’il venait de subir ? Il n’y avait aucune chance. Il revoyait les regards pixellisés, un peu attristés et lâches, des amants virtuels quand il demandait une rencontre réelle. Les refus polis et condescendants de Lionel, Jacques, Bruno et des autres, lui renvoyaient invariablement à sa médiocrité.

Même si Gérald lui trouvait un vrai attrait, comme la chanteuse belge lui beuglait présentement dans les oreilles, « on est plus tout à fait pareil vu dans le plus simple appareil ».

Le flou des images fortement compressées de la webcam n’avait pu heureusement transmettre les imperfections de son corps. Son sexe n’était pas si gros et si long que ça. Il ne passerait pas indemne et impunément la frontière du réel. Gérald n’aurait pas devant lui le Diego du net. Il aurait devant lui un homme de plus de trente ans, qui commençait à se dégarnir, avec une coiffure trop jeune pour lui, une tapette un peu défraîchie, pitoyable et repoussante.

Une goutte tomba du ciel. Puis une autre. Dans quelques minutes, sa nouvelle coiffure allait accompagner les eaux de pluie dans le caniveau. Ce soir, il serait seul, ce soir, il ne l’aimera plus, ce soir il était moche.

Diego détourna son regard et détala pour fuir ce qu’il venait de voir. Ils n’auraient jamais du vouloir se rencontrer, ils étaient tellement mieux de part et d’autre de l’écran. Ils s’aimaient si fort, et de manière si idéale, que la vraie vie serait forcément plus fade. La chanteuse belge lui fanfaronna « Tant pis l’amour virtuel, nous donnera des ailes, pour s’éloigner de l’animal, on s’est donné tellement de mal, tout va bien dans ce monde ! ».
***
Gérald et Diego se retrouvèrent sur internet. Ils avaient peu parlé chacun ayant fourni de vagues excuses, un peu gênés pour leur annulation mais ils étaient soulagés de ne pas avoir du affronter la réalité. Puis, chacun fut occupé avec les correspondants présents dans le salon virtuel.

Tard dans la nuit, chacun était nu, la verge dressée et offerte à un autre amant, un autre correspondant, s’exhibant lui aussi, prêts à échanger du plaisir, l’âme et le cœur protégé par l’écran de leur ordinateur.


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