Madame de Maison-Dieu
de Frédéric Wagner

Roman

Edilivre - Éditions APARIS

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extrait


« C'est aussi vers cette époque que Baudoin-Jean et Simiane devinrent proches. Si la vie du premier avait quelque chose d'improvisé et de virevoltant, celle du second devenait carrément sordide : déçu par les amours masculines, convaincu en son fors intérieur qu'il ne rencontrerait jamais l'Elu en ce monde et en cette vie, il prit le goût des maisons de passe, de la débauche et de l'extase exténuée des sens. Comme le baron de Charlus avec Jupien, il connut la fatalité de ce qui est éphémère, beau et très laid à la fois ; la dégradation du romantisme à la bestialité se fit insensiblement, provenant d'un profond désespoir intérieur, facilitée par la conscience que le plaisir reviendrait chaque jour et sans cesse, pourvu que l'âme et le coeur se sacrifiassent.

On l'a bien compris, c'est l'amour des hommes qui rapprochait Edouard et Baudoin-Jean. Celui-ci, à l'issue d'un dîner en tête-à-tête avec Adélaïde de Mortfontaine, désespéré mais lucide, se rendit inopinément chez Simiane, et lui révéla tout du « secret douloureux qui [ le ] faisait languir. » Croyant à un piège qu'on lui tendait ou à une erreur de parcours de son confident ( on était en 1963, on était loin de la modernité en matière de moeurs ), Simiane n'osa qu'un très peu choqué mais peu engageant :

- Mais pourquoi me dîtes-vous cela à moi ?

Baudoin-Jean n'hésita pas :

- Tout se sait à Paris !
- Vous ne savez rien de moi...
- Depuis des mois je vous vois rongé par le désespoir, n'ayant même plus le courage de vous coletinner une fiancée combien improbable. Soyez sincère !...
- Vous me promettez que rien de cette conversation ne sortira d'ici ?
- Assurément, soupira Baudoin-Jean.

L'heure était grave. Mais le jeune homme avait gagné la confiance du marquis. Dans un long dialogue, Simiane expliqua à Baudoin-Jean que ce choix qui n'en était pas un n'avait pas d'explication évidente ni de remède valable. L'espoir venait de l'acceptation de soi ; le malheur provenait de la réprobation sociale, et de tout ce qui en découlait. Puis il narra au néophyte ses longs débats intérieurs, ses luttes d'un mois ou d'une année défaites par la défaillance d'un instant, sa lente auto-analyse, mais aussi les déceptions continuelles, les peines de coeur inconsolables et l'impossibilité comme éternelle de trouver « the right person ».

De cet entretien devait naître une indéfectible amitié entre les deux hommes, et beaucoup du destin d'Oriane en fut touché. Qui n'est ni l'un ni l'autre des deux hommes ne comprendra pas pourquoi Baudoin-Jean éprouva le besoin de dire le lendemain matin à sa mère :

- Mère, pourriez-vous coucher avec une femme ?
- Quoi ? Morbleu mais quelle horreur !...
- Mère, pourriez-vous coucher avec une femme ?
- Bien sûr que non !
- Eh bien moi non plus !...

Et ce fut tout pour cette fois-là.

Pour le moins prise au dépourvu, Oriane se souvint de cette lointaine conversation avec Françoise à propos de Cocteau et Marais ; elle avait bien compris alors que quelque chose de spécial liait ces deux hommes, mais elle n'y avait pas réfléchi plus avant. Et puis, elle croyait cette propension limitée aux sphères du cinéma et du théâtre. Ce qu'elle saisissait vivement par contre, c'est que cette nouvelle allait à l'encontre de ses projets de mariage pour Baudoin-Jean. Une sourde lutte s'ouvrit alors entre la mère et le fils : Oriane entendait que Baudoin-Jean épousât Adélaïde de Mortfontaine et tût à jamais ses goûts, ou les vécût plus tard, pour soi, discrètement ; le jeune homme, lui, réclamait du temps et plus d'indépendance. Oriane n'avait guère de propension à l'indulgence, mais ses moyens de pression étaient limités : son fils étant majeur, et ayant « une conduite morale conforme aux intérêts et à la grandeur des Maison-Dieu » ( tels étaient les termes du testament paternel ), elle ne pouvait le priver de sa pension ni l'obliger à ce mariage. Et de fait Baudoin-Jean ne se maria pas avec mademoiselle de Mortfontaine.

Il emménagea dans un appartement à Neuilly, et ses relations à la fois conflictuelles et affectueuses avec sa mère continuèrent. Aux yeux du monde, rien n'était changé ; le mariage était seulement repoussé. Il n'y eut guère de questions indiscrètes ou de rumeurs ; Baudoin-Jean était respecté et apprécié par tous pour la magnanimité de son caractère : on ne l'avait en effet jamais entendu dire du mal de quiconque. Il poursuivait sa voie. De fait, il était très romantique, et, là où Simiane réclamait un martinet ou une pince, il espérait la certitude d'une venue, l'effleurement d'une caresse, une épaule où rouler sa tête aux mille chagrins. Toujours il espérait lire l'amour sur un beau visage entrevu, dans une poignée de main chaleureuse, dans un regard échangé. Hélas étant riche, il craignait toujours qu'on l'aimât pour son argent. C'est pourquoi il en vint à un mode de vie beaucoup plus simple : ses blue jeans avec tee-shirt et blazer scandalisaient sa mère. Il préférait acheter des disques d'opéra, aller au concert ou participer à des opérations caritatives - ce que n'avait jamais fait Oriane.

- Mère, lui avait-il dit peu après leurs retrouvailles, le destin...
- ... la Providence...
- ... nous ont placés à l'abri du besoin, hors le besoin d'amour bien sûr. Je n'aurai jamais besoin de travailler. Comment repayer tout cela ? Comment nous dédouaner ?
- En assumant les devoirs de notre état.
- Pourquoi ne pas « faire le bien » ?
- Oh vous savez, moi le « social » ce n'est vraiment pas ma tasse de thé. Vous devriez faire la généalogie de la famille...
- Du côté paternel...
- Oui, des Maison-Dieu.
- Oui, parce que de l'autre côté...
- Oui, quoi ?
- Ce n'était pas très glorieux !
- Comment osez-vous ? Mon père était un riche notaire, et, même si la vie ne nous a pas épargnées ma mère et moi, nous avons toujours maintenu notre nom dans l'honneur !
- Je n'en doute pas.
- Tu pourrais aussi collectionner, les oeuvres d'art par exemple. ( Oriane passait insensiblement du vouvoiement au tutoiement avec son fils, quand elle se voulait particulièrement caressante. Bien sûr , il était inconcevable que Baudoin-Jean fît de même. )
- Cela demande de grands moyens.
- Pas forcément. Il est des petits maîtres, ou des chefs-d'oeuvre oubliés, ou passés inaperçus...
- Puis-je compter sur la collection de mon père ?
- Elle nous appartient à tous les deux. Mais vous savez que ces oeuvres ne doivent pas quitter l'hôtel de l'avenue Louise...
- Ah... Oui, bien sûr.

A peu de temps de là Baudoin-Jean commença à fréquenter assidûment musées, expositions, vernissages, antiquaires et autres salles des ventes. A Drouot, il ne se départissait pas d'un certain malaise : toutes ces merveilles - parmi de moindres merveilles il est vrai - vendues ainsi à l'encan, au bénéfice du mieux-offrant, toute cette culture qui était dispersée de par le monde, ce côté marchands de tapis... Dans un premier - et long - temps il se contenta d'observer. Chez lui il s'absorbait dans la lecture de livres d'art et de monographies. Enfin, un jour, l'objet magique lui apparut : c'était une toile assez sombre d'un maître hollandais du dix-septième siècle, représentant un groupe mythologique au centre, avec une fontaine au premier plan et un paysage énigmatique derrière. L'attribution lui semblait fausse ; le prix était abordable. Mais il n'avait pas assez ce mois-là - car il n'avait aucune économie. Aussi dut-il durement négocier avec sa mère l'avance de trois mois de pension.

- Mais qu'allez-vous devenir, si vous mangez tout notre bien ?
- Mère je ne réclame que mon dû, et je m'arrangerai pour n'avoir plus rien à vous demander à l'avenir...
- Mais si mon petit, vous pourrez toujours venir me demander... ( Oriane, qui se mentait à elle-même plus qu'à quiconque, aimait en des formules doucereuses et hasardeuses, à se poser en mère modèle. Et l'abandon à Oxford, pendant treize ans ? pensait intérieurement Baudoin-Jean ). Bon, c'est accordé pour cette fois. Puis-je vous accompagner à la vente ?
- Bien sûr.

Baudoin-Jean se montra très aguerri ; il emporta la mise et le commissaire-priseur le félicita en lui assurant qu'il avait fait la meilleure affaire de la vente. « C'est ce qu'il dit à tous ses clients », soupçonna intérieurement le jeune homme. Mais il se réjouit de ce premier succès.

- Où allez-vous l'accrocher ? Oh, votre appartement de Neuilly est si petit...
- Je ne possède pour l'instant - et depuis peu ! - qu'une seule toile : il y aura bien assez de place pour l'accrocher. Je veux d'abord la contempler tout à loisir.

Baudoin-Jean pensait que l'oeuvre était peut-être de l'atelier de Pieter de Hook ; elle avait quelque chose de pré-vermeerien, en plus mystique : une vraie merveille. Sans doute faudrait-il la faire restaurer ; mais pour l'instant il était tout à son ravissement. Un ravissement qui, heureusement, se poursuivrait longtemps, tant il est vrai que les mirages de l'art sont impassibles et éternels, quand les choses du coeur passent si vite. Et, côté coeur, Baudoin-Jean n'était pas gâté !


- Oh pardon !



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