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de Frédéric Wagner Olivier Largillière avait été un écrivain connu voire reconnu. Longtemps considéré comme un jeune loup - ou un « hussard » - des lettres, aux dents longues et au talent prometteur et menaçant comme le choc d'une marée sur la digue d'un passé dont on ne veut plus, il avait été tenu en lisière par des aînés promis tôt ou tard à l'oubli de la postérité pour cause de médiocrité mais qui tenaient depuis cinquante ans le haut du pavé et à défaut d'avenir voulaient encore se gaver de présent glorieux. Tous ces combats l'avaient usé prématurément, au point qu'il n'avait pas écrit les livres qu'il aurait dû écrire. Rongé par le doute - quoi qu'il eût foi en son talent, il ne put jamais se remettre à son incertaine étoile, sujette à tant de causes d'éclipses - et amertumé à la façon d'un vieillard-enfant qui aurait eu trop faim, trop longtemps, de reconnaissance et aussi bien d'amour, il s'était vite replié et complu dans des aphorismes à la Cioran, ciselés comme des bijoux et poignants comme un adieu, efficaces mais flottants, éthérés, persistant pour l'esprit ainsi que les poisons de la reine Catherine de Médicis. Il mettait de moins en moins de lui-même en ses oeuvres, craignant d'exposer son coeur dont le lot pour les artistes est d'être foulé par la grossièreté des gens du commun, ceux dont la bêtise sans fond hanta Flaubert jusqu'à la fin de ses jours et jusqu'à l'obsession. Olivier Largillière plaçait le débat dans d'autres termes. Il s'était toujours souvenu des mots d'adieu de l'empereur Auguste à ses courtisans : « Maintenant je suis soulagé, car je puis dire : finita la comedia ! » Pour lui la vie était une comédie, avec du maquillage, de faux sourires et parfois de vraies larmes - hautement cachées - mais au texte exécrable, et il se répétait jusqu'à l'écoeurement : « Si Celui qui Peut tout est aussi bien Celui qui a écrit notre texte et déterminé nos actions, il a moins de génie, ô combien, que Shakespeare ! » Il observait une scission qui le conduisait à penser ailleurs et autrement, à se réfugier dans le mutisme et dans des univers imaginaires, sommes toutes moins falsifiés d'avance, mais il avait gardé jusqu'au bout le souci et le soin de faire bonne figure, car sa dignité lui importait, et il répétait aussi : « Dignité : quand il ne reste plus rien, il reste cela encore.» Mais c'était maintenant un homme brisé. Toute sa vie, et en vain, en pèlerin et en étranger, il avait recherché l'amour, la tendresse qui était son seul dieu et le seul trésor dont son coeur fût avide, et vraiment en vain. A moins d'avoir trouvé un seul et éternel amour, il aurait voulu se reposer parfois dans la grâce d'un sourire, le creux d'une épaule et la certitude d'une venue. Mais les hommes - car il préférait les hommes, et n'avait pu se résoudre à demander de la tendresse à une femme, qui eût été pourtant selon toute évidence, plus généreuse, peut-être maternelle - semblaient avoir pris un grand malin plaisir à le crucifier, au point que sa vie d'amoureux avait été un long calvaire, une élévation vers le ciel comme pour le saint qui sent que le lion lui arrache des lambeaux de chair mais le rapproche de Dieu. Ainsi gagnait-il durement son éternité. Pourtant, il n'avait jamais cessé d'aimer. Toujours, un être en particulier occupait ses pensées secrètes, à qui il dédiait sur ses autels imaginaires l'encens de sa tendresse, l'hostie de ses ferveurs diurnes comme nocturnes, soudaines et lointaines, et pour qui il ne cessait de composer de magnifiques poèmes d'amour et d'amoureux, que pourtant il laissait au secret, en jugeant le monde indigne, et craignant l'indifférence de réaction de son bien-aimé du moment. Ses maîtres, autrefois, avaient jugé une fois pour toutes qu'il n'était pas mauvais qu'il fût malheureux, car ces amours malades lui inspiraient à chaque fois les plus beaux poèmes qu'on pût rêver, et il perdait toute velléité de composer, d'écrire, quand son amour lui découvrait des cieux un tant soit peu heureux et que l'aimé devenait aussi - rarement ! - aimant. Il pensait bien que tout commençait ailleurs et autrement, venait de plus loin et nous destinait à d'autres espaces d'éternité inexplorée, aussi il n'avait jamais cessé de penser que la littérature était peu de chose, et, partant, manquait d'humilité. Il gardait au coeur le secret de cette injustice de n'avoir pas été reconnu à temps, c'est-à-dire quand cela lui eût donné pleine liberté de s'accomplir, et il détestait les autres littérateurs de son temps, et contemplait la vie littéraire comme la lente putréfaction d'une momie millénaire que ses fidèles honorent encore longtemps après sa mort et qu'ils croient porteur de leur propre achèvement et de leur absolu entrevu, même. Ces odeurs déliquescentes de Rome décadente importunaient son odorat des plus sensibles. Enfin il eut soixante ans. Cinq ans plus tôt, il avait publié un gros roman en partie autobiographique, et qui avait bénéficié d'un large succès : il avait réconcilié la critique souvent favorable quoique partiale et jalouse, et le public souvent porté à des travaux moins difficiles. Ce succès semblait se renouveler de mois en mois, et lui permettait d'envisager sa situation matérielle avec une sérénité nouvelle, teintée d'une indifférence souveraine et sans doute salvatrice. Mais il considérait également que cette oeuvre qu'il n'aimait guère, tant la confidence lui paraissait outrée, et tant il avait mis maintenant tout son goût dans des oeuvres de moindre ampleur, petites porcelaines de Saxe, ou testaments déchirés par leur auteur, serait aussi la dernière. Il décida de se retirer à la campagne. Le monde sembla refluer lentement et comme de mauvais gré, et des portes se fermèrent sans que d'autres ne s'ouvrissent. Il ne s'ennuyait pas. Il avait reçu le don d'envisager le jour présent sous toutes ses lumières, et souvent de joindre la pensée, le rêve et la prière en des images somptueuses qui autrefois lui inspiraient ses livres. Dans la plus haute tour, il avait trouvé le secret du plus haut abandon. Mais un jour, quand il fut presque entièrement oublié, il reçut une lettre qui le troubla. C'était d'un jeune homme qui se disait un grand admirateur, qui avait vécu et grandi avec ses inventions et ses mirages de beauté et d'amour mutuel, et s'y était découvert, au point qu'il ne voulait entamer sa vie d'adulte sans avoir rencontré leur auteur. Par ruse ou par humilité, il offrait ses services de secrétaire particulier : il lui fut répondu qu'il n'y avait pas de place ni de travail pour lui, car il n'y avait plus de livre ni même d'écrivain - car qu'est-ce qu'un écrivain qui n'écrit plus, sinon un infirme, un blessé de la vie, et qui ne sait rien faire ? Plusieurs lettres lui parvinrent, qu'il ne décacheta point. Enfin, plus un signe. Un jour, il reçut un appel - la voix semblait doucement ensoleillée du soleil perpétuel du midi de la jeunesse : « Je suis quelque part, pas très loin, dans la région. Je suis venu vous voir. J'arrive dans une grande heure. « Et le jeune inconnu raccrocha. Olivier fut surpris mais comme comblé. Ainsi qu'une femme à la toilette ou un artisan exerçant les quelque secrets de fabrication qu'il s'est lentement découverts, il craignait d'être pris en défaut, et de reprendre visage humain pour un être jeune et visiblement doué et enthousiaste, pour qui il représentait un absolu littéraire : il est toujours dangereux de rencontrer la pauvre créature du Créateur, et de croiser un être de finitude quand on espérait d'un être d'infini. Marc était si beau qu'Olivier n'en remarqua rien. Il avait la grâce, et le parfait mélange de virilité et de féminité que la maturité ne pourra que compromettre et gâcher ensuite, mais là à son degré de perfection. De tant de douce beauté il semble qu'il doive émaner tant de tendresse... Olivier le logea dans une aile éloignée du château. Mais voilà qu'à peu de temps de là Marc tomba malade : Olivier, ému, le mit dans le lit à côté du sien, et le veilla tout le jour et toutes les nuits, avec une tendre sollicitude. L'enfant - car ce n'était pour lui encore qu'un enfant, bien qu'à son âge - vingt ans - il se considérât déjà comme un homme accompli, forgé par le dur destin - éveillait en lui une douce compassion, et tout un trésor de sollicitude paternelle, lui qui n'avait jamais eu d'enfant que d'encre et de papier, et qui n'en aurait jamais. Il aimait éponger sur le front du souffrant - son grand souffrant - les quelques gouttes de transpiration de la fièvre, et caresser ces paupières où reposait un si précieux, déjà pour lui irremplaçable, regard. Mais quand l'enfant se releva, ce fut pour s'apercevoir qu'ils ne pouvaient plus se séparer l'un de l'autre. Il fut difficile à leur orgueil de l'admettre et de l'approuver. Une nuit, dans ces lits presque jumeaux, Marc tremblait de froid. Il vint se réchauffer auprès du corps de son maître, nu comme le sien mais qui était bouillant. Olivier se réveilla. Le désir montait en tous deux, avec quelque chose d'horrifiant et de presque incestueux. Alors Olivier murmura : - Il n'y a rien à toucher, Monsieur, que du vent. Il n'y a rien sur quoi souffler, que sur des cendres. Il n'y a rien à cueillir, que des regrets et des larmes amères, mais aussi ma ferveur première et mon dernier amour, et comme le premier. Ce fut dans l'extase et dans les larmes qu'ils se prirent tour à tour, se donnant là la preuve du plus grand abandon, de la plus haute confiance, et au matin ils sombrèrent tous deux dans un coma profond, mais c'était dans les bras l'un de l'autre et non dans ceux de Morphée qu'on ne peut jamais toucher. Ils vécurent quelques mois de douce joie, d'extase oublieuse : le monde n'existait plus, il n'était plus rien qui eût prise sur leur amour inextinguible. Ils connurent la félicité d'un amour fusionnel, d'absolu, continuel partage, ils connurent, aussi, « l'extase langoureuse, la fatigue amoureuse « ... Tout était si simple, et participait d'une perfection inatteignable, intouchable. Ils étaient, oui, des intouchables : ceux qu'a touchés, parfois, enfin, une fois une seule, la grâce. Olivier s'en étonnait parfois, superstitieux, et se demandait s'il méritait tant de bonheur, et surtout s'il durerait longtemps encore, mais un seul sourire lui répondait : oui, pour toujours et à jamais. Pour toujours, et à jamais. Je t'aime, va, sommeille, qu'un sourire d'enfant berce ton si doux visage, lui murmuraient les anges... Au bout de tout ce temps, Olivier comprit que malgré la jeune ardeur de son tendre ami, il se faisait vieux. Ce n'était pas que son corps fût malade - il était bien un peu las - ni que ses sens fussent émoussés - au contraire, sa jeune passion les aiguisait - mais il était un homme de grande imagination et de profond esprit, qui avait vécu des milliers et des milliers de vies en rêve, et que l'aventure humaine, si monotone, avait déçu trop tôt, puis comblé trop tard, quand il n'était déjà plus sur la rive mais au fond du lac bleu. Il rédigea donc son testament, où il laissa tout à son ami à qui il n'en dit rien. Mais il lui restait à bien mourir, et à composer son testament littéraire et amoureux. Pendant un mois, tous les matins, éclairé par l'aube incertaine et la bougie tremblante que promenait son ami, il écrivit les plus beaux poèmes d'amour qu'il lui eût été donné de composer, cette fois incarnés dans un seul et vrai amour humain. Quel lyrisme, quelle sereine ardeur confondante : l'éclairage était d'un grand esprit et aussi d'un coeur devenu profond et gagné par la paix qui est encore de cette terre mais n'appartient plus au langage des hommes. Marc copia ces textes sans vraiment bien comprendre qu'ils étaient pour lui et qu'ils étaient un testament, tout ce qui lui resterait de ce partage fraternel, après quoi Olivier brûla les manuscrits pour que ce message définitif, et délivré pour l'éternité, ne gardât point trace des errances et des erreurs de sa composition. Enfin Olivier s'alita. Marc était désespéré, car le jeune âge ne sait veiller les mourants, ni mettre un brassard noir à son bras. Enfin il lui donna toute la tendresse et tous les soulagements qu'il était permis à un homme d'espérer. Quand il fut trop tard, Olivier demanda qu'on lui remît un dernier feuillet, qu'il embrassa pieusement. Il demanda à son bien-aimé de le lire au moment où son âme humaine quitterait son corps humain, à voix mi-haute, mi-basse, en forme de prière et de dernier sacrement. Peu près il eut un dernier râle, et un dernier soupir ; ses yeux se révulsèrent et sa bouche s'ouvrit, béante. Après avoir fermé cette bouche qu'il embrassa, après avoir clos pour toujours ces yeux qu'il embrasserait toujours, Marc lut ce poème : Mon très cher amour, Les mots s'arrêtent là où commence mon sentiment, qui deviendrait pensée, et geste - tremblement des mains, caresse du regard, effleurement du vent du soir - si tu étais près de moi en cet instant. C'est un amour plus grave que j' éprouve pour toi, plus secret, plus profond, plus essentiel, Lente navigation, tout le long des nuits et du ciel étoilé... Ulysse sans Ithaque, tu es ma patrie. Visage brûlé, fantomatique, tu es inscrit dans les lignes de ma main, dans les veines de mon coeur qui ne bat que pour toi, Et il me semble toujours qu'il va cesser de battre lorsque ta voix se tait. Alors le silence devient génial, comme envoûté, à la vie à la mort... Oh tu sais que tu m'es essentiel, Tu es la vie même, Tu es un enchanteur, Enfant aux sortilèges, Tu es un visiteur, Ange de l'Annonciation. - Et maintenant j'aimerais dormir, simplement, dans tes bras, comme si c'était mourir... Marc versa une timide larme, dont il eût aimé qu'elle coulât sur la joue d'Olivier : mais il n'était plus là et il avait gagné à grands pas son éternité. Une fois une seule, il avait été aimé, sans rien demander ni rien entreprendre, ni même espérer. Pour certains la vie avait été devoir sacré, fidélité de toute une existence. Lui, il avait reçu au soir de la vie et comme un coup de soleil, ce fracas d'ailes d'ange et cette fièvre d'amour serein. Marc pleurerait toujours, mais il était plus fort d'avoir connu cet absolu au commencement de l'âge adulte, et il ne lui importait plus désormais de devoir mourir un jour : lui aussi avait vécu, gagné son éternité mortelle, et quand la mort doit venir, elle vient enfin. * F W - 23 avril 2000 * ( jour de Pâques )
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