Le libertin malgré lui
ou On a tué le romantisme

de Frédéric Wagner


Je fus d'abord un très jeune homme qui avait très faim et soif d'amour. J'ignore si tout le monde y aspire aussi tôt et avec autant de force, je n'ai jamais demandé et je suis unique.

J'étais tendre, et d'abord le rêve me tint lieu de réalité : un beau visage une fois entrevu, une silhouette élégante, une voix juvénile et doucement masculine me faisaient m'endormir dans des rêves de baisers et d'étreintes : voir un beau jeune homme, c'était avoir d'emblée l'envie de me réfugier en ses bras et de goûter ses lèvres. Refuge de l'amour, délicatesse finement délinéée de la tendresse, refuge pour toujours du souvenir...

Mais le principe de la vie, c'est Spleen et Idéal, rêve transfiguré et déception infigurable, inévitable, n'est-ce pas ? Je sais aujourd'hui que j'étais né sous une mauvaise étoile, car je ne fus jamais heureux en amour. Tout espoir était déçu, aucun amour n'était justement rendu, que fusse l'aimé ou l'aimant. La déception état toujours la même, de plus en plus amère, mais sous des formes toujours différentes et qui surprenaient ma raison et crucifiaient mon coeur. Jamais je n'eus de repos, ni de certitude, quand j'étais las d'errer sous des étoiles elles-mêmes errantes.

J'ai aimé trois fois : la première, ce fut un amour absolu et partagé, quelques temps, puis il s'abîma dans les dénégations et la déréliction. Les deux autres n'étaient pas dignes de moi, mais je ne le sus qu'après et je fus cruellement trompé puis détrompé sur l'espèce humaine... Je songe que je n'ai pas même eu les miettes de l'amour ; on m'a condamné à une errance éternelle, ô dieux cruels, fraternel partage...

Mais il m'en faut venir au plus dur, qui dans sa cruauté est pour moi presque insoutenable quand je repense à mon innocence, tendre vertu, fragile, d'alors : j'étais beau, et on m'aima, on usa de moi pour mon corps. Que de regards vaguement complices, un rien canailles, au fond lubriques, que d'étreintes mécaniques, où j'étais plus spectateur d'un triste dénouement qu'acteur intéressé : j'étais sensible au dérisoire de tout cela... Parfois je fermais les yeux, et je voyais le visage de mon seul, premier et bel amour, qui serait aussi le dernier : mort du plaisir, transfiguration de l'amour ! Proust avait bien raison, à qui l'on avait fait un incommensurable chagrin : le désir fleurit toutes choses, le plaisir défleurit toutes choses...

Las enfin de ne jamais trouver d'or au fond de toute cette boue, je renonçai à toute sensualité. J'attendais l'amour, avec la chasteté d'un dieu prisonnier. Mais je ne le trouvais jamais, je ne le trouvai jamais, je ne le trouverai jamais. Je passai par des labyrinthes de souffrance que je ne soupçonnais pas même exister. Mes épaules, sans tendresse, se voûtèrent, mon regard devint plus creux et fatigué, yeux cernés d'ombres violettes, mes mains légèrement tremblantes comme la vieillesse elle-même.

Je fus quelques années malade.

Enfin je guéris, et je repris ma quête effrénée. Mais la douleur m'avait appris une chose, c'est que le corps commande également, et il me réclamait un supplément d'ardeur et de joie avant de mourir un jour, bientôt. Aussi je les lui donnai. Quelque part bien sûr, je pensais toujours trouver l'amour au détour le moins attendu de ma route, mais je n'y croyais plus vraiment et c'était mon coeur qui battait encore, mais parce que c'est une fonction vitale et qu'on n'y peut rien.

Que d'étreintes passagères, de partenaires dont j'oubliais le nom et le visage aussitôt, et jusqu'à l'existence ! J'eus tout de même de grandes joies physiques, qui en appelaient d'autres, insatiablement. Mon corps vivait de nouveau, et commandait seul et entièrement : j'en oubliais que j'avais encore un coeur, même si exsangue, et oublieux, heureusement. Je devins expert dans les arts mineurs de la séduction et du plaisir : l'art d'en donner et surtout d'en prendre. Parfois j'espérais la naissance d'autre chose, plus sentimental, mais mes partenaires n'y songeaient jamais, aussi cyniques que moi.

Je m'appelai malgré moi, bientôt, un libertin. En profondeur, très malheureux, mais aussi, quelque part, réconcilié avec la chair, plus présent au monde, en un mot : le diable au corps ! Quelle soif de vivre ! Mais je regrettais mon doux romantisme, qui avait si profondément partie liée avec l'espérance, et la beauté ! Je ne rêvais même plus, cette faculté d'extase éveillée m'avait délaissé avec mes folies et ma débauche. Cynique, oui, je l'étais devenu.

Un jour, je fis l'amour avec un couple de deux garçons. Tous deux étaient jeunes, beaux et fougueux, mais Stéphane avait une noblesse blessée, un détachement et une hauteur où je me retrouvai. Dans l'amour et le plaisir, les trois corps se rejoignaient et fusionnaient, mais deux d'entre eux parlaient le même langage, ô tendresse, moi et Stéphane ! Je sentais sa douceur, sa concentration, sa délicatesse, et je lui donnai les miennes en retour : l'autre en fut un peu jaloux, qui était plus fruste, mais il me croyait un passant sans importance. A l'adieu, et en secret, Stéphane me donna son numéro de téléphone. Ainsi nous nous revîmes, cette fois seuls. Nous nous aimâmes.

Je renaissais un peu, mais à la surface de l'onde, pas sous l'eau bleue de la mélancolie. Mais il quitta son ami pour moi. Que de douceur, d'élévation verticale vers le ciel, de douce réciprocité ! Je renaissais, un peu, mais non, j'étais mort, car il était trop tard dans ma vie, et j'avais trop souffert, en vain d'ailleurs.

Aussi j'ai résolu ceci : cette nuit nous nous retrouverons. Nous ferons l'amour une grande, une dernière fois. Je m'abreuverai d'eau éternelle, je me nourrirai du pain sacré de la tendresse des hommes. Puis je mourrai par ma main, et un ange, qui aura les traits de Stéphane, quand le vrai Stéphane dormira contre mon épaule, abandonné, m'accueillera, et me dira : c'est l'heure, tu es un bienheureux, éternellement. Car c'est trop beau de mourir dans les bras de l'amour…

7. 10. 2000




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