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de Frédéric Wagner Roman Edilivre - Éditions APARIS Pour acheter cet ouvrage, cliquer sur sa couverture extrait
IX
La chambre était spacieuse, élégante, meublée avec goût ; aux boiseries des murs, plusieurs gravures charmantes et un tableau de maître richement encadré ajoutaient encore au raffinement du cadre. Christian s'assit dans un fauteuil, gauche, embarrassé, légèrement rougissant, et fit mine de regarder la pièce. Il sourit. François s'assit à ses côtés, sur le tapis, posa sa tête et son bras droit sur ses genoux, soupira. Puis il l'attira à lui, l'étreignit, l'embrassa. Christian lui rendit son baiser. François commença à le dévêtir, le caressa, avec une emprise et une tendresse si grandes que Christian se laissa faire, et répondit par d'autres caresses et d'autres baisers. Ils se levèrent et allèrent s'asseoir au bord du lit, se tenant la main. Ils s'aimèrent.
Plus tard ils dînèrent à l'extérieur, dans un restaurant du Quai de Conti. Il faisait nuit. A cet instant ils étaient vraiment l'Amour, toute tendresse, toute confiance, tout regard - leurs regards fascinés et étrangement perdus l'un dans l'autre. Ils étaient pleins de bonheur et d'insouciance, et du souvenir encore, si doux, de la volupté. Christian venait de naître au plaisir en découvrant les joies du corps ; c'était comme une révélation, un transport. Que ce corps qu'il négligeait d' ordinaire, traitait comme un serviteur plus ou moins obéissant et fidèle, comme une simple machine, pût participer d'une telle communion, procurer pareille plénitude, et parler si précieusement de l'âme, ne laissait pas de l'émerveiller, de le troubler. Il était heureux que ce fût cet homme-là qu'il aimait, qui les lui eût fait découvrir. Ils parlèrent librement tout en mangeant. Ils étaient si proches - des ondes de tendresse certainement les traversaient. Parfois François corrigeait légèrement les manières de Christian ; il entendait qu'il fût ainsi qu'il devait être : parfait. Christian, lui, admirait l'élégance de François, son urbanité, son goût des mondanités, ses propos brillants, pleins d'esprit. Le vin ajoutait à l'ivresse de l'instant. Ils rentrèrent à l'hôtel dans l'ombre fuyante de la nuit qui venait. Christian suivait François qui connaissait le chemin. L'air était libre, la nuit ne finirait jamais. Sur le lit défait, ils s'allongèrent. - Ne faisons pas l'amour, soyons l'amour.
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* *
Le lendemain ils se promenèrent ensemble à travers les beaux quartiers. François fit à Christian divers petits cadeaux que celui-ci reçut avec joie. Un stylo-plume, pour...les lettres à venir... Ils déjeunèrent dans une brasserie des Champs-Elysées. Journée estivale pleine de rayons et de promesses. L'après-midi François dut s'absenter pour ses affaires ; Christian en profita pour visiter le Louvre.
Ils passèrent la soirée à l'Opéra, puis dînèrent dans un restaurant à la mode. Leur entente était parfaite. En rentrant à l'hôtel François dit sur un ton un peu grave : - J'ai pris une seconde chambre à l'hôtel pour moi, pour dormir seul. Bonne nuit. Christian ne répondit rien. Il se coucha, avala un somnifère et s'assoupit aussitôt.
X
Journal de Christian
Je n'oublierai jamais la douceur de ce rencontre, la tendresse simple et profonde que j'ai reçue et donnée. Comme c'est simple d'aimer ! J'aime immensément, éperdument, comme on aime pour la première fois, la seule fois ! Cependant j'ose à peine croire à mon bonheur, je ne sais quelle Providence remercier d'avoir rencontré François. C'était pour moi le meilleur moment, le moment ou jamais, et j'ai rencontré un homme que j'aime, que je puis aimer sans réserve et qui m'aime en retour. Je me sens à peine changé ; au vrai, je ressens comme une plénitude étrange, une mémoire inscrite dans la chair, et l'appel du désir au creux de mes nuits, le souvenir de cette extase. C'est une révélation ; moi qui ignorais mon corps, que le corps humain est beau, désirable, et aimable, dans sa perfection, sa noblesse, sa puissance et sa fragilité, comme un prolongement de l'âme ! Le bonheur est dans l'amour, l'homme n'est pas fait pour la solitude où je vivais toujours. J'aime François... Mille fois : je l'aime !
Je me sens à peine changé ; pourtant cette première expérience est une initiation, comme un rituel entre l'état d'enfance et l'âge adulte - la chrysalide devenue papillon. C'était une révélation : la tendresse. Mieux que l'amour : la tendresse. Désormais je pense à François tout autrement. J'ai moins besoin de lui parler : je sais tout ce que les corps peuvent dire. Et il me manque énormément. C'est comme si une part de moi-même, insatiablement, l'appelait, se sentait orpheline de lui. Je songe à la théorie de Platon des corps jumeaux séparés par la foudre de Zeus. Je trouvais cela simpliste, et plutôt surprenant chez un si grand penseur ; maintenant je comprends mieux l'allégorie, le symbole, et : je n'en sais pas d' autre.
XI
Christian était concentré sur la musique, le visage grave, tendu, les yeux posés sur la partition, un sourire un peu mystérieux aux lèvres, les épaules légèrement arrondies, les bras souples. Il aimait à suivre le jeu de ses mains à leur reflet sur le clavier du grand piano noir. Il savait par coeur les pages de ces Nocturnes élégiaques, d'une poésie si tendre, si nostalgique. Et pourtant il n'espérait plus les mener à la perfection :
- Je n'arrive pas à retrouver la ferveur, l'enthousiasme de la découverte. Mon jeu devient comme mécanique. - Oui, mais c'est à toi de capter cette essence volatile, éphémère, intrinsèque, et de la rendre à l'auditeur. Tu joues très bien, mais dans ces pages tes défauts te ressemblent : trop de nuances subtiles qui ne passent pas, une grande retenue qui parfois, paradoxalement laisse passer une vague d'émotion qui submerge un peu tout. Il faut plus de contrôle, avec cependant de l'émotion, il faut davantage détacher la main droite de la main gauche, pour faire ressortir le thème. La musique de Chopin est très proche du bel canto, il faut jouer cantabile, legatissimo. L'un de mes secrets, c'est de faire en sorte que les descentes chromatiques correspondent presque toujours à un decrescendo insensible, et inversement les montées à des crescendi. Quand tu montes sur les ailes du chant, détache les notes, elles sont si aiguës, si cristallines, tu es sur la crête d'une vague. Et Oswaldo montra quelques notes à Christian. - A toi maintenant. Christian reprit quelques mesures. - Je t'arrête tout de suite, tu mets trop de rubato. Je te l'ai dit : c'est élégiaque, tranquille, pacifié, et plus piano que tu ne joues. Christian reprit jusqu' au bout et donna une interprétation sensiblement meilleure. - C'est déjà mieux, fit Oswaldo en souriant. Continue. Oswaldo s'interrompit, et parut rêver un instant, tandis que Christian l'observait. Oswaldo était un homme assez grand, très brun, d' une quarantaine d' années, brésilien par sa mère, dont il tenait le teint mat et les yeux de feu, et polonais par son père, ce qui se retrouvait à son front bombé et à ses pommettes légèrement saillantes. Ce mélange assez curieux l'était autant au moral qu'au physique : Oswaldo était un être passionné, fantasque, sentimental, compliqué, à de certains égards presque naïf, comme un grand enfant - un fiévreux enfant promis à mourir tôt... C'était aussi et avant tout un grand pianiste, qui par l'effort de la concentration et de l'intelligence savait suppléer à la pente naturelle de son jeu : la fougue, le brio, un élan qui emporte tout avec lui. - Je ne comprends pas cette coda, fit Christian. - A vrai dire moi non plus. Je n'ai jamais joué moi-même ce Nocturne et là Chopin veut dire quelque chose que je ne saisis pas sur le moment. J' y réfléchirai pour la prochaine fois, c'est promis. - Le génie de Chopin nous dépasse tous deux, plaisanta Christian. Oswaldo s'enfonça dans un fauteuil, et ferma les yeux. La pièce était sombre, assez pour laisser venir une belle pensée et ressentir l'essentiel. Christian crut entendre ce murmure : - Il dit en dix mesures ce que les autres ne diront jamais en toute une oeuvre. Je lui ai consacré ma vie... XII Lettre de Christian à François
François, mon amour,
Je t'écris pendant que le soir achève de tomber sur Paris, après une journée bien remplie. J'ai pensé à toi très souvent, et parfois au lieu de suivre le cours de philosophie, je traçais sur mes feuilles les lettres de ton nom. Je n'avais jamais soupçonné en moi ce côté midinette, fleur-bleue... C'est que dans le plus vide de la pensée, mon inconscient est empli de toi. Je crois que la transmission de pensée fonctionne entre nous, par instants je sens la séparation, la distance presque abolies, comme une présence mystérieuse au plus creux de l'absence. Je t'aime... Les cours et la vie à Paris se déroulent plutôt bien, malgré tout. Je trouve mes camarades insipides, sans originalité ni personnalité aucune, d'un esprit très scolaire. Il semble qu'à ce degré l'intelligence abêtisse... J' ai un peu de mal à me faire également au règlement, à la vie du lycée en général, et en particulier à la distance glacée que manifestent les professeurs, sortes de monstres savants enseignant à des bêtes à concours. Mais comme tu es si fier de moi, je m'efforce de surmonter ces obstacles ; il s'agit là sans doute d'une période d'adaptation qui sera courte, je l'espère. Quant à la vie quotidienne, j'arrive à peu près à l'assumer. Je suis bien content de m'être affranchi de la tutelle de mes parents, qui me pesait, même si c'est échanger une servitude contre une solitude très grande. Je n'ai pas encore d'amis, à part mon nouveau professeur de piano qui est très exubérant, très sympathique. Je te parlerai de lui. En fait je crois que je suis à l'âge où l'on a besoin d'indépendance, sans être tout à fait capable d' y faire face. J'ai besoin de nouveautés, de rencontres, d'ouverture au monde - au lieu de cet enfermement, de cette vie conventionnelle et rangée, si platement conventionnelle, que je menais en province. Faire mes études à Paris était donc le prétexte idéal pour parvenir dès maintenant à l'indépendance. Pour une fois les événements ont précédé mon impatience. Je brûle encore de cette jeune impatience - de te sentir avec moi, pour, et par moi - mais j'ai aussi, à d' autres profondeurs, une patience de toute une vie, celle qui te ramènera toujours à moi, qu' un dieu autrefois obscur le veuille ou non, oui tout me dit : toujours.
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