Islamorada, Fl.

de Jonathan J. Jay

 

Un couple de lamantins évoluent dans la crique. Ils nagent lentement, l'un contre l'autre, en suivant les bords de la rive. Les ayant remarqués, l'homme aux tempes grises se lève d'un profond fauteuil en rotin et s'accoude sur le ponton. Bien que ce soit la première fois qu'il en voie de si près et qu'il suive avec attention leur nage, aucune lueur n'allume ses yeux. Ses pensées vagabondent. Il cherche une idée qui peut réveiller son intérêt. Il se tient sous une véranda au toit de palmes tissées qui borde la mer. Cette maison isolée d'Islamorada lui appartient. Il lui semble avoir passé des années dans cette île et devoir y passer des années encore. S'il avait eu une montre, il l'aurait regardée toutes les minutes.

Lui, qui a si chaud et qui transpire, se met à penser à de longues étendues canadiennes balayées par les vents glacés de l'hiver. Cette idée ne le rafraîchit pas, il n'y a pas le moindre souffle de vent à Islamorada.

Les lamantins avancent calmement et l'obligent à se déplacer pour continuer à les regarder. Il marche lentement vers le bateau amarré sur le ponton et le longe jusqu'à la proue.

Le mâle, qui présente une large cicatrice claire sur le dos, se met à tourner sur lui-même. Il monte sur le toit du bateau pour le voir de plus haut. Épuisé par cet effort, il s'affale sur un fauteuil sans quitter les lamantins des yeux.

Les deux animaux se mettent face à face et commencent à s'embrasser du bout de leur museau. Il jette alors un coup d'œil sur l'homme étendu près de lui. Il est jeune, beau, musclé, bronzé et porte une paire de lunettes noires. Il regarde son visage tourné vers le soleil. Il l'a voulu et l'a eu, mais ce corps superbe sous cette clarté intense ne lui inspire plus rien.

La femelle se redresse et sort la tête de l'eau avant de la replonger sous la tête du mâle.
L'homme aux tempes grises essaie de transposer cette scène sur lui et le jeune homme, mais son imagination lui fait défaut. Il se demande si c'est l'image des lamantins qui le trouble, ou, tout simplement, si l'amour et la tendresse l'ont déserté.

Les mammifères marins commencent à s'éloigner vers le large et ses idées elles aussi s'éloignent.
Il se met à penser à l'Inde surpeuplée et pauvre, et s'imagine mendier sa pitance et lutter pour sa survie. Cette pensée ne l'amuse pas et une moue trahit son visage, mais personne n'en est témoin. Il pense alors à ce qu'il avait tant désiré et travaillé dur pour l'obtenir, cette superbe villa au bord de la mer, ce yacht luxueux toujours vide, cet énième coupé décapotable qui l'attend au garage, un dogue qui pantelle sur la véranda, une volière où les oiseaux écrasés de chaleur attendent la fin du jour. Il essaie de songer à ce qu'il peut encore désirer, mais rien ne vient à son esprit.

Tandis qu'un banc de tout petits poissons se réfugie à l'ombre du bateau, il essaie, dans un sursaut, d'imaginer que le beau jeune homme allongé à ses côtés le suce. L'idée le fatigue. Il se relève, il a soif. Il se dit que d'aller jusqu'au réfrigérateur lui prendra bien deux ou trois minutes.
Fin

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