Les corbeaux
de Julien K.

Dans mon jardin, il y a des corbeaux. Leurs croassements me réveillent chaque matin ; ils prennent plaisir à piétiner mes fleurs, à saccager mes arbres, mes feuilles, s'assemblent chez moi pour ne plus partir. Alors je prends ce que j'ai sous la main ; je vise, je lance, je frappe. Touché. L'assemblée se disperse, ils s'envolent et ne reviendront plus. L'un d'eux vole moins bien que les autres. Ils ne reviendront plus : une bonne chose de faite.

Après cet instant de satisfaction vide que procure la victoire, il faut passer à autre chose. Sortir, s'étourdir, voir le monde. Aller en ville, travailler, et se détendre après l'épuisement d'une journée. Je suis au bar, l'œil et l'esprit vidés, le corps un peu hagard, à écluser ma bière. Une bonne journée, fatigante. Je me retourne, embrasant du regard et les gens de la salle, et la rue, et la ville. Je suis content de moi. Les autres, indifférents, passifs, se laissent dévisager sans gêne.

Un seul, accrochant mon regard, me regarde à son tour. Ce regard est étonnamment vif, rempli d'une fureur rentrée. Je regarde à présent cet homme qui me regarde, que je ne connais pas. Il était petit et jaune, avec la force d'un taureau. Il semblait d'une carrure énorme, montagne concentrée à une taille humaine. Plus que la vigueur des traits, plus que les cheveux noirs et flamboyants, plus que le parfait alignement des sourcils, c'étaient ces yeux ouverts immensément, c'était cette prunelle palpitant au rythme de mon cœur. Quelque chose brillait à sa main droite. Je crois bien que je me suis levé, hypnotisé par le regard et l'homme, et sans trop savoir comment, je me suis retrouvé chez moi, avec lui. Ces yeux, ce regard... puis rien. Rien d'autre n'a traversé.

Un croassement me réveille de nouveau ; je veux serrer ce corps aimé contre mon corps, m'enivrer de sa force, de son odeur… Rien. Seul et nu sur mon lit, je me relève lentement ; j'ouvre les yeux. Je vois le drap rejeté au pied de mon lit, parsemé de sang et de sperme mêlés. Je me détourne ; ma chambre est vide. Tout y a disparu ; seuls y restent ce lit, ce drap… Je parcours, effaré les pièces de ma maison ; vides. Les murs sont nus, je suis nu, et je cours nu dans ces pièces sans aucune trace de vie. Je me rappelle alors ce qui m'a réveillé ; mais le jardin… Quelque chose brille entre les herbes ; sans réfléchir, je cours le ramasser… C'est une bague ; une chevalière, sur laquelle est gravée en intaille un corbeau déployant ses ailes.

Julien K.

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