Loin des yeux loin du cœur
précédé de "Je suis en manque"
de Julien K.



Je suis en manque. Le savon sous la douche a pour moi la consistance et la couleur du sperme. Le matin dans la rue, dans les bouches du métro, je regarde à peine réveillé les culs et les entrejambes sans retenue ni pudeur - c'est le matin. Les beaux mecs me retournent la tête, je les vois et les désire plus qu'avant. Je dors à serrer quelque chose dans mes bras depuis plusieurs semaines. Je ne contrôle plus mes soupirs, mes regards, mes pensées. Après quelques semaines de ce régime, si je n'ai trouvé personne pour me satisfaire, après la tournée des bars que d'habitude je ne fréquente pas, en désespoir de cause, il y a les saunas. J'y vais en transe, j'en sors repu et sans mémoire, satisfait un instant de voir dans le métro tous ceux qui n'ont pas baisé. Comme ils sont inférieurs à moi. Ils sont si sombres, si tristes. Mon corps revit, parfois il retombe aussitôt dans un sommeil de quelques jours. Parfois, et c'est dommage, il ressort plus désireux encore de recommencer. Jusqu'à ce qu'il demande grâce, je continue. Après ça, au moins, je suis tranquille. Je n'ai pas perdu mon temps, je suis heureux à peu de frais. Jusqu'à la prochaine fois, je suis content.


Loin de yeux loin du coeur

Pierre regardait la mer. Si proche, si loin. Comme elle a de la chance pensait-il, au moins elle va de l’autre côté pour le voir. Pierre se demande ce qu’il fait là-bas, s’il est levé ou couché, s’il est seul ou accompagné. S’il pense à lui. Toujours, quand il va au bord de la mer, Pierre pense à Antoine qu’il attend de l’autre côté.
Pierre habite en Bretagne, dans une maison du Finistère. Depuis la fenêtre du salon, un morceau d’océan. De l’autre côté, l’homme qu’il aime. Parti il y a un an, trois jours, six heures et treize minutes. Pierre a noté l’heure exacte de son départ pour ne pas y penser. Pas un jour ne passe sans qu’il regarde la mer. Il attend. Une lettre, un mot, un retour imprévu. Contre son cœur, son portable allumé dans l’attente de quelque vibration, de quelques heures de bonheur si rares, plus précieuses même qu’un retour improbable et lointain.
L’attente, Pierre, il connaît. Il a bien attendu six mois pour se déclarer. Longtemps déjà qu’il l’avait remarqué dans la grand-rue, la seule du village fréquentée par tous pour les courses, la supérette, le pain, le bistrot les jours de déprime ou les jours de fête. Ils avaient fait connaissance assez vite, et comme tout finissait par se savoir, il avait appris par sa voisine Fernande qu’il vivait seul, qu’il n’avait pas d’amies – ce qui signifiait qu’il avait ses chances. Elle n’avait pas dit ça méchamment. Elle savait tout, bien sûr. Pierre était bien trop seul pour aimer les femmes. Tout le monde savait, personne n’en parlait. Du moins pas trop devant lui. Mais parfois, âme charitable, elle venait lui parler d’un tel ou tel, dont on savait qu’il était célibataire. C’était, bien sûr, le seul critère de référence. Alors, ces cas, elle les lui soumettait l’un après l’autre, comme ça, l’air de rien et dans l’idée d’avoir « un charmant petit couple » à regarder l’œil ému d’avoir participé à leur rencontre. C’était donc dans ces bonnes dispositions, attendries et gourmandes, que la Fernande en avait parlé comme de tous les autres. Pierre savait bien pourquoi ils se donnaient du mal. C’était suffisant d’habitude pour freiner ses envies. Sauf que celui-là, juste avant que Fernande en parle, Pierre l’avait vu et lui avait parlé. Ils avaient décidé de se voir à la fin de la semaine, rien qu’un pot chez lui pour faire connaissance. Le courant avait bien passé. Pierre sentait bien qu’à la fin de la soirée, Antoine le regardait d’un air qui n’était pas seulement dû aux petits verres qu’ils avaient bu avec modération. Il savait donc exactement ce qui se passerait, comme une prémonition, lorsque Antoine s’était approché de lui sans raison sur le canapé. Le lendemain matin il rentrait chez lui, et comme ils bossaient tous les deux, ils ne devaient se revoir que bien après cette nuit, bien trop longtemps déjà à attendre, mais ils travaillaient. Il ne s’était pas donné entièrement. À mesure qu’il en apprenait, un peu plus. Mais jamais complètement non plus. Il avait attendu six mois pour lui dire qu’il l’aimait. Comme il avait eu peur, ce jour-là, d’avoir dit une connerie, d’avoir trop attendu. Il était rentré chez lui sans avoir de réponse, le lendemain matin seulement – encore une nuit passée à attendre – Antoine était devant sa porte avec, dans les mains, quelque chose. Un bouquet. Des roses rouges – évidemment il n’avait pas de vase. Ils avaient souri, puis foncé à la supérette pour en choisir un. Il était vide, maintenant, ce vase – il attendait un bouquet depuis un an, trois jours, six heures et treize minutes.
« Antoine ! » lui dirait-il à son retour.
« Pierre ! » lui répondrait-il, suivi de – il n’en avait pas encore conscience – « J’ai rencontré quelqu’un d’autre. »

Julien K.

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