Putain de lundi
de Julien K.



J'ai de bonnes dents. Le reste, je ne sais pas. On dit que je suis beau mais je ne le crois pas. Les seules choses dont je suis sûr, ce sont mes dents.
Chaque fois que je sors, comme aujourd'hui, je prends un chewing-gum. Tant que je suis sorti, je mâche. C'est toujours pareil. Je sors, je me raidis, marchons droit, de plus en plus vite. Mécaniquement. Prendre un air dur, concentré, je regarde les gens, les immeubles, le ciel, encore les gens, je les scrute avec autant de conviction que je mâche mon chewing-gum. Il faut que j'aille à Italie 2. Attention, il faut passer rapidement le parvis. Ne pas se faire arrêter par les types qui te vendent toujours, s'ils t'arrêtent, un journal que tu voulais pas acheter. C'est comme ça, Paris : si on te parle c'est pour te prendre ton fric. Il faut passer à France Loisirs. J'ai déjà quatre jours de retard, je n'ai pas acheté mon livre du trimestre, si je tarde trop ils vont m'envoyer leur sélection (de merdes). Je préfère y aller et choisir. Après, la Fnac. Je ne peux pas expliquer pourquoi je dois absolument y aller. J'en ai besoin. Je ne suis pas sorti de la journée, je n'ai rien fait, il faut bien que je fasse quelque chose. Quand ça me prend, je préfère acheter des bouquins ou des disques, des "trucs culturels". Peut-être que le fric y est moins perdu qu'ailleurs. Peut-être que la journée, ou la semaine, ne sera pas perdue non plus puisque j'aurai acheté un bouquin et que je l'aurai lu.
Sorti du magasin, du centre-co, dans la rue, je devrais être calme. Mais rien ne change. Il faut que j'achète encore quelque chose. Remonter les Gobelins, tirer du fric, entrer dans une papeterie, ressortir - pas ce que je voulais - aller vers ce petit magasin rue Claude Bernard. Fermé le lundi. Et pourtant, je le savais. Je devais y aller, j'en avais besoin. Peine perdue, il était fermé, c'est comme ça. Mauvaise journée. Déjà que je n'avais rien foutu, même pas ce que je devais faire, même pas appelé ce type si important que je dois voir pour mon année. Un futur directeur de maîtrise, je devrais bien pourvoir l'appeler quand même. Deux mois que j'y arrive pas. Je bloque.
Il faut rentrer maintenant, tu as perdu, ta journée tu l'as gâchée comme les autres, tu n'as pas fait ce qu'on attendait de toi. Mais je ne peux pas repasser par le boulevard des Gobelins. La rue du fer à moulin. On ne sait jamais, peut-être qu'il sera là. Deux mois que j'attends de ses nouvelles, que je n'en ai pas. Il n'habite pas sur Paris, je ne l'ai vu que trois fois, chaque fois hébergé par une copine - rue du fer à moulin, justement. Si ça se trouve, il y est. C'est impossible, mais peut-être... Justement il y a un type en jean devant moi, c'est peut-être lui. Il sort de chez elle, je ne vois pas son visage, traverse la rue, se retourne... Ce n'est pas lui. Enfourche son vélo, s'en va.
Je n'aurais pas dû lui écrire ce matin. À tous les coups, j'ai merdé. J'ai écrit quelque chose qu'il ne fallait pas, comme toujours. Sans doute je ne le reverrai jamais.

Julien K.

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