Une chance pour être aimé (1)
de KH Brillant
SYNOPSIS
Dans sa bourgade natale de Little Valley, entre son travail et ses amis, Jonathan Barney n'attend qu'une seule chose, que l'amour vienne compléter sa paisible existence. Des années qu'il attend, des années qu'il espère, jusqu'à cette troublante rencontre d'une nuit sans lune.
La chance lui sourirait-elle enfin ?
1
Une nuit sans lune plongeait la petite ville de Little Valley dans une profonde obscurité, les rues désertes se voyaient balayer par un vent froid. Dans le parc, les balançoires aux bras de chaîne grinçaient sous l'assaut régulier de ce souffle glacé. A cette heure avancée de la nuit, l'horloge de l'église s'apprêtait, dans un peu moins d'un quart d'heure, à sonner les douze coups de minuit. Plus personne n'arpentait le cur de la ville endormie. Les dernières âmes errantes vinrent prendre des parts de tartes dans l'unique restaurant de la ville, "À la table de Barney."
Il s'agissait de la patrouille du shérif. Le petit restaurant leur faisait office de point de ravitaillement. Les hommes de loi se pointaient dès l'ouverture pour prendre un café, en milieu de matinée pour prendre un nouveau café, à midi pour un copieux déjeuné, en cours d'après midi pour un autre café et le soir pour le dîner. Et au cours des patrouilles nocturnes, dans cette ville où le vandalisme n'existait pratiquement pas, ils s'arrêtaient dans le petit établissement, qui en véritable institution, se transmettait de génération en génération.
Ce soir, c'était la dernière qui officiait. Jonathan fils unique du propriétaire des lieux tenait le restaurant familiale de 21 heures à minuit, heure de fermeture. Il relayait également ses parents à certains moments de la journée. Après le départ du cuisinier vers 22 heures, le restaurant ne servait plus que des tartes ou du café. Piètre pratiquant de l'art culinaire, Jonathan se contentait de tenir la caisse ou de servir ce qui était déjà préparé. A 21 ans, il se faisait déjà une idée de ce qu'allait être sa vie pour les cinquante années à venir. Le restaurant lui reviendrait de droit. Il aimait travailler ici, rencontrer les habitants de la ville qu'il connaissait presque par cur. Le lieu, avait connu toutes les générations des natifs. Mémoire de la ville, tout le monde aimait s'y retrouver. Ce petit monde l'avait vu grandir et devenir le beau jeune homme qu'il était aujourd'hui. Ces yeux marron les avaient vu prendre de l'âge, ses cheveux noirs avaient reçu plusieurs fois le passage de leur main amicale et ébouriffante. Aujourd'hui s'étaient ses joues d'une douceur juvénile que les dames taquinaient.
Assis au bar devant son assiette de tarte aux pommes, Henry racontait à Jonathan, qui l'écoutait attentivement, sa plus grande affaire de banditisme de toute la journée. Plus tôt dans la matinée alors qu'il achetait des revues chez le libraire, il appréhenda un voleur qui sévissait depuis plusieurs jours déjà. A l'occasion d'un déjeuner chez Barney, Phil le libraire l'avait fait part de mystérieuses disparitions. Il décida de mener l'enquête et de tenter de prendre en flagrant délit l'habile larron. Et ce matin là, incognito dans ses vêtements de citoyen lambda, il fit le guet à l'affût de la moindre attitude suspicieuse. C'est alors qu'il surprit le jeune Jérémy en plein forfait du haut de ses sept ans. La mère embarrassée ne savait plus où se mettre avant de le sermonner. Figure de justice et de droiture, mais surtout de la prison pour les jeunes enfants, Henry mit tout en uvre afin que le jeune Jérémy ne réitère jamais plus son acte criminel. Il accompagna la mère et l'enfant chez eux afin de reprendre les objets volés, des petites cartes de baseball, qu'il remit à Phil. Le garçonnet s'en sortit avec une semaine de punition, et l'image du méchant officier Henry dans la tête pour le reste de sa vie. Sa carrière de voleur s'arrêtait aujourd'hui.
Jonathan lui, gardait dans son esprit une image d'Henry bien différente de celle que le petit Jérémy avait en tête. Il le connaissait depuis pratiquement toujours, petit il admirait sa force lorsqu'il maniait la hache, à l'adolescence il craquait littéralement lorsqu'il le voyait torse nu en train de couper du bois, jeune homme il s'en était fait une raison. Cependant il prenait toujours plaisir à discuter avec lui. Si sa blondeur laissait un doute quant à son lien de parenté avec Amy, le regard bleu transperçant qu'ils partageaient rectifiaient la méprise. Sans elle, Jonathan n'aurait pu le rencontrer.
- Et bien dis moi, grâce à toi encore une fois on peut dormir sur nos deux oreilles.
- Et oui, vous en avez de la chance. Je veille sur vous.
- C'est sûr, on se ne sait pas ce que le petit Jérémy aurait fait ensuite. Une attaque à main armée pour une part de tarte.
- Te fiches pas de moi, n'oublies pas que je surveille les routes, une contravention est si vite arrivée.
- Aussi vite que la mort au rat dans une tarte, répliqua Jonathan.
- Fais moi penser à te la faire goûter la prochaine fois.
Son assiette terminée Henry devait reprendre du service. Il attendit son collègue revenir des toilettes pour reprendre la route.
- Sois prudent, dit-il avant de partir.
- Avec toi qui patrouilles, je ne risque rien. Et puis les assassins ne courent pas les rues de notre oh combien paisible petite communauté.
- Je ne te parle pas d'être humain sanguinaire, rectifia Henry sur un ton entendu.
- Il est révolu le temps où tu me faisais peur avec tes histoires de revenants.
- Ne dis pas que je t'aurais pas prévenu. Les nuits sans lune tu sais ce qui se passe.
- Vas terroriser un autre gamin Henry, au lieu de raconter des bêtises.
Henry s'en alla avec un sourire moqueur. Il se rappelait des histoires qu'il racontait à sa soeur et à son meilleur ami quand ils étaient petits. Toutes se déroulaient lors des nuits sans lune. D'après lui et les croyances locales qu'il perpétuait pour son plus grand plaisir, l'esprit des personnes décédées profitait de cette obscurité pour regagner le monde des vivants.
A chacune de leur rencontre nocturne, Henry se faisait un plaisir d'évoquer les sujets "interdits" comme Jonathan les surnommait.
Avec l'âge, il avait finit par ne plus y croire même si parfois un sursaut s'emparait de lui. Souvent quand il se retrouvait seul, son cerveau le rappelait à ses souvenirs qu'il aurait aimé oublier. A croire que cette poussée d'adrénaline, cette frousse qu'il s'obligeait d'avoir, de temps à autre, représentait un besoin pour le bon fonctionnement de son organisme. Une frousse qui se trouvait être le seul piment de sa vie. Au moins, il lui arrivait quelque chose sortant de l'ordinaire dans lequel son quotidien l'enfermait. A part Amy et leurs délires, rien d'autre ne venait troubler sa vie dans un sens positif.
Après le départ des officiers, Jonathan s'attaqua au rangement du restaurant. Il plaça les chaises au-dessus des tables et nettoya le sol à l'aide d'une serpillière. Vu l'heure, personne ne viendrait plus. Seul dans la salle, il se trouvait être le seul dans la ville. Dans ces moments là, les histoires d'Henry refaisaient surface. Le juke-box qui jouait une vielle chanson, s'arrêta à la fin de celle-ci. Dehors le souffle du vent faisait chanter les balançoires, un chant grinçant et angoissant. Le genre de chant que Jonathan avait entendu mainte fois dans les films d'épouvante. Un des volets claquait régulièrement et attirait son attention. Il se mit à sourire en trouvant sa peur ridicule. Henry avait encore eu raison de lui. Il savait si bien le rendre paranoïaque.
Quand il se releva après avoir récupérer son seau, il sursauta en voyant un homme dans l'embrasure de la porte. Mais, il se ressaisit aussitôt.
- Bonsoir, je peux vous aider, demanda-t-il calmement.
Les mains dans les poches de sa veste marron, l'homme hésita longuement avant de répondre. Ses yeux balayaient la pièce, tandis que Jonathan l'observait. Grand et à l'allure baraquée il semblait être fait de chair et d'os, ses yeux n'avaient rien de vitreux comme ceux des revenants. Son teint clair et doré ne lui donnait rien d'un mort vivant. Ses constations de bases rassurèrent Jonathan.
- Il vous reste quelque chose à manger, lui demanda l'homme d'une voix qui ne venait pas d'outre tombe.
- Désolé à cette heure de la nuit, il nous reste que du dessert, mais la dernière part a été dévorée par un des hommes du shérif. Mais je peux toujours vérifié, fit Jonathan en se retirant dans la cuisine.
A son retour, une part miraculeusement retrouvée dans les mains, l'homme n'était plus là. Aussi silencieusement qu'il était arrivé il était reparti. Pour le tranquilliser d'avantage, le volet claqua avec force dans le silence de la nuit. Peu rassuré par la situation, Jonathan plia bagage.
Les mains tremblotantes, il ouvrit la portière du pick-up et s'y engouffra. A l'intérieur de l'habitacle, ses yeux guettant les alentours, il mit le contact mais comme toujours le démarreur fit des siennes. Les sons étouffés provenant du moteur troublaient à chaque tentative de démarrage le bruit des chaînes provenant du parc.
- Démarre, démarre, supplia Jonathan quand enfin le ronronnement du moteur se fit entendre.
Après un soupire de soulagement, il prit la route. Mais avant de rentrer chez lui, il s'arrêta chez Amy, son amie d'enfance et soeur d'Henry. Tous les soirs après son service, il s'y rendait. Jamais couchée avant une heure du matin, elle l'attendait dans la confortable chaleur de sa cuisine, un chocolat chaud à la main et un autre refroidissant sur la table.
- Il fait meilleur à l'intérieur, constata Jonathan en accrochant son blouson.
- C'est qu'en cette période le temps s'est rafraîchit.
Les cheveux marron foncés d'Amy tranchaient radicalement avec la chevelure dorée d'Henry, mais ses yeux bleus rappelaient instinctivement les gènes qu'ils partageaient.
- J'ai vu ton frère ce soir.
- A force de traîner dans le restau de ta famille, le commissariat changera d'adresse. On est toujours assuré d'y trouver un flic. Remarque suffit que tu fasses la cuisine pour que les voleurs se sentent comme en prison.
- Une nouvelle candidate à la mort au rat, fit Jonathan en s'installant.
- A part t'avoir fait des misères, qu'est-ce que mon cher frère a bien pu te raconter ?
- La routine, une journée à combattre le crime.
- Autant dire qu'il n'a rien fait. La prochaine fois que je devrais déplacer une étagère à la bibliothèque j'appellerai la police de cette ville, au moins là, ils se serviraient de leurs muscles et de leur tête pour classer les bouquins.
Jonathan se réchauffa en buvant le chocolat chaud, la tasse fumante apportait à son visage la chaleur que le froid et la peur avait figé.
- T'as remarqué que c'était une nuit sans lune ?
- Ne me dis pas qu'il est venu te voir pour te parler de ça, s'indigna Amy.
Plus tôt dans la soirée, alors qu'elle regardait la télévision avec Buddy, son mari, Amy avait reçu la visite de son grand frère. Un petit tour pour prendre des nouvelles avait-il avancé, avant de lui faire remarquer la nuit sans lune. Tout comme Jonathan elle s'était rappelée de ses histoires, mais la présence de Buddy la rassurait, même si elle savait qu'au premier fantôme il serait le premier à se cacher. Peu importe, sa seule présence l'apaisait.
- Oui, il en a profité pour de nouveau m'en parler.
- Il est incroyable, il voit bien qu'on a grandit, on est plus des enfants. Faudra que je le dise à maman, songea-t-elle.
- Je lui ai pourtant dit que j'y croyais plus à tout ça.
- J'arrête pas de lui répéter !
Dans la plus grande des discrétions, Amy et Jonathan regardèrent autour d'eux.
- J'ai vu quelque chose ce soir
ou quelqu'un.
- Déconne pas avec ça. Tu as vu quelque chose ou quelqu'un, l'interrogea Amy.
- Je sais pas trop, quelque chose qui ressemblait à quelqu'un.
- C'est une nuit sans lune alors sois plus précis, s'il te plaît !
- Je dirais plus que c'est quelqu'un.
Amy se détendit.
- Alors raconte.
- C'était un homme, débarqué de nulle part, il se tenait devant moi, silencieux. Je lui ai posé une question, il a mit du temps à me répondre. Comme s'il était perdu. Et puis le temps que je me retourne il avait disparu.
- Il t'a parlé, s'inquiéta Amy en tortillant nerveusement une mèche de ses cheveux.
- Oui, il m'a demandé si y avait encore des trucs à manger.
- Il ressemblait à quoi ?
- Grand, bien proportionné, les yeux clairs, un joli teint pas cadavérique. Un peu plus jeune que ton frère, je ne pense pas qu'il ait 30 ans.
- Blond, brun, ou roux comme Buddy ?
Jonathan se remémora la scène.
- Je ne sais pas. Il portait une capuche. Je n'ai pas vu ses cheveux.
- Une capuche, tu dis ?
- Oui, une capuche.
Ils échangèrent un regard mélange de stupeur et de frayeur.
Dans les légendes qu'Henry leur racontait quand ils étaient petits, il leur avait parlé de l'histoire de l'homme à la capuche. Cet étrange personnage apparaissait au cours des nuits froides et sans lune. L'homme, d'après les dires d'Henry, cachait sous sa capuche son crâne ouvert et sanguinolent. Les gens pouvaient voir son cerveau bouger. Il disait qu'une voix dans sa tête le poussa à se mutiler ainsi sur la scie circulaire de la scierie dans laquelle il travaillait. Un chagrin d'amour lui avait fait perdre la tête. A présent, profitant de la conjugaison du ciel noir et du climat froid, il revenait de l'au-delà et s'attaquait à tous ceux qui pour lui était l'amant de sa dulcinée. Ce soir, les conditions climatiques semblaient réunies.
- Il fait une énorme méprise, s'inquiéta Jonathan, il devrait savoir que je suis gay. Il ne peut pas m'attaquer, je ne l'aurais jamais touché sa femme.
- Tu sais Jonathan, à son époque, tout le monde pour lui était des hétéros des vrais, des dures, des tatoués, répondit Amy qui commençait à paniquer.
- Je suis même pas tatoué, et je suis trop jeune pour mourir.
Dehors, une bourrasque de vent s'engouffra dans les arbres dont l'une des branches vint taper contre la façade de bois de la maison. Amy et Jonathan sursautèrent.
- Oh mon dieu, il arrive, s'écria Amy. Il va me tuer alors que j'ai rien fait, c'est toi l'amant fautif ! C'est pas moi !
- J'ai jamais touché personne à part moi même !
Alors qu'un nouveau souffle intense faisait gratter la branche contre la maison, le parquet craqua sous le bruit de pas se rapprochant. Dans le stress qui les habitaient, Amy et Jonathan sentaient leur fin proche. Enlacés les yeux fermés, ils tremblotaient, si la mort devait les prendre ce soir, ils ne la regarderaient pas en face.
Les pas se dirigeaient vers eux.
- Tu l'entends, il arrive, gémit Amy.
- Lequel de vous je dois tuer, dit une voix.
Amy et Jonathan ne purent s'empêcher de crier, un cri strident qui réveillerait un mort. Dans toute leur lâcheté, ils se balancèrent l'un l'autre sans grande surprise. Il en valait de leur survie.
- Mais vous êtes malades, s'exclama Buddy ses cheveux roux foncés tout ébouriffés.
Extirpé du lit par la branche tapant contre la maison, il venait leur rappeler qu'ils n'avaient pas fait correctement l'élagage. Véritable Tarzan et Jane dans leur enfance, Jonathan et Amy se retrouvaient en charge de l'entretien des arbres. Mais comme toujours au cours de cette besogne ils passaient le plus clair de leur temps à discuter et en oublier, parfois, la raison qui les faisait progresser de branche en branche. Et souvent, le vent trahissait leur manque de professionnalisme.
- Ouf s'est Buddy, soupira Jonathan.
- Vous vous attendiez à qui ? Question bête, à voir vos mines apeurées, vous vous attendiez à un des fantômes tout droit sorti de l'imagination d'Henry.
- L'homme à la capuche, lança discrètement Amy.
- La dernière fois c'était la femme à la corde au bord de la route, fit Buddy en se servant un verre de lait. Lequel de vous a vu Henry en dernier ?
Le regard d'Amy désigna son meilleur ami.
- Il est vraiment pénible, pesta Buddy. A chacune de ses conneries c'est moi qui trinque et qui me fait réveiller en pleine nuit par vos cris. La dernière fois on s'est retrouvé à trois dans le lit.
- Ce n'est pas de ma faute si le démarreur ne voulait pas fonctionner, se justifia Jonathan.
- Je te rappel que tu parles à un garagiste, et quand j'ai vérifié il marchait correctement.
- Peut-être bien pour cette fois-là mais ce soir, il avait un peu de mal.
Amy, Jonathan et Buddy, se connaissaient depuis toujours, ils avaient fréquenté la même école. Les habitants, les surnommait le trio. Même si Amy et Buddy formaient un duo officiel depuis plus d'un an ce surnom les poursuivait.
- Passe au garage un de ses quatre, fit Buddy en retournant se coucher.
Après cet énième coup de folie, Jonathan quitta les lieux. A bord de son pick-up, qui démarra sans encombre, il repensait à l'étrange apparition. Le mystérieux homme à la capuche, si tant est qu'il se trouvait être un revenant, n'en demeurait pas moins charmant. Avec cette pensée en tête il roulait sur les routes désertes et boisées de Little Valley.
2
Le restaurant ne désemplissait pas, entre les différents encaissements, Jonathan trouvait le temps de rejoindre Amy et Buddy à leur table, le box aux sièges rouges situé à côté de la grande baie vitrée. Tous les midis la même histoire se répétait. Travaillant à la bibliothèque de la ville, Amy n'avait qu'à traverser la rue pour venir se restaurer, Buddy dont le lieu de travail se trouvait non loin de là, venait également à pied. Le déjeuner était l'occasion pour eux de se retrouver et de se raconter leur matinée. Pratiquement semblable les unes aux autres, ils passaient rapidement sur le sujet afin de rajouter une couche sur leur péripétie personnelle. La dernière en date la crise de folie de la nuit sans lune.
- T'as pas fait trop de cauchemar mon petit Jonathan, demanda narquoisement Buddy.
- Non, je n'ai pas rêvé de toi, répondit-il d'un sourire appuyé.
- Tu l'as revu ton mystérieux fantôme, lui demanda son ami en piochant une frite.
- Pas depuis hier soir.
Il regarda autour de lui, le restaurant grouillait de monde, des habitués pour la plupart et quelques touristes de passages. Parmi ces têtes inconnues, celle de l'homme à la capuche n'y figurait pas. Sur la route le menant jusqu'au restaurant familiale où il prenait ses quartiers vers 11h, il avait scruté les moindres passants afin de démasquer l'étrange apparition de la veille.
- Peut-être que c'était un gars de passage, supposa Amy en buvant son verre d'eau.
- Ou peut-être l'homme à la capuche, le vrai, se moqua Buddy en se penchant vers Jonathan.
- Je t'avais dis que tu faisais la pire erreur de ta vie en l'épousant, confia Jonathan en regardant Amy.
- C'est ce que je n'arrête pas de me répéter tous les jours que dieu fait.
Buddy affichait un sourire malicieux, il adorait se moquer de leur peur irrationnelle, mais ce qu'il aimait encore plus se trouvait dans les réparties de sa femme et de son ami. Ses mots qu'ils ne pensaient pas exprimaient l'affection et l'amour qu'il lui portait.
- La prochaine fois que je verrais l'homme à la capuche, je lui dirais où te trouver, répliqua Jonathan. Et là, c'est toi qui viendra pleurnicher dans mes draps.
- Arrête de me draguer, je suis marié, dit-il en montrant sa main gauche.
A son annulaire, aucune alliance ne s'y trouvait, son métier l'obligeait à l'enlever et souvent il oubliait de la remettre.
- En attendant je ne l'a vois pas. Et toujours est-il que tu ne m'intéresses pas et que tu ne m'as jamais intéressé.
- C'est vrai, j'oubliais que tu préfères les mecs qui te racontent des histoires d'épouvantes.
- Fiche lui la paix tu veux, intervint Amy. C'est fou, dit-elle, il n'a jamais digéré le fait que tu lui préfères Henry.
- Et puis il y a prescription mon cher Buddy. Ça fait des lustres que le frère de ta femme ne m'intéresse plus.
Jonathan jeta un il au comptoir, sa mère légèrement débordée lui fit signe de la rejoindre. Ses cheveux foncés ramassés en chignon, ses lunettes pendant sur son tablier, Hélène Barney s'activait dans son service, le rush de midi elle adorait. A cette heure, la caisse enregistreuse teintait autant de fois que la clochette de la porte d'entrée. Avec vigueur et empressement elle appuyait sur la petite sonnette pour signaler au cuisinier et à son commis une nouvelle commande. Steak/frites et omelette/salade tenaient le haut de l'affiche. Seulement sur les coups de 13h30 le restaurant retrouverait un rythme plus soulagé. Mais pour l'instant tous devaient garder la cadence.
Henry vint grossir le nombre des clients, dans son uniforme kaki, il inspirait le respect, sa petite étoile sur la poitrine gauche faisait craquer plus d'une fille du village. Il les avait presque toutes intimement connu à l'arrière de sa voiture de fonction, un véritable piège à fille.
- Comme d'hab, dit-il en s'adressant à Jonathan.
Il repéra la table de sa soeur et de son beau-frère et alla s'y installer. A peine s'était-il assis que Buddy lui fit la morale. Une étrange morale dans laquelle il applaudissait la trouille qu'il arrivait à procurer à sa femme et son meilleur ami. Il lui raconta leur dernier exploit, insistant sur la description de leur corps enlacés attendant tout tremblotant que l'homme à la capuche ne les décapitent.
- T'aurais du les voir s'étaient tordant, conclu-t-il.
- Aussi tordant que ton appendice entre les jambes, répliqua Jonathan en apportant la commande d'Henry.
- Ça c'est envoyé, fit Henry en apposant une serviette en papier à l'encolure de son uniforme. Et tu l'as revu l'homme à la capuche ?
- Non, répondit Jonathan en s'installant.
- T'aurais du m'appeler, je serais venu patrouiller.
- Il trouve ta soeur plus efficace, intervint Buddy en se moquant de lui.
- Si seulement ton appendice entre les jambes l'était, fit l'officier.
Mouché, Buddy se retourna vers sa femme.
- Je pourrais savoir ce que tu leur dis ?
- Absolument rien. Tu sais comment ils sont.
Jonathan et Henry prenaient plaisir à se vanner. Mais quand une tierce personne s'y aventurait, elle savait à quoi s'en tenir, les représailles se faisaient aussitôt. Aussi quand ils se retrouvaient seul avec Buddy, ce dernier en faisait les frais. Et quand il ne s'agissait pas de Buddy, Amy en prenait pour son grade.
- Il n'avait pas l'air méchant, juste un peu perdu. A mon avis il n'est pas du coin.
- Bah, on a encore trois nuits sans lune, il réapparaîtra, supposa Henry.
- Arrête avec tes histoires on y croit plus, l'informa Amy.
- Jusqu'à la prochaine. D'ailleurs, c'est pour ça que t'as appelé maman ? Bientôt le père de Jonathan sortira de derrière les fourneaux pour me réprimander.
- Je sais me défendre tout seul avec la mort au rat.
- J'aurais du te faire goûter ma tranche de steak.
- Vous parlez toujours de nourriture, demanda Buddy.
Henry ne se servait pas que de son arme pour fusiller les gens, ses yeux bleus y arrivaient parfaitement.
- Tu ferais mieux de reprendre le travail, lui conseilla Amy.
Sans rouspéter, Buddy quitta la table.
- Il ressemblait à quoi l'homme à la capuche, demanda Henry.
- Il était vraiment pas mal, les yeux clairs, une bouche bien faite. Super baraqué.
- Si je le croise, je lui dirais de s'enfuir car à t'entendre c'est toi qui vas l'agresser.
Amy les observait en silence, un sourire sur les lèvres elle se rappelait de ces années pendant lesquelles elle tentait de convaincre son frère de se détourner des filles. Chaque jour elle lui vantait les qualités de Jonathan, chaque jour il réaffirmait son amour des femmes. Ils s'entendaient si bien qu'ils auraient formé selon elle le plus beau et unique couple gay de la ville. Près de dix ans les séparaient, mais ils semblaient en phase. Une phase purement amicale, une phase que Amy regrettait mais il ne pouvait en être autrement.
- Ce n'est pas parce que je n'ai connu personne jusqu'à présent que je vais me jeter sur un fantôme. Je ne suis pas si désespéré, je sais me tenir moi mon vieux ! Je n'en dirais pas autant de toi.
- Si tu veux parler d'Amber, j'étais bourré.
- Je ne pensais pas à elle, mais si tu le dis.
- C'est vrai que tu n'es pas très regardant des fois, souligna Amy.
- C'est marrant venant d'une fille qui a épousé Buddy, lança son frère.
Sachant très bien que la situation n'allait pas tourner à son avantage, Amy jeta un il à sa montre avant de quitter le restaurant. L'appel de la bibliothèque ou plutôt de la retraite, cette bataille elle l'a mènerait un autre jour.
- Comment tu fais pour rester seul, demanda Henry après son départ.
- Je fais avec. Il n'y a pas grand monde qui se bouscule à la porte.
- C'est parce qu'on est dans une petite ville, tu aurais un succès fou dans les villes digne de ce nom.
- C'est ce que je me dis chaque matin.
- Il ne tient qu'à toi.
- Oui, mais j'aime trop ma petite bourgade pour la quitter. Si je suis fais pour l'amour c'est lui qui viendra ici.
- En attendant que cela arrive, je connais une chèvre dans une ferme pas loin d'ici.
- Après cette remarquable confession, je m'en vais comptabiliser la caisse.
- Ce n'est pas une confession, c'est une proposition, cria Henry à travers la salle.
Derrière le comptoir, Jonathan fit mine d'être dégoûter quand Henry s'adressa à lui pour un café. Cette blague, il allait la ressortir souvent.
La nuit s'empara lentement de la ville, l'air se rafraîchissait à mesure qu'elle progressait. La patrouille du shérif succéda aux derniers clients. Après leur départ, Jonathan s'adonna à l'astiquage du bar, le juke-box jouait un de ces vieux standards qu'il appréciait. Une ancienne chanson mélancolique capable de pousser au suicide un jeune en mal d'amour.
Le tintement de la clochette de l'entrée le tira de ses rêveries. Debout face à lui, l'homme à la capuche. Médusé par sa présence, Jonathan se demandait s'il s'agissait d'un fantôme. Tous deux se regardèrent fixement durant d'interminables secondes.
- Vous vous souvenez de moi, demanda l'homme.
Comment ne pas s'en souvenir !
- Oui, répondit-il anxieux.
L'homme avança d'un pas, Jonathan recula d'un.
- Je suis passé plus tôt, il vous reste quelque chose à grignoter ?
- Ça dépend de ce que vous mangez, dit-il en déglutissant avec peine.
L'homme ôta sa capuche et s'ébouriffa les cheveux. Hérissés et de couleur châtain foncé, leur existence rassura Jonathan. Il ne s'agissait pas d'un fantôme mais d'un homme, un vrai, avec plein de cheveux, des yeux magnifiques, une bouche amicale et une peau aux couleurs de la vie.
- A cette heure, je prendrais ce qu'il vous reste, j'ai une faim de loup.
Un tour dans la cuisine, Jonathan lui ramena une assiette de frites et de blanc de poulet. L'étranger s'installa au comptoir et dévora la nourriture du regard avant de l'attaquer réellement.
- Bon appétit, fit Jonathan.
- Merci bien.
Jonathan le laissa manger quelques minutes avant de lui faire la conversation, en vérité il tentait d'en apprendre plus sur ce fantôme qui loin d'être une apparition transpirait la vigueur.
- Vous êtes de passage ?
- Pas vraiment, je me suis installé depuis hier soir.
- Une subite lubie de vouloir connaître la vie à la campagne ?
- Pas du tout, je reviens au pays.
- Au pays ? J'aurais juré connaître tout le monde. Vous vous appelez ?
L'homme s'essuya la bouche et tendit sa main.
- Hayden Cast.
- Cast vous dites ? Comme Peter Cast, demanda Jonathan en la serrant.
- Feu mon père.
- Vous êtes son fils ? Je croyais qu'il était mort à 16 ans.
Hayden s'arrêta brusquement de manger.
- Disons que je suis revenu d'entre les morts.
A cette phrase Jonathan eut un sursaut d'angoisse, l'homme à la capuche allait certainement le décapiter avec le couteau qu'il lui avait donné.
Voyant son désappointement Hayden intervint.
- C'est juste une expression. Je suis tout ce qu'il y a de bien vivant. Pour faire court les rapports avec mon père se sont détériorés, il a du raconter ça.
L'ironie de la situation voulait, que Peter Cast venait de décéder il y a de ça deux mois.
- Je comprends mieux, fit Jonathan. Toutes mes condoléances.
- C'est gentil.
Visiblement affamé, Hayden demanda à passer au dessert.
- Cette tarte est succulente. C'est toi qui l'as préparé ?
- Non. Ma mère. Si c'était moi, on aurait mis la clef sous la porte depuis longtemps.
- L'endroit n'a pas vraiment changé, constata Hayden en faisant un tour d'horizon.
- Mes parents doivent te connaître.
- Il y a de forte chance. Tu es de service tous les soirs ?
- Oui, et un peu dans la journée.
Hayden se leva et s'avança vers le juke-box au néon fluorescent, il survola les différents titres du regard.
- Chouette collection. Combien je te dois, demanda-t-il en revenant vers Jonathan.
- 5.80.
- Même les prix n'ont pas trop changé, dit-il en cherchant la monnaie dans les poches de son jean.
Hayden déposa le compte sur le bar et échangea un dernier regard avec Jonathan avant de s'en aller.
- A bientôt, dit-il en passant la porte.
L'homme à la capuche qui ressemblait à celui des histoires d'Henry n'était pas le fantôme que Jonathan et Amy s'imaginaient. Derrière cette légende se trouvait, Hayden Cast, séduisant jeune homme tout à fait au goût de Jonathan. Jamais après Henry, il n'avait trouvé garçon répondant à ses critères. Ce soir, il savait qu'il existait et qu'il habitait la bourgade.
Après la fermeture, Jonathan se rendit directement chez Amy qu'il réveilla à l'aide de gravillon envoyé contre la fenêtre.
Installés dans leur base légendaire un chocolat chaud dans les mains, Amy et Jonathan n'en revenaient pas de ce revirement de situation et paraissaient réellement soulagés.
- Je me demande bien ce qui a poussé son père à le faire passer pour mort.
- Une bonne vielle histoire de famille, supposa Jonathan.
- Qui doit être terrible à mon sens.
- L'essentiel c'est qu'il ne soit pas un fantôme. Il me tarde de le dire à Henry.
- En parlant de lui, tu ne l'aimes vraiment plus, demanda Amy.
- Drôle de question. Non, je ne l'aime plus depuis la fin du lycée, ou un peu après le bal de promo. Je l'ai aimé depuis le début de la puberté, faut savoir arrêter les frais.
- Remarque avec le nouvel arrivant t'auras de quoi rêver. S'il est aussi beau que tu me le décris.
- La ville est petite, tu jugeras par toi-même.
- J'espère qu'il ne sera pas qu'un plaisir des yeux.
Amy souhaitait sincèrement que la moitié de Jonathan trouve la route de leur petite agglomération. Il le méritait tellement, parce qu'il faisait preuve de gentillesse, d'écoute, de serviabilité et de loyauté. Profondément rêveur et romantique, il attendait une histoire digne des plus belles rencontres qu'ils avaient l'occasion de lire dans les livres et de voir dans les films.
- En parlant de plaisir j'ai trouvé un nouveau site où l'on voit de beaux hommes s'y adonner.
- Belle transition, fit Jonathan avant de terminer sa tasse.
- Celui-là, il est vraiment bien, et les mecs sont super canon. Y a une tonne d'archive accessible. Je n'ai pas encore tout vu, mais je vais te sélectionner les meilleurs.
- La vielle Beverly sait que tu télécharges ce genre de vidéo entre deux rangements de livres.
- Le temps qu'elle arrive j'ai vite fait d'abaisser l'écran de mon portable. Plus les années passent, plus elle se rapproche du déambulateur.
- C'est ta grand-mère un peu de respect.
- Commence d'abord par ne pas la traiter de vielle, lui fit remarquer Amy.
La fatigue se faisant sentir, Jonathan prit la route sur laquelle il croisa la patrouille du shérif. Une lampe torche à la main, l'homme de loi le fit signe de se rabattre sur le bas côté.
- Bonsoir, vos papiers s'il vous plaît.
- Tu t'ennuis tant que ça, demanda Jonathan à Henry en lui tendant son permis conduire.
- Je fais mon travail.
- J'en ai une bonne pour toi.
- Dis-moi.
- J'ai revu l'homme à la capuche.
- Moi aussi, il est venu déposer plainte pour tentative de viol.
Jonathan lui raconta le déroulement des évènements.
- Rassuré, constata Henry.
- Je n'ai jamais eu peur.
- A d'autre. Plus sérieusement, je le croyais mort également. Ayant foi en feu monsieur Cast personne n'a réellement cherché à savoir la vérité.
- C'est fou, tout ça.
- Allé circule, y a plus rien à voir. Fais gaffe sur la route. Et rentre directement chez toi, ne va pas embêter ce pauvre Hayden.
- Ta gueule Henry.
- Tu sais combien ça coûte outrage à agent dans l'exercice de ses fonctions ?
- C'est comme ça que tu te considères, demanda Jonathan en démarrant.
- File avant que je ne sorte mon carnet de contravention.
En s'éloignant, Jonathan jeta un coup d'il au rétroviseur, Henry disparaissait au fur et à mesure qu'il roulait. Bientôt un vague souvenir, il regarda droit devant lui, la route lui parut autrement ce soir là, presque pour la première fois il voyait les autres petits chemins.
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