Une chance pour être aimé (2)
de KH Brillant



3

Hélène Barney en service depuis presque une demi-heure apportait aux différentes tables des omelettes et du bacon. Lorsqu'un nouveau client poussait la porte, elle le laissait s'installer avant de dégainer de la poche ventrale de son tablier blanc son petit carnet et son crayon. Souriante et toujours avec un mot pour les gens elle prenait leur commande. Quand elle regagna le comptoir elle vit son fils passer l'entrée.
- Tu es tombé du lit, lui demanda-t-elle.
L'heure matinale qu'affichait la pendule en acier au-dessus du juke-box ne correspondait pas à l'heure à laquelle il prenait habituellement son service.
- Y a de ça, répondit Jonathan en venant l'embrasser.
Son père, la toque vissée sur la tête cachant ses cheveux poivre et sel, eut la même réaction en le voyant au travers du passe-plat.
- Ben qu'est-ce que tu fais là, lui demanda-t-il à son tour en tendant à sa femme la commande d'oeufs brouillés.
- Bonjour à toi aussi papa.
- Puisque tu es là, rends-toi utile, lui fit sa mère.
Sans même qu'elle lui donne un ordre précis, Jonathan alla débarrasser de lui-même les tables, et apporter les différents couverts à la plonge. De retour de cuisine, il apportait les commandes passées. Avec un sourire et un mot il les déposait aux clients affamés.
Lorsqu'il revint vers le bar, sa mère déposa son assiette de petit déjeuner, œufs brouillés et bacon. Tel un client, il s'assit sur l'un des grand tabouret et mangea avec appétit. Sa mère l'observait entre deux allés retours. Après un encaissement elle se dirigea vers lui.
- Tu as fais un cauchemar ?
- Mais pas du tout, répondit-il étonné.
- Tu devrais être en train de dormir, tu es rentré tard hier soir.
- Je n'ai plus sommeil, je ferais une sieste avant mon service de nuit.
Hélène Barney connaissait son fils, le voir de si bon matin dans le restaurant démontrait que quelque chose se tramait. Les dernières fois où il fut si matinal correspondaient à son amourette avec Henry. Amourette parfaitement platonique mais qui le faisait agir "bizarrement" comme traîner toute la journée dans le restaurant pour l'apercevoir. Elle aurait juré que c'était de l'histoire ancienne.
- Tu attends quelqu'un ?
- Non.
- Tu n'arrêtes pas de regarder qui passe la porte.
- J'aime bien savoir qui entre. Et c'est quoi toutes ses questions ?
- C'est juste une mère qui s'adresse à son fils. T'as rencontré quelqu'un ?
Jonathan jeta un œil à la salle.
- Je crois que la table cinq te fait signe.
Sa mère sourit à son habile stratagème, à chaque fois qu'il voulait éviter d'avoir à répondre, un client faisait toujours appel à elle. Sans broncher elle l'abandonna.
En milieu de matinée son père vint s'installer dans le box dans lequel il se trouvait. Les yeux rivés sur la rue, Jonathan observait les moindres passants. Les têtes habituelles défilées les unes après les autres, pas l'ombre d'un Hayden. Depuis qu'il se postait là, il avait vu tous les vas et vient, toutes les voitures qui allaient à la ville voisine, qui revenaient de la ville voisine ; Buddy rendant visite à Amy, la vielle Beverly le poursuivant à coup de cane, une fois encore elle a dû le surprendre en train de tripoter sa petite-fille dans la salle réservée aux archives. Accoudé à la table, il assistait au quotidien de la petite ville tranquille où le rebondissement frisait le niveau de délinquance.
- Tu guettes l'arrivée des envahisseurs ?
Perdu dans ses pensées, Jonathan ne réalisa pas tout de suite que son père s'adressait à lui.
- Hein ?
- Tu n'arrêtes pas de fixer la rue, tu attends une attaque éminente des petits hommes verts ?
- Non. J'admire juste la beauté et la tranquillité de la rue. Le temps est splendide aujourd'hui.
Son père jeta un œil à travers la baie, le soleil s'emparait de toute la place, les arbres du parc devant l'église se dressaient fièrement dans un vert chatoyant. Si le temps restait ainsi, le terrain de jeu, situé à côté du restaurant se remplirait de marmaille après la sortie de l'école. Le grincement des balançoires accompagnerait le cri des enfants jouant avec l'insouciance de leur âge. Tout exténué, ils rappliqueraient ensuite pour acheter des beignets et s'abreuver d'un verre de citronnade fraîche. Le restaurant se remplirait d'éclats de rires innocents et le juke-box jouerait une de ses chansons entraînantes.
- C'est Henry que tu attends ?
- Pourquoi vous pensez que j'attends quelqu'un ? Et pourquoi Henry ?
Henry revenait souvent dans l'esprit de ses parents. Les journées comme celle-ci où Jonathan semblait attendre le messie avait longtemps un rapport avec lui. Depuis qu'il était en âge de donner un coup de main, Jonathan passait des heures à fixer la porte, des heures à attendre qu'Henry daigne la franchir dans son uniforme ou dans sa tenue de civil. Et à chaque fois qu'il la franchissait, un sourire illuminait son visage. Très tôt grâce à cette attitude ses parents comprirent son intérêt pour les garçons, pour un en particulier. Si pendant ses jeunes années ils y avaient vu de l'admiration et le modèle qu'Henry représentait, ses sourires d'adolescent, ses regards émerveillés leur avaient poussé à voir une autre réalité. Ce sourire si fréquent quand il apparaissait, disparaissait quant à son bras une fille de la région se cramponnait. Derrière le comptoir, son regard s'emplissait de tristesse et de désespoir, mais il ne pouvait s'empêcher de fixer ce garçon, le garçon qui apportait à son quotidien l'oxygène dont il avait besoin. Des cuisines son père observait la scène, impuissant face au chagrin que Jonathan allait devoir porter toute sa vie en fréquentant Henry. Un chagrin qui s'évanouissait lorsque ce dernier s'avançait au bar pour lui adresser un bonjour ou passer commande. Jonathan reprenait des couleurs et oubliait aussitôt sa peine, la fille n'existait plus, seul Henry comptait.
- Henry parce que c'est Henry, fit son père.
- Henry n'est plus Henry, et depuis longtemps.
- Alors c'est quelqu'un d'autre que tu attends, sonda son père.
- Bien essayé.
Jonathan regarda la pendule, le rush de midi approchait à grand pas. Il alla rejoindre sa mère pour commencer la mise en place. Son père laissa ses yeux noirs s'égarer dans l'avenue, l'attitude de son fils le laissait pensif.
La course du déjeuner, vit apparaître les habitués, Hélène Barney soutenait le rythme en portant de temps à autre son regard vers la table longeant la baie. Henry, sa soeur et son beau-frère installés dans leur box habituel attendaient que Jonathan leur apporte le dessert et un café. Il lui arrivait de laisser traîner ses oreilles, se demandant ce que cette joyeuse bande pouvait se raconter. Et toujours, elle tombait sur les blagues pipi caca ou les cancans qu'elle avait appris plutôt dans la journée.
- Je suis allé faire un tour du côté de la propriété des Cast, annonça Henry quand Jonathan les rejoignit. Je n'ai pas vu l'ombre d'un chat, poursuivit-il.
- Bizarre, c'est pourtant le nom qu'il m'a donné.
- L'homme à la capuche, souffla Buddy, l'homme à la capuche.
- Arrête avec tes conneries, lui ordonna Amy en lui filant un coup de serviette.
- Il a peut-être raison, intervint Henry en mastiquant une frite. Feu son père nous a dit qu'il était mort.
- Je l'ai vu comme je vous vois, il m'a même serré la main.
- Elle était douce et chaude, on sait, répliqua Buddy. Mais certains fantômes se concentrent pour pouvoir toucher les vivants ou les objets. Tu fais peut-être parti de ces êtres sensibles.
- Je ne tiens pas une boutique d'antiquité et je ne travaille pas au bureau du procureur, rétorqua Jonathan.
- Et tu l'as pas vu de la journée, demanda une nouvelle fois Amy.
- Non, soupira son meilleur ami en regardant par la baie.
Amy connaissait ce regard, Buddy connaissait ce regard, un regard empli d'attente et d'espoir demandant juste à l'apercevoir.
- Peut-être qu'il vit la nuit, en conclu Buddy.
- Parce que maintenant tu sous entends que c'est un vampire ?
- Non pas du tout, je dis juste qu'il doit être occupé à autre chose la journée et qu'il sort manger le soir mais pas au cou d'une proie humaine.
Henry ne connaissait pas ce regard, il ne l'avait pratiquement jamais vu. Jonathan devant lui paraissait toujours heureux, la mélancolie de ses yeux marron l'apparut juste une seule fois quand la douleur de sa vie se fit trop grande.
- Sur ce point, je rejoins Buddy, il devait être ailleurs quand je suis passé. Peut-être que ce soir il se présentera de nouveau. Il y a des gens qui sortent la nuit, d'autre la journée. Nous, on est spéciaux on hante la ville de jour comme de nuit.
- Chacun son rythme, apporta comme conclusion Amy.
Un œil vers le comptoir, Jonathan remarqua que sa mère commençait à être débordée, sans un mot il quitta la table comme il le faisait dans ces cas là.
- J'espère qu'il ne s'entiche pas trop vite, fit Henry en le regardant s'éloigner.
- C'est Jonathan, répondit Amy. Il s'enflamme rapidement, dès la première rencontre son cœur fait des siennes, on y peut rien. Personnellement je préfère le savoir aimer un autre que n'aimer personne. Il est tellement attendrissant. Ça le rend encore meilleur, encore plus beau. Il fait plaisir à voir.
- Il ne faudrait pas qu'il soit déçu, répliqua Henry.
- Ce n'est pas la déception qui viendra à bout de lui, fit Buddy. La déception, il connaît. Il saura la gérer, comme il a su gérer…
Buddy s'arrêta, son regard posé sur Henry parlait à sa place. Une bise à sa femme et il les laissa entre eux.
- Buddy à raison, il faut le laisser passer à autre chose. Face au refus il est plus armé que nous. Il vit d'espoir, mais il le vit bien, du moins du mieux qu'il peut. La déprime s'évanouit vite.
- Ce n'est pas ma faute. Je n'ai pas choisi d'être hétéro.
- Je n'ai rien dit, se défendit Amy.
- Mais tu le penses.
Assez régulièrement par le passé, Amy se montrait coléreuse envers Henry alors qu'il ne faisait rien de mal. Tout comme monsieur et madame Barney, elle remarqua assez vite que son meilleur ami en pinçait pour son frère. Là fois où elle l'interrogea aucune réponse ne sortit de la bouche de Jonathan, mais ses joues virant au rouge avaient répondu à sa place. Elle avait su déceler dans son regard une tendresse qu'il ne portait à aucune autre personne, dans ses paroles le prénom d'Henry raisonnait avec une note différente. Toujours fourré chez elle, il tentait de l'apercevoir. Et quand il le voyait, il ne le lâchait plus d'une semelle. Il l'accompagnait volontiers couper du bois dans l'arrière court, balayer les feuilles sous les arbres une fois l'automne venu, impossible pour Henry de ne pas comprendre son manège, d'échapper à son regard affectueux qui en disait long. De dix ans son aîné, il aurait du se montrer plus ferme, mettre les barrières, au lieu de ça il se comportait comme il se comportait avec les copines d'Amy. Il ne brisait pas son espoir. Il semblait entretenir cette romance à sens unique.
- Tu ne vois pas qu'il t'aime, lui avait dit Amy un jour.
Il le savait, il n'avait pas besoin qu'elle le lui avoue, il savait aussi qu'être dure n'aurait servit rien, à quoi bon lui couper les ailes. Ce qu'il vivait, il l'avait déjà vécu, ce qu'il ressentait allait disparaître de lui-même. Pourquoi le rendre encore plus malheureux qu'il pouvait l'être une fois chez lui ? Au contraire en agissant comme il le faisait, il lui donnait ce dont il avait besoin pour continuer, il se réveillait pour lui, sa vie avait un sens. Lui enlever ce sens trop tôt n'aurait fait que le mettre face à la dure réalité que lui offrait son avenir à Little Valley, petite ville où des Jonathan ne courent pas les rues. Si Jonathan ne pouvait se permettre d'exprimer sa colère chagrine, Amy le faisait à sa place. L'orage passé, elle tentait de convertir son frère sans succès.
- Rassure-toi je ne le pense plus, j'ai arrêté quand il a cessé de t'aimer, peu après le bal de la promo.
- Alors ne me jette plus ce genre de regard.
- Le regard qui dit que "la vie est mal faite" ?
- Oui, ce regard là. C'est fou, on me reproche mon hétérosexualité comme si c'était la pire des tares.
- On reproche toujours quelque chose à la personne qui n'aime pas.

L'après-midi le restaurant vit passé un bon nombre d'enfant bruyant et chahutant. Posté à sa mirabelle de cuir rouge, Jonathan ne vit pas celui qu'il attendait depuis plusieurs heures déjà. Sa mère l'observait de loin mais ne tenta pas de percer ses pensées, il savait ce qu'il faisait. Son mari avait su trouver les mots pour rassurer ses angoisses de mère ne voulant que le bonheur de son enfant. Elle aussi attendait. Elle attendait depuis plusieurs années déjà celui qui donnerait à son enfant ce sourire qu'Henry savait lui décocher.
En milieu de soirée, ils lui passèrent le relais avec un dernier mot et quelques consignes. Les yeux rivés sur les aiguilles de l'horloge Jonathan commençait à désespérer. Le dernier habitué s'en alla une heure avant la fermeture, les hommes du shérif n'avait fait qu'un bref passage, Henry ne faisait pas partie de la garde de ce soir. Vu l'heure, il devait s'adonner à un autre genre de patrouille dans les bras d'une des filles du village, voir de la ville voisine.
Pour patienter, Jonathan fit jouer au juke-box une vielle balade mélancolique qui semblait bercer la ville silencieuse. Il commença à en fredonner l'air quand soudain la clochette teinta. En se retournant, il se dit que la patience avait du bon.
- Elle n'est pas un peu triste cette chanson, fit Hayden en enlevant son blouson qu'il déposa sur un des tabourets avant de s'avancer vers lui.
- J'aime bien le son de la guitare sèche.
- Salut, fit Hayden en lui tendant la main.
- Bonsoir.
- Je meurs de faim.
- Installe toi, je t'apporte quelque chose.
Un échange de mots tout à fait banal, un début de conversation ordinaire, mais qui à cet instant de la journée récompensait Jonathan de ses heures passées à attendre.
Assis devant son assiette de côtes de porc et de pomme de terre Hayden se faisait dévorer du regard.
- Tu as passé une bonne journée, le questionna Jonathan.
- Une journée bien remplie, je suis allé en ville aux aurores, je rentre tout juste.
- Woah. Des papiers à régler ?
- Entre autre. Et toi, ta journée ?
- Un rien d'exceptionnel, travailler, travailler, travailler.
- Et tu t'amuses quand dans tout ça, lui demanda Hayden en repoussant son assiette.
- Amuser est un bien grand mot, je me divertis après le boulot.
- A minuit, il y a un truc à faire ici ?
- Je vais voir Amy.
- Ta copine, d'où le divertissement, dit Hayden avec des sous entendus.
- Amy est ma meilleure amie, on se connaît depuis l'enfance.
- D'accord. Et ta copine dans tout ça ?
- Je n'en ai pas.
Hayden le regarda silencieusement, étonnant que ce jeune garçon au physique plus qu'agréable soit célibataire.
- Ce ne sont pas les filles qui manquent dans cette petite ville. Mais visiblement elles n'ont pas l'air de traîner dans ton restaurant.
- Oui, y a pas un chat passé 23 heures, mais parfois certains habitants ont des lubies. Et décide à venir faire un tour.
- Généralement j'aime bien fréquenter les endroits publics la nuit, il n'y a personne.
- T'as peur de la foule ?
- Non, c'est juste que j'aie l'impression que tout m'appartient. Je ne suis pas agoraphobe, je suis juste un peu plus solitaire.
- Tu dois avoir très peu d'ami, supposa Jonathan.
- Pour ainsi dire aucun. Il n'y a que toi que je fréquente depuis que je suis arrivé. D'ailleurs je connais juste ton nom famille. T'as un prénom ?
Paralysé par ses pensées de l'homme à la capuche, Jonathan avait oublié de se présenter lors de leur deuxième rencontre.
- Jonathan.
- Ravi. Tu crois Jonathan qu'il serait possible que j'aie une part de dessert.
- Bien entendu.
Pendant qu'Hayden dégustait sa part de gâteau, Jonathan s'activait à fermer les volets, à remettre les chaises sur les tables, à passer un coup de serpillière. Hayden qui avait terminé depuis un moment le regardait faire, il proposa son aide mais Jonathan refusa poliment. Il l'attendit et ensemble ils sortirent du restaurant.
- T'es garé où, lui demanda Jonathan.
- Je suis venu à pied, ce n'est pas si loin. Et puis, l'exercice ça fait du bien après un copieux repas.
De l'exercice, il devait beaucoup en faire, ses vêtements laissaient deviner une corpulence athlétique, ses biceps, avant qu'il ne les cachent sous son blouson, témoignaient de son entretien physique.
- Tu vas voir Amy ?
- Et toi ?
- Non je ne vais pas la voir. Je pense que je vais faire un peu de balançoire. Le parc est désert. Et oui, à 28 ans je me permets des jeux d'enfants.
- Je n'ai rien dit. Je me laisserais bien tenter, confia Jonathan.
- Alors suis moi.
L'un à côté de l'autre, ils traversèrent le parking en gravillon qui desservait le restaurant, leurs pas progressant ajoutaient de la fantaisie à la nuit silencieuse. Le ciel sans nuage permettait d'apercevoir un croissant de lune. Chacun sur une planche de bois soutenu par deux lianes de chaînes, ils s'aidaient de leur pied pour se balancer dans un mouvement calme et régulier bien loin de la frénésie des enfants de l'après-midi qui voulaient toucher le ciel.
Jonathan bénissait cette fin de journée, Hayden, les mains agrippées aux chaînes, lui souriait. Ils ne se balançaient pas dans une synchronie parfaite, de ce fait ils voyaient l'autre, le regardait silencieusement s'envoler ou redescendre. A chaque fois que leurs yeux se croisaient, leur bouche se souriait.
- Depuis ton retour c'est la première fois que tu viens dans le parc, demanda Jonathan.
- Non. Le premier soir où on s'est vu, je suis venu me rappeler mon enfance.
Jonathan se remémora le bruit des chaînes qui lui ficha la chair de poule.
- C'était donc toi, marmonna-t-il.
- Pardon ?
- Non rien, tu vas me trouver ridicule sinon.
- N'y a-t-il pas plus ridicule qu'une personne de mon âge s'adonnant à la balançoire ?
- Si les personnes qui croit à l'homme à la capuche.
Honteux, Jonathan lui narra l'histoire qui l'empêcha de fermer les yeux et qui avait fait d'Amy et de lui les poltrons invétérés de Little Valley. Après en avoir rit jusqu'aux larmes, Hayden reprit son sérieux et tenta de trouver les mots justes.
- La peur est une émotion naturelle. En plus si elle est alimentée par les histoires de ton cher ami Henry.
- Te sens pas obligé.
- L'homme à la capuche, fit-il en rigolant. Ai-je vraiment l'air d'un fantôme ? Bientôt je serais un ermite.
- Il ne tient qu'à toi de ne pas rester cloîtré chez toi.
- Tout comme toi je travaille.
Hayden avait repris le métier de son père ébéniste. Sa journée en ville il l'a passée à rencontrer ses anciens clients et leur annoncer que le fils Cast prenait la succession de son atelier. Avant qu'il ne quitte la petite bourgade après qu'il soit chassé par son père, il avait appris à ses côtés le métier suffisamment longtemps pour pouvoir en assurer la relève un jour. Ainsi, il passait le plus clair de sa journée dans la grange située au fond de son jardin.
- Et quand est-ce que tu trouves le temps de t'amuser ?
Hayden sourit au retour de la question qu'il lui avait posé.
- Disons que je me divertis en venant au parc ou en discutant avec le serveur du coin.
La fatigue se manifestant par des bâillements répétés, Jonathan du se résoudre à mettre fin à cette conversation. Il proposa à Hayden de le raccompagner avec son pick-up, ce qu'il accepta volontiers. Pendant le court trajet, ils échangèrent des banalités. Le pick-up rappelait à Hayden celui de son père. Hors d'état de marche depuis de nombreuses années, les lianes grimpantes s'en étaient même fait un habitat naturel.
- A demain soir, lança Hayden en quittant le véhicule.
Jonathan ne pouvait rêver mieux que ces quelques mots. Il prit la direction de sa maison, ce soir, pas question d'aller voir Amy, le sommeil le suppliait de rentrer. Avant de s'en dormir il repenserait à ce moment privilégié. Demain matin, il se réveillerait pour quelqu'un.

4

Tout juste garé sur le parking du restaurant familiale, Jonathan n'y entra pas, il coupa la route pour se rendre à la bibliothèque, le soleil de milieu de matinée réchauffait la ville. Sur son passage il salua Phil le vendeur de journaux avant de s'engouffrer dans le bâtiment incontournable pour tout écolier. Dans les couloirs il croisa la vielle Beverly qui l'ignora comme elle l'avait l'habitude de le faire.
Jonathan frappa à la porte ouverte. Derrière son bureau, Amy lisait un livre, pendant que son ordinateur téléchargeait des films qui n'auraient pas obtenu l'approbation de sa grand-mère.
- Ta grand-mère est toujours très hospitalière, fit-il en venant lui faire une bise.
- Elle est de la vielle école. Et elle ne changera pas, soupira-t-elle.
- Toujours très occupée à ce que je vois, constata Jonathan en inclinant la tête les yeux posés sur l'écran.
- Des contorsionnistes. Y a un tas de film dont tu me diras des nouvelles.
- Heureusement que tu es là pour prendre en main mon éducation du parfait petit gay.
- Si ce n'est pas moi, qui le ferais ? Ma grand-mère ?
- Dans un monde parallèle certainement.
Jonathan s'approcha des fenêtres, il écarta les lamelles du store et regarda en direction du restaurant, le point de vue était impeccable. Hier, Amy se tenait au même endroit, entre les deux casiers de rangement surplombés d'une plante verte, elle avait fait le pied de grue épiant silencieusement son ami qui attendait patiemment celui pour qui il commençait à s'éprendre, ses doigts jouant avec une de ses mèches de cheveu châtain foncé tombant au-dessus de sa poitrine, le regard affecté de le voir ainsi toujours à attendre que l'amour entre dans sa vie. Amy priait à qui voulait bien l'entendre en espérant presque qu'un miracle se produise.
- T'es pas passé hier soir, s'étonna Amy.
- Non, répondit-il en se retournant un sourire jusqu'aux oreilles.
- Il est revenu, s'empressa-t-elle de lui demander.
- Oui. Environ à la même heure, on a discuté de tout et de rien, et même de l'homme à la capuche.
- Il a du te prendre pour un fou. Il doit être en train de faire ses cartons.
Jonathan vint s'installer sur une des chaises placées devant le bureau.
- Je ne crois pas. Il m'a dit à demain en parlant de ce soir.
Les yeux d'Amy se mirent à pétiller.
- Et t'as l'impression qu'il s'intéresse à toi, demanda-t-elle encore plus excitée que son meilleur ami.
- Je sais pas. Il est encore trop tôt pour se prononcer, mais en tout cas il est célibataire. Il me l'a dit après avoir appris que je l'étais. Mais il m'a aussi parlé des filles de la région.
- On dira à Henry de les séquestrer, elles le suivraient jusqu'au bout du monde.
Plus que Jonathan lui-même, Amy attendait avec impatience la venue de celui qui ferait de son éternel ami le garçon le plus heureux du monde. Elle n'espérait plus, mais aujourd'hui une lueur d'espoir se ravivait en elle.
- Faudra la jouer finement. Mais faudrait aussi que je le vois. Pour l'instant j'ai l'image d'une capuche sanguinolente en tête.
- Quand tu le verras, tu l'oublieras. Il est tellement beau, viril, un vrai mec. Un dure, je ne sais pas s'il est tatoué mais bon pour l'instant il a déjà tout pour me plaire.
- C'est l'essentiel, soupira Amy aux anges.
- Faut que j'y aille, fit Jonathan en tapant sur l'accoudoir. Le travail m'appelle.
- L'amour bientôt, répliqua Amy. J'entends le son des cloches.
A son tour elle se leva, de la fenêtre elle le regarda traverser la rue, aujourd'hui elle souriait en espérant que le miracle continue.
Une heure à peine après s'être vus, Amy et Jonathan se revoyaient, mais cette fois Buddy et Henry partageaient leur conversation dans le brouhaha habituel de l'affluence de l'heure de pointe. S'ils ne débordaient d'excitation autant qu'Amy, ils se montraient tout de même ravis de la tournure des évènements. Néanmoins l'homme à la capuche demeurait un mystère, personne à part Jonathan ne l'avait réellement vu. Intrigués de connaître sa véritable identité, Henry, Buddy et Amy profitèrent d'une énième éclipse de leur ami pour convenir de se retrouver au restaurant le soir même. Ainsi, ils pourraient se faire une idée de l'étrange personnage qui s'il ne viendrait pas à eux en plein jour, viendrait à eux en pleine nuit sans même le savoir. La curiosité bien trop grande, ils ne pouvaient s'y résoudre, ce soir l'homme à la capuche ne serait plus un étrange mystère.

- Mais qu'est-ce que vous faites là, demanda Jonathan lorsqu'il vit ses amis passer la porte.
- C'est un restaurant, on vient manger, répondit Buddy innocemment.
L'œil sur la pendule, Jonathan argua que le cuisinier venait de partir et qu'il ne restait plus grand-chose à manger. Sans même l'écouter, ils allèrent s'installer dans leur box habituel.
Jonathan quitta le comptoir et s'avança vers eux, un air effaré sur le visage.
- Mais qu'est-ce que vous êtes en train de me faire ?
- On fait vivre ton entreprise familiale, répondit Henry en parcourant la carte du menu que Jonathan lui arracha des mains.
- Ce n'est pas toi qui disais qu'on devait la jouer finement, demanda-t-il en s'adressant à Amy.
- Il n'y a pas plus fin que des clients venant se restaurer, fit Amy en caressant la table.
Jonathan n'en croyait pas ses yeux et ses oreilles.
- Calmes-toi, lui conseilla Buddy. On veut juste le voir et ensuite on s'en ira.
- Rassures-toi, on consommera pour se fondre dans le décor, ajouta Henry.
L'homme du shérif, mettait en application pour la première fois de sa jeune carrière la méthode dite de la planque. Cependant, il n'aurait jamais pensé qu'il l'aurait fait dans de telles circonstances. En effet, il s'était imaginé la mettre en pratique au cours d'une enquête ayant un rapport avec un trafic de drogue ou bien de combat clandestin. Il se voyait infiltré les réseaux de la pègre ou de la mafia en jouant le rôle d'un camé ou d'un ancien combattant en recherche de reconnaissance et surtout de gain d'argent. Ce soir, il infiltrait le réseau d'un club de rencontre. La mission, dont le danger frisait le zéro absolu, ne nécessitait pas qu'il se promène avec son arme dissimulée à la ceinture de son pantalon. Si les choses devaient tourner mal, il se servirait de la technique de l'intimidation de son regard bleu que bon nombre de gosses à l'image du jeune Jérémy s'en souviendrait toute leur vie.
- Soyez sympa, supplia Jonathan. Barrez-vous !
- On est là incognito, souligna Amy. Des habitants de la ville, clients réguliers qui viennent juste profiter de la bonne nourriture de cet établissement.
- Vous êtes mon journal intime ambulant. La coïncidence est un peu trop grande.
- Va nous chercher un truc à manger et calme toi, dit Henry.
La pendule au-dessus du juke-box silencieux indiquait que Hayden allait bientôt arriver.
- D'accord, trois morts aux rats, fit Jonathan en s'en allant.
Au tant que les minutes s'écoulaient, des pensées meurtrières défilaient dans la tête de Jonathan qui derrière le comptoir maudissaient ses amis dînant tranquillement. Amy de temps en temps agitait sa serviette en papier comme un combattant brandissant un drapeau blanc. Tous dans le même camp, ils menaient la même guerre, celle du cœur. En loyaux soldats, ils soutenaient leur camarade envoyé au front dans l'unique but de soumettre l'ennemi.
- Bonsoir, fit Hayden en passant la porte au son de la clochette.
- Salut, répondit Jonathan le visage radieux.
Hayden s'avança en ôtant son blouson, il jeta un œil à la salle et vit un petit groupe agglutiné près de la baie.
- Pour une fois, je ne te retrouve pas tout seul.
- Certains ont des lubies comme je te disais la dernière fois. Cette journée ?
- J'en parlerais que si j'ai une assiette sous le nez, répondit-il en souriant.
Pendant que Jonathan s'activait en cuisine, discrètement Hayden regarda par-dessus son épaule et surprit le regard de ces clients qu'il voyait pour la première fois. En tant que personne bien éduquée, il les salua d'un hochement de tête avant de se retourner sur Jonathan qu'il pouvait observer à travers le passe-plat.
- Alors cette journée, demanda de nouveau Jonathan en déposant son assiette.
- A travailler, et à me rendre en ville cette après-midi.
- Une journée ordinaire.
- Tu les connais, l'interrogea discrètement Hayden en parlant des "clients".
- Eux ? Non je les vois pour la première fois.
- Il me fixait drôlement pendant que t'étais en cuisine.
- Je t'avouerais qu'ils me font un peu peur.
Tapis dans le box, les "clients" d'un soir, dont la discrétion mériterait une récompense, pouvaient vérifier les dires de leur ami. L'homme à la capuche, aussi vivant que la majorité des êtres humains, disposait d'un physique étonnement bien charpenté. De dos, son tee-shirt bleu s'étirait sous la force de ses muscles, son fessier emprisonné dans son jean ravissait les pupilles d'Amy. Le bref aperçu qu'ils eurent de son visage correspondait au portrait avantageux qu'avait su leur dresser Jonathan, un regard enivrant, une bouche gourmande et des cheveux des vrais à la mode coiffée décoiffée.
A l'occasion d'un nouveau coup d'œil par-dessus son épaule Hayden pu constater qu'il faisait l'objet de regards insistants et peu discrets.
- Je n'ai pas l'impression qu'ils aient l'habitude de voir du monde.
N'y tenant plus, Jonathan se sentit obliger de se confesser.
- A vrai dire je les connais, avoua-t-il.
- Je croyais que c'était la première fois que tu les voyais.
- C'est si embarrassant.
- Ce n'est pas la fin du monde, expliques-toi.
Jonathan porta son regard sur ses amis avant de croiser et soutenir celui d'Hayden qui attendait une réponse.
- Ils savent que je t'ai pris pour l'homme à la capuche et comme tu ne sors jamais la journée, ils ont pensé qu'il serait judicieux de venir ce soir afin de voir si tu existais réellement.
Le sourire qu'Hayden afficha le rassura.
- Je comprends mieux. Tes amis sont assez protecteurs. Tu en as de la chance.
- Curieux serait plus approprié.
- Protecteur. Je crois qu'il faudrait que tu me présentes, au moins ils seront rassurés.
Jonathan l'abandonna un instant pour aller les rejoindre sous le regard encourageant d'Hayden qui terminait son dessert.
- Après avoir fait preuve d'autant de discrétion, l'heure est venue de faire les présentations.
- Les présentations, répéta Buddy étonné.
- Hayden vous a surpris en train de l'épier, j'ai du tout lui raconter.
- Tout lui raconter, répéta Amy l'air interrogateur.
- En évitant soigneusement le passage où je vous dis qu'il me plaît, murmura Jonathan.
- Et bien allons-y, fit Henry pressé de regarder les yeux dans les yeux le tout nouvel amour grandissant de son ancien prétendant.
D'un pas mélange de gêne et de honte à ne plus savoir où se cacher, Buddy et Amy suivaient de près leur ami. Tandis que Henry d'une démarche assurée fixait l'homme à la capuche qui leur souriait.
- Honneur aux demoiselles. Hayden je te présente Amy, ma meilleur amie.
- Ravi de te connaître, j'ai eu l'occasion d'entendre parler de toi, souligna Hayden en lui souriant amicalement.
Amy, les mains derrières le dos, se montrait plus timide que de coutume, dans sa robe aux imprimés fleuries, elle ressemblait à une petite fille qui venait d'être prise la main dans le sac.
- Faut pas croire tout ce qu'il raconte, dit-elle dans un sourire discret.
- Le roux à ses côtés, c'est Buddy, son mari, poursuivit Jonathan.
- Le chanceux, elle est vraiment très jolie, complimenta Hayden.
- Ne dit pas ça, elle finirait par le croire, blagua Buddy qui reçu aussitôt une tape magistrale sur l'épaule.
La glace se brisait peu à peu.
- Et pour finir, je te présente Henry.
Ce dernier tendit sa main en direction d'Hayden qui pu sentir la vigueur de sa poigne et l'assurance de son regard. Le plus protecteur des trois semblait être le dernier.
- Si j'ai tout retenu, Amy est ta meilleure amie, Buddy est son mari et Henry… est juste Henry ?
Les quatre amis s'échangèrent un regard.
- Je suis le frère de la meilleure amie.
- Je me disais qu'il y avait un air de ressemblance dans le bleu de vos yeux.
- Souvent on les prend pour des sœurs jumelles, lança Buddy.
Si sa petite blague fit sourire Hayden, Buddy fut vite confronté au regard intimidant de son beau-frère.
- Je me dois d'intervenir, fit Hayden. Avec un physique comme le sien, impossible qu'on le prenne pour une fille à moins qu'il se retrouve au pays des femmes bodybuildées. Tu dois t'entraîner pas mal, rajouta-t-il en l'observant de haut en bas. Laisse-moi deviner, tu dois être pompier ou policier. Un métier en rapport avec la force, car tu as failli me casser la main.
- Je suis un des hommes du shérif, répondit Henry en croisant les bras et en bombant presque le torse.
- Le contraire m'aurait étonné, tu as l'attitude et le physique de l'emploi.
D'une manière remarquablement habile, Hayden se livrait à un jeu de séduction en tentant de faire bonne impression à Henry. Il comprit quand il les vit s'avancer vers lui, que le grand blond au regard froid se montrerait plus méfiant à son égard. Et il se trouvait dans le vrai, Henry n'allait pas s'arrêter à son allure agréable, à son regard et à son sourire amicale. L'attitude d'Amy respectait la logique des choses, en tant que fille son attention se focalisait sur le charme indéniable qu'il dégageait. Buddy quant à lui avec son air de joyeux luron et sa bonne bouille ne se sentait aucunement menacé par sa présence, l'idée de propriété et de chasse gardée ne concernait que sa femme. Henry lui, avec son charisme de coq de la basse coure ne permettrait pas que quelque individu pénètre aussi facilement sur son territoire. De plus, sa fonction au sein de Little Valley faisait que l'esprit de sauvegarde et de protection habitait complètement sa personne. Ajouter à cela l'amitié l'unissant à Jonathan, Henry allait se montrer encore plus sur ses gardes.
- Et toi, tu es dans les forces spéciales, lui demanda Henry en regardant sa musculature.
- Oh non. Je suis un ébéniste qui lorsqu'il ne sculpte pas le bois sculpte son corps.
Amy, Buddy et Jonathan observait l'air intrigué le manège qui s'instaurait entre Hayden et le coureur de jupon en titre de la ville. Une tension finement palpable se propageait entre eux. Aucun des deux ne baissait le regard, bien qu'aucune animosité n'y transparaissait, il s'y dégageait un jeu de force.
- On m'attend, annonça Henry. Ravi de t'avoir rencontré Hayden, on aura l'occasion de se recroiser.
- Avec plaisir, si ça te dit, on pourrait s'entraîner un de ces quatre.
- C'est une idée, répondit Henry avant de sortir.
Amy et Buddy, partageaient un sourire entendu qu'ils adressaient à Jonathan qui, derrière le comptoir, attendait avec impatience le moment où tout le monde battrait en retraite. Il ne les retenu pas plus longtemps, d'un signe imperceptible il les priait de se dépêcher.
Une fois seule, Hayden laissa échapper une réflexion à l'attention d'Henry.
- Il est assez spécial.
- Spécial tu dis ? Sois plus précis.
- Je me croyais face à un cow-boy prêt à dégainer son arme. Il est comme ça avec tout le monde, ou j'ai l'immense privilège d'être l'unique personne à avoir droit à un tel traitement ?
- Henry est comme ça avec la plupart des étrangers. C'est une façon de faire comprendre qu'il les a à l'œil. Il travaille avec le shérif, il montre qu'il existe une autorité dans la ville. Il fait son boulot.
Hayden se regarda sur la surface argentée du distributeur de serviette en papier.
- Je ressemble à un criminel ?
- Non, bien sûr que non.
- Je dirais plutôt qu'il veille sur toi. Ce qui est normal tu es le meilleur ami de sa petite soeur. Il surveille tes fréquentations.
Aussi loin qu'il pouvait aller dans ses souvenirs, Jonathan ne se rappelait pas la dernière fois qu'Henry avait manifesté un tel comportement. Jamais, il ne l'avait vu agir de la sorte. Un peu comme un père qui protégeait sa fille, Henry adoptait la même attitude, il ne montrait pas les crocs mais faisait comprendre qu'il était le mâle dominant.
- Assez parler de lui pour ce soir. Je me sens suffisamment gêné que tu sois pris pour la bête de foire.
- Ce n'est pas tous les jours qu'un "étranger" fait irruption à Little Valley.
- Un étranger c'est vite dit, tu y as quand même vécu pas mal d'année.
- 16, pour être précis.
Une note de mélancolie traversa son visage.
- Tu as des projets pour demain, l'interrogea Jonathan en commençant à ranger le restaurant.
- Demain matin je pense m'avancer dans mon travail, répondit Hayden en le rejoignant dans le centre de la salle. Il se saisit d'une chaise et imita Jonathan en les plaçant à l'envers sur une des tables.
- Laisse, je vais le faire, protesta ce dernier.
- Ça ne me pose aucun problème, fit Hayden en poursuivant. Et pour continuer à te répondre, je compte aller faire un tour en ville en début d'après-midi.
Jonathan l'œil dévorant, le regardait utiliser sa force physique, d'une main il soulevait les chaises en bois épais comme s'il s'agissait de brindilles. Les manches de son tee-shirt cachaient à peine ses muscles en plein effort.
- Toujours pour les contrats ?
- Non, je vais rendre visite à ma mère.
Cette réponse fit s'arrêter Jonathan dans sa tâche.
- Ta mère ?
- Oui, tu dois certainement être au courant.
- Les gens en ont vaguement parlé.
Bien avant la mort de son mari, Lana Cast alors âgée d'une cinquantaine d'année avait intégré quelques années plutôt un établissement spécialisé dans le traitement de la maladie d'Alzheimer. Beaucoup de rumeurs avaient circulé dans la petite ville à son sujet, mais aucune n'avait été vérifiée. Ce soir pour la première fois, Jonathan entendait les raisons du véritable départ de madame Cast de Little Valley coupant ainsi court à la rumeur qui disait qu'elle avait trouvé un homme plus compréhensif que son défunt époux.
- Comment se passe les visites, lui demanda-t-il d'un air compatissant.
- Il y a des jours où elle me reconnaît et d'autres où je ne suis qu'un simple visiteur.
- Ça doit être difficile à gérer.
- On tient le coup. D'ailleurs, j'aimerais beaucoup que tu m'accompagnes demain.
- Si tu veux, répondit-il un peu consterné.
Une consternation qui mérita quelques explications.
- Etant donné que tu es un peu la mémoire de sa ville natale, je m'étais dit que si tu venais la voir, que tu lui racontais quelques unes de tes histoires, elle arriverait…
- D'accord, fit Jonathan en l'interrompant dans ses justifications.
- Je te remercie. Par contre si dans tes histoires tu pouvais éviter celle de l'homme à la capuche je n'y vois pas d'inconvénient.
La petite boutade eut l'effet escompté, Jonathan se détendit.
- Je viendrais déjeuner ici, au moins tes amis pourront m'observer à la lumière du jour, et ensuite on s'y rendra.
- A demain alors.
Un dernier regard, un dernier sourire, Hayden remis son blouson et quitta le restaurant en lui faisant un signe de la main.
A travers la baie, Jonathan le regarda s'éloigner dans la nuit fraîche. Peu à peu le voile sur le passé de l'homme à la capuche se levait. Compassion et tendresse se mêlait en lui à l'écoute de son récit. Hayden se rapprochait un peu plus, mais il ne se connaissait pas les véritables intentions de ce charmant garçon. Amour ou pure amitié, Jonathan n'avait pas encore pu retirer le voile dissimulant ses sentiments. En tout cas, de son côté, il savait que l'amour se dessinait.


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