Une chance pour être aimé (3)
de KH Brillant


5

Assis derrière le bureau de l'accueil, un journal dans les mains et un gobelet de café tout juste rapporté par l'un de ses collègues refroidissant à côté de lui, Henry parcourait les nouvelles de la région. Le visage fatigué, il semblait ne pas avoir fermé l'œil de la nuit. Des bâillements réguliers venaient accompagner le bruit des pages qu'il tournait. En arrivant aux articles de sport, le résultat de son équipe favorite le tira de sa torpeur. Le journal posé sur le bureau, il s'étira avant de boire une gorgée de la caféine qui l'aiderait à se remettre de sa nuit d'avec Ashley, une régulière dans son tableau de chasse.
Reprenant sa lecture, il ne vit pas Jonathan franchir la porte du repaire des hommes du shérif.
- Je viens porter plainte.
- Jonathan, s'étonna-t-il en sortant la tête de son journal. Une plainte tu dis ? Qu'est-ce qui s'est passé ?
- Je viens porter plainte contre monsieur Mcfarland Henry.
- Intéressant, fit Henry en pliant le quotidien.
Adossé nonchalamment à la chaise du bureau, il attendait plus d'explication.
- Je pourrais savoir ce qui t'a pris, lui demanda Jonathan.
- Sois plus précis, je ne vois pas de quoi tu parles.
- De ton petit numéro de hier soir, mais qu'est-ce qui t'a pris d'être si peu aimable ?
- Je n'ai pas l'impression de l'avoir été, répondit-il posément en portant le gobelet à ses lèvres.
- Bomber le torse, broyer les mains et fusiller du regard t'appelles ça comment ?
- Ma courtoisie naturelle, plaisanta-t-il.
- Tu mériterais vraiment de la mort aux rats.
Un œil sur son café, Henry pouvait être rassuré, ses collègues s'étaient fait servir par madame Barney qui lui passait d'ailleurs son bonjour.
- J'éviterais de venir déjeuner à midi alors.
- Cesse de plaisanter Henry. J'aimerais comprendre ce qui t'a pris d'agir ainsi. On aurait dit que Hayden marchait sur tes plates bandes.
Henry se leva et proposa de continuer cette conversation à l'extérieure.
L'un à côté de l'autre, silencieusement, ils arpentèrent la rue jusqu'au parc situé devant l'église, à l'ombre des arbres ils s'arrêtèrent face à la fontaine.
- Il faut bien qu'un de nous ait la tête sur les épaules, commença-t-il par expliquer.
- Développe.
Les mains dans les poches, droit comme la justice, Henry un regard tendre posé sur Jonathan tentait de justifier sa réaction pour la moins amicale de la veille au soir.
- Amy, Buddy et toi, vous êtes si emballés par ce qui t'arrives qu'il faut bien que l'un de nous ait un regard un peu plus objectif sur la situation. On le connaît à peine, on ne sait même pas qu'elles sont ses véritables intentions à ton égard. On connaît rien de son passé en dehors de Little Valley, c'est peut-être un bandit. Je voulais simplement qu'il sache qu'il aurait à rendre des comptes si jamais les choses devaient mal se passer.
- Les choses n'ont pas réellement débutées.
- Je veux éviter que tu souffres, c'est pour ça que je joue les fanfarons.
- Il dit que tu veilles sur moi.
- Et il a pas tort, confia Henry.
- Reprends-moi si je me trompe, mais tu n'as jamais veillé sur moi.
- En effet, tu ne m'en as jamais laissé l'occasion. Depuis qu'on se connaît c'est le premier mec à qui tu portes un intérêt.
A son grand étonnement Jonathan se rendait compte que Henry se positionnait en tant que son protecteur, et il en avait la carrure. Sans son uniforme et avec deux ailes blanches dans le dos, le bel officier blond aux yeux bleus ferait un parfait ange gardien s'imagina le protégé.
- Henry, tu m'étonneras toujours.
- Ce n'est pas la première fois.
- Non, pas la première fit Jonathan en pensant au bal de la promo. En tout cas, c'est gentil.
- A côté de ça, je dois dire que ton cœur l'a bien choisit, Amy le trouve très beau, et Buddy le trouve sympathique.
- Et toi ?
- Bah, les garçons ce n'est pas trop mon truc.
- J'en sais quelque chose, confirma Jonathan.
- Tu crois à présent que je pourrais venir déjeuner sans craindre d'être empoisonné.
- Je pense, mais je te préviens, tu risques de le croiser alors le méchant flic qui exhibe son torse tu évites.
- Tu voudrais que j'exhibe autre chose ?
Jonathan reprit la direction du restaurant sans même lui répondre.
- Attends-moi, fit Henry en le rattrapant.
Alors que le monde affluait dans le restaurant, le ciel fut le théâtre d'une affluence de nuage épais et sombre. Le nez vers le ciel, Amy ne se réjouissait pas du temps qui s'annonçait, un gros bourdonnement se fit entendre au loin et elle commença à grimacer. Quand dans le parking une Harley Davidson de la gamme softail FXSTB Night Train se gara, elle souffla, pas d'orage en vu. Par contre un beau motard était en vue. Vêtu d'une veste marron, d'un jean foncé et de chaussures de cuirs, il descendit de sa monture d'acier et enleva son casque. Aussi surprenant qu'un coup de toner, il s'agissait d'Hayden.
- Regarde qui vient d'arriver, fit-elle en donnant un coup de coude à Buddy.
- Et ben dis donc, pas mal l'engin.
- Tu parles de la moto ou du motard, demanda Henry en mastiquant son entrecôte.
- Ben depuis que je fréquentes ta soeur et Jonathan, je pense que je vais finir par parler du motard, dit-il en plaisantant. T'es au courant qu'elle passe ses journées à télécharger des pornos gays, poursuivit-il à voix basse. Et en plus elle veut que je lui donne mon avis sur les mecs.
- Buddy, je t'ai déjà dit qu'un homme pouvait donner son avis sur un autre sans qu'il y ait une atteinte à son orientation sexuelle, répondit Amy.
- Et bien pourquoi tu ne le demandes pas à ton frère ?
- J'ai déjà demandé à mon frère de virer de bord pour sortir avec Jonathan, je crois que je lui ai déjà trop demandé.
- T'as la réponse à ta question, fit Henry victorieux.
- Il est vraiment bien foutu, lança Amy en regardant Hayden s'installer au bar.
- Moi aussi si je fais de la gonflette je peux être comme lui, souligna Buddy.
- Et bien pourquoi t'en fais pas, lui demanda sa femme.
- Parce que je n'ai pas besoin de ça pour emballer. Tu ne m'as pas choisis pour mes biscotos, dit-il.
Amy acquiesça en lui donnant un baiser.
- Ni pour tes lumières, renchérit Henry.
Les yeux rivés du côté du bar, l'ange gardien de Jonathan le surveillait de loin. Pour l'instant rien d'inquiétant, de grands sourires s'échangeaient, une discussion s'entamait, le regard de Jonathan se voulait charmé et celui d'Hayden devait être charmeur.
A côté d'eux, près de la caisse enregistreuse, Hélène Barney observait la scène. Elle n'avait jamais vu ce type de toute sa vie. Elle essaya de faire un rapprochement avec les visages familiers qu'elle avait en tête, mais ne voyait aucune ressemblance avec ceux qu'elle connaissait. Depuis le temps qu'elle habitait le coin, c'était bien la première fois qu'un visage lui échappait. Mais ce qui ne lui échappa pas, c'était le regard et le sourire de son fils. A en croire cet air ravi, il devait s'agir du nouvel Henry, celui qu'il avait attendu des heures durant quelques jours auparavant. Elle jugea une fois de plus que son fils faisait preuve de bon goût. L'inconnu au sourire enjôleur ravirait n'importe qu'elle belle-mère. Elle comprit aussi que son fils semblait avoir une préférence pour les mecs qui en impose. Sa stature et son allure débordaient de testostérone. La curiosité se faisant plus forte, elle l'aborda alors que Jonathan se trouvait en salle à débarrasser une table.
- Le menu vous plaît ?
- Il est excellent, vous complimenterez le chef de ma part.
- Je ne crois pas vous avoir déjà vu ?
- La dernière fois, j'entrais dans l'âge de l'adolescence. Hayden Cast, se présenta-t-il en lui tendant la main.
A son air circonspect quand la mère de Jonathan la serra, Hayden se sentit obligé de clarifier la situation.
- Contrairement à ce qu'a dit mon père, je suis bel et bien vivant.
- Je suis désolée pour ce qu'il lui ai arrivé, dit-elle en tripotant ses lunettes pendant le long de son cou.
- L'alcool et le tabac ne pardonnent pas.
- Tu es de retour au pays ?
- Oui, et pour de bon.
- Je te reconnais à peine, lança Hélène Barney.
- Le temps transforme les gens d'une façon radicale parfois. Mais les endroits, restent pratiquement les mêmes, fit-il en regardant autour de lui.
Il croisa le regard d'Henry et le salua poliment.
- Tu connais déjà du monde, remarqua madame Barney.
- Jonathan nous a présenté hier soir. Je sors peu la journée. Votre fils a été le premier à qui j'ai parlé en débarquant.
Tout s'expliquait pensa Hélène en souriant étrangement à son fils quand il passa de nouveau derrière le comptoir.
- Je vais vous laisser, j'ai à faire, dit-elle en s'éclipsant.
- Elle à l'air charmante, constata Hayden.
- Formidable, avec la curiosité d'une mère de rigueur.
- Ce ne serait pas une mère si elle ne se montrait pas un tantinet curieuse, dit-il à Jonathan avant qu'il ne coure prendre une autre commande.
Profitant de cette occasion, Henry alla à sa rencontre avant de quitter le restaurant.
- Sortir en plein jour ne te fais plus peur ?
- Je sais que les hommes du shérif veille sur la ville, je n'ai donc rien à craindre.
- Jonathan m'a soufflé quelques mots sur votre escapade en ville. Sois prudent sur la route avec ton bolide.
- Rassures-toi, je lui ai pris un casque et je respecterais les limitations de vitesse.
- Je compte sur toi, dit-il en l'abandonnant.
Hayden le regarda s'en aller, cette brève rencontre confirmait ce qu'il pensait. Henry jouait à fond la carte du protecteur, étrangement il fanfaronnait moins et s'était presque montrer plus aimable même si l'esprit de la conversation restait sensiblement le même.
Alors que le restaurant se vidait, Hayden s'approcha de la table d'Amy et de Buddy où Jonathan leur rendait compte de ses projets de l'après-midi.
- Il est temps pour nous de prendre la route, dit-il en les interrompant.
- Je prends mon blouson et j'arrive.
Hayden salua ses nouveaux amis et alla attendre dehors pendant que Jonathan s'entretenait avec ses parents.
En passant la porte du restaurant, Jonathan jeta un œil en direction du ciel, les nuages d'un gris sombre s'accumulaient de plus en plus, l'air s'était même rafraîchit. Si le temps lui fit perdre son sourire, il le retrouva rapidement à la vue d'Hayden debout à côté de moto remontant le zip de sa veste. Débordant de virilité, il lui tendit un casque avant d'attacher le sien.
- T'as plutôt intérêt à le mettre sinon Henry me tuera.
- C'est de ça dont il a parlé.
- Oui, il a un grand sens de la prévention routière, dit-il en enfourchant son monstre de fer.
Il mit le contact et fit ronronner la bête, sa main s'activant sur la poignée d'accélération.
- Grimpe, dit-il à travers le bruit du moteur.
Jonathan ne se fit pas prier même si l'appréhension de la première fois sur une moto s'inscrivait sur son visage.
- Tu n'as rien à craindre, accroche-toi à moi et tout ira bien, fit Hayden en le regardant par-dessus son épaule.
Son sourire se voulait rassurant, sa main guida celle de Jonathan autour de sa taille, dans un vrombissement la monture noire quitta le parking en laissant derrière elle sa trace dans le gravillon blanc. Les mains l'enlaçant, sa tête à la hauteur de son épaule, Jonathan regardait le paysage défilé sous ses yeux, à cette vitesse le vent fouettait son visage, son nez à hauteur du cou d'Hayden faisait s'enivrer son être de son parfum hypnotisant. Dans son rétroviseur, Hayden pouvait constater que la balade lui plaisait à en croire le sourire qu'il affichait, ses yeux fermés parlaient de l'ivresse qu'il ressentait à l'arrière de la moto.
Arrivés à l'établissement, alors qu'ils remontaient l'allée en direction du parc intérieur, Jonathan ne pouvait s'empêcher de faire part de cette sensation de liberté qu'il avait éprouvé, Hayden souriant face à tant de superlatif. Jonathan le rappelait à ses premiers souvenirs. Il devait avoir 15 ans la première fois où il fut passager sur une moto, celle de Clark un gars de la ville voisine qui venait pour des raisons administratives procéder à des enquêtes à Little Valley. La sensation qui l'avait parcouru le poussa à en avoir une un jour. A force de travail et de volonté, il réalisa son rêve.
- C'est elle, fit Hayden en regardant du côté du banc sous le saule pleureur.
Le parc de l'institution spécialisée offrait à ses pensionnaires un jardin reposant et verdoyant, une sérénité imprégnait les lieux.
Assise toujours au même endroit, emmitouflé dans son peignoir vieillit, la mère d'Hayden, propre étrangère dans sa vie, gardait ses yeux fixés sur un parterre de fleurs jaunes.
- Bonjour maman, dit-il en s'approchant.
- Pourquoi m'appeler vous maman, demanda-t-elle. Je ne vous connais pas.
- Mais moi je te connais, fit Hayden en l'embrassant.
Face à ce jeune homme souriant et au regard affectueux, elle se laissa embrasser sans plus de protestation. C'était déjà ça, pensa le fils oublié.
- Je te présente Jonathan. Il est né dans la même ville que toi.
- Je ne le connais pas, dit-elle en le détaillant de haut en bas.
- C'est l'occasion d'apprendre à se connaître, fit Jonathan en s'installant près d'elle.
Il n'avait pas l'air méchant pensa la pensionnaire, souriant comme l'autre inconnu dont le visage lui disait quelque chose. Un visage qu'elle connaissait depuis plusieurs visites, un visage dont l'identité lui revenait parfois, l'inconnu redevenait par à coup son fils adoré et se muait l'instant d'après en un simple visiteur venant lui faire un brin de causette.
- Vous venez vraiment de Little Valley, demanda la vielle dame à la chevelure grisonnante.
- J'y viens et j'y vis, répondit Jonathan.
- Les champs sont-ils toujours autant fleuris au printemps ?
- A perte de vue, répondit Jonathan.
Les souvenirs persistants dans la mémoire de madame Cast se rapportaient essentiellement à la nature qui entourait ses jeux d'enfants, elle se revoyait souvent gambader dans ces champs, y cueillir des fleurs de toutes les couleurs, le vent jouant dans les volants de sa robe de petite fille. Cette époque insouciante de sa vie était presque le seul lien de son passé qui ne fut pas altéré par la maladie. Le sourire qu'elle affichait en relatant ses précieux souvenirs en disait long sur le bonheur de son enfance. Dans ses bons jours, le souvenir de son mariage et de la naissance de son fils unique ravivait son cœur. Aujourd'hui seule la vision des paysages lui revenait à l'esprit.
Spectateur de la visite guidée à laquelle Jonathan et sa mère se livrait, Hayden se replongea dans ses derniers souvenirs. Sans aucun rapport avec la magie des lieux qu'ils décrivaient, une image lui revenait, celle de son père, un homme robuste au regard aussi dure que sa barbe. Enivré par la colère et le déshonneur, il le revoyait s'avancer vers lui, le fond de l'œil plus noir que d'ordinaire, et à la bouche une seule et unique parole : "Tu me dégoûtes". Hayden se revoyait, torse nu, assis dans la douceur de l'herbe, les lacets défaits, pendant que Clark affolé remontait sur sa bécane. Son père s'était rué sur lui avec des gestes aussi tendres que les mots injurieux qu'il avait prononcé à son égard. Il plut des coups et des paroles immondes ce jour là. Un jour qui se voulait parfait, un jour où Hayden avait assouvi sa passion de la moto autant que celle des garçons. Clark lui avait tout appris. Mais avait oublié de lui parler des doutes d'un père. Ils pensaient avoir été discrets. A en croire son œil au beurre noir, pas si bien que ça.
- Rentre à la maison, prends tes affaires et ne reviens plus, avait ordonné le père sentant l'alcool à plein nez.
Sa mère pleura toutes les larmes de son corps quand elle l'aperçut dans cet état en train de préparer un sac d'affaires. Elle se jeta sur lui, le supplia de rester tout en sachant très bien que cela n'aurait pas été possible. Après son départ, elle ne vivait plus, plongée dans un mutisme elle se raccrochait aux souvenirs de son fils. Les relations d'avec son mari restèrent les mêmes, de la violence à l'amour contraint. L'alcool qui avait volé son mari, lui avait pris son fils.
Affecté par ses souvenirs, son regard porté sur sa mère le délivra de la douleur. Elle parlait à Jonathan avec une extrême facilitée, partageant ses secrets de chemins égarés menant à des endroits plus fantastiques les uns que les autres. Le voir rebondir sur ce qu'elle disait la poussait à parler encore et encore. Peu à peu, les chemins enchantés la ramenèrent à sa vie, à son fils.
- Hayden, s'exclama-t-elle en le fixant.
Elle se leva du banc, sous le regard réjoui de Jonathan, et enlaça son fils comme autrefois. L'espace d'un instant elle se retrouvait. Elle ne voyait que lui, la conversation tourna qu'autour de lui, elle lui posa des questions de mère, sur sa vie, sur ses amours, sur ce qu'il faisait. Il y répondit volontiers. Profitant de cette lucidité, il lui présenta de nouveau Jonathan, une brève conversation s'engagea avant qu'elle ne se consacre de nouveau à son fils avant que l'inéluctable néant ne la rattrape.
Silencieusement, Hayden et Jonathan quittèrent l'établissement, un moment particulier les lier à présent.
Little Valley qu'ils avaient quitté sous un ciel assombri, se noyait à leur retour sous une pluie battante et froide. Serré tout contre Hayden, Jonathan devinait à peine la route tellement il pleuvait des cordes. L'eau diluvienne traversait ses vêtements de part en part. Trempés jusqu'aux os, ils se réfugièrent dans la maison d'Hayden, seul leur cheveux avaient bravés les intempéries.
- Enlève tes vêtements, fit Hayden en lui tendant un large plaide.
Transi de froid, tremblotant dans ses vêtements lui collant au corps et soulignant chacun de ses muscles, il alluma un feu dans la cheminée du salon pendant que discrètement derrière lui Jonathan ôtait ses habits et s'enroulait dans la chaleur de la laine. Une fois les flammes flambant dans un jaune orangé vif, Hayden se déshabilla à son tour. Avec peine il enleva son tee-shirt qui semblait avoir fusionné avec sa peau, la boucle de sa ceinture troubla le crépitement du feu, son jean emprisonnait encore plus la force de ses cuisses. Les flammes projetèrent sur son corps nu un jeu d'ombre et de lumière camouflant dans des mouvements saccadés les parties intimes de son anatomie. Tapi dans la pénombre de la pièce, Jonathan le regarda s'enrouler dans une couverture dénichée sur le rocking-chair.
- Viens prêt du feu, fit Hayden en s'installant sur le tapis ovale.
Timidement Jonathan s'approcha, il n'avait pas pour habitude de se retrouver dans une telle situation.
En s'asseyant, la chaleur de la cheminée caressa son visage et une main énergique lui frictionna le dos.
- Surtout n'attrape pas froid, j'ai promis à Henry de te ramener sain et sauf, il pourrait me tuer si tu te retrouvais enrhumé, fit-il en continuant ses mouvements de friction.
Jonathan se pelotonna encore plus dans la laine à carreaux, Hayden lui souriant tout en s'activant. Son bras en dehors de la fine couverture laissait entrevoir la naissance d'un de ses pectoraux imberbe et raisonnablement voluptueux.
- Tu grelottes, remarqua Jonathan.
- Ça va passer, fit Hayden en lui faisant un clin d'œil.
Le feu réchauffa un peu plus la pièce, Hayden arrêta de prodiguer ses gestes de "survies" et laissa même tomber le pan de la couverture à sa taille. La couleur du feu de cheminée sublimait d'avantage son torse incroyablement dessiné. Jonathan qui se retrouvait pour la première fois nu avec un autre garçon ne pouvait s'empêcher de le contempler en toute retenue.
- Un chocolat chaud, proposa Hayden.
- Oui, répondit-il troublé.
Avant de se lever et de se rendre en cuisine, Hayden noua la couverture afin de ne pas la perdre en se levant.
Blottit dans la chaleur du feu, le regard hypnotisé par la danse des flammes, Jonathan soupirait en pensant à l'homme avec lequel il se trouvait à cet instant. Allait-il au devant de nouvelles désillusions ?
- Tu m'as l'air bien pensif, fit Hayden en lui tendant un mug.
- Le feu capte toute mon attention.
Un œil vers les flammes, Hayden le trouvait aussi magnétisant. De petites étincelles de bois s'élevaient et se consumaient dans un rouge orangé intense.
- J'ai toujours trouvé les feux de cheminés incroyablement reposant.
- Et c'est aussi un moment gourmand.
- Marshmallow, s'exclama Hayden. Mais je n'en ai pas.
Sans rien dire il se leva brusquement manquant de perdre sa couverture, il se dirigea vers le fond de la pièce, là où Jonathan s'était dévêtit et ramassa ses affaires mouillées.
- On peut toujours s'entraîner au geste, dit-il en se saisissant d'une broche au bout de laquelle il suspendit le tee-shirt.
Il tendit la pique à Jonathan et réitéra l'opération avec le jean qu'il pressa avant de l'embrocher.
Amusés par la situation, ils faisaient sécher le linge. Si proche de la cheminée, Jonathan laissa tombé la laine jusqu'à son nombril, son corps joliment entretenu n'arrivait pas malgré tout à concurrencer celui d'Hayden dont les yeux s'égarèrent quelque peu. Contemplatif, il admirait Jonathan à demi nu qui sentant son regard posé sur lui osait à peine lever le sien de peur qu'il ne le voit rougir. Leur genoux collés l'un à l'autre aucun d'eux ne semblait vouloir rompre le contact, la main, sur laquelle Hayden s'appuyait, effleurait du bout des doigts celle de Jonathan. La chair de poule parcourant son corps, ce dernier ne pouvait cacher l'effet qu'Hayden lui procurait. Le bruit du bois craquant sous l'assaut des flammes accompagnait le son de la pluie s'abattant avec force sur la maison. Le pouce d'Hayden caressant le revers de sa main, Jonathan tourna ses yeux dans sa direction. Son regard marron, timide et consentant, encouragea Hayden dans un rapprochement. Lentement, les yeux plongés dans les siens, son visage, sur lequel le doux éclat des flammes se reflétait, grignota centimètre par centimètre l'espace le séparant de ses lèvres. Les yeux dans les yeux aucun d'eux ne voulaient manquer la scène, soudain la lueur sur son visage ce fit plus vive, plus intense que celle de son regard, dans la cheminée le tee-shirt s'enflammait.
- Ton tee-shirt, s'écria Hayden en brisant la magie de l'instant.
D'un geste, il écarta la broche du feu, s'empara d'un coussin et étouffa le début d'incendie.
- Henry, va me tuer, fit-il en dépliant le tee-shirt agrémenté de trou cerclé de noir.
- Ça restera notre secret.
Dehors une accalmie se profila, petit à petit le ciel d'averse ne fut plus qu'un ciel gris.
- Je vais en profiter pour rentrer, annonça Jonathan.
- Je te raccompagne en moto.
- Non, j'ai envie de marcher.
- Très bien, je te raccompagne à pied alors, fit Hayden en déposant le reste du tee-shirt sur le canapé. Je vais me passer un vêtement et je te rapporte de quoi te changer.
Jonathan enfila péniblement son jean et son caleçon mouillé, pendant que dans la chambre Hayden se préparait. A son retour, ce dernier lui donna une chemise et une veste dix fois trop grande pour lui.
Sur le chemin qui le conduisait jusqu'à chez lui, Jonathan s'avançait silencieusement avec en tête l'image du visage d'Hayden s'approchant du sien. Ce dernier à ses côtés, les mains dans les poches de son jean, partageait sa pensée. Ni l'un ni l'autre n'abordèrent le sujet, c'est à peine s'ils se regardaient. Le petit chemin de terre qu'ils arpentaient fit renaître dans la mémoire d'Hayden l'existence d'un terrain de jeu de son enfance. L'arbre mort recouvert de liane fleurie qu'il apercevait un peu plus loin le rappela l'endroit secret où il venait jouer. Un sourire enfantin illumina son visage, il enleva sa main de son jean et saisit celle de Jonathan avant de l'entraîner dans une course effrénée. D'abord surpris, Jonathan pris son rythme, s'engouffra dans le bois épais chassant les branches sur son passage, se protégeant de son avant-bras contre le revers malicieux de certaines. Au bout de leur course, ils s'arrêtèrent face à une clairière où un majestueux arbre solitaire trônait. Lâchant la main d'Hayden, Jonathan fit un tour sur lui-même, il ne connaissait pas cet endroit.
- Je n'avais jamais pensé qu'un tel endroit existait.
- En t'écoutant parler avec ma mère, et en me promenant avec toi, je me suis rappelé de cet endroit, dit Hayden.
- Ta cachette secrète ?
- Pas vraiment, juste un endroit où je venais faire de la balançoire.
- De la balançoire ?
Aucun terrain de jeu à l'horizon pensa Jonathan avant de suivre le regard d'Hayden dirigé vers l'arbre où, au bout d'une branche deux cordes soutenait une planche de bois. En s'avançant, il put constater que le temps avait laissé son emprunte. La planche de bois à l'aspect grisâtre semblait avoir connu plus d'une intempérie, les cordes quant à elle s'effilochaient par endroit. La main posée sur l'une d'elle, Hayden la poussa en avant dans un geste délicat, le balancement n'avait pas pris une ride. Il souriait en se revoyant enfant. Ce lieu perdu il l'avait découvert par hasard, un véritable trésor à ses yeux, il n'a jamais su qui avant lui l'avait foulé, tout ce qu'il savait c'était que cette personne lui avait laissé un formidable cadeau, une balançoire dont lui seul pouvait profiter. Ainsi, il venait s'y amuser pratiquement tous les jours.
Machinalement, il s'y installa sous le regard amusé de Jonathan. Prudent, il testa la solidité de son jouet d'antan par des soubresauts.
- Ça à l'air de tenir, dit-il avant de soulever ses pieds du sol.
- Tu veux un coup de main pour décoller, proposa Jonathan en se postant derrière lui.
- Vas-y doucement.
Les mains posées à plat sur le dos d'Hayden, Jonathan pouvait sentir la masse de ses muscles avant qu'il ne le pousse légèrement. Il répéta plusieurs fois ce mouvement en attardant de plus en plus le contact à chaque fois qu'il le réceptionnait avant de le lancer de nouveau. Après quelques mouvements de balancelle, Hayden lui proposa de le rejoindre.
- Y a pas de place pour deux, répondit-il faussement naïf.
- T'as qu'à te mettre sur moi.
- T'es sûr que c'est assez solide pour deux, demanda-t-il en testant la corde.
- Grimpe, ordonna Hayden en souriant.
Timidement Jonathan se plaça sur ses cuisses dont il pouvait deviner la force, il s'accrocha aux cordes autant qu'il put avant que dans un mouvement de ses pieds Hayden ne les fasse s'envoler. Le manège aux allures de septième ciel ravissait Jonathan qui les yeux fermés savourait l'instant, tandis que la tête posée sur son épaule Hayden lui disait de bien se cramponner avant qu'il n'accélère. Bientôt, les cordes cédèrent sous leur poids, projeté hors de la rêverie Jonathan se retrouva rapidement écraser par Hayden.
- Rien de casser, demanda ce dernier en se dégageant.
Face contre terre, Jonathan laissa s'échapper des gloussements étouffés.
- Tout va bien, dit-il en se retournant dévoilant un visage joviale en partie recouvert de boue.
- Je suis désolé, fit Hayden en approchant son doigt pour le débarbouiller.
Délicatement, son pouce retirait la gadoue qui souillait ce visage qu'il aimait contempler, sa main formant un creux Jonathan y réfugia sa joue en fermement instinctivement les yeux. Il se sentait bien. La main d'Hayden se fit plus caressante et Jonathan y déposa un baiser. Timidement, il ouvrit les yeux, soucieux de savoir si Hayden partageait ses sentiments. Lorsque ce dernier se pencha pour l'embrasser, ses craintes s'envolèrent. Tendres et délicates, les lèvres d'Hayden se pressaient passionnément contre les siennes. Jonathan gouttait pour la première fois à une bouche éprouvant la même émotion qui lui transperçait le cœur.

6

Au sourire qu'il lui décocha et au regard qu'il lui porta lorsqu'il passa la porte, Henry, accompagné d'un collègue, comprit sans trop de mal que Jonathan s'impatientait de lui faire part d'une information capitale. Un signe à son partenaire, ce dernier se dirigea seul vers le fond du restaurant en prenant au passage la tasse qui l'attendait depuis quelques secondes.
- Alors raconte moi, fit Henry en grimpant sur le tabouret.
- Te raconter quoi ?
- Je n'ai pas éloigné mon collègue pour qu'on tourne autour du pot, dit-il en jetant un œil sur Frank seul avec son café et son téléphone portable. Je te connais par cœur et je connais ce regard. Tu as le même quand tu t'impatientes à dire quelque chose. Je suppose que tu l'as déjà dit à Amy et que tu meurs d'envie de me le raconter.
- Tu es très observateur.
- Je ne porte pas un insigne pour rien, fit Henry avant de boire son café.
- Hayden m'a embrassé.
- Voyez-vous ça, répliqua Henry faussement surpris.
Jonathan lui raconta la scène dans les grandes lignes, même s'il aurait pu se livrer à plus de détails sachant que la patrouille de nuit n'intervenait pratiquement pas.
- Et alors, comment il embrasse ?
- Un baiser à vous plaquer contre le sol.
- Facile, tu y étais déjà.
- Ne plaisante pas avec ça, c'est sérieux.
- Du coup vous êtes ensemble.
- Je pense que oui. Ça n'avait pas l'air d'un baiser pour...
Un regard complice s'échangea entre eux.
Quelques années auparavant, la nuit du bal de la promo, Henry qui revenait d'un rendez-vous remontait la route le menant jusqu'à chez lui. La radio branchée sur la station rock de la région jouait un de ses morceaux favoris, ses doigts tapotant sur le volant, il lui arrivait d'accompagner vocalement par endroit la chanson. Ses phares illuminèrent bientôt une silhouette toute de noire vêtue marchant sur le bas côté. Arrivée à sa hauteur, il jeta un œil discret et s'aperçut qu'il s'agissait de Jonathan. Il ralentit d'avantage et abaissa la vitre côté passager.
- Jonathan, mais qu'est-ce que tu fais là en pleine nuit ?
- Je rentre chez moi.
- A pieds ? Où sont passés Amy et Buddy ?
- Comment d'après toi se termine une fin de soirée comme celle-ci, lui demanda Jonathan.
La conversation se tenait alors que Jonathan marchait et que la voiture de Henry roulait au pas, se faisant ainsi dépasser par quelques rares automobilistes.
- D'accord, mais tout ça ne m'explique pas ce que tu fais là en rase campagne ?
- Je rentre chez moi, je te l'ai déjà dit.
- En tout cas c'est courageux, fit Henry en regardant le ciel par son pare-brise.
- Ce ne sont pas les kilomètres qui me font peur, et puis j'ai envie d'être seul, alors si tu pouvais reprendre tranquillement ta route.
- Je ne te parlais pas des kilomètres, mais de l'absence de la lune.
Machinalement, Jonathan jeta un œil à son tour vers le ciel d'encre, sans lune et sans trop d'étoiles. Il regarda Henry et réfléchit au nombre de kilomètres qu'il allait devoir faire tout seul. Rapidement il ouvrit la portière du pick-up et s'y engouffra.
- Tu as changé d'avis, souligna Henry d'un ton des plus narquois.
- Ramène-moi chez moi, et tais-toi s'il te plaît.
Jonathan n'avait pas desserré les dents de tout le trajet, Henry avait respecté son silence, il ne fit que le regarder de temps à autre. La tristesse dans ses yeux n'avait pas besoin d'explication. La soirée n'avait rien d'anodine, le bal de la promo était l'occasion de s'y rendre en couple, notamment avec la personne tant aimée. Et Jonathan n'avait personne qui l'aimait en retour.
Cent mètres avant la maison des Barney le pick-up s'arrêta.
- Je ne suis pas Amy, mais tu peux tout me dire, fit Henry en coupant le contact.
- J'ai pas envie d'en parler.
- Ça te ferait le plus grand bien, reprit l'homme du shérif.
- Ça ne changera pas grand-chose d'en parler, rétorqua-t-il en s'apprêtant à ouvrir la portière.
Henry se saisit de son bras obligeant ainsi Jonathan à faire machine arrière.
- Les choses ne changeront peut-être pas, mais tu te sentiras mieux. Il est déconseillé de s'en dormir avec de mauvaises pensées.
L'insistance d'Henry agaça Jonathan.
- Qu'est-ce que tu veux que je te dise ? Que cette soirée était pourrie ? Que j'ai passé ma soirée à regarder autour de moi à me dire que je n'aurais jamais cette vie là. Ils étaient pour la plupart accompagnés, à rire, à danser, tu voyais dans leurs yeux le plaisir d'être à deux. Et moi dans tout ça. Simple spectateur à se dire, pourquoi moi ? Pourquoi je n'ai pas droit à ça ?
Plus Jonathan se livrait plus sa voix se faisait de plus en plus fébrile sous la peine qu'il ressentait.
- C'est ça ma vie ? Toujours à regarder les autres vivre, être heureux ? A l'heure où ils sont en train de découvrir des choses, moi je ne sais même pas ce qu'est un baiser. Je m'enferme dans mes rêves de pauvre romantique qui ne trouvera jamais chaussure à son pied à Little Valley. Pourquoi je devrais souffrir plus que les autres ? J'ai l'impression de toujours devoir me démener plus pour tenter d'avoir quelque chose. J'ai pas envie de cette vie, termina Jonathan avec une larme roulant sur sa joue.
Le regard humide, il se retourna vers Henry.
- Tu as eu ce que tu voulais ! Ramène-moi chez moi à présent, ordonna-t-il en reniflant.
L'œil triste, Henry ne trouvait pas les mots pouvant réconforter la lucidité troublante que Jonathan portait sur sa vie. Le garçon rieur qu'il connaissait avait disparu derrière cette vision meurtrie, même sa présence ne fit pas apparaître ce sourire qu'il lui connaissait et qu'il faisait naître. Jonathan souffrait de ne pas être aimé, de ne jamais trouver l'amour. Il devait souffrir en silence depuis de nombreuses années déjà, mais il l'ignorait. L'image qu'il avait de lui se résumait à un sourire, à des regards pétillants. Ce soir, à la pénombre de l'habitacle, il le voyait sous une autre facette, une facette bien trop triste pour un garçon dont le sourire et la joie de vivre semblaient dissimuler une profonde peine.
Du revers de son index, Henry essuya cette larme qui le fit réaliser la trop grande solitude du meilleur ami de sa jeune soeur. Son pouce effleura le coin de sa bouche avant que ses lèvres ne viennent s'y déposer. Tendre et affectueux Henry s'appliqua à faire de ces brèves secondes un moment mémorable.
- Au moins tu arrêteras de dire que tu n'as jamais été embrassé, murmura Henry en s'arrêtant, son visage à deux centimètres.
Jonathan les yeux plongés dans les siens, ne répondit que par un simple sourire. Il regarda Henry mettre le contact, cent mètres plus loin il regarda les feux arrière du pick-up s'éloigner progressivement dans la nuit sans lune. Il n'aurait jamais imaginé que la soirée se serait terminée ainsi, depuis le début elle avait été amère, mais là, elle l'était d'avantage. Le baiser d'Henry aussi tendre et affectueux qu'il eut été lui laissa malgré tout un goût amer, celui du gloss de la fille qu'il avait embrassé une heure avant lui.

-…pour chasser une larme.
- Pour chasser une larme, en effet.
Jonathan n'avait jamais avoué à Henry que son baiser l'avait fait plus de mal que de bien. L'évidence qu'il lui avait donné du bout des lèvres, même s'il elle était en quelque sorte salvatrice pour son cœur, le fit brutalement ouvrir les yeux sur l'impossible amour entre eux. Il ne l'en tenu pas plus rigueur comme il ne l'avait jamais remercié. Ce premier baiser resta leur secret, ni même Amy, ni même Buddy n'avait été mis dans la confidence. Au lendemain de cette délicate attention, ils s'échangeaient des regards complices, ils se sentaient liés à jamais. Ils partageaient quelque chose de particulier, qui leur appartenait.
- Amy ne t'as pas rendu sourd en apprenant la salivante nouvelle, demanda Henry.
- Légèrement, je crois même qu'elle a grillé mon téléphone.
- Je suis passé la voir plus tôt dans la soirée, elle ne m'en a pas parlé. Elle était scotchée sur ses téléchargements. Bientôt faudra l'amené en cure de désintoxication.
- A qui le dis-tu, elle doit soit disant me les passer, je n'ai pas encore vu la couleur. En pleine sélection qu'elle dit.
Un œil à sa montre Henry souhaitait que l'heure défile au plus vite, un gros coup de barre s'emparait de lui. Au même moment où il prit une nouvelle tasse de café en étouffant un bâillement, Hayden passa la porte dans son éternel blouson marron. Il ne put cacher sa surprise en voyant Henry assis au bar. Ce dernier le salua en soulevant sa tasse.
- La langue de la journée, murmura Henry à Jonathan qui lui jeta aussitôt un regard réprobateur.
- De service, demanda Hayden en s'installant à côté de l'homme du shérif.
- De service jusqu'au petit matin.
- D'où le café, rajouta Hayden.
- Oui à défaut. J'avais commandé une langue de bœuf, mais la langue n'était pas au plat du jour du restaurant, fit Henry avant de terminer sa tasse.
Un torchon dans les mains, Jonathan l'en roulait sur lui-même en imaginant qu'il tenait le cou d'Henry.
- Je ne savais pas que le restaurant préparait de la langue, s'étonna Hayden innocemment. Je n'ai pas souvenir que cela soit une spécialité de la région.
- Pas de la région, mais du serveur certainement, répondit en Henry en faisant signe à son coéquipier qu'il était l'heure de lever les voiles.
Hayden regarda Jonathan en pensant au début de leur relation et au fait qu'ils allaient devoir apprendre à se connaître.
- Félicitation au fait, fit Henry en lui tapotant sur l'épaule. Tu nous l'as ramené en entier.
- Je t'avais dis que tu n'avais pas à t'inquiéter.
Henry quitta la salle avec un dernier regard discret pour Jonathan, il put lire dans ses yeux "mort aux rats".
- Alors comme ça tu es friand de langue de bœuf.
- Non pas du tout. C'est Henry qui délire. Il sait qu'on s'est embrassé, du coup il épuise tout son vocabulaire relatif à la bouche, salive et j'en passe.
- Les nouvelles vont vite, fit Hayden en posant son menton sur ses poings joint.
- Il fallait bien que je le partage avec mes amis.
- Tu lui donnes une raison de plus de m'avoir à l'œil.
- Mange et ne t'en fais pas pour Henry, fit Jonathan en déposant son repas.
Comme à son habitude il le regarda dévorer son assiette, mais cette fois, il le faisait avec d'autres yeux, ceux qui n'avaient pas peur de se faire surprendre, ceux qui voulaient dire tant de choses. Hayden lui souriait à chaque fois qu'il relevait la tête, un sourire bien moins retenu. A l'heure de la fermeture, il l'enlaça tendrement devant la porte rouge du restaurant, le froid en bonne excuse cachait difficilement la véritable raison. Depuis qu'ils se voyaient, Hayden ressentait l'envie de le tenir dans ses bras, de l'embrasser, d'être tout plein d'affection et de geste tendre. Jonathan éveillait en lui des sentiments nobles, des sentiments vrais. Le baiser échangé quelques heures plutôt l'avait fait comprendre que c'était le genre de garçon qu'il désirait à ses côtés, un garçon débordant d'innocence et de simplicité. Un garçon à mille lieu de ceux qu'il avait connu et fréquenté ces dernières années. Véritable retour aux sources, Jonathan le ramenait à lui, au garçon innocent et rêveur qu'il avait été.
Après l'avoir étreint, il l'embrassa de nouveau, toujours avec la même tendresse et le même respect. Jonathan fondait littéralement sous la promenade de ses lèvres.
- Ce qui met fin à une journée exceptionnelle, fit Hayden en le ramenant à son véhicule.
Une fois installé, il claqua la portière et Jonathan descendit aussitôt la vitre.
- Tu es sûr que tu ne veux pas que je te dépose ?
- Non, répondit Hayden. J'aime bien m'aventurer dans les allées sombres de Little Valley.
- Ne compte pas sur moi pour te sortir des griffes de la nuit.
- Rassure-toi, je suis parfaitement au courant de l'étendue de ton courage.
Hayden passa la tête à travers le cadre d'acier de la portière et lui vola un dernier baiser.
La main sur ses clefs, les yeux sur Hayden, Jonathan mis le contact, mais la voiture peina à démarrer.
- Tu ne me ferais pas le coup de la panne ?
- Jamais je n'oserais, mais ce pick-up fait toujours des siennes, répondit Jonathan en renouvelant la tentative.
Le moteur s'essouffla pendant une dizaine de secondes avant de rugir.
- Tu vois, je te fais le coup de rien du tout.
- Rentre bien.
- Toi aussi.

A l'heure où Jonathan regagna son lit, Amy n'avait toujours pas trouvé le sien. Assise à la table de sa cuisine, le téléphone dans sa main, les yeux interloqués par ce qu'elle venait de voir. Elle semblait attendre que quelqu'un l'aide à sortir de sa stupéfaction. Quand Henry l'arme en joue passa silencieusement la porte de la cuisine, donnant sur le jardin, elle revint à elle lorsqu'il l'a questionna.
- Où est ton agresseur ?
- Mon agresseur, demanda-t-elle en sortant de sa torpeur.
- Tu m'as dit que c'était une question de vie ou de mort. Quelqu'un s'est introduit chez toi ?
- Pas du tout, tu peux ranger ton arme.
- C'est quoi ton délire, fit-il en replaçant son pistolet dans son étui accroché à la ceinture de son pantalon. R.A.S, dit-il à son collègue par le talkie-walkie. Regagne la voiture j'arrive dans cinq minutes le temps de commettre un meurtre.
Lorsqu'il coupa la transmission un effet de larsen le fit grimacer.
- C'est une véritable urgence, insista sa soeur en lorgnant sur son ordinateur à l'écran rabattu.
- Parfois je me demande si tout fonctionne bien chez toi, fit Henry en se dirigeant vers la gazinière.
Il souleva le couvercle de la casserole, un reste de chocolat chaud semblait l'attendre, il le versa dans un mug pris au hasard sur l'égouttoir.
- Je vais parfaitement bien et quand tu verras ce que j'ai vu, tu cesseras de me prendre pour une folle.
Tout en buvant, il s'approcha d'elle d'un air peu convaincu. Une fois postée derrière Amy, cette dernière souleva l'écran, une image d'attribut masculin s'afficha.
- C'est ça ton urgence ? Une bite que t'as téléchargé sur le net. Si Buddy n'est pas de taille tu n'avais pas qu'à l'épouser.
- C'est ce qu'il y a au bout de ce mandrin qui est surprenant.
En un clic, elle transposa en plein écran le propriétaire de ces bijoux de famille.
- Purée, fit Henry en manquant de lâcher son mug.
- Alors ? C'est bien un cas d'urgence.
- Mais t'en ai sûre ?
Amy ouvrit plusieurs dossiers photos et lança même des vidéos.
- Oh mon dieu, fit Henry en tirant une chaise pour s'asseoir.
Il n'en croyait pas ses yeux, le modèle en tenu d'Adam et généreusement garni ressemblait comme deux gouttes d'eau à l'actuel petit ami de Jonathan.
- Il est au courant, demanda Henry.
- T'es fou, je lui ai rien dit. Je me vois mal l'appeler en pleine nuit pour l'informer du passe temps d'Hayden.
Henry fit défiler les différentes photos, son œil d'homme de loi ne pouvait pas l'induire en erreur. Il s'agissait bien d'Hayden se livrant à une exposition particulière de sa grandeur.
- Y a même une vidéo où il s'occupe de son "colocataire".
- Moi qui commençais à me dire que c'était le type parfait pour Jonathan.
- S'il veut finir dans un fauteuil roulant, c'est le bon. Mais si l'on parle de prince chaste et charmant, on se trompe à coup sûr.
Horrifié et se tordant de douleur pour le partenaire sexuel d'Hayden, Henry soutenait difficilement la scène.
Buddy qui descendait en cuisine à la recherche de son verre d'eau coutumier, passa complètement inaperçu. Voyant sa femme et son beau-frère le visage grimaçant de douleur, il s'aventura à jeter un œil sur l'écran.
- Toi aussi, elle t'a embrigadé là-dedans, fit-il en voyant l'acte sexuel filmé en gros plan.
Quand le plan s'élargit, une autre réflexion lui vint à l'esprit.
- C'est drôle on dirait Hayden.
- C'est Hayden, répondirent la fratrie en chœur.
- Oh bon sang ! Jonathan le sait ?
Au regard de sa femme et d'Henry, la réponse semblait être évidente : bien sûr que non.
- Qui va s'en charger, demanda Buddy.
Ses yeux et ceux de son beau-frère se dirigèrent instinctivement sur Amy.
- Moi, s'étonna-t-elle en se levant de sa chaise. Il est hors de question que se sois moi, poursuivit-elle en faisait les cents pas entre la table et la gazinière.
- Réfléchis, tu es sa meilleure amie comme dans les bons et les mauvais moments.
- Ce n'est pas parce que je suis sa meilleure amie que je dois lui annoncer les mauvaises nouvelles, argua-t-elle les mains dans les poches de son peignoir rose pâle.
- Je pense que tu devrais le faire Henry, proposa Buddy.
- Moi ? Mais pourquoi moi ?
- Tu es le premier à être intervenu auprès de lui comme étant son protecteur. Fini le boulot.
- Il n'a pas tort, fit Amy en venant poser ses mains sur les épaules de son époux.
- Bien sûr, comme si je n'avais pas fait assez de dégât comme ça.
Il se leva brusquement de sa chaise et alla regarder par la lucarne de la porte, la nuit noire ne lui permettait pas d'apercevoir la flore du jardin. Les lèvres pincées, le regard pensif, Henry ne voyait pas comment abordé le sujet avec Jonathan.
- Pourquoi moi, demanda-t-il de nouveau en regardant par-dessus son épaule, les mains dans les poches de son pantalon.
Assise sur les genoux de Buddy, Amy les mains jointes à celles de son mari ne trouvait comme seule explication le fait qu'Henry saurait gérer l'affaire.
- Les mauvaises nouvelles ça te connaît. Je ne dis pas ça parce que tu lui as déjà brisé le cœur. Je dis ça parce que t'es un des hommes du shérif. On vous apprend la psychologie nécessaire dont il faut faire preuve pour ce genre d'annonce, expliqua sa soeur.
- N'essaye pas de flatter mon insigne, fit Henry en se retournant.
- Tu es l'homme de la situation, rajouta Buddy. Tu as les couilles nécessaires.
- Aussi grosses que celles de notre ami, répondit Henry en désignant l'ordinateur d'un hochement de tête.
- Je reconnais bien là la finesse de ton esprit, dit Amy.
Henry qui se plaignait souvent du manque d'action dans sa vie d'officier se serait bien passé d'une telle annonce. Vantant ses aptitudes d'homme de loi sa propre soeur le poussa à s'en servir dans un cadre purement privé. Dans son métier si les mauvaises nouvelles sont dures à annoncer, dans la sphère privée elles le sont d'avantage. Notamment s'agissant des histoires de cœur d'un Jonathan qui jusqu'à présent n'avait connu que des drames dans cette voie. Comment trouver la force d'abattre une fois de plus un homme souvent à terre et qui se relevait à peine ? Pendant tout le reste de sa garde, Henry cogita sur la meilleure façon de lui annoncer cette information tout à fait incroyable. Quand et comment lui dire ? Le point positif résidait dans le fait qu'Hayden n'était pas un dangereux criminel empalant ses victimes avec une arme blanche. Non, il se servait plutôt d'une arme de chair. Et quelle arme, se fit Henry pour réflexion. Sa courte nuit lui portant conseille, il décida de se rendre chez Jonathan avant que ce dernier ne prenne ses quartiers dans le restaurant familial. Là-bas, il tenterait de trouver les mots.

7

Aussi loin qu'il puisse s'en rappeler, Henry debout sous le porche de la maison des Barney, ne se rappelait pas y être venu très souvent. Le seul moment qui lui revenait en tête concernait le soir du baiser, mais même à cette occasion il n'était pas entré. Construite entièrement en bois, l'habitation n'avait rien d'exceptionnelle et se fondait sans peine dans le paysage de la bourgade.
Vu l'heure, Jonathan devait encore dormir tandis que ses parents se trouvaient au restaurant. Henry sonda la porte qui comme la plupart des maisons de Little Valley n'était pas verrouillée. Rien de surprenant. En entrant il tomba face à l'escalier qui desservait l'étage, sans attendre il l'emprunta pour se rendre au premier. Au mur étaient accrochées une série de vielle photographies où Jonathan et ses parents prenaient la pose. Arrivé sur le palier, instinctivement Henry se dirigea vers la porte clause. Rassemblant son courage, il l'ouvrit sans frapper et dans la plus grande précaution. Lentement la chambre se dévoila, allongé sous ses couvertures Jonathan dormait paisiblement. Henry balaya la pièce de son regard bleu, une chambre normale, sommairement meublée, le strict nécessaire, un bureau, un placard, un lit deux places. Les rideaux filtraient les rayons du soleil de ce milieu de matinée plongeant ainsi le repère de Jonathan dans une semi clarté qui ne le réveillait pas.
En s'approchant à pas de loup du lit, Henry découvrit un Jonathan endormi. En le voyant si serein, la difficulté de sa mission le poussait à s'en aller, mais son devoir d'ami lui intimait l'ordre de rester. Il fallait bien que quelqu'un fasse le sale boulot.
Il s'accroupit, contempla une dernière fois son visage rêveur avant de murmurer son prénom à son oreille.
- J'ai encore sommeil, bredouilla Jonathan en tournant le dos à la personne dont il ignorait l'identité.
- Réveilles-toi Jonathan, c'est Henry.
- Sors de mon rêve Henry, marmonna-t-il.
Henry prit le réveille sur la table de chevet et le programma pour qu'il sonne dans la minute. Le tenant dans la main, il l'approcha de l'oreille de Jonathan qui en entendant l'alarme se déclencher soudainement se réveilla en un éclair. Ses yeux emprunt au sommeil le firent apercevoir Henry sous une espèce de forme inconnue, il sursauta de peur et bascula hors du lit sous le rire incrédule de son ami.
- Rien de casser, lui demanda Henry.
- Mais qu'est-ce que tu fais là, demanda-t-il à son tour en réapparaissant tout en se tenant l'arrière de la tête.
- Je passais dans le coin, répondit Henry en allant ouvrir les rideaux.
- Et tu t'ais dit : "Si j'allais embêter Jonathan, une bonne frousse pour bien commencer la journée".
- Je ne suis pas venu pour t'aider à bien commencer la journée, dit-il en s'approchant de lui.
Il tendit la main à Jonathan pour l'aider à se relever, mais ce dernier la chassa du revers de la sienne.
- Qu'est-ce que tu veux dire par là, fit Jonathan en s'asseyant sur ses couvertures.
- Il faut que je te parle, l'informa Henry en se posant sur son bureau.
- Ça doit être important pour venir me sortir du lit.
- Assez.
- Pourquoi ai-je l'impression que ça ne va pas me plaire ?
Henry craqua nerveusement ses doigts.
- Il s'agit d'Hayden.
- Il lui est arrivé quelque chose, s'inquiéta Jonathan en se levant d'un bon.
- Non rien de tout ça. J'ai appris des choses sur son passé.
- Son passé ?
Henry s'avança et s'installa près de lui.
- Notre nouvel habitant a un passé assez sulfureux.
- Henry, évite les codes j'ai du mal à te comprendre.
- Amy et ses vidéos, pesta l'homme du shérif en détournant la tête.
Jonathan ne l'avait jamais vu dans un tel état, qu'est-ce qui était si difficile à avouer. Hayden était-il un serial killer ? Un prisonnier évadé ? Le suspens étant trop angoissant Jonathan le poussa à dire ce qu'il savait.
- Crache le morceau !
- C'est un acteur porno !
Jonathan n'avait jamais pris une telle gifle, un peu plus et il se trouvait encastré dans le mur.
- Un acteur porno, tu dis, demanda-t-il en rassemblant ses esprits.
- Plutôt un ancien. C'est Amy qui a fait cette découverte au travers des archives de ses vidéos interdites. Elle m'a appelé pour en être sûre et Buddy a confirmé nos craintes.
- Woah. Et quel genre de vidéo ?
- Des solos et des trucs avec un partenaire ou deux, répondit Henry embarrassé.
Jonathan plongea sa tête dans ses mains avant de se laisser tomber sur son lit, les yeux fixant le plafond il se demandait s'il rêvait. Cependant, la présence d'Henry le poussait à croire le contraire.
Médusé par ce qu'il venait d'apprendre, Jonathan revoyait son passé amoureux inexistant lui revenir en pleine face. Echec, échec, échec. L'annonce de cette information aux airs de mauvaises blagues mit un terme à la joie qu'il se faisait d'avoir un petit copain, le premier. Tout se passait trop bien, un véritable conte pour garçon aimant les garçons, trouvant l'âme soeur au détour d'une petite bourgade bucolique à souhait où la virginité des alentours reflétait l'état d'esprit de la plupart des habitants. Chastes mais pas si sages non plus. Tout dans la mesure rien dans l'excès. Et surtout dans le plus grand secret.
- Hayden est un ancien acteur porno, répéta-t-il en ayant du mal à le croire.
- A première vue sa carrière ne concerne que les sites internet. A mon avis Amy est la seule de la ville à avoir percer à jour son passé.
- Espérons-le. Pourtant il n'en a pas l'air.
- Y a pas un physique prédisposé pour ce genre de métier. Enfin si, une seule recommandation qui se situe en dessous de la ceinture.
- Ce que je veux dire c'est quand tu le vois tu te dis pas, bang, acteur porno !
- Je vois ce que tu veux dire.
Jonathan se redressa, son visage affichait une certaine déception.
- Qu'est-ce que tu vas faire, demanda Henry en cherchant son regard.
- Passer à autre chose. Je ne peux décemment pas sortir avec un acteur porno. Beurk.
- T'en es sûr ?
- Si j'ai réussi à me désintoxiquer de toi, j'arriverais à ne plus penser à lui. Et puis franchement, tu me connais. Mon prince charmant je ne le rêvais pas acteur de X. Putain de bordel de merde, fit Jonathan en se laissant tomber de nouveau à la renverse.
Henry tapota sur sa cuisse histoire de lui montrer qu'il partageait sa déception.
- Amy et ses vidéos, hurla Jonathan. Pour une fois que je crois trouver le bon, il s'amuse à forniquer sur la toile, poursuivit-il en se redressant.
- Je suis désolé.
- Tu te rends compte, il est beau, sympathique, gentil, sa mère est adorable, il est tout plein d'affection, soupira Jonathan en se laissant de nouveau tomber.
- Je commençais à croire que c'était le bon, lui confia Henry en le regardant.
- Tu te doutes que je l'aime déjà, soupira-t-il.
- Tu es un passionné qui s'enflamme à la première occasion.
- Henry, tu ne voudrais pas rompre pour moi ?
- Je voudrais bien mais j'ai trop peur qu'il me frappe avec son gourdin.
- T'es bête, fit Jonathan en lui balançant un oreiller.
En regagnant le restaurant ce jour là, Jonathan réalisa que la vie pouvait changer du jour au lendemain, encore hier, il croyait vivre un véritable conte de fée, l'amour qu'il recherchait depuis des années il l'avait finalement trouvé dans les bras fort et musclé du nouvel arrivant. Et là, aujourd'hui bien qu'il ressentait une forme de dégoût, il ne pouvait s'empêcher malgré tout de ressentir un sentiment fort qui battait dans sa poitrine. L'image d'Hayden lui revenait en tête, la chaleur de son corps contre le sien, la tendresse de ses lèvres contre les siennes. Qui aurait pu dire que ce garçon qui lui paraissait exceptionnel avait des talents cachés. Talents dont il se serait bien passé. L'occasion du déjeuner fut l'occasion pour lui d'en discuter avec Amy.
- T'aurais pas pu faire cette découverte bien avant qu'il ne m'embrasse et que j'en tombe amoureux ?
- N'inverse pas les rôles s'il te plaît, ce n'est pas moi qui m'amuse à pistonner des garçons devant une caméra, souligna sa meilleur amie.
- Et quel pistonnage, lança Buddy. C'est tout simplement énorme.
Les vifs hochements de tête d'Amy répondaient à la réflexion de son époux qui n'en revenait pas de la nature généreuse du futur ex-petit ami de Jonathan.
- T'es sûr que tu ne veux pas voir les vidéos, lui demanda Buddy.
- Non merci. Je m'imagine assez de choses comme ça.
- Tu sais imaginer c'est encore pire que de les voir. Tu devrais y jeter un œil, ça t'éviterais de mal imaginer.
- Non, non. Je ne veux rien voir tout comme je n'ai plus rien avoir avec lui.
- C'est pas un meurtrier, fit remarquer Buddy en piochant une frite.
- Je suis d'accord avec toi mais ma conception de l'amour parfait ne rime pas avec ancienne star du porno.
- Le truc c'est que t'aurais pu avoir ta première fois avec quelqu'un qui a du métier là-dedans, répliqua Buddy l'air convaincu.
- C'est vrai que mon rêve de petit garçon a toujours été de partager la vie d'un type forniquant devant les caméras avec un nombre incalculable de jeunes hommes. Autant sortir avec la pute du coin.
- Y a pas si longtemps tu t'étais amouraché de la pute du coin, répliqua Amy.
Le regard circonspect de Jonathan et de son mari l'obligea à poursuivre.
- Non mais c'est vrai quoi. Henry n'est pas de toute vertu. C'est bien mon frère mais je trouve que coucher à droite et à gauche fait de lui une sacrée pute. La seule différence c'est qu'il n'est pas payé, et qu'il n'est pas obligé de vendre ses charmes pour survivre. Mais le côté sexuel de la chose est le même.
- Elle n'a pas tort, rempila Buddy en soutenant les propos de sa femme.
- Henry sait que tu penses ça de lui, demanda Jonathan.
- Son flingue me dissuade de le lui dire en face, murmura Amy en lui faisant un clin d'œil.
- Non mais sérieux, qu'est-ce que vous êtes en train de me faire ? A vous entendre je devrais faire comme si ça n'existait pas.
- On ne sait pas ce qui l'a poussé à faire ça, fit Buddy d'un air tout à fait sérieux. Mais aujourd'hui il n'a pas l'air d'être le même homme.
- Poussin, parfois tu m'étonnes, dit Amy surprise par le raisonnement de son mari.
- Je me demande de quel côté tu es, fit Jonathan en croisant les bras.
- Je suis du côté de la justice. On ne peut pas condamner un homme pour des erreurs passées.
Sa mère lui faisant signe, Jonathan du interrompre la conversation qui prenait une drôle de tournure. Buddy qui d'habitude ne s'aventurait pas à débattre au sujet d'une situation particulière semblait avoir une opinion bien tranchée sur ce qui arrivait à son ami. Passif la plupart du temps dans les conversations, il tenait généralement le rôle de celui qui sortait la blague vaseuse ou bien il abordait des sujets bien plus léger et moins introspectif dans lesquels le choix du bien et du mal se révélait être une prise de tête. Selon lui, la vie bien trop courte ne devait pas se passer à cogiter des heures durant. Adepte de la réflexion expéditive il réfléchissait une bonne fois pour toute et passer illico à autre chose. Tergiverser durant des heures ne servaient à rien, juste à perdre du temps. Et du temps, il pensait que Jonathan en avait suffisamment perdu, d'accord Hayden n'était pas la petite brebis du coin, plus proche du taureau il démontra sa supériorité et ses prouesses sur le web, mais il n'était pas un serial killer.
- Aujourd'hui, il préfère tailler du bois qu'autre chose et mène une petite vie tranquille. C'est sous cet angle que Jonathan devrait voir les choses, confia-t-il à Amy pour la rallier à sa cause.
- C'est sûr, mais évite le passage tailler du bois. Notre Jonathan n'est pas encore un être sexuel.
- Quand il connaîtra le sexe, il remercia le destin d'avoir croisé Johnny marteau-piqueur, plaisanta Buddy.
- Evite de lui parler également de ce pseudonyme.
En observant son meilleur ami aller et venir dans la salle, Amy savait ce qu'il pouvait ressentir. Il lui avait souvent conté l'idée qu'il se faisait de sa rencontre amoureuse avec un charmant jeune homme. Une histoire moderne et simple. Un type bien sous tout rapport au sourire aussi blanc que ceux des acteurs d'Hollywood, débordant de charisme et d'affection. Un gars qui ne cacherait pas dans son placard une dizaine de film pour public avertis et conscient du caractère pornographique de l'œuvre se trouvant sur le support digital. Hayden à s'y méprendre ressemblait trait pour trait à ce garçon tant attendu à un détail près. Détail tout a fait similaire à un tue l'amour aux yeux de Jonathan. Fantasmer sur ce genre d'acteur d'accord, sortir avec jamais de la vie.
- A lui de savoir avec qui partager sa vie, conclut Amy.
- Tu as sans doute raison, fit Buddy en le regardant débarrasser une table.
A cet instant, une longue après-midi débuta pour Jonathan, des heures de questions ne trouvant aucune réponse, des heures à se demander comment tout avait pu basculer, des heures à se dire qu'il l'aimait mais qu'il ne pouvait rester avec lui. Ces mêmes questions l'assaillir sans cesse jusqu'à la reprise de son service en milieu de soirée. Les minutes le séparant de l'entrée d'Hayden furent les plus pénibles, mais quand il finit par passer la porte Jonathan ne pu s'empêcher de sourire sincèrement avec son coeur. Le voir restait le moment particulier de ses journées, celle-ci ne faillit pas aux autres même si très rapidement le passé de son petit ami lui revint à l'esprit. Après avoir accroché sa veste, Hayden s'appuya sur le comptoir pour quémander son bisou du soir, un baiser qu'il avait attendu toute la journée. Sa patience ne fut pas récompensée comme il espérait. Expéditif, Jonathan s'était à peine attardé sur ses lèvres, c'est à peine s'il y eut un contact.
- Je m'attendais à quelque chose de plus langoureux, fit Hayden en s'asseyant.
- Je suis désolé mais je crois que je couvre quelque chose, la pluie de la dernière fois semble m'avoir légué un rhume. Je ne voudrais surtout pas que tu attrapes mon virus.
- Ce n'est pas un virus qui m'empêchera de goûter à la douceur de tes lèvres.
- Mais je culpabiliserais de te le refiler.
Alors que Jonathan préparait son assiette en cuisine, Hayden lui racontait le déroulement de sa journée, sa voix perçant à travers le passe-plat. Devant les marmites, Jonathan chassait les différentes images qui lui traversaient la tête. Se raccrochant à sa voix douce et rassurante il tentait de les oublier, en vain. Il voyait Hayden se livrant à toutes sorte de position plus acrobatique les unes que les autres. Mais quant il revint au bar, ses pensées s'évanouirent face au sourire presque innocent qu'il abordait. Comment l'homme qui se tenait devant lui pouvait avoir un passé comme le sien ?
- Je te trouve bizarre, constata Hayden.
- Le rhume.
Pour la première fois depuis qu'ils se côtoyaient, Jonathan laissa Hayden dîner seul et alla s'occuper de l'entretien de la salle. Entre deux coups de serpillière, son regard se portait vers le comptoir où Hayden terminait son repas sans penser à un quelconque revirement de situation jusqu'à ce que Jonathan décide d'éclaircir le mystère de son changement d'attitude.
- Il faut que je te parle, dit-il en s'approchant de lui.
- Je t'écoute, fit Hayden en s'essuyant la bouche.
- Je n'ai aucun rhume.
- Très bien. Et pourquoi m'avoir dit que t'en avait un ? J'embrasse si mal que ça, demanda-t-il en rigolant.
- Non, au contraire.
Hayden l'attrapa par la sangle de son jean et le tira vers lui avec un sourire des plus malicieux. Ses mains entourant sa taille, il ne le lâchait plus de son regard tendre et coquin. Il amorça un baiser quand Jonathan l'interrompit.
- C'est vrai que t'as fait du porno ?
Le trouble sur le visage d'Hayden parlait pour lui, il desserra son étreinte et détourna son regard un instant.
- Tu l'as découvert comment, fit-il en retrouvant les yeux de Jonathan.
- En fait, c'est Amy qui a fait la découverte, répondit-il en s'adossant au bar.
Les yeux fixés sur le juke-box, il osait à peine regarder Hayden.
- Tu me l'aurais dit un jour ?
- Je ne sais pas, il y a des périodes de sa vie dont on n'est pas forcément fier. Et puis comment dire à son candide petit ami qu'on a fait du porno dans une ancienne vie.
- Une ancienne vie, répéta Jonathan.
- Je te dégoûte ?
- Je ne sais pas quoi penser. L'idée me dégoûte, mais toi non, mais quand je te vois je ne peux pas m'empêcher de t'imaginer en super star du X.
- Je n'étais pas une super star. Juste un acteur occasionnel.
- Je me comprends.
- Je te comprends.
Hayden se leva, fouilla dans ses poches et déposa un billet sur le comptoir. Ses yeux cherchèrent le regard de Jonathan, mais ne le trouva pas.
- J'ai été ravi, dit-il malgré tout.
- Moi aussi, répondit Jonathan en le regardant enfin.
Il vit une dernière fois son sourire qui n'avait plus rien à voir avec ceux d'avant.
Une tristesse soulignait ses lèvres, un regret que tout s'arrête ici alors qu'ils étaient partis pour vivre une belle histoire, du moins Hayden le pensait. En refermant la porte derrière lui, il regarda Jonathan, à travers la vitre, qui semblait tout aussi déçu que l'histoire se termine ainsi. Il ne pouvait pas lui en vouloir, la carte d'ancien acteur porno n'avait rien de très séduisant pour un jeune aspirant à une vie un peu moins torride.
Dans un soupire il redressa son col, fourra les mains dans les poches extérieures de sa veste et s'avança dans la nuit froide et silencieuse. Derrière les vitres, Jonathan le regardait s'éloigner, il aurait voulu lui crier de rester, de ne pas s'en aller, mais quelque chose en lui l'en empêchait. Ses principes vertueux lui disaient de le laisser partir, de l'oublier, qu'il n'était pas la bonne personne. Une autre viendrait, une autre qui le ferait ressentir ce qu'il ressentait pour lui, une autre qui mériterait les battements de son cœur, une autre au passé un peu plus respectable aux yeux du commun des mortels. Cette personne viendrait forcément, du moins peut-être. Mais arriverait-elle à lui faire oublier cette après-midi magique, ces rencontres tardives autour d'un repas, cette balade à moto tout contre lui, l'odeur de son parfum, la douceur de ses lèvres, la tendresse de son regard, l'affection de son étreinte, le feu de cheminée. Si cette personne devait venir, qu'elle vienne au plus vite pensa Jonathan, ainsi il oublierait cette chaleur que son cœur lui porte et cette douleur le transperçant, cette douleur qui lui faisait comprendre de ne pas rester là et d'essayer de le retenir.


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