Une chance pour être aimé (6)
de KH Brillant



11

Dès marches desservant le porche de la maison d'Hayden, Henry, des lunettes solaires visées sur le nez, pouvait humer l'odeur de bacon frit s'émanant de la cuisine. Réveillé depuis à peine une heure, il s'était forcer de rassembler ses esprits afin de savoir comment il était arrivé à son canapé. La mémoire lui revenant peu à peu il déduisit que son véhicule se trouvait toujours en compagnie du chauffeur désigné pour le ramassage des alcoolisés. L'idée de se rendre d'abord chez les Barney lui avait effleuré l'esprit, mais en repensant au couple que le jeune héritier du restaurant de la ville formait avec le sulfureux ébéniste, il pensa judicieux de venir tenter sa chance de ce côté ci de la paisible bourgade. La vue de son 4X4 lorsqu'il arpenta l'allée le conforta dans son instinct d'officier.
Debout face à la porte, il jeta un œil curieux à travers les carreaux, personne en vue, mais l'odeur de cuisson persistante le fit supposer qu'il n'interromprait aucun moment câlin. Après avoir frappé, il regarda à nouveau en direction de son précieux bijou à quatre roues en attendant qu'Hayden vienne lui ouvrir avec un air quelque peu surpris.
- Je m'attendais à ce que tu viennes plus tard, fit-il.
- Je me remets assez vite de la gueule de bois, dit-il en entrant sans y être formellement invité.
- Tu te protèges les yeux des UV ou de la migraine que te filerait le radieux soleil de cette lumineuse journée, demanda Hayden en fermant derrière lui.
- Les UV pardi.
Hayden retourna en cuisine en faisant signe à Henry de le suivre.
Dans une poêle, le bacon se faisait effectivement frire tandis que dans un mouvement énergique Hayden battait les œufs.
- Jonathan dort encore ?
- Je lui ai apporté son café il y a un peu plus d'un quart d'heure, il m'a dit qu'il me rejoignait mais il a du se rendormir, présuma-t-il en versant le contenu du bol dans une autre poêle préalablement chauffé.
Henry le regardait faire en souriant intérieurement au tableau du couple qu'ils formaient. A cet instant précis, avec ces gestes quotidiens et des attentions tels que le café porté au lit, le couple Jonathan/Hayden prenait une stricte réalité. Bien entendu les voir côte à côte se sourire et parfois s'embrasser lui démontrait qu'ils en formaient un, mais cette scène toute simpliste, ce récit banal donnait toute sa grandeur, toute sa vérité à la relation qu'ils entretenaient.
- Il en a de la chance, lança-t-il avant de s'installer sur une des chaises entourant la table ronde de la cuisine.
- Non, c'est moi qui en ai, répondit Hayden à travers le crépitement des œufs.
- Oui, c'est une perle que tu as mis dans ta vie. Tu sais ce qu'on dit des perles, il faut toujours qu'elle soit en contacte sinon elles noircies.
Les yeux sur son omelette, Hayden souriait à ses paroles.
- Merci pour le tuyau, fit-il en éteignant les feux.
Il se dirigea vers le réfrigérateur et sortit une bière qu'il montra à Henry qui grimaça à la vue de celle-ci.
- Je prendrais plus un jus plein de vitamine.
Hayden prit deux verres sur l'égouttoir de bois et les remplis à raz bord de jus d'orange.
- Pour moi tu me serres du jus en brique et pour Jonathan je suis sûr que tu t'en vas les presser dans le verger.
- Henry une fois de plus ton flair de flic ne te trahit pas, répliqua Hayden l'air d'avoir été mis à nu. En parlant flair, poursuivit-il, quand est-ce que tu as découvert que Jonathan en pinçait pour toi ?
- Drôle de question, fit Henry avant de porter son verre à sa bouche et d'en descendre une gorgée.
Sous l'insistance de son regard, bien qu'il ne soit nonchalamment adossé à sa chaise, Henry pouvait lire dans les yeux de son hôte que ce dernier attendait une réponse.
- Quand je suis devenu un homme et que lui entrait sur le chemin de l'adolescence. Je voyais bien qu'il y avait un truc, il ne m'a jamais rien dit mais je savais que c'était moi.
- Ha oui ?
- Oui, y avait qu'à voir sa façon de se comporter quand j'étais là. Je me souviens qu'à chaque fois que je traînais dans son restaurant avec des copains, c'était toujours moi qui avait droit à plus grosse part, dit-il avec un sourire affectueux sur les lèvres en évoquant ce souvenir. Et puis, y avait les dîners à la maison au cours desquels il me regardait timidement du coin de l'œil. Et bien sûr les fois où il venait dans ma chambre pour emprunter mes comics. Il a toujours porté un intérêt à tout ce que je faisais. J'ai compris assez vite que ce n'était pas qu'une simple question d'admiration ou de modèle.
Hayden l'écoutait religieusement.
- C'est Amy qui m'a tout déballé. Elle était en colère que je ne fasse rien, et que surtout je ne fasse rien pour le dissuader. Je me rappelle de son visage rouge de colère et de ses larmes qui coulaient toutes seules. Elle était enragée. Elle m'aurait tué.
- Et pourquoi tu ne l'as pas dissuadé ?
- Pour la simple et bonne raison que je n'en voyais pas l'intérêt. C'est courant que les amies de ta petite sœur tombent amoureuses du grand frère, on leur dit rien, on ne les empêche pas. Pour moi c'était la même chose. Je n'allais pas briser la jeunesse de Jonathan. Il devait vivre son béguin comme chacun de nous avons vécu le notre. Comme nous il s'en est fait une raison.
- Et tu ne t'es jamais posé la question de savoir si…
-…si je pouvais partager ses sentiments ?
Hayden hocha la tête et Henry se mit à réfléchir avant de répondre, le baiser de la fin de soirée du bal de promo lui revenant en mémoire.
- Les différents harcèlements de ma soeur m'ont poussé à réfléchir. J'ai pensé à Brian et à cet amour inconditionnel qu'il me portait. Au fait que personne ne m'aimerait autant que lui. Mais bon, je suis hétéro, je fais avec. Je ne le désire pas comme toi tu le désires. Mais je sais que c'est une perle alors prends-en soin ou je t'éclates.
- Compte sur moi.
Le visage tout ensommeillé Jonathan apparut en cuisine, surpris de voir Henry il s'arrêta un instant.
- Qu'est-ce que tu fais là, s'étonna-t-il.
- Tu devais être sacrément bourré pour ramener ce mec là chez toi, fit Henry en s'adressant à Hayden.
- Ta gueule Henry, rouspéta Jonathan avant de s'installer.
Il le toisa longuement avant de reprendre la parole.
- T'as déjà cuvé ?
- Comme je le disais à ton petit ami, il ne me faut pas beaucoup de temps pour me remettre d'une cuite.
- Avec l'âge je pensais que ça devenait de plus en plus difficile, fit remarqué Jonathan tout souriant.
- T'inquiètes dont pas pour mon âge. Personne ne s'en ait plaint hier soir.
- Tu veux parler de la fille complètement imbibée ?
En retrait, Hayden ne manquait pas une seule miette du petit jeu qui s'instaurait entre eux. Adossé à sa chaise, les bras croisés, il semblait compter mentalement les points. Ce petit jeu pouvant durer assez longtemps il les interrompit en proposant de manger au lieu de bavarder.
Avec appétit Henry dévora son assiette sous le regard du maître de maison qui a en croire le coup de fourchette de son invité ne se débrouillait pas si mal en cuisine. Jonathan quant à lui s'étonnait toujours de la présence de son ami à leur table, de quoi avaient-ils bien pu parler durant son absence. L'animosité d'Henry s'était comme évaporée, le voir parler aussi facilement à Hayden, rire à ses blagues, le laissait presque dubitatif. Bien entendu il se réjouissait de la situation, mais ne pouvait s'empêcher de trouver celle-ci bizarre. Peut-être parce que pour la première fois il vivait ce genre de situation où son petit ami était bel et bien réel. Henry semblait être détendu comme si Hayden avait acquit sa confiance. Le miracle d'une partie de billard et de quelques bières ? Moins sur leur garde l'un envers l'autre ils paraissaient être les meilleurs amis du monde.
- J'ai un pote qui à un billard chez lui, de temps en temps on se réunit avec des copains ça te dirait de venir agrandir le groupe, proposa Henry entre deux bouchées.
- Pour te mettre ta raclée avec joie.
- T'as la mémoire courte, je t'ai battu hier soir.
- Justement faut que je me rattrape, rétorqua Hayden en cachant le fait qu'il l'avait laissé gagner.
- Tu ne m'as jamais invité, intervint Jonathan.
- C'est pas de ton âge, toi tu tètes encore le biberon, et puis laisse parler les grandes personnes entre elles. C'est impoli de les interrompre.
- C'est qu'il est vexé ma parole, souligna Jonathan.
- Arrête de dire des bêtises ou je dis à Hayden de te mettre une fessée.
- Très fin Henry, très fin. Aussi fin que ce que tu as dans le pantalon.
- Je pense que t'as perception de la finesse est erronée depuis que tu connais Hayden, répliqua Henry.
- Laissez-moi en dehors de ça vous voulez bien, fit Hayden en buvant son verre d'eau.
- Pardon l'ami mais elle était facile.
- Comme la fille d'hier soir, dit Hayden.
Sous le regard médusé de Jonathan ils se mirent à rire. Invraisemblable, ils partageaient un moment de complicité que Jonathan ne crut possible que dans une dizaine de milliard d'année.
Après le repas, le ventre alourdi, Henry se retira au salon et s'étendit sur le canapé avec la permission de son hôte, afin de se reposer quinze minutes avant de prendre la route. Mais dès qu'il posa la tête sur l'accoudoir, il s'endormit comme une masse en quelques secondes. Sa forte respiration à la limite du ronflement laissa présager à Hayden qu'il serait étendu là un bon moment. S'il s'était vanté plutôt de son métabolisme incroyable quant à sa récupération, son corps, à cet instant, disait tout le contraire.
Debout, un sourire sur les lèvres, Hayden et Jonathan l'observèrent quelques secondes avant de prendre son exemple.
Dans la chambre à coucher, allongé sur le lit, le regard fixé au plafond, Jonathan se laissait peu à peu gagner par le sommeil. A ses côtés, Hayden, positionné sur son flanc, la jambe s'entremêlant à celles de son compagnon, lui caressait le torse en répondant à ses questions.
- On a pour ainsi dire parlé de tout et de rien.
- De tout et de rien ? T'en es vraiment sûr, car je trouve que vous êtes devenu drôlement proche. Il ne te fusille même plus du regard et il te propose même de le rejoindre aux parties de billard, fit remarquer Jonathan.
- Disons qu'au travers de ce tout et de ce rien, on a parlé de toi et de lui.
- Vraiment, s'étonna Jonathan en tournant sa tête vers lui.
Un sourire se dessina sur les lèvres d'Hayden comme à chaque fois qu'il voyait son visage.
- Oui. Je l'ai questionné sur ses sentiments envers toi. Sur ce qui fait que vous êtes si spéciales l'un pour l'autre.
- Et il t'a répondu quoi, fit Jonathan en retrouvant la vue du plafond.
- Ce que tu m'as dit. Qu'il n'y avait rien à espérer.
Jonathan ne répondit rien.
- Mais une chose est sûre, reprit Hayden, il a beaucoup d'affection pour toi. Il m'a menacé de me casser la gueule si je te faisais souffrir. Tu vois, on n'est pas si proche que ça, dit-il en rigolant. Il me menace toujours.
Cette réponse fit sourire Jonathan.
- Mais à côté de ça tu es invité à ses soirées beuveries. C'est un bon début.
- Un bon début, répéta Hayden en se calant contre Jonathan.
Il l'embrassa furtivement dans le cou quand il frissonna soudainement.
- Tu es chatouilleux depuis quand, lui demanda Hayden.
Rien à voir avec la sensation de chatouillement, le sursaut éprouvé par Jonathan provenait plus de l'air de la chambre qui se refroidissait au même rythme que la progression de l'heure. Les débuts d'après-midi se voulaient frais, occasion rêver pour Hayden d'entourer son petit ami de ses bras, de toute son attention et de toute sa chaleur affective. Et Jonathan ne s'en plaignait pas. Seulement, il se devait d'être silencieux afin de ne pas réveiller l'homme du shérif paisiblement endormi.
Transi de froid, ce dernier se réveilla en fin d'après-midi, le soleil avait déjà laissé sa place à une atmosphère brumeuse. Un silence religieux régnait dans la maison. En regardant autour de lui, il ne vit personne. Il descendit du canapé et fit quelques pas avant de se diriger vers les fenêtres. Dehors aucune âme ne semblait se balader et son 4X4 était toujours là.
- Y a quelqu'un, demanda-t-il en revenant sur ses pas.
L'absence de réponse le poussa à la trouver lui même. Il s'approcha de ce qui à sa déduction s'apprêtait à être la chambre à coucher. Sa main se posa sur la porte entrebâillée, avec précaution il l'ouvrit craignant de troubler un éventuel moment câlin.
Seul sous les couvertures, Jonathan, visiblement torse nu, sommeillait. Un tendre sourire traversa les lèvres d'Henry avant qu'il ne se retire.
Un tour dans le jardin, il aperçut Hayden près de ce qui lui servait d'établi. Accroupi, prêt de sa moto, ses mains dans le moteur, le regard concentré, il trafiquait. Les pas d'Henry dans l'herbe le fit se retourner.
- Bien dormi "monsieur je récupère vite" ?
- Ton canapé est assez confortable pour une sieste improvisée. Tu fais quoi, lui demanda-t-il pour changer de conversation.
- Je vérifie le niveau d'huile.
Spontanément, l'œil attiré par des meubles et autres objets en bois, Henry se dirigea à l'intérieure de la grange.
- Tu t'y connaît on dirait, lâcha-t-il.
- Un peu, fit Hayden en abandonnant sa moto.
- T'es bien le fils de ton père.
- Pff, ouais.
A son intonation Henry comprit que ce qui pour lui était un compliment n'en était pas pour autant un aux oreilles de son interlocuteur. Le sujet du père semblait être sensible.
- Tu devrais diffuser ce talent sur Internet, amorça-t-il pour le dérider.
- Oui, répondit Hayden en rigolant. Encore un autre.
- Tout aussi dure et en bois.
- Très fin Henry, aurait dit notre Jonathan.
- Quand on parle du loup, fit l'officier en se retournant.
Jonathan, les mains dans les poches d'une des vestes d'Hayden, s'avançait vers eux.
- Taillé tout spécialement pour toi, fit remarquer Henry.
- Tout spécialement. Vous faites quoi ?
- Problème mécanique, répondit Hayden en retournant à sa monture.
- De niveau d'huile, rajouta Henry.
- C'est grave ?
- Non. Je ferais un saut demain au garage de Buddy. Mais pour ce soir, je pense que Henry te ramènera.
L'idée d'abandonner Hayden plutôt que prévu ne le réjouissait pas, mais comme pour tout problème technique il devait s'en accommoder. Et puis, il avait pu profiter de moments privilégiés avec lui depuis hier soir et se dit qu'il n'allait pas en mourir. À contre cœur il se laissa raccompagner par Henry. Cependant avant le départ il prit une dernière dose d'Hayden, enlacés sous le porche il s'empreignait de sa chaleur à travers le son des klaxons répétés d'Henry qui se voulait faussement rabat-joie. Après un dernier baiser il s'engouffra dans son carrosse, direction sa maison.
Le chauffeur de mister Barney junior se gara dans l'allée circulaire située juste au pied des marches du porche de la maison familiale. Il aperçut monsieur Barney père et le salua avant de reprendre la route.
- Je ne pensais pas que ce serait Henry qui te ramènerait, confia le père.
- Moi non plus, répondit le fils en grimpant les marches.
L'air étrangement frais pour la saison les fit se précipiter à l'intérieur.
- Comment était cette soirée en ville ?
- Génial, fit Jonathan les yeux brillant.
Sa mère au loin les pria de passer à table. La conversation se poursuivit, dans la salle à manger sommairement décoré, autour d'un rôti aux petits légumes. Après avoir épuisés les sujets de l'ambiance des lieux, de l'alcoolisme occasionnelle d'Amy et de Buddy, les parents de Jonathan orientèrent leurs questions sur Hayden Cast qui n'avait jamais été jusque là mentionné.
- Et Hayden il s'est bien amusé, commença sa mère.
- Il a surtout joué au billard avec Henry. Mais sur la fin j'ai réussi à le faire danser.
- J'aurais cru le voir ce soir, poursuivit-elle.
- Il a un manque d'huile dans sa moto, il doit faire un saut au garage de Buddy demain, expliqua Jonathan en se resservant.
Ses parents s'échangèrent un regard entendu, leur fils parlait d'Hayden de façon si désintéressée alors qu'ils savaient pertinemment que quelque chose se tramait entre eux.
- Et quand est-ce qu'on le verra ce charmant garçon, essaya sa mère.
Souriant au stratagème maternel, Jonathan piqua ses légumes avant de relever la tête et de répondre quelque chose.
- Vous l'avez déjà vu au restaurant.
- Oui, mais on n'a pas eu l'occasion de lui parler, souligna sous père.
- Ben je sais pas, ce soir aurait été une occasion mais ça c'est pas fait. Des occasions il y en aura d'autres.
- Très vite j'espère, dit sa mère.
Jonathan pouvait se sentir chanceux d'avoir des parents si aimant. Il avait déjà songé présenter Hayden à ses parents mais trouvait qu'il était encore trop tôt. Cependant il devait satisfaire à leur curiosité naturelle et à leur inquiétude tout aussi naturelle. Mérite-t-il vraiment leur fils ? Est-il la personne qu'il lui faut ? Toutes ses questions restaient pour l'heure en suspend dans leur conscience parentale. Mais ils espéraient y trouver une réponse assez rapidement. Le plutôt serait le mieux pour leur santé mentale. Aussi, le père de Jonathan s'endormit avec une pensée bien précise.



12

En milieu de matinée, sous un soleil partageant le ciel avec quelques nuages, Hayden se rendit à l'unique garage de la ville à la recherche de la précieuse l'huile qui sauverait sa moto d'une toux incessante au démarrage. En ce début de semaine, la ville semblait encore endormi, rare étaient les passants qu'il croisa sur son chemin. Le parking du restaurant des Barney se voulait vide mis à part la présence du pick-up familial, le marchand de journaux guettait l'arrivée de ses clients sur le pas de sa porte et ne manqua pas de saluer Hayden sur son passage. Le parc devant l'église était désert. Devant le poste du shérif deux officiers, un café à la main, semblaient prendre leur pause. Un coup d'œil à l'horloge de l'église Hayden supposa que lorsque midi raisonnera le monde apparaîtra comme par magie.
L'enseigne rouge et blanche du garage, situé au bout de la rue, voyait sa peinture s'effriter, mais le nom d'inscrit était encore lisible : Garage. Allongé sur une tablette à roulette, le buste et la tête sous le véhicule, Buddy, dont le pantalon de travail défiait les lessives se manifesta au son des pas sur le dallage.
- Je suis à vous dans une minute.
Hayden laissa son regard traîner un peu partout dans les lieux, sur une paillasse des pièces détachées enduites de graisse noire attendaient d'être fixées, au fond de l'atelier trônait un bureau derrière lequel un tableau en lierre se trouvait épinglé d'une multitude de feuille allant du rose au vert pastel, et une porte semblait donnée dans l'arrière court.
Le bruit des roulettes glissant sur le sol gris attira l'attention d'Hayden.
- Ça pour une surprise, s'exclama Buddy. Mais qu'est-ce que tu fais là, demanda-t-il en s'essuyant les mains sur son bleu travail.
- De l'huile pour ma Harley.
- Joli modèle je dois dire, fit Henry en la cherchant du regard.
- Un vrai petit bijou que j'ai laissé chez moi, dit Hayden.
- Ok, je vais te chercher ça.
A peine le dos tourné, le pick-up des Barney s'arrêta devant l'atelier, le père de Jonathan y descendit en imposant l'image forte du patriarche de la région. L'œil dans un premier temps observateur il s'avança d'un pas vigoureux en direction du présumé petit ami de son fils. Avec une poigne certaine il le salua en se présentant.
- Je suis le père de Jonathan.
- Je vous avez reconnu, répondit Hayden en souriant au fait qu'il n'avait jamais été présenté l'un à l'autre.
Ils se dévisagèrent un instant avant de poursuivre. Hayden ne savait pas trop comment agir alors que monsieur Barney lui savait parfaitement ce qu'il faisait là. Lorsqu'il vit passer le prétendant de son fils devant le restaurant familial, et surtout en se souvenant de la discussion tenu au dîner, il trouva une occasion de forcer leur rencontre.
- Un problème mécanique, demanda monsieur Barney.
- Pas vraiment, juste un défaut d'huile.
- Moi, c'est ce fichu démarreur, il n'arrête pas de faire des siennes, depuis le temps que je demande à Jonathan de l'emmener chez Buddy. Mais bon en ce moment il pense à autre chose, dit-il avec un sourire presque espiègle.
Le retour de Buddy évita à Hayden de rebondir sur ses propos, une chance.
- Tiens voilà ton huile, fit le garagiste en brandissant un jerricane. Monsieur Barney ? Bonjour.
Buddy tendit le récipient d'huile à Hayden tout en interrogeant le père de Jonathan sur sa présence.
- Il faut que tu me règles se foutu démarreur.
- J'avais dit à Jonathan de passer me voir, ça doit faire plus d'un mois.
- Mon fils à la tête ailleurs en ce moment, rétorqua le père d'une voix entendue.
Machinalement Buddy se retourna sur Hayden avec un large sourire accompagné d'une légère tape sur l'épaule.
- Je dois dire qu'il n'est pas trop mal tombé.
Son bidon d'huile en main Hayden tenta de trouver une échappatoire. Mais comment se sortir de là sans paraître mal polis ? Il n'eut même pas le temps de le faire que monsieur Barney prit les devants.
- Etant donné que tout le monde semble te connaître et que mon fils ne se décide pas à nous présenter, je te propose de venir dîner chez nous ce soir.
- Ce soir ?
- Oui, ce soir. Détends-toi, ce n'est pas une invitation, c'est juste une obligation.
- Très bien, répondit Hayden. A ce soir.
Il glissa un billet à Buddy avant de quitter les lieux sous le regard satisfait d'un père voulant connaître d'avantage la personne avec laquelle sa progéniture fricote.
- J'en connais un qui va se demander à quelle sauce il va être mangé, conclut Buddy.
- Tu crois que je lui ai fichu la trouille ?
- Vous savez quand il s'agit de rencontrer le père de la personne avec laquelle on sort, un rien nous fiche la trouille.
Un sourire satisfait le père de Jonathan alla ouvrir son capot afin que Buddy y jette son œil de spécialiste.

Dans le chahut du restaurant, Buddy fit part à sa petite famille, Amy et Henry, que ce soir allait se jouer une scène des plus attendues et des plus redoutées du début d'une relation amoureuse. Il leur raconta dans le moindre détail la façon dont l'invitation a été lancée.
- J'en connais un qui va cogiter durant toute l'après-midi, fit Henry en pensant à Hayden.
- Moi j'en connais un autre, rajouta Amy en regardant en direction du comptoir.
Henry suivit son point de regard avant de continuer.
- Il a du faire une drôle de tête quand son père lui à annoncer la nouvelle.
- La bonne nouvelle c'est qu'il ne stressera que pendant quelques heures, c'est pas comme si l'invitation était prévue pour dans une semaine. Il en aurait fait des cauchemars, souligna Buddy.
- Cauchemar ou pas, fit Amy, cette après-midi va être la plus longue de sa vie. Nous au moins, dit-elle en parlant d'elle et de son mari, on les connaissais nos beaux-parents depuis tout petit. Du coup, ce genre de dîner on y a coupé.
- La chance, s'écria Buddy.
Ils cessèrent de parler à la venue de Jonathan.
- Je suppose que vous êtes déjà au courant.
- Au courant de quoi, fit Henry en pouffant de rire.
- C'est bon, t'aurais pas ris comme ça si t'étais pas au courant, dit-il en s'installant à côté de lui.
Son regard croisa celui de Buddy qui se voulait compatissant.
- C'est Hayden qui te l'a dit ou c'est ton père, demanda ce dernier.
- Mon père. Je n'ai même pas eu un moment pour appeler Hayden. Je passerais le voir dans l'après-midi, dit-il d'un ton soupirant.
- Bah tu verras ça va bien se passer, le rassura Amy. Hayden s'est se tenir à table, à voir de la conversation et puis il est beau garçon.
- Tu crois que mes parents s'arrêteront à son côté beau garçon comme nous.
- Non, mais Hayden est quelqu'un bien. Si Henry a su l'apprécier, je ne vois pas pourquoi eux n'arriveraient pas.
- Je suis un excellent baromètre, répondit Henry en mâchouillant ses frites.
- C'est vrai que si tu l'aimes, tout le monde devrait l'aimer, répliqua narquoisement Jonathan.
- J'en connais un qui est à prendre avec des pincettes, fit remarquer Henry.
- Je suis désolé, mais bon c'est si soudain. C'est que c'est une étape importante la présentation aux parents.
Jonathan laissa son dos tomber contre le dossier de la banquette de cuir rouge avant de laisser s'échapper un énième soupir de lamentation, lorsqu'un bruit de tonner retenti dans la rue. Toutes les têtes se tournèrent vers la baie vitrée, Hayden sur sa monture noire passa aussi vite que l'éclair.
- Il a préféré quitter la ville, plaisanta Henry.
- Sans même m'emmener avec lui, lança Jonathan.
- Au moins t'auras pas à le présenter à tes parents, fit Amy en rigolant.
- Je crois que t'es demandé, l'informa Buddy en désignant la table à l'autre bout de la salle.
Jonathan regagna son service en tentant d'oublier ce qui l'attendait ce soir, il espérait également voir Hayden dans l'après-midi. Il guetterait son retour du restaurant et des marches de son porche.

Assise dans sa robe de chambre aux couleurs éclaircies, Lana Caste, n'était pas dans ses bons jours comme le disait l'infirmière pour faire comprendre à ses rares visiteurs qu'elle ne se trouvait pas vraiment parmi eux. Son fils, à ses côtés, préférait penser que son âme avait prit des vacances dans une magnifique contrée du monde, plutôt que de l'imaginer retenu prisonnière par la maladie qui cohabitait dans son esprit. Il comprit à son regard lorsqu'il s'approcha d'elle, qu'elle était en vacances, peut-être dans un de ces pays exotiques qu'elle voulait tant voir mais n'en eut jamais l'occasion. Malgré tout, il se posa sur le banc, la salua d'un sourire pour ne pas l'effaroucher même s'il aurait préféré lui déposer un baiser sur sa joue si douce. Ensemble, ils regardèrent le lac et la nature environnante. Seul, il entama la conversation à commencer par ses affaires professionnelles, sur les différentes commandes qu'il avait eut, ses différents rendez-vous en ville et le bouche-à-oreille qui fonctionnait remarquablement. Très vite, il arriva à ses histoires de cœur, à ce garçon qu'il lui avait présenté, Jonathan précisa-t-il au cours de la conversation. Un garçon qu'il décrivit comme merveilleux et le rendant un peu plus heureux chaque jour. Impassible, l'âme étrangère dont il osa prendre la main pendant la discussion ne répondit rien, son regard perdu dans le vide. L'écoutait-elle ? Il l'espérait. Le comprenait-elle ? Il le souhaitait. Il lui confia son appréhension pour le dîner qui se profilait. Qu'allaient-ils penser de lui ? Le trouveraient-ils assez bien pour leur fils ? A cet instant, il aurait aimé une réponse. Particulièrement celle d'une mère qui ne dirait que du bien à son fils, qui trouverait les mots pour le calmer pour lui dire que tout irait pour le mieux. "Tu es le garçon le plus merveilleux qu'on puisse souhaiter avoir" lui disait-elle souvent lorsqu'il était enfant. A l'adolescence ses mots restèrent les mêmes. Et si aujourd'hui elle se trouvait ici, elle les lui aurait certainement adressés, en n'omettant pas de lui caresser la joue de la paume de sa main. Mais à cet instant, il devait faire sans. Il lui sourit malgré tout comme si elle lui avait dit ce dont il avait besoin d'entendre.

A son retour à Little Valley, Hayden ne fut pas réellement surpris de trouver Jonathan sur les marches de son porche, particulièrement aujourd'hui. Il ôta son casque et machinalement s'ébroua les cheveux en avançant vers lui tout en affichant un sourire entendu.
- Je me demande bien ce qui t'amène, fit-il avant de l'embrasser.
Jonathan s'écroula dans ses bras en soupirant toute son inquiétude. Il inspira profondément en prenant une dose massive de l'odeur d'Hayden avant de prendre la parole, sa douce senteur chassant son stress intérieur.
- Tu es allé voir ta mère ?
- Oui, répondit Hayden en ouvrant la porte.
- Comment va-t-elle ?
Une fois à l'intérieure Hayden se débarrassa de son blouson en l'accrochant au portemanteau fixé au mur.
- Elle a pris quelques jours de vacances.
- Sur une île paradisiaque.
- Oui, certainement, fit Hayden en souriant. Et toi ? Tu te sens fin prêt pour le grand oral de ce soir ?
Jonathan le dévisagea tout en s'installant dans le sofa.
- C'est plutôt toi qui le passe ce grand oral. Moi je ne suis que le professeur qui flippe juste à mort pour un étudiant pour lequel il s'est prit d'affection.
Hayden s'étendit de tout son long en se servant des cuisses de Jonathan comme oreiller. Ses yeux plongés dans les siens, il lui sourit avant de confier sa légère anxiété.
- Et s'ils ne m'aimaient pas, conclut-il.
- Il n'y a aucune raison pour qu'il ne t'aime pas. Tu es si adorable.
- T'as réponse n'est pas très objective, je te rappelle qu'ils ne sont pas amoureux de moi eux.
- Qui te dit que je le suis ?
Les doigts d'Hayden vinrent lui titiller le bout du nez.
- Bon d'accord, capitula Jonathan en se penchant pour l'embrasser.
Ce geste le fit penser que ces attentions affectives ne devaient pas se tenir devant ses parents, pour qui ce genre de démonstration ne rimait pas forcément avec bonheur. Ils leur fallaient être naturel tout en contrôlant ce type de débordement. Ainsi que tous les surnoms les accompagnant, Jonathan ayant si souvent entendu son père dire : "Les noms de baptêmes ne sont pas faits pour rien" lorsque trop de "mon amour, mon cœur" fusaient au cour d'une soirée.

Via l'Internet, Amy apporta son soutien à son meilleur ami durant les heures les séparant du dîner officiel de présentation. Entre deux lectures aux enfants, elle regagnait son bureau afin de remonter le moral des troupes. Une fois l'heure pour elle de quitter la bibliothèque, elle usa du téléphone pour le déstresser.
Mais arrivé au moment où Hayden frappa à la porte, Jonathan se retrouvait seul avec ses inquiétudes, il pensa à ce qu'Amy lui avait enseigné, la respiration serait la meilleure amie de la détente tant rechercher. En descendant l'escalier à vive à l'allure, il avait du mal à mettre ce conseil en pratique. Plus rapide que lui, son père ouvrit. Hayden lui tendit une bouteille de vin, la meilleure qu'il put trouver en ville. Avec la permission du chef de maison il entra, veillant à bien essuyer ses chaussures de sorties sur le paillasson. Il esquissa un sourire quand il vit Jonathan au bas des marches, comme pour le rassurer il lui adressa un clin d'œil furtif. Il suivit monsieur Barney au salon et s'assit sur le fauteuil qu'il lui désigna. Le silence pesant de la pièce fut vite interrompu par l'entrée de madame Barney, un plat d'apéritifs dans les mains. Hayden se leva et la salua en lui tendant un bouquet de fleurs fraîchement cueillit.
- Il ne fallait pas, dit-elle.
- Ce n'est pas grand-chose.
Elle le porta à ses narines pour en humer leur délicat parfum.
- Si peu de gens pensent à cueillir des fleurs, souffla-t-elle en les regardants.
- Et dis moi petit, le vin tu l'as pressé avec tes pieds, intervint monsieur Barney.
Cette boutade détendit l'assistance, mais très vite le silence se fit entendre.
- Tu as donc repris la petite affaire de ton père, demanda l'hôte pour entamer la conversation.
- Oui. Ça doit faire un peu plus d'un mois maintenant.
- Un métier de patience.
- C'est sûr qu'il en faut, les pièces ne se font pas en un jour.
Pendant qu'ils s'adonnaient à une discussion éloignant pour quelques instants le silence, Jonathan se dirigea vers le vieux tourne-disque et plaça un des vieux vinyles sortis de la collection de son père. Il cala un de ses morceaux favoris au rythme lent et donnant à l'atmosphère des lieux un côté convivial. Quand il revint s'installer son père lui jeta un coup d'œil complice, il savait que son fils tentait de l'amadouer en agissant ainsi. Après quelques mots sur sa façon de travailler le bois, un toast célébrant cette soirée fut porté avant de passer à table où la discussion s'orienta sur le départ d'Hayden de sa ville natale.
- Tout le monde te croyait mort, s'exclama monsieur Barney.
- C'est ce que votre femme m'a dit la première fois qu'on s'est parlé.
- Où étais-tu pendant cette période ?
- J'ai découvert la vie dans les grandes villes, résuma Hayden.
- On finit toujours par revenir à Little Valley. Et t'as découvert quoi en ville ?
Jonathan eut soudain en pensée les activités difficilement avouables aux quelles s'étaient livrées son petit ami.
- L'ébénisterie, les cours de psychologie, le métier de serveur, de plongeur, j'ai un peu touché à tout.
- Un touche à touche, j'aime bien, fit son père spontanément.
- Et ta mère ça va, lui demanda madame Barney.
- Ça va, répondit Hayden en souriant malgré tout. Le personnel s'occupe bien d'elle. Elle était ravie de bavarder avec votre fils la dernière fois. Je suis persuadé qu'elle aurait demandé de tes nouvelles si elle n'était pas en vacances aujourd'hui, dit-il en regardant Jonathan.
- Oui, répondit timidement l'intéressé.
- Vous avez une charmante maison, et votre cuisine est délicieuse, félicita Hayden pour changer de sujet.
Au dessert, la pluie et le beau temps servirent de fil conducteur à la conversation, après le café l'heure était venu de se séparer. Les parents l'abandonnèrent à la porte d'entrée tandis que Jonathan descendit avec lui dans l'allée.
- Ouf, s'est terminé, lança Jonathan.
- Tu crois que je leur ai fait bonne impression ?
- Déjà question présentation tu es impeccable, belle petite chemise, beau petit pantalon et chaussures parfaitement vernies. Et tu as de la conversation, tu sais complimenter quand il le faut, si j'étais mes parents j'essayerais de te voler à moi.
- Tu n'es pas très objectif, rappela Hayden en rigolant. Je t'ai vu bien pensif au moment où ton père ma questionné sur mon passé en ville.
- Vraiment ?
- Ne fais pas l'innocent, moi aussi j'ai pensé à la même chose que toi.
- Vraiment ? Et à quoi ?
Hayden s'arrêta de marcher.
- A mes cours de psychologie pardi !
- Oui, nous partageons exactement les mêmes pensées, fit Jonathan un sourire entendu.
- T'y penses encore, l'interrogea Hayden en reprenant la marche.
- Seulement depuis que mon père t'a lancé cette invitation. Mais sinon non. Je ne vois que toi, celui que tu es maintenant. T'as fait ce que t'as fait et puis voilà.
- C'est là que nos chemins se séparent, constata Hayden.
- J'ai dit quelque chose qu'il ne fallait pas ?
- Mais non, je te parle au sens propre. Ton allée se termine ici et moi je dois retourner chez moi, à pied.
- J'aurais aimé t'accompagner.
- Je sais mais il faut bien qu'il y ait quelqu'un pour savoir s'ils m'ont adopté.
A la lueur d'un croissant de lune perché dans un ciel parsemé d'étoiles, Hayden enlaça tendrement Jonathan qui attendait ce moment depuis le début de la soirée. Cet élan affectif il le savoura en y ajoutant la douceur de ses lèvres. Les mains dans les poches il reprit le chemin de sa maison en se posant des questions sur le verdict qu'il susciterait.



13

Le jour n'avait pas encore pointé le bout de ses rayons que Jonathan arpentait les chemins boisés le menant à la maison de son amant. A petites foulées, il effectuait son trajet, l'air frais du petit matin glaçant son visage. Une fois sous le porche d'Hayden, il sonda la porte d'entrée. Celle-ci étant verrouillée il vérifia les fenêtres de l'habitation, toutes avaient été closes plus tôt dans la soirée, avec peu d'espoir il se dirigea vers la dernière, celle de la salle de bain. Plus haute et plus étroites que les autres, Jonathan dû se saisir d'une caisse en bois afin de s'en servir comme marche pied. Avec précaution, il l'examina et tenta de la soulever, par chance la fenêtre guillotine s'éleva. Son sourire de satisfaction laissa vite place à une moue de concentration. Avec sérieux et habilité il s'engouffra à travers la lucarne comme s'il avait fait ça toute sa vie. Une fois à l'intérieur, il souffla. Il n'aurait jamais pensé faire ça un jour, pensa-t-il en s'étonnant lui même. L'épreuve de contorsionniste réussie, il se faufila jusqu'à la chambre. Pour ne pas faire de bruit, il ôta ses baskets et avança à pas de loup.
La porte de la chambre, grande ouverte, donnait sur le lit dans lequel Hayden fourré sous les draps ne semblait pas conscient de ce qui se tramait. Un sourire attendrit, Jonathan le contempla. La tendresse de son visage remerciait le ciel de lui avoir apporté ce bonheur paisiblement endormi. Dans une discrétion féline, il s'approcha de la couche et y entra. Mais son entrée bien que mesurée provoqua un sursaut chez Hayden qui le poing armé s'apprêtait à coller une droite à l'intrus.
- C'est moi, cria Jonathan en se protégeant le visage.
- Jonathan ? Mais qu'est-ce que tu fais là ?
Hayden regarda en direction des rideaux et ne vit pas de contours lumineux les encadrant comme ceux qu'il avait l'habitude de voir quand le soleil s'emparait du ciel.
- Mais quelle heure il est, demanda-t-il ensommeillé et intrigué à la fois.
- Je dirais dans les cinq heures.
- Cinq heures, répéta-t-il en laissant transparaître son étonnement.
Jonathan secoua la tête, les lèvres confuses, ce qui lui paraissait être une bonne idée n'en était plus.
- Je voulais te faire une surprise, marmonna-t-il.
- Je crois que t'as réussi ton coup, répondit Hayden en étouffant un bâillement. Quel genre de surprise au juste ?
- Celle qui dit que mes parents t'adore.
- Excellent, fit-il en se rapprochant de lui.
Les yeux mi-clos à cause de son envie irrépressible de dormir il l'embrassa furtivement avant de soulever les draps et de l'inviter à s'y glisser.
Une fois débarrasser de son pull et de son jean Jonathan s'exécuta. Hayden, au grand désespoir de son petit ami, posa sa tête sur son torse pour continuer sa nuit, mais lui promit un moment chaleureux à son réveil. Pour l'heure il ne voulait qu'une seule chose, dormir, chose qu'il n'avait pas eut l'occasion d'assouvir la nuit précédant le dîner. Frustré mais compréhensif Jonathan l'entoura de son bras et le veilla quelques instants avant de sombrer lui aussi au pays des rêves.

En se rendant au restaurant ce matin là, le couple Barney, le visage radieux, ne tarissait pas d'éloge sur le couple que leur fils unique formait avec le jeune Cast. Depuis la fin du dîner jusqu'à ce trajet quotidien ils ne pouvaient s'empêcher de parler et de reparler de la bonne impression que leur avait laissé l'ébéniste de la ville. Une véritable chance, selon les dires du patriarche. Pour Hélène Barney et tout autant pour son mari Bill, Hayden était ce qui pouvait arriver de mieux à leur fils. Beau garçon, charmant et travailleur, il représentait ce à quoi ils rêvaient pour Jonathan. Un bon p'tit gars répétait le père de famille.
Un sourire aussi lumineux que la matinée qui s'annonçait, ils descendirent du pick-up et s'avancèrent vers la porte du restaurant.
- Tu te rends compte Bill, il a cueilli les fleurs lui-même.
La clef dans la serrure son mari souriait au fait qu'Hayden était devenu leur centre du monde depuis hier soir.
- C'est la personne qu'il fallait à notre fils.
En ouvrant la porte, son attention fut soudainement attirée par une enveloppe blanche à même le sol. Le sourire qu'il partageait avec sa femme se mua en la voyant. Le visage contrarié, il se pencha pour la ramasser.
- Si c'est encore une de ses conneries, avertit-il sur un ton agacé, je te jure que je lui ferais la peau.
Hélène Barney partagea sa colère.
- Ouvre l'a, dit-elle.
Le père de Jonathan décacheta l'enveloppe et y sorti plusieurs feuilles pliées en quatre, un petit mots les accompagnants.
- Avec lui, il est sûr d'aller en enfer, lit-il à haute voix.
Il donna le petit mot à sa femme et commença à déplier une feuille. Le regard stupéfait, il en ouvrit une autre, puis n'en croyant pas ses yeux il fit de mêmes avec les deux restantes.
Voyant son air interloqué sa femme intervint.
- Qu'est-ce que c'est, lui demanda-t-elle inquiète.
- Je vais lui casser la gueule, dit-il avant de partir.
Dans sa hâte et sa rage Bill Barney quitta les lieux en laissant tomber une des feuilles en papier qui venait de le mettre hors de lui.
Sa femme la ramassa aussitôt avant de tenter de le rattraper. Trop tard, le pick-up recula en trombe et sortit du parking en laissant derrière lui les traces de ses pneus.
En regardant à son tour le contenu de la mystérieuse enveloppe, son visage se figea d'étonnement en reconnaissant la personne y figurant. Hayden dans sa plus grande gloire séduisait l'objectif. Impossible, pensa-t-elle. Le petit ami qu'elle encensait quelques instants plutôt se livrait sur cette photographie à des poses plus qu'équivoque. Reprenant ses esprits son regard se tourna vers la bibliothèque d'où elle aperçut une ombre se retirant d'une fenêtre.
A la façon dont ils avaient découvert le passé d'Hayden, elle et son mari savaient que l'expéditeur n'était autre que la vielle Beverly. Pas à son premier coup d'essai dans son activité postale, la grand-mère d'Amy et d'Henry avait déjà agit de la sorte lorsqu'elle avait voulu faire comprendre à ses voisins que la sexualité de leur fils était un problème. En effet, de la même manière, elle avait glissé sous le pas de la porte du restaurant, toujours dans une enveloppe, une petite missive dans laquelle elle affichait clairement sa réprobation quant à l'homosexualité du fils Barney. A cette lettre de désapprobation elle y avait joint le dépliant d'un mouvement religieux condamnant fortement ce style de vie. Ne s'arrêtant pas là, régulièrement elle glissa d'autres prospectus de camp permettant la guérison de ces jeunes égarés dont la perversité les conduirait loin du paradis. Les Barney n'ayant que faire de sa pensée la remirent à sa place, mais le harcèlement ne s'arrêta pas pour autant. Il aura fallu l'intervention de son propre petit-fils pour faire entendre à la vielle dame que ses agissements constitutifs d'un délit pouvaient lui valoir des problèmes avec la justice. Depuis cet avertissement elle s'était tenue à carreau jusqu'à présent.
Hélène Barney qui ne cherchait plus le coupable, se demanda comment le corbeau avait obtenu ces renseignements. Puis elle espéra que son mari ne se laisserait pas emporter par la colère, il n'était pas dangereux mais pouvait se montrer extrêmement violent quand il s'agissait de son fils. Une main posée sur l'encolure de sa robe, elle ferma les yeux comme pour émettre un souhait.

Une fois arrivée sur les terres d'Hayden Cast, le père de Jonathan bondit de son véhicule et se dirigea d'un pas rageur vers la maison. Son poing tambourinant la porte avec violence pouvait presque l'arracher de ses gongs.
- Hayden, cria-t-il avec force tout en continuant sa sarabande.
Lorsqu'il ouvrit enfin, Hayden n'eut même pas le temps de s'étonner de la présence de monsieur Barney qu'il se trouva très vite empoigner par le col du débardeur bleu clair qu'il venait à peine de passer en sortant de la chambre.
- Mais qu'est-ce qui vous arrive, demanda-t-il hébété.
- Qu'est-ce qui m'arrive ? Espèce de sale vicieux, lança-t-il en lui posant sous le nez les imprimés de son passé laissant Hayden perplexe.
Jonathan qui s'était rhabillé à la hâte se précipita dans le salon.
- Papa mais qu'est-ce que tu fais, s'écria-t-il étonné en le voyant rouge de rage et agrippant son petit ami.
- Ton petit copain n'est qu'un sale pervers qui s'amuse à forniquer tout ce qui lui passe sous la main. Vas dans la voiture, ordonna-t-il.
- Mais…
- Vas dans la voiture Jonathan !
- Rentre chez toi, intervint Hayden.
- Et toi, sale morveux, reprit le père le regard haineux, je ne veux plus que tu t'approches de mon fils, n'y que tu mettes les pieds dans mon restaurant.
Bill Barney le repoussa avec violence, en le menaçant du doigt tout en réitérant l'interdiction de tourner au tour de sa progéniture. Avant de sortir il lui balança les feuilles de papier à la figure.
- Tu me dégoûtes, dit-il en passant la porte d'entrée.
Jonathan observa son père grimper en voiture avec un visage qu'il ne lui connaissait plus depuis la dernière altercation qu'il avait eu avec la vielle Beverly. Il mit le contacte et le pick-up démarra sans encombre. Dans un silence pesant et nécessaire, ils parcoururent les kilomètres les séparant du restaurant. De temps à autre Jonathan jeta un œil en direction de son père, qui même s'il gardait les yeux rivés sur la route, semblait être ailleurs. A quoi pouvait-il bien penser ? Bien entendu il devait s'agir d'Hayden, mais à quel degré d'intensité pensait-il à lui ? Violence, rage, haine ? La végétation autour d'eux défilait à allure modérée, la conduite calme de cet instant tranchait radicalement avec la vitesse effrénée avec laquelle Bill Barney s'était rendu chez Hayden. Il devait sortir son fils de là, à présent il l'avait délivré, il pouvait se détendre.
Lorsque le véhicule familial se gara sur le parking du restaurant, Hélène Barney sortit aussitôt. Sur le pas de la porte, son tablier revêtu, elle tripotait avec inquiétude ses lunettes pendant autour de son cou. Le visage de son mari se voulait moins empli de colère. La tempête était passée songea-t-elle. Mais comment avait-elle déferlé ?
- Ça va, lui demanda-t-elle quand il passa près d'elle.
- L'affaire est réglée, répondit-il en entrant.
Qu'entendait-il par là ? Elle attendit son fils avant d'entrer elle aussi et de refermer la porte derrière eux. Ils leur restaient à peine dix minutes pour parler de tout ce qui venait de se produire.
- Tu n'as pas…
- Non, je ne l'ai pas tuer, la rassura son mari en devinant le fond de sa pensée. Je lui ai fait comprendre qu'il ne devait plus s'approcher de près ou de loin de notre fils, dit-il en croisant le regard de Jonathan.
Assis sur un des hauts tabourets, ce dernier observa son père qui tentait à sa manière de protéger son fils du prédateur vil et pervers qu'Hayden était devenu à ses yeux, sans savoir qu'il connaissait la vérité.
- Vous l'avez découvert comment ?
- On a trouvé une enveloppe glissée sous la porte, l'informa sa mère.
Après un silence qui l'amena à Beverly, Jonathan reprit la parole.
- J'étais au courant.
- Au courant de l'enveloppe, le questionna son père.
- Non, au courant bien avant vous de ce qu'Hayden avait pu faire en ville.
Ses parents restèrent hébétés.
- Tu étais au courant qu'il s'était livré à de telles saloperies, s'étonna son père avec une certaine colère dans la voix.
- Oui. J'ai réagi exactement comme toi papa. Je l'ai trouvé horrible, sale et j'en passe.
- Comment as-tu su pour lui, s'enquit sa mère.
- Henry m'en a parlé. Il l'avait appris par sa soeur.
- Tu le savais et tu nous l'a caché, fit son père en s'indignant.
- Je me doutais de votre réaction. Vous savez, je ne suis pas fier de son passé, il ne l'est pas forcément, mais ça s'est produit et il ne peut pas revenir en arrière. Ce n'est pas comme s'il était un serial killer qui avait éventré des centaines de personne, argua-t-il pour la défense d'Hayden.
Hélène Barney regarda son mari, ce que leur fils venait de dire ne le réconciliait pas pour autant avec la vie dissolue de l'actuel petit ami de son enfant qu'il souhaitait ex. Elle aussi n'approuvait pas cette ombre au tableau de la relation amoureuse qu'ils vivaient. Son fils en compagnie d'un ex acteur pour film d'adultes, n'était pas quelque chose qu'elle espérait pour lui. Cependant, elle le savait raisonné et doué de discernement, d'ailleurs pas tout a fait juste dans sa vie amoureuse. Après le tombeur hétérosexuel de la région, il s'éprenait d'une ancienne gloire du porno. Mais comme il l'avait lui-même confessé, sa réaction première face à cette nouvelle avait été le dégoût. Elle savait donc qu'il partageait les mêmes principes. Néanmoins, ce qu'elle savait encore plus c'est qu'il était amoureux. La raison et le discernement sont des atouts qui face à l'amour ne font pas le poids, avait-elle entendu dire un jour. Il avait été dégoûté mais était vraisemblablement revenu vers lui, guidé certainement par son coeur. Cœur qui ne voyait plus les fautes commises par le passé. Avait-il vraiment fauté ? Elle ne connaissait pas son histoire pour le juger. Mais elle connaissait son fils, elle le savait capable de prendre les bonnes décisions. Avait-il prit la bonne ? Elle se permettait d'en douter, après tout il était amoureux fou. Il pouvait avoir mal jugé les raisons qui ont poussé Hayden à faire ce qu'il a fait.
- Tu sais comment il est arrivé là-dedans, osa-t-elle lui demander.
- Peu importe comment il est arrivé là-dedans, l'interrompit son mari, c'est un être abjecte et puis c'est tout.
- Je voudrais quand même savoir ce qu'il a poussé à faire ça.
- A t'entendre tu prends sa défense, lança-t-il excédé par l'attitude de sa femme qu'il pensait outré comme lui.
- Je ne prends pas sa défense, je veux juste comprendre. Comprendre comment il a atterri dans ce milieu et savoir si Jonathan le sait. Car s'il l'a pardonné c'est peut-être qu'il avait une bonne raison. Je pense que l'on a élevé notre fils du mieux qu'on a pu pour qu'il puisse faire des choix éclairés sur des situations qui nous échappe au premier abord.
- Pour m'a part j'en sais suffisamment, dit-il en se rendant en cuisine.
Un œil sur la pendule, Hélène reprit sa place derrière le comptoir, les premiers clients n'allaient pas tarder. Elle pressa son fils de lui expliquer toute l'histoire avant d'être interrompu par les habitués. D'une oreille attentive elle écouta chaque mot sortant de sa bouche, elle hochait la tête, plissait les lèvres et tripotait ses lunettes tout au long du récit.
- Je vois ce qu'il est à présent, son passé je m'en accommode, je l'oublie comme Hayden l'a laissé derrière lui, conclut Jonathan.

Son service ne commençant que dans quelques heures, il quitta l'établissement familial et se rendit à la bibliothèque où impatiente Amy l'attendait pour connaître les moindres détails de la soirée des présentations.
- Alors, fit-elle en se ruant sur lui lorsqu'il passa la porte de son bureau.
- Hier soir ils l'ont adoré et ce matin ils le détestent.
Arrêtée par cette fin de phrase, elle lui prit la main et allèrent prendre place sur les chaises.
- Comment ça, s'étonna-t-elle.
- Ils ont appris pour lui, ce matin.
- Pour sa troisième jambe ?
- Sa troisième jambe et ce qu'il faisait avec et en compagnie de qui, dans quelle position, le tout sous les feux des caméras.
- Comment s'est possible ?
- De la même manière que les prospectus vantant les miracles de l'hétérosexualité retrouvée. Du coup, il ne veut plus entendre parler de lui.
Amy comprit que sa chère grand-mère y était pour quelque chose.
- Je vais la tuer cette vielle folle, s'emporta-t-elle avant de se demander comment elle avait su.
Soudain, elle repensa à sa journée de la veille, ses surfs sur le net, précisément sur le site d'Hayden. Elle se souvient avoir ouvert la page le concernant, l'avoir regarder avec toujours le même émerveillement. Pourquoi le regardait-elle à nouveau ? Tout simplement parce cela l'amusait de le revoir, de se dire qu'elle le connaissait, qu'elle était allée avec lui dans un club de la ville, qu'il était sympathique, mais aussi parce que son physique la captivait. Buddy surfait bien sur des sites coquins lui aussi, elle en avait tout a fait le droit, et puis Hayden étant un modèle de perfection elle se rinçait l'œil. Réaction somme toute normale. Elle ne faisait de mal à personne, elle laissait simplement libre court à sa curiosité mal placée. Elle avait toujours été prudente, la vielle Beverly ne l'avait jamais surprise. Mais hier un couaque se produisit dans sa "routine". Hier, après les différentes lectures faites aux enfants, elle regagna son bureau, se posta devant son portable et se livra à la coquinerie de la saison visionnant une nouvelle fois les vidéos d'Hayden juste pour le plaisir. Soudain, elle entendu un cri, des pleures suivirent, la panique s'empara d'elle comme à chaque fois qu'elle entendait des cris d'enfants, des cris, des pleures différents des simulacres habituelles de bambin tragédien. Ses cris, ses pleures, sonnant vrais à glacer le dos, lui fit perdre son self-control. Ne maîtrisant plus ses pensées, ses réactions, elle courut jusqu'à la scène du drame en oubliant de fermer les fenêtres du web. Comme un malheur n'arrivant pas seule, une vielle femme, canne à la main, entra à ce moment précis dans son bureau vide à la recherche d'un bon de commande. Elle chercha dans le fatras posé sur un coin du meuble de travail de sa petite-fille quand son œil fut attiré par l'écran. Surprise ! Il ne lui fallut pas longtemps pour reconnaître le type de l'Internet. Les pleurs continuant, elle eut le temps d'imprimer ce qu'elle avait sous les yeux, une ignominie qu'elle dénoncerait au plus vite.
- C'est de ma faute, articula Amy le regard perdu dans le vide. C'est de ma faute, reprit-elle en posant ses yeux sur Jonathan. Hier j'étais sur le site, je suis sortie de la pièce en précipitation, je n'ai pas fermé les fenêtres. Elle a du entrer pendant que je m'occupais du petit Jérémy, il était tombé d'une des tables, dit-elle ahurie.
Elle se leva le regard hagard et fit les cents pas en répétant "tout est de ma faute".
- Je suis désolée, dit-elle en réalisant la présence de son meilleur ami.
- Tu n'y es pour rien, c'est juste un concours de circonstance.
- Si je n'avais pas…
- On est pas là pour refaire le monde, s'est arrivé, s'est arrivé, l'interrompit Jonathan. La seule coupable ici, c'est l'étroitesse d'esprit de la vielle Beverly. Elle ne pouvait pas s'arrêter en si bon chemin. Si cet endroit n'était pas public, je serais certainement interdit de séjour.
Amy qui s'en voulait à mort se laissa tomber sur la chaise.
- A cause d'elle tes parents sont une fois de trop dans la tourmente, pour quelque chose qui n'est pas si grave.
- Pour eux ça l'est. Pour nous beaucoup moins, on vit dans un monde où la diffusion du porno s'est presque banalisée. Des personnes comme Hayden y en a tous les coins de rues, dit-il pour dédramatiser la situation.
- Bon sang, je m'en veux.
- Dis ça encore une fois et je diffuse ta vidéo sur le net, la menaça Jonathan en plaisantant.
- D'accord je me tais. Comme je ne suis pas une riche héritière ce scandale ne me rendra pas célèbre.
En sortant du bâtiment, Jonathan tomba nez à nez sur la vielle Beverly, le visage ridé par la vieillesse et la méchanceté elle lui décocha un sourire satisfait. Elle ne se cachait pas de ses agissements aussi perfide qu'ils soient. L'indéfectible chignon de ses cheveux gris argentés, retenait l'image de la sorcière qu'elle était en réalité, une de ces méchantes bonnes femmes aigries des contes qu'on pouvait lire aux enfants dans l'enceinte de ses murs.
- Beverly, encore un coup de maître, la félicita Jonathan. Je suis persuadé que même par delà la mort vous viendrez nous déposer une petite lettre de l'au-delà, histoire de nous donner des nouvelles de l'enfer. Car oui, aussi pieuse que vous pouvez l'être, aussi justicière que vous prétendez l'être en vous basant sur des écrits, lorsque La personne ouvrira le grand livre de votre vie, elle ne verra peut-être pas la situation comme vous la voyez. Je ne suis peut-être pas sur la même rive, mais moi au moins je ne fais de mal à personne.
Ils se fixèrent un instant avant que Jonathan ne quitte le hall d'entrée. Appuyée sur sa canne, un châle en laine posé sur ses épaules, la vielle Beverly regagna sa salle de travail avec toute la dignité qu'elle se pensait avoir.
Dans la rue, Jonathan pris une profonde inspiration, regarda le monde vivre autour de lui sous un soleil réconfortant. Il eut une pensée pour Hayden, que faisait-il ? Il eut envie de se rendre chez lui pour savoir comment il se sentait. Aussi mal que lui certainement. La magie du petit matin semblait avoir disparue. Il se revoyait si fier en lui annonçant que ses parents l'adoraient, puis très vite il revoyait Hayden aux prises avec les mains de son père l'empoignant avec violence. L'horloge de l'église sonnant bientôt l'heure de son service auquel il ne pouvait se soustraire, il se promit d'aller à sa rencontre juste après.
Devant son assiette Henry fut mis dans la confidence, Buddy et lui n'en croyaient pas leurs oreilles. Amy ponctuait la conversation et son récit par "je suis qu'une grosse conne", l'agitation à la table n'échappa pas à l'œil averti d'Hélène Barney, ni à celui de son fils. Amy picorait au lieu de manger comme il se devait l'omelette royale du chef. Chef qui n'avait pas adressé la parole à son fils depuis son retour, comme si ce dernier était fautif d'être resté avec Hayden. Comment pouvait-il rester avec un tel individu ? Il ne comprenait pas sa position. Le petit ami qu'il souhaitait pour son fils se devait d'être parfait et aussi irréprochable que Jonathan. Hayden qui s'en rapprochait hier soir à peine, s'en était éloigné ce matin en une poignée de seconde, en quelques impressions. Une seule découverte et son rêve de gendre idéal se retrouvait briser. Et sa femme qui cherchait à comprendre ! Comprendre quoi ? Il n'y avait rien à comprendre à part le fait qu'Hayden n'était qu'un sale vicieux. Un vice passé, un vice caché qu'il trimbalait dans ses valises. Et Jonathan qui l'aimait, malgré ça ! Etait-il le seul à y voir de la perversion là où justement il y en a ? A travers le passe-plat, il jeta un œil à la salle, Jonathan assis à la table de ses amis discutant certainement des évènements récents. Il distinguait parfaitement la tristesse de la situation sur son visage mais ne pouvait se résoudre à croire qu'il agissait correctement, de la façon la plus normale qu'un père dans une telle situation réagirait. Il croisa le regard de son épouse, qui avait tenté à mainte reprise de lui faire par des confidences de leur fils, "je ne veux rien savoir" avait-il répondu en ignorant jusqu'à sa présence dans sa cuisine. Bien qu'elle battit en retraite, il savait qu'elle reviendrait à la charge pas plus tard qu'à la fin de leur service. Pour l'heure, terré dans sa cuisine il savait qu'il pouvait lui échapper.
- Tu veux que je parle à ton père, demanda Henry en s'adressant à Jonathan une fois sa soeur et son beau-frère partis.
- Pour que tu lui dises qu'il est un acteur porno sans caméra ?
Un sourire sur les lèvres Henry déposa sa tasse de café.
- Pas dans ces termes là, mais je pourrais jouer au fin médiateur. Regarde j'ai réussi à te convaincre de continuer ton histoire avec Hayden.
- Oui c'est sûr et si mon père apprenait ça, tu serais aussi interdit de restaurant. Tu as poussé son fils dans les bras d'un acteur porno. Plutôt d'un ex.
- Et comment va notre cher ami, demanda Henry en mimant à l'aide de ses mains la grandeur anatomique d'Hayden.
- Notre cher ami, fit Jonathan en écartant les mains d'Henry de plus d'un mètre, je ne sais pas vraiment comment il va. C'est lui-même qui m'a dit de partir avec mon père. Je suppose qu'il le comprend et que pour l'instant il ne préfère pas donner signe de vie.
Un regard par la baie, Henry constata que le ciel s'assombrissait, d'épais nuages venus de l'est s'étalaient dans l'immensité du ciel de Little Valley.
- Le temps se gâte.
- Ce qui est en parfaite adéquation avec ma vie sentimentale, soupira Jonathan.
Un grondement familier traversa la rue principale, Hayden aux commandes de sa Harley se dirigeait vers la ville.
- Moi qui espérais lui parler, fit Jonathan pris de court, j'attendrais qu'il revienne. Je méditerais sur les marches de son porche.
- Fais dont ça, lança Henry en se levant. Tiens moi au courant de l'évolution de la situation.
Les derniers clients suivirent Henry, la famille Barney se retrouva seule. Jonathan desservait, sa mère faisait les comptes et Bill, le père, se cloîtrait dans sa cuisine. Une fois sa tâche accomplie le fils Barney préféra quitter les lieux, laissant ainsi à ses parents la liberté de se parler. Du moins de tenter de communiquer, son père campé sur ses positions ne montrait aucun signe de capitulation. Jonathan espérait que sa mère se montrerait persuasive. Elle semblait l'avoir compris. Jonathan pensait qu'Hayden avait droit à une seconde chance, ce qu'il lui donna. Et il eut raison, il ne l'avait pas déçu bien au contraire. Hélène Barney qui, à présent, connaissait l'histoire personnelle d'Hayden adhéra à cette idée de seconde chance, si son fils y arrivait, elle aussi en serait capable. Jonathan affichait un bonheur inégalé depuis qu'il sortait avec Hayden. C'était tout ce qu'il y avait à savoir selon elle.
Après le départ de son fils au son de la clochette, elle jugea de l'humeur de son mari à travers le passe-plat. Le visage inexpressif, il vérifiait les provisions.
- Faut que j'aille voir le fournisseur, dit-il en sentant le regard de sa femme posé sur lui.
- Une échappatoire ?
- Appelle ça comme tu veux, je dois me rendre en ville, répondit-il d'un ton assuré.
- Très bien.
Elle le regarda prendre sa veste sur le portemanteau, la passer et sortir du restaurant.
- A tout à l'heure, dit-il malgré tout.
- Bonne route.
La porte se referma au son agité de la clochette, le ciel dehors présageait une averse.

Assis, sans surprise, sous le porche de la maison d'Hayden, Jonathan regardait le rideau d'eau se formant devant lui à cause de la pluie se déversant sur le toit. Une cascade de fil de pluie. Depuis quelques heures déjà son regard hypnotisé par ce spectacle l'avait plongé dans une sorte d'inertie. Le froid accompagnant la pluie, il aurait aimé avoir de double des clefs, bien entendu il aurait pu passer par la fenêtre de la salle de bain, mais Hayden avait veillé cette fois de la verrouiller comme les autres. Pas d'autre choix que celui de l'attendre à l'abri de la véranda, Jonathan prenait son mal en patience en gardant à l'esprit que la joie de le voir serait sa plus belle récompense. Pourquoi son père ne comprenait-il pas qu'Hayden était tout a fait aimable en dépit de ce qu'il avait fait ? Son dernier espoir reposait sur sa mère.
Il fut extirpé de sa léthargie par l'arrivée de la voiture de patrouille du shérif de laquelle Henry sortit au pas de course pour éviter d'être totalement trempé. Qu'est-ce qu'il pouvait bien faire là ? Jonathan se leva du fauteuil de bois et le rejoignit à l'entrée des marches.
- Tu viens me tenir compagnie, lui demanda-t-il en plaisantant.
Le visage grave qu'Henry affichait coupa court à la camaraderie à laquelle Jonathan se livrait.
- Qu'est-ce qui se passe ?
- C'est Hayden.
A cet instant précis Jonathan n'entendit plus que le bourdonnement de la pluie sur la toiture en zinc, Henry lui délivrait des informations mais il ne les entendait pas, sa vision se troublait presque, le visage de l'officier tanguait devant ses yeux, et dans sa tête seuls les premiers mots de son monologue raisonnaient "c'est Hayden", "c'est Hayden", "c'est Hayden".
14

Escorté à l'hôpital par Henry, ils se précipitèrent aux urgences là où Hayden avait été transporté. Durant le trajet Jonathan n'avait pas su retenir ses larmes et son angoisse. Mais à présent il devait se montrer fort, les joues à peine sèches, il se dirigea au bureau des urgences. Son père présent dans la salle d'attente le stoppa dans sa progression.
- Les médecins, l'on emmené, ils s'occupent de lui. Pas de nouvelles depuis.
- Tu l'as vu ? Tu sais comment il va ? Comment s'est arrivé ?
Jonathan n'était plus maître des flots de questions qu'il déversait. Son père tenta du mieux qu'il pouvait de lui faire l'état de ce qui s'était produit.
N'ayant pas assisté directement à la scène, il ne put que rapporter le témoignage des personnes présentes. Arrivé quelques minutes après le drame, stopper par le bouchon que celui-ci occasionné, il était descendu de voiture, prendre des renseignements auprès de la foule qui se massait au tout premier carrefour de la grande ville. Des brides de conversations lui parvenaient aux oreilles, "une jeune motard", "un véhicule roulant à vive allure", "certainement un défaut priorité". Certains visages se crispaient à la vue de la scène, du corps étendu sur l'asphalte, de la moto totalement réformée à une dizaine de mètre de la victime. Des sirènes s'affolant au loin ajoutait à l'ambiance générale la certitude de la gravitée du choc. Involontairement badaud d'un énième accident de la route, Bill Barney ne put s'empêcher de regarder la pauvre victime étendue. La silhouette, les vêtements, le reste de la moto, bien que méconnaissable, lui procura un sentiment de familiarité. Il ne put se contraindre de ne pas s'approcher d'avantage. Le pas hésitant, il s'avança en craignant le pire, un pire avéré quand il reconnu les traits d'Hayden sous le casque solidement attaché. Les vêtements déchirés par endroit s'accompagnaient de sang, blessures certainement dues à la glissade du corps sur plusieurs mètres d'après les témoins de l'accident. Inconscient, Hayden respirait à peine. D'instinct, monsieur Barney se pencha sur le corps ensanglanté.
- Hayden, cria-t-il son visage au-dessus de sa tête.
Les mains affolées, il savait très bien qu'il ne devait pas le toucher, déplacer son corps ne pourrait qu'aggraver les choses.
Le temps pour l'ambulance d'arriver, il tenta de communiquer avec lui.
- Hayden, c'est Bill, le père de Jonathan. Hayden, reste avec nous, reste avec nous, supplia-t-il.
Un groupe de médecin et d'urgentiste se dispersa autour de la victime, prononçant des termes que Bill Barney n'avait jamais entendu à part lorsqu'il regardait les séries médicales. Le profil de la victime fut établit, les différentes constantes mentionnées, la préparation du bloque opératoire exigée.
- Vous êtes le père de la victime, demanda l'un d'eux.
- Non, c'est le petit ami de mon fils, répondit Bill la voix atteinte par la vision d'Hayden dans cet état.
Le corps accidenté du jeune Cast fut rapidement évacué et le père de Jonathan fut prié de les accompagner.

Le début de soirée fut le moment libérateur de la journée, le médecin en charge des soins d'Hayden Cast se présenta en salle d'attente. Il se dirigea vers les trois hommes assis sur le banc qui le voyant s'avancer vers eux se levèrent dans un même et seul échos.
- Votre ami est presque un miraculé. Vu le choc de l'accident, on aurait pu s'attendre à d'importants dégâts internes, mais je dois dire, qu'aux vues de ces circonstances, l'opération s'est bien déroulée. Cependant, il a subi un choc d'une violence certaine. Pour l'heure actuelle, les constantes indiquent qu'il se trouve dans un coma traumatique. Heureusement qu'il portait son casque.
- Il va se réveiller, demanda Jonathan sur un ton mélange d'inquiétude et d'espoir.
- Je ne peux pas me prononcer, c'est un facteur indéfinissable. Je ne peux que vous dire qu'il est jeune et robuste.
Sans laisser présager quelque véritable certitude concernant un possible retour de sa conscience et de la grandeur de ses chances de survie, le docteur leur expliqua que les prochaines heures et prochains jours seraient plus ou moins un indice. Néanmoins, il gardait bon espoir quant à la partie chirurgicale.
- Est-ce qu'on peut le voir, demanda Jonathan.
- L'infirmière viendra vous chercher.
Quand Henry fut à son troisième café et après qu'il ait averti sa soeur du drame qui s'était déroulé plus tôt, une infirmière d'un certain âge vint chercher Jonathan. Elle le guida jusqu'au service des soins intensifs où elle le laissa en toute intimité au chevet de celui qu'elle savait être son petit ami. Une main compatissante posée sur son épaule, elle lui sourit avant de les laisser seuls.
Bouleversé par la situation, les yeux de Jonathan ne savaient plus où se poser, ils balayaient Hayden des pieds à la tête dans un mouvement aussi rapide qu'un battement de cil. S'il n'avait pas des bandes de soins autour de ses coudes et cette affreuse blouse d'hôpital mouchetée, il aurait pu le croire endormi. Paisiblement endormi. Plongé dans un sommeil duquel il ne pourrait peut-être plus jamais s'éveiller. Relié à différentes machines, Jonathan pouvait entendre le bip régulier de son cœur. Il battait encore comme le sien. Il lui prit la main, la serrant tendrement, les yeux luttant contre une montée de larme. Ses lèvres tremblotantes eurent du mal à laisser s'échapper correctement sa pensée. Il bredouilla quelques sons étranglés par une boule au milieu de sa gorge. Après une profonde inspiration, il souffla ce qu'il voulait dire. "C'est moi", "me laisse pas", "je t'aime tu sais". Jonathan ne se souvint pas lui avoir déjà fait une telle déclaration. Pourquoi ? Peut-être parce qu'il trouvait cela si évident. Peut-être parce qu'il n'en avait pas eu le temps ? Et si Hayden mourait sans jamais les avoir entendu de sa bouche, il ne le se pardonnerait jamais. Pourquoi ne lui avoir jamais dit alors qu'il les ressentait ? Lui, le garçon si amoureux n'avait jamais osé prononcer ses mots. Hayden devait vivre pour les entendre, se dit-il bêtement avant de penser qu'il devait vivre tout court.
En regagnant la salle d'attente, il s'effondra dans les bras de son père sous le regard affecté d'Henry qui posa une main réconfortante dans son dos. Ce soir-là à son retour à Little Valley, Amy le réconforta du mieux qu'elle put, sa mère quant à elle espérait un miracle.

Si les jours suivant l'état d'Hayden montrait une nette amélioration et le mettait hors de danger, il n'en restait pas moins toujours plongé dans le coma. Jonathan désertait le restaurant familiale pour la chambre d'hôpital de celui qui était entré dans sa vie à l'occasion d'une nuit sans lune. Sa main dans la sienne, il lui parlait, en longueur de journée, persuadé que cela lui permettrait de revenir au plus vite dans le monde des conscients. L'équipe médicale l'encourageait dans ce sens.
Après leur journée à la bibliothèque et au garage, Amy et Buddy venaient le rejoindre. Ils bavardaient des heures durant, animant la chambre de conversations anodines après avoir pris des nouvelles de l'évolution de son état de santé. Ils partageaient même des éclats de rire. Ils semblaient vivre pour qu'Hayden les rejoigne au plus vite. Quand Jonathan quittait la chambre, Amy se rendait au chevet de sa moitié pour lui chuchoter à l'oreille ce qu'il savait pertinemment : "Jonathan t'aime, reviens lui vite, il a besoin de toi".
Un soir de la semaine suivante c'est Henry qui vint grossir l'équipe de soutient.
- Elle dort toujours la marmotte, dit-il en passant la porte.
- Le marchand de sable l'a assommé, répliqua sa soeur.
- Il l'a joue belle au bois dormant, renchérit Buddy.
Le sourire de Jonathan amusé par ces brimades remerciait ses amis d'être avec lui pendant cette épreuve.
- Deux semaines que je lui donne un baiser et il reste endormit, fit-il en les accompagnants dans leur jeu.
- C'est que tu sais pas y faire, fit Henry en s'avançant vers le lit.
L'œil malicieux en direction de Jonathan, il se pencha ensuite sur Hayden. À quelques centimètres de ses lèvres, il le regarda de nouveau.
- Ce serait trop facile, dit-il en se relevant, c'est ton conte de fée, débrouilles-toi avec lui.
- Je crois bien que si tu l'avais fait, il y aurait un autre comateux dans cette chambre, glissa Jonathan en souriant avant de sortir de la chambre.
- On en sait plus sur son état, demanda Henry en regardant sa soeur et Buddy qui s'approchèrent du lit.
- Tout ce qu'on sait, c'est qu'il s'est bien remis des opérations. Aucune complication à ce niveau là. Maintenant faut qu'il sorte du coma. Cela peut prendre des jours, des mois, des années…ou peut-être jamais, répondit Amy.
- Il a sa jeunesse et sa robustesse pour lui, rajouta Buddy d'après les dires de l'équipe médicale.
- Qu'est-ce que vous manigancez, demanda Jonathan en voyant ses amis en arc de cercle autour du lit.
- On allait soulever sa robe de chambre pour voir le monstre en vrai, avoua Henry.
Jonathan ne put que balancer la tête au son de ses propos.
Une fois sa soeur et son beau-frère partis, Henry décida d'avoir une discussion avec son ami.
- J'imagine qu'avec tout ça, le passé de notre cher dormeur est quelque peu oublié, commença-t-il par dire.
- C'est fou comme un accident de la route peut mettre en parenthèse certains sujet, constata Jonathan les yeux posés sur le visage calme et amaigri d'Hayden.
- A croire qu'à chaque conflit un accident est bienvenu, dit Henry en faisant de l'humour noir. J'ai vu ton père la dernière fois que je suis venu.
Lors de sa dernière visite alors que Jonathan était parti à la cafétéria de l'hôpital pour grignoter, Henry avait surpris son père au chevet d'Hayden, penché juste au-dessus de lui. Le murmure inaudible des mots qu'il adressa au petit ami de son fils se transforma en confession dont Henry se trouva être le destinataire.
- Si tu savais comme je m'en veux, fit Bill Barney les yeux rivés sur Hayden. Quand je l'ai vu allongé en plein milieu de la route, poursuivit-il, lors d'une fraction de seconde j'ai souhaité sa mort. Puis, j'ai prié le ciel pour qu'il s'en sorte, parce que s'il ne s'en sortait pas, mon fils en mourait. Cette accident n'aurait pas alors fait une victime, mais deux. Et là, il ne se réveille pas. C'est de ma faute, confessa le père de Jonathan.
- Nos pensées n'ont pas une si grande influence sur la vie des autres. Votre réaction était la plus normale, vous étiez en colère contre lui. Si les gens mouraient juste parce que dans nos têtes à un moment où l'on les déteste, on souhaite les voir mort, ils n'y auraient plus grand monde sur terre. On a tous pensé ça un jour. Mais ce ne sont que des pensées et surtout pas la réalité.
- Oui mais je l'ai souhaité !
- Combien de fois j'ai souhaité que ma grand-mère meurt, regardez la, elle est encore toute vivante déambulant avec sa canne à faire du tort à plus d'une personne. Sans vouloir vous vexer, vous êtes un être humain comme nous tous, sans pouvoir mental plus fort que la moyenne. Vous n'êtes pas un héros fantastique que l'on trouve dans les comics, ni même un des méchants. Vous êtes juste humain, conclut Henry.
- Il faut que je le dise à Jonathan.
- Lui dire ne servirait à rien, lui dire ne fera pas sortir Hayden plus vite de son coma. Et puis, cela a dû lui effleuré l'esprit qu'à un moment ou à un autre vous avez souhaité sa mort au moins une fois, agissant ainsi comme un père normal qui ne désire que le meilleur pour son fils.
Henry continua en approfondissant sur le passé d'Hayden qui n'était pas si répréhensible qu'il semblait l'entendre et n'omit pas le fameux passage "on est tous des acteurs pornos, la caméra en moins". Cette approche fit sourire le père de Jonathan qui, bien avant cet instant particulier avec Henry, ne voyait plus le passé du petit ami de son fils, mais son petit ami tout court allongé dans un monde dont la science ignore encore le décor.
- Il m'a avoué qu'il priait pour qu'il revienne parmi nous, résuma Henry.
- Tu entends, même mon père veut te voir de nouveau sur pied, fit Jonathan en s'adressant à Hayden. Il n'en a pas fini avec toi, il faut donc que tu reviennes de là où tu es...en vacances.
Jonathan pensa à la mère de son petit ami, il lui avait rendu visite quelques jours plus tôt dans le but de lui annoncer ce qui s'était produit. Mais arrivé sur place, il n'en fit rien, par "chance", elle était en vacances, c'était peut-être mieux ainsi. Il passa un peu de temps auprès d'elle, à lui confier sa vie à Little Valley, prononçant le prénom de son fils oublié, le bonheur qu'il éprouvait d'être à ses côtés. Il lui conta les beaux moments du début de leur relation, de leur rencontre à une certaine découverte qu'il tut par égard, de cette nuit où il l'avait entendu jouer de la guitare pour la première fois. "Il se débrouille bien" lui confia-t-il. Il fredonna instinctivement la mélodie calme et mélancolique qui s'était échappée des cordes, la chaleur du feu de cheminée lui revint en mémoire ainsi que le visage souriant d'Hayden. Un sourire qu'il lui tardait de contempler de nouveau.

Lors d'un énième jour de visite, devenu son lot quotidien, Jonathan en ce début d'après-midi avait apporté une compilation faite par Amy, qui sur un CD avait gravé les différentes chansons que contenait le juke-box du restaurant des Barney. L'ambiance d'un lieu familier l'aiderait peut-être avait-elle songé. Enthousiaste à l'idée de faire écouter à Hayden ce petit bijou de sélection, comme l'avait inscrit Amy sur la face du disque, il ne s'étonna pas de voir le bureau de l'accueil vide.
- C'est moi, cria-t-il enjoué en ouvrant la porte de la chambre individuelle.
Sa bonne humeur s'effaça rapidement à la vue de cette chambre vide, dont le lit parfaitement refait n'accueillait plus Hayden en son sein. Les appareils éteints, il flottait dans la pièce un silence de mort que la chute du boîtier, qu'il tenait, troubla. Il ne pensait pas que le pire instant qu'il redoutait tant, après l'annonce de l'accident de celui qu'il aimait par-dessus tout, serait arrivé sans qu'il soit présent pour lui dire au revoir.
- La chambre est vide, dit-il abattu à une infirmière croisée dans le couloir qui prenait tout juste son service.
- On ne vous a pas prévenu, demanda-t-elle d'un air confus.
- Non, répondit Jonathan d'une voix inaudible.
- Il est revenu à lui, annonça-t-elle chaleureusement.
Le poids du monde sur les épaules de Jonathan s'envola en une fraction de seconde, il n'eut même pas le temps de demander où il se trouvait qu'Hayden, encadré par deux aides soignantes, progressait d'un pas faible dans sa direction.
Un sourire de joie et de satisfaction se mêlait à quelques larmes de bonheur sur le visage de Jonathan qui courut jusqu'à lui pour l'étreindre une nouvelle fois. Affaibli, par son alitement, Hayden bascula légèrement sous l'impact de la fougue de son petit ami qui l'embrassa avant de lui dire ce qu'il n'avait jamais eu l'occasion d'avouer.
- Je t'aime.
Un sourire sur ses lèvres, un sourire que Jonathan souhaitait revoir plus que tout, Hayden prononça à son tour les mots qu'il n'avait jamais dit.
- Je t'aime aussi, déclara-t-il avant de l'embrasser passionnément.
Les aides soignants ne purent s'empêcher de sourire, à leur tour, à ses touchantes retrouvailles.
- Comment tu te sens, demanda Jonathan.
- Amoureux.
- Mais encore, fit-il en souriant.
- Un peu engourdi, mais vivant.
- Vivant, c'est l'essentiel, répliqua-t-il en l'enlaçant.
La nouvelle se propageant à vive allure aux oreilles de Little Valley, Hayden reçu avant la fin de l'après-midi la visite de sa nouvelle "famille". Les Barney furent les premiers à venir le voir.
Jonathan l'aidait à faire quelques pas dans la chambre quand ses parents passèrent la porte. La dernière altercation entre monsieur Barney et Hayden toujours dans les mémoires, il y eut un moment de flottement dans la pièce exiguë. Hayden s'arrêta net, le regard plongé dans les yeux de celui qui quelques semaines plus tôt l'avait quasiment étranglé. Même s'il ne lui tenait pas rigueur pour son geste, qu'il comprenait tout a fait, il ne pouvait cacher sa stupéfaction.
- Rassures-toi, fit Jonathan en lui prenant la main, il n'est pas là pour ajuster ta blouse, dit-il en souriant.
Un sourire complice s'échangea entre les deux garçons avant que Bill Barney ne s'avance vers lui.
- Je suis vraiment content de te voir enfin parmi nous, confia le père de famille.
- Moi aussi.
Sans s'y attendre, Hayden se retrouva dans les bras de Bill qui le gratifiait d'une accolade bien masculine.
Hélène Barney en retrait souriait à ce spectacle, son mari avait su revenir à la raison, le passé devait appartenir au passé. Hayden était aujourd'hui quelqu'un d'autre, quelqu'un de neuf. Elle s'avança à son tour pour l'enlacer avant de lui appliquer une bise sur la joue en desserrant son étreinte affectueuse.
La conversation se poursuivit Hayden reprenant des forces dans son lit qu'il quitterait bientôt avait dit le médecin en passant le voir quelques instants plus tôt.
- Quand tu sortiras, tu viendras dîner à la maison, insista Bill.
- Avec plaisir, la nourriture de votre femme m'aidera beaucoup.
- C'est vrai qu'il te faut reprendre du poids, fit remarquer Hélène Barney.
- On fera de la gonflette ensemble, lança Henry en entrant accompagné par Amy et Buddy.
- Heureuse de te voir parmi nous, clama sa soeur en allant l'embrasser.
- Heureux de te voir. Dommage pour ta bécane, elle va me manquer, regretta Buddy.
- A moi aussi.
- Jeudi prochain y a poker chez un de mes potes, l'informa Henry. Je compte sur toi.
- Et puis, on compte repartir dans le club de la dernière fois un de ses prochains week-ends, annonça Amy.
- Et je jouerais peut-être au billard avec vous, si vous ne faites pas cavalier seul, ajouta Buddy.
- Mais qui va danser avec moi, s'insurgea sa femme.
- Y aura toujours Jonathan pour ça, répondit son frère.
Assis sur le rebord du lit Jonathan écoutait avec grand intérêt les projets qui se profilaient un à un, toutes ses sollicitations dans lesquelles Hayden trouvait sa place. La chambre terne du début, rayonna au rythme des rires de l'assistance et de cette chaleur qu'ils partageaient tous. Au cœur de cette animation Hayden qui était entré dans la vie de chacun. Jonathan l'observa, il affichait le même entrain et la même joie. Quand leurs regards se croisèrent, ils se sourirent à leur manière, celle qui disait "J'ai de la chance que tu sois là".


FIN

Epilogue

A son retour de l'hôpital, Hayden dû s'astreindre à plusieurs semaines de convalescence, choyé par tous, il se retrouvait à dîner certains soirs dans la semaine chez les Barney. Jonathan, quant à lui, passait toutes ses nuits en sa compagnie veillant à ses soins et à son confort. Les va-et-vient se transformèrent rapidement en une installation de jeune couple avec le total assentiment de ses parents.
Hayden qui retrouvait sa ville natale, retrouvait une nouvelle vie où les soirées chez Buddy et Amy étaient devenus une tradition, tout comme la soirée billard du jeudi avec les potes d'Henry. Les relations avec l'ancien amour de Jonathan étaient devenues franches camaraderies, plus aucune tension, même s'il sentait par moment le côté protecteur que l'homme du shérif se devait d'avoir.
Lors de ses visites à sa mère, qu'elle soit là ou bien en vacances, Hayden n'hésitait pas à lui faire partager la vie qu'il menait à présent, une vie qu'il ne pouvait imaginer sans Jonathan et sa nouvelle famille.


Suite

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