Sentiments troubles (4)
de KH Brillant

7

Après une visite de chantier, monsieur Mettner coiffé d'un casque blanc, regagnait un parking en terre battue en compagnie de ses collaborateurs et de ses clients. Il régnait une chaleur somme toute supportable, une brise légère rafraîchissait l'endroit tout en soulevant par moment un nuage de poussière. A l'occasion d'une légère bourrasque, Monsieur Mettner se prit un grain de poussière dans l'œil, il ôta ses lunettes solaires et de son doigt délogea le grain niché sur le bord de sa paupière. Son acuité visuelle retrouvée, il jeta un œil en direction de sa voiture, une Lamborghini blanche nouvelle recrue de sa collection de voiture. Adossé à celle-ci, un jeune homme semblait l'attendre alors qu'aucun voiturier ne se trouvait à cet endroit. En y regardant avec plus d'attention, il remarqua qu'il s'agissait de Jensen. Affublé d'un tee-shirt gris foncé, baskets aux pieds il creusait la terre, faisant se soulever un nuage de poussière qui avec le sens du vent se reposait sur le bas de son jean. Les mains dans les poches, ses lunettes de soleil vissées sur le nez, la tête légèrement relevée, il semblait poser pour un magazine de mode branché.
Surpris mais pas vraiment, il mit fin à la conversation qu'il entretenait avec ses partenaires de travail et s'avança vers sa voiture, laissant derrière lui un groupe de personnes intriguées par le jeune homme qui l'attendait.
- Vous portez bien le casque, fit remarquer Jensen.
- Norme de sécurité oblige, dit-il en l'enlevant, tu ne devrais pas être en cours ?
- J'y étais jusqu'à ce qu'une irrépressible envie me prenne. Et puis, c'est le même cours que celui de l'an dernier.
Monsieur Mettner hocha la tête, il ne dit rien même s'il ne cautionnait pas le fait qu'il bâche les cours. Il n'allait pas se mettre à jouer au père et connaissant Jensen il le lui aurait fait remarquer, le plus sage restait de ne rien dire.
- Comment tu as su que j'étais là ?
- Un passage à votre bureau, une délicate attention à votre secrétaire et me voilà devant vous. Vous me passez les clefs ?
- Bien essayez, mais si tu veux faire un tour ça sera en tant que co-pilote. Mais au fait où est ta voiture ?
- Les beaux garçons comme moi, on les prend facilement en stop.
Jensen fit le tour de la voiture et ouvra la potière du côté passager.
- Vous savez quoi, si je ne vous connaissais pas, si intimement, j'aurai pu croire que ceci (en désignant la voiture) est un substitut de pénis, dit-il avant de s'engouffrer à l'intérieur.
Son mécontentement exprimé, il regarda le conducteur prendre place.
- Une chance pour moi que tu me connaisses, répondit monsieur Mettner en mettant le contact.
- Oui mais, pensez plutôt à la ville entière, qui ne vous connaît pas, comme moi, je vous connais.
- Il me reste plus qu'à coucher avec la ville entière alors.
Jensen haussa les sourcils.
- Commencez par appuyer sur l'accélérateur au lieu de dire des bêtises. Faites moi voir comment vous vous débrouillez au volant d'une sportive et non d'un sportif.
La Lamborghini démarra en trombe semant derrière elle un nuage de poussière épais qui la suivit jusqu'à la rencontre du bitume, elle finit sa course chez son propriétaire où Jensen finit dans son lit.
Les deux jours suivant virent se dérouler le même scénario avec quelques variantes, mais toujours avec pour point commun la rencontre que Jensen provoquait et l'endroit où elle s'achevait.
- On se voit ce week-end ?
Jensen se prélassait sous les draps en mangeant du raisin.
- Vous oubliez que je suis l'invité du week-end. Sauf si Matthew projette d'amener Callie. Mais qu'est-ce que je raconte c'est encore trop tôt pour ses deux là. Ça fait que deux semaines qu'ils sortent ensemble.
- Deux semaines tout comme nous.
- A la différence que nous ne sortons pas ensemble.
- D'accord, on ne "sort" pas ensemble pour aller au cinéma, mais techniquement on est ensemble. Non ?
- Pas à ma connaissance. Tout ce que je sais c'est que nous couchons ensemble, ça ne veut pas forcément dire qu'on est ensemble. Je prends mon pied, vous prenez le votre et puis c'est tout.
Monsieur Mettner se dit intérieurement qu'un tel discours aurait du venir de lui. Là où Jensen ne voyait rien d'autre que du bon temps, lui il y voyait un peu plus. Un plus qui s'apparentait fortement à une relation suivit de deux semaines. Bien que le "nous" qu'ils formaient ne se soit pas très socialisé dans les endroits branchés. Mais cela ne constituait pas pour lui un impératif à la définition qu'il se faisait de l'expression "être ensemble." Pour lui il n'existait aucun doute quant à l'appellation de leur relation. Devait-il s'étonner que Jensen ne partage pas sa vision des choses ? Non.
- Comment tu peux affirmer que je prends mon pied ?
- Tout le monde prend son pied avec moi ! Faites pas genre, juste parce que je vous ai dit qu'on n'était pas un couple.
Voyant son air un peu abasourdi, Jensen s'approcha et l'embrassa.
- Mais si ça peut vous rassurez, vous me plaisez vraiment, et physiquement vous vous donner comme jamais.
- Je ne suis qu'un objet ?
- Allô la terre, vous n'êtes pas un objet vous êtes une personne. Respectez-vous un peu quand même.
- Tu m'as très bien compris.
Jensen s'allongea sous les draps, regonfla son oreiller et y posa sa tête.
- Je vous trouve sympathique également, dit-il le dos tourné.
Monsieur Mettner pouvait entendre le sourire qui perçait dans sa voix. Il se rallongea à son tour et se blottit contre lui.
- Qu'est-ce que vous faites ?
- Je m'endors.
- Je le suppose bien, mais pourquoi tout contre moi avec ce bras qui m'enlace ?
- Parce que c'est normal, bredouilla-t-il, j'ai envie de m'endormir en t'ayant dans mes bras.
Jensen se dégagea et se tourna vers lui.
- Comment vous dire. Je ne suis pas très tactile…enfin ce genre de geste plein d'affection, j'ai beaucoup de mal avec. Alors faites comme si je n'étais pas dans ce lit avec vous, ou prenez une peluche.
Monsieur Mettner qui se faisait rembarrer pour la première fois par l'une de ses conquêtes afficha un visage des plus déconcerté et veilla à garder ses distances. "Expulsé" à l'autre bout du lit, il n'y bougea plus.
Plus tard, voyant que monsieur Mettner dormait d'un sommeil profond, Jensen s'approcha de lui. Il le regarda dormir un moment avant de poser sa tête sur son torse qui se soulevait au rythme paisible de sa respiration. Veillant à ne pas le réveiller, il prit sa main posée sur l'oreiller et la passa autour de sa taille, la serrant affectueusement il la garda tout contre lui. Ce que Jensen ignorait, c'était que monsieur Mettner ne dormait pas si profondément que ça.
A son réveil, au levé du jour, Jensen joua les rouspéteurs, outré que monsieur Mettner n'ait pas gardé ses distances. Ce dernier le laissa parler.
- Dans mon sommeil j'ai du te prendre dans mes bras, je suis assez tactile. Ça ne se contrôle pas, avança-t-il pour sa "défense".
- Bon d'accord, je n'ai pas le temps de discuter, je dois me préparer et aller au lycée.
Jensen quitta la chambre en peu de temps qu'il fallait pour le dire, mais réapparut quelques secondes plus tard.
- J'ai oublié mon téléphone.
Posé sur la table de nuit, il n'eut pas de peine à le retrouver. Il le rangea dans la poche de son jean, sous le regard de son amant toujours allongé sous les draps. Il posa un genou sur le lit et se pencha pour l'embrasser furtivement. Stupéfait monsieur Mettner n'en montra rien, Jensen comme toujours relevait de la surprise.

Arrivé au lycée, il rencontra Matthew qui lui fit remarquer qu'il portait exactement les mêmes vêtements que la veille, sans se démonter, Jensen haussa les épaules et trouva une pirouette pour se sortir de là.
Ce sujet clôt, un nouveau fut mit sur la table.
- Ma mère voudrait savoir si tu as trouvé un autre copain avec une autre mère. C'est vrai qu'on ne t'a pas vu de la semaine. Je te trouve bizarre en ce moment…, fit Matthew en posant un temps d'arrêt avant de reprendre,… tu es toujours pressé quand tu es là, enfin qu'en tu l'es, car ton absentéisme est grandissant en ce moment. Et là, aujourd'hui tu n'as même pas changé de vêtement. Est-ce que tout va bien, demanda Matthew l'air inquiet.
- Ce n'est pas parce que j'ai les mêmes fringues et que je n'ai pas traîné chez toi que tout va mal. C'est juste que j'ai eu des trucs à faire, répondit Jensen en fermant son casier.
Ils s'avancèrent vers l'espace vert du lycée, Jensen saluait quelques personnes sur son passage, Matthew à ses côtés semblait pensif. Ils s'installèrent à une table aux allures de cylindre en béton sur laquelle Jensen y balança son sac à dos marron. Il l'ouvrit et en sortit un soda qu'il proposa à Matthew qui refusa poliment d'un signe de la tête.
- Tout va bien, lui demanda Jensen à son tour, d'un air curieux.
Matthew se comportant différemment des autres jours, Jensen en déduisit que quelque chose n'allait pas. Il supposa qu'il s'agissait de Callie.
- Il s'est passé quelque chose avec Callie, pour que tu sois aussi préoccupé ?
Callie ne tenait aucun rôle majeur ou mineur dans son étrange façon d'agir. Au contraire elle lui apportait bonheur et joie. Depuis le soir où ils s'étaient embrassés à la fête donnée à l'occasion de son anniversaire, Matthew et elle, s'affichaient comme les plus heureux du monde. Leurs cœurs battaient du même écho, et ils battaient pour l'autre. Matthew et Callie avaient mis des mots sur ce qu'ils ressentaient. Il n'y avait aucune ombre au tableau de leur relation placée aujourd'hui en pleine lumière.
- Non, je t'assure ça va, répondit automatiquement Matthew même s'il apparaissait peu convaincant.
Jensen se serait satisfait de cette réponse si le comportement de Matthew ne lui paraissait pas suspicieux.
Durant toute la journée, Jensen l'observa sans relâche, Matthew visiblement préoccupé, lui parlait peu et semblait absent, tellement que lorsque le professeur d'histoire le questionna, il ne sut quoi répondre à part : "Je n'ai pas écouté." Matthew Mettner pouvait ne pas être attentif, mais de là à ne pas entendre la question du professeur, quelque chose clochait, plus aucun doute.

Alors qu'ils prenaient un petit encas dans la cuisine, chez la mère de Matthew, Jensen réitéra sa question, à savoir, si tout allait vraiment bien comme il le prétendait. Après avoir avalé une bouché de son sandwich au beurre de cacahouète, qu'il déposa dans l'assiette, Matthew s'essuya soigneusement les mains en prenant tout son temps, comme s'il voulait retarder l'échéance de sa réponse. Jensen le regard intrigué ne le brusqua pas d'avantage. Matthew hésitant, ouvrit la bouche mais se ravisa aussitôt, la moue qu'il fit laisser à penser qu'il cherchait ses mots. Y en avait-il de meilleurs que ceux qu'il allait employés, existait-il une formule adaptée à ce genre de situation ? Comme il n'existait pas de bon moment, il n'existait pas de bon mot, l'essentiel était de dire les choses tout simplement, pensa Matthew, plus facile à dire qu'à faire.
Voyant Matthew toujours aussi muet, Jensen prit les devant en soumettant plusieurs questions.
- Callie te trompe, Callie est enceinte ?
- Non, non, s'écria Matthew. Il ne s'agit pas de Callie, je t'ai dit ce matin que tout allait bien dans le meilleur des mondes possibles.
- Et bien de quoi s'agit-il ? Pourquoi tant de précaution, tant de mystère, demanda Jensen en imitant les tragédies grecques.
Matthew souffla.
- En fait il s'agit de toi.
- De moi, s'étonna Jensen.
- Plutôt de ce qui se dit sur toi.
Sa curiosité piquée au vif, Jensen bien que ravit qu'on parle de lui, ne pouvait s'empêcher d'avoir un sourire triomphant et ce malgré un regard songeur.
- Je suis curieux de savoir ce qui se raconte sur moi.
Le sourire gêné de Matthew paraissait de mauvais augure.
- Les gens disent que…
-…que ?
- Que…
- Que je suis beau et terriblement inaccessible ?
Quand il s'agissait d'entendre ce que les gens pensaient de sa personne, Jensen tournait toujours la chose en dérision, ce que les gens pouvaient penser de lui, il n'y attachait aucune importance. Ne comprenant pas qu'il puisse rire de tout, Matthew balança la bombe.
- Les gens disent que tu préfères les garçons.
- Ha ! Et ?
- Et je me pose des questions.
- Comme savoir si c'est vrai ce qu'on raconte ?
- Oui.
Jensen regarda par-dessus l'épaule de Matthew, la fenêtre de la cuisine, donnait sur un arbre majestueux du jardin, dont les feuilles en cette période de l'année restaient encore verdoyantes grâce au climat tropical de la région. Il reposa ensuite ses yeux sur Matthew qui attendait une réponse.
- Et toi, qu'est-ce que t'en penses ?
- A vrai dire je m'en fiche, tu es libres d'aimer qui tu veux.
- Je reconnais bien là le romantique. Si tout le monde pouvait être comme toi, le monde en serait plus beau.
- Ça veut dire oui ?
Jensen silencieux, le regard fixe, attendit avant de lui donner sa réponse.
- Ça veut dire ce que ça veut dire. Oui, je préfère les garçons.
Matthew hocha la tête.
- Et c'est quoi ton style de garçon ?
Jensen qui s'était levé pour aller chercher des glaçons au distributeur du réfrigérateur, le regarda de haut en bas avec un air de canaille, un regard qui embarrassa Matthew.
- Certainement pas un gars dans ton genre.
- Ah ouais, s'écria Matthew vexé. Et pourquoi je ne suis pas assez bien pour toi ?
- Parce que, dit Jensen en se mettant à rire.
- Je suis si risible ?
- Mais arrête, t'es pas mon genre, t'es pas mon genre.
- Qu'est-ce qui ne te plaît pas chez moi ?
Matthew parlait tellement fort, que sa mère qui passait dans les parages, ne put s'empêcher de venir faire un tour en cuisine.
- Mais qu'est-ce qui se passe les garçons, on vous entend depuis l'autre pièce.
- Rien de grave, répondit Matthew.
- Votre fils est vexé parce qu'il n'est pas le genre de garçon qui m'intéresse.
Comprenant de quoi il en retournait, madame Brenman se posta derrière son fils, posa ses mains sur ses épaules, avec un air indigné.
- Mon fils n'est pas assez bien pour toi ?
Jensen pouffa de rire.
- Vous n'allez pas vous y mettre, vous aussi.
- Oh que si ! Pourquoi mon fils ne serait pas assez bien ? Il est beau, intelligent, gentil, serviable, adorable et j'en passe.
- Pour tout ce que vous venez de dire.
Madame Brenman passa une main dans les cheveux de son fiston comme pour le réconforter.
- Il n'est vraiment pas fait pour toi, dit-elle faussement accablée.
- Oui, je vois surtout qu'il préfère, les moches, bête, méchant, odieux, invivable et j'en passe.
- Je souhaite bonne chance à tes parents, avec un gendre pareil ils seront comblés.
Madame Brenman, un mouchoir à la main, essuyait le bord de ses paupières pleurant faussement le rejet de son fils par Jensen.
- Comme ils me l'ont dit, lorsque je leur ai annoncé que j'avais le cœur qui battait au son des garçons : "Sois juste heureux et on le sera."
Madame Brenman porta sa main sur son cœur en inclinant la tête, ce qui venait d'être dit l'a touchait. Les parents de Jensen faisaient preuve d'un amour sincère et inconditionnel pour leur fils.
- Et tu l'as trouvé, demanda-t-elle ensuite en reprenant son sérieux.
- Non, répondit-il en mentant effrontément pour la bonne cause.
A la place de celui que Matthew avait dépeint, Jensen avait trouvé un séduisant, brillant et époustouflant bel homme. Mais l'avouer à Matthew et à sa mère, hors de question, ils ne comprendraient pas, bien qu'ils soient ouvert d'esprit, ils ne l'accepteraient pas. Jensen préféra ne rien dire qu'en dire trop.


Quand à la nuit tombée Jensen rentra chez lui, ses parents autour de la table l'attendaient pour dîner. La salle à manger aux couleurs claires et aux meubles vintages, ne servait que très rarement, soit à l'occasion de dîner d'anniversaire, ou de rares évènements, ou alors une fois dans le mois quand l'emploi du temps de la famille le permettait. Sinon, chacun dînait à son heure dans une des pièces à vivre de la maison, le plus souvent la cuisine.
Jensen déposa son sac à l'embrassure de la porte et s'installa en face de sa mère, son père sur sa gauche présidait la table. Voyant son regard interloqué, son père prit la parole.
- Eh oui, c'est rare mais ça peut se produire.
- Comment se fait-il qu'on soit tous là, s'interrogea Jensen qui n'attendait pas vraiment de réponse. D'habitude même en planifiant une telle réunion à l'avance, et je pèse mon pléonasme, cela tombe parfois à l'eau à la dernière minute.
- Le hasard des emplois du temps, répondit sa mère en lui tendant le plat de brocoli.
- Alors comment s'est passé ta journée, lui demanda son père.
Jensen se servit un blanc de poulet avant d'y répondre.
- Rien de bien transcendant, je suis resté assis à prendre des notes.
Mais en repensant à sa "révélation" faite à Matthew, il se mit à sourire, ce qui intrigua ses parents.
- Qu'est-ce qui te fait sourire ainsi, lui demanda sa mère.
- Rien avoir avec les cours. C'est une situation assez marrante à laquelle j'ai eu droit cette après-midi.
Jensen leur raconta la petite anecdote qui les fit sourire.
- C'est vrai que je ne te vois pas du tout avec quelqu'un comme Matthew, fit son père. Tu as un caractère tellement bien trempé qu'il te faudrait une personne avec un caractère encore bien plus fort que le tient.
- Dis tout de suite que je suis insupportable, difficile à gérer, un vrai casse-pieds pour rester polie.
Monsieur Backles, séduisant quadragénaire qui s'approchait du demi siècle, et dont le sens de l'humour se confirmait au fil des ans prit un temps de réflexion avant de répondre, ce qui sous entendait qu'il partageait l'avis de son fils.
Jensen qui n'avait pas hérité de ses cheveux brun, avait par contre hérité de son trait d'humour et sourit à sa boutade.
- Honnêtement je plains le garçon qui devra te supporter, répondit-il en rigolant.
- Ne dis pas n'importe quoi, notre fils n'a pas un sale caractère, c'est juste qu'il est un peu dur avec les gens qui l'entourent et qu'il ne s'en rend pas compte.
Madame Backles, séduisante blonde de la même tranche d'âge que son époux, défendait toujours son fils contre vents et marrées.
- C'est une façon curieuse de prendre ma défense et de me faire paraître plus humain. Mais je l'accepte.
- En parlant d'acceptation, fit son père d'un ton qui chassa la légèreté de la conversation.
A ses yeux rivés sur lui et à l'intonation de son intervention, Jensen compris qu'il allait devoir faire quelque chose. Quoi, il ne le savait pas encore, mais supposait déjà qu'il s'agirait d'un dîner ou d'un gala. Dans le premier cas il s'ennuierait et dans le second, il s'ennuierait tout autant.
- C'est un gala de charité que l'hôpital organise comme tous les ans à cette période et il est important que tu y sois également.
Bingo, pensa Jensen.
- Te fatigue pas j'ai compris. A moins de me faire kidnapper je n'y couperais pas. Je ferais en sorte de choisir mes plus beaux habilles.
Le gala de charité consistait à recueillir des fonds pour l'achat de nouveaux équipements à la pointe de la technologie. Cette soirée se tenait, généralement, dans la salle de réception d'un grand hôtel de luxe où tout le gratin de la ville se retrouvait. Jensen qui voyait en cet évènement une bonne action, n'appréciait pas malgré tout, l'idée d'y faire une figuration. Cependant, en tant que fils de chirurgien il devait s'y rendre, même si son rôle lui semblait inutile, à moins d'être vendu aux enchères pour un dîner ou une soirée, chose qui n'était pas encore arrivée. Mais à cette simple idée, Jensen aurait été ravis d'y participer.

En regagnant sa chambre, Jensen repensa aux paroles de son père, notamment celle concernant son caractère et sa vie amoureuse. Plus que son père, il disposait d'un excellent regard sur lui même, il savait qu'il devenait parfois difficile à cerner, qu'avec lui il fallait s'accrocher pour pouvoir rester dans son univers. Cependant, il se montrait bienveillant à l'égard des personnes qui gravitaient autour de lui. Cela se traduisait par une certaine attention. Tout dans l'action, rien dans la parole. Jensen n'était pas un beau parleur, les compliments chez lui rares et chers lui prêtait une réputation d'avare en déclaration de bon sentiment. Il ne prononçait que très rarement ses trois petits mots qui font tant plaisir. Bien entendu ses parents y avaient eu droit, mais en grandissant, sa pudeur des sentiments grandit également. Néanmoins, il trouva un moyen d'exprimer ce qu'il ressentait, sa façon d'agir parlait pour lui. Jensen genre de personne à avoir l'amour pudique préférait les actes à la parole.
Allongé sur son lit aux linges turquoise, il fouillait dans la mémoire de son téléphone portable. Après avoir trouvé le numéro de monsieur Mettner il lança l'appel, la tonalité se fit d'abord entendre, puis une voix grave et chaleureuse répondit.
- Je comprends mieux pourquoi on vous signe plein de contrat.
- Pardon, demanda monsieur Mettner interloqué.
- Vous répondez au téléphone avec une voix teinté d'affection.
- Idiot, je sais que c'est toi, ton nom s'inscrit.
Jensen souriant ne répondit rien.
- Je vous appelle pour vous dire que samedi soir, on ne se verra pas, j'ai un gala de charité auquel je ne peux faire faux bond. Mais on peut se retrouver chez vous plus tard.
- Je vois que tu as déjà tout planifié.
- Et oui. Il me faut mon coup du week-end pour bien commencer la semaine.
En disant cela, Jensen savait pertinemment qu'il choquerait légèrement le père de Matthew qui se faisait une image différente de leur relation. Là où il ne voyait que du sexe, le père de son ami y voyait autre chose, quelque chose de plus profond, pas clairement défini mais latent malgré tout. Mais Jensen ignorait que depuis l'affaire du câlin, monsieur Mettner se doutait de ses véritables sentiments, jouant son jeu, il resta silencieux.
- Vous êtes où ?
- Au bureau, je travaille sur un plan.
- Ne vous couchez pas trop tard, j'ai besoin que vous soyez en forme ce week-end.
En langage Jensen, cela voulait dire qu'il n'appréciait pas trop ce rythme de travail, et qu'il souhaiterait que pour sa propre santé monsieur Mettner ralentisse un peu. Mais dans un souci de paraître totalement détaché, ses messages sonnaient égoïstement.
Jensen excellait dans ce genre de message subliminal où il fallait bien y regarder pour en connaître le sens caché.
- J'essaierais de rester en forme jusque là, répondit monsieur Mettner d'un sourire qui pouvait s'entendre.
- Bonne nuit monsieur Mettner.
- Bonne nuit Jensen.
Après avoir raccroché monsieur Mettner se leva de son bureau et se dirigea vers la fenêtre, il se perdit dans les lumières de la ville avant de se perdre dans ses pensées. Le sourire qu'il affichait rien à voir avec le panorama concernait l'image de Jensen, garçon spécial qui occupait chaque jour un peu plus ses pensées. A la fois insupportable mais rapidement indispensable. Souvent dans la journée, il se demandait ce qu'il aurait pu dire ou aurait pu faire dans telle ou telle situation.
Toujours pensif, il regagna son bureau sur lequel un ordinateur affichait le plan d'une maison. Son regard se perdit de nouveau dans le vide, puis un soupire. S'il avait cessé de se demander comment leur relation avait fait pour en arriver là, il commençait à se demander vers quoi elle allait tendre. Quel serait son devenir ? Quel genre d'avenir leur couple pourrait-il avoir ? A cette question, il pensa à la réaction de Jensen, le mot couple l'aurait fait bondir de sa chaise en réfutant vivement ce qualificatif. Jensen niait de près ou de loin tout ce qui pouvait sous entendre de l'affection, voulant absolument paraître pour un être froid et distant, sans sentiment de cet ordre. Alors que dans le fond, il aimait aimer et se sentir aimer.

8

Dans la salle qui accueillait le gala de bien faisances, les invités, tous sur leur trente et un, rivalisaient d'élégance et de sophistication. Un orchestre philharmonique, dans un coin, jouait les plus belles symphonies donnant ainsi au lieu une atmosphère de palais viennois.
Placés par groupe de six autour des différentes tables, les convives de cette soirée charitable, se livraient à diverses discussions allant des affaires, des enfants jusqu'aux derniers potins qui circulaient dans la haute société qu'ils représentaient.
L'Hôtel de la plage accueillait au moins deux fois par an ce genre de manifestation, coût du repas, sept cents dollars par tête. Ce prix se justifiait par la qualité de l'endroit situé au bord de l'océan, mais avant tout par la cause.
La soirée aux allures de dîner dansant restait au demeurant assez ennuyeuse pour Jensen, qui à la table de ses parents avait du mal à cacher son envie d'être ailleurs. Attentif à moitié, il ponctuait d'un hochement de tête le discours intarissable auquel se livrait sa voisine de table, une petite vielle qui à en croire ses récits avait tout vécu. Arrivé au passage où elle donnait son opinion sur la décadence de la jeunesse actuelle, Jensen fit signe au serveur de lui apporter une autre coupe de champagne, sa quatrième. Discrètement, il roula des yeux lorsqu'il croisa le regard de sa mère qui ne pouvait rien faire pour lui, elle tentait elle-même de se dépêtrer de ses propres voisins. Elle qui voyait en cette soirée une occasion d'oublier l'espace d'un instant sa fonction de juge, se retrouvait à parler de délinquance, de circulation d'armes et de drogues. Pourtant ce soir sa robe de juge au placard elle portait une robe de soirée qui ne voulait dire "ne me parlez pas de mon métier". Sexy pour une fois, elle voulait tenir des conversations de femmes, légères et glamour. Mais visiblement la robe ne faisait pas la fonction. Contrairement à son fils, elle ne pouvait pas se permettre de s'enivrer, qu'aurait-on pensé. Elle se consola en regardant son mari faire le tour de la salle avec un mot pour chaque invité. Pour lui elle surmonterait tout, en retour elle n'espérait qu'une danse.
Tandis qu'il passait la salle en revu, Jensen aperçu au loin monsieur Mettner passant la porte d'entrée, une éblouissante blonde à son bras, plus éblouissante que les lustres de cristal suspendues au plafond. Etait-ce la fameuse blonde se demanda Jensen, qui constata qu'elle portait avec ravissement une robe bleu marine dont la coupe épousait parfaitement ses formes. A l'évidence, ils étaient bien assortis et manifestement en retard.
Le maître d'hôtel leur indiqua leur table. Etrangement monsieur Mettner n'avait pas averti Jensen de sa présence. D'un sourire, ce dernier abandonna sa table et son bourreau pour se diriger vers celle de son amant. Sur son passage il serra quelques mains et fit quelques salutations de la tête.
Tamara Bridges, femme que tout homme aurait voulu comme cavalière, contemplait le centre de table florale. Sentant un regard posé sur elle, elle leva les yeux et salua d'un signe de tête le garçon posté devant eux.
- Jensen ! s'exclama monsieur Mettner presque surpris.
- Bonsoir.
- Bonsoir, je ne pensais pas te voir ici.
Jensen, un sourire amusé, repensa au coup de fil qu'il lui avait passé, soit la mémoire de monsieur Mettner lui jouait des tours, soit la présence de sa cavalière le rendait amnésique.
- En tant que fils d'un éminent chirurgien j'ai pour obligation d'être de la partie. Et puis, le champagne n'est pas mauvais contre l'ennui, dit-il en chuchotant ce qui fit sourire Tamara.
Voyant que Jensen regardait avec insistance sa cavalière, monsieur Mettner se sentit obliger de faire les présentations d'usage.
Tamara d'une blondeur naturelle époustouflante, devait soit remercier son coloriste soit la nature. La courbe généreuse de son décolleté suscitait également quelques interrogations. Quoi qu'il en soit, artificielle ou naturelle, dans son ensemble elle était une très jolie femme d'une trentaine d'année. Ses yeux bleu ciel encadraient un nez fin, qui se terminait au dessus d'une bouche pulpeuse, que relevait un gloss particulièrement brillant. Son visage aurait fait le succès d'une campagne de pub pour une marque de maquillage, tellement ses traits épousaient la perfection. Sa blondeur dorée faisait pâlir les champs de blés, son bronzage ambré mettait en valeur la rivière de diamant qui ornait son cou, le tout faisait battre les cœurs. Un œil sur les pierres précieuses, Jensen se demandait si elles étaient un présent de son amant.
- Matthew n'a pas voulu venir ?
- En fait il devait nous accompagner, mais depuis son réveil, il ne se sent pas très bien, il a des sueurs froides. A vrai dire, il faisait peine à voir.
- Et vous êtes là, l'interrompit Jensen.
Monsieur Mettner se mit à sourire.
- Quel horrible parent je fais, s'exclama-t-il en levant les yeux au ciel. Tu n'y es pas du tout. C'est lui qui nous a dit de venir, qu'il s'en sortirait très bien tout seul, et que ce n'était qu'un rhume.
- On est arrivé en retard car on s'assurait qu'il était capable de rester seul, renchérit Tamara pour leur défense.
Jensen ne fit que sourire.
- John tu devrais l'appeler dans le courant de la soirée, dit-elle en s'adressant à son cavalier. Juste au cas ou. Je n'ai pas très envie que la police nous prenne pour des adultes irresponsables, poursuivit-elle en rigolant.
Jensen se mit à rire volontiers.
- J'adore, fit Jensen en rigolant, ce n'est pas tant pour Matthew c'est plus pour votre réputation. Pauvre Matthew, fit-il en reprenant son sérieux, il devrait savoir que le gala qu'organise mon père est plus important. Rassurez-vous qu'il soit bien en vie, je n'aime vraiment pas l'idée qu'il lui vole la vedette, après l'effort que je me donne à être ici, dit-il en s'adressant à Tamara.
Cette dernière se mit à rire en hochant la tête.
Sur ces derniers mots Jensen les abandonna, sur son passage avant de regagner sa table, il prit une coupe de champagne sur le plateau argenté qu'un serveur tendait à deux personnes.
- Il a l'air sympa l'ami de ton fils, fit Tamara en le suivant du regard.
- Oui, je constate que vous avez le même humour.
- S'il était un peu plus vieux je crois bien qu'il m'aurait séduite.
- Les petits jeunes ne te plaisent pas ?
- Je t'en prie, répondit-elle presque outrée. Il a l'âge d'être ton fils. Il aurait même pu être un ami du mien si j'en avais un. Ce qui me fait dire qu'à mon âge, il me faut quelqu'un qui veuille les mêmes choses que moi, stabilité et désir de fonder une famille.
John Mettner perdit un instant le contact avec la soirée, ce que venait de dire Tamara le troubla. Il a l'âge d'être ton fils. Bien avant elle, il en avait fait le constat, mais que cela soit dit par une autre personne, même si celle-ci se trouvait dans l'ignorance de la relation qu'ils entretenaient, lui donnait encore plus de réalité.
- John tu m'écoutes, intervint Tamara en le voyant perdu dans ses pensées.
- Oui, dit-il sursautant à moitié.
Elle se mit à lui sourire, ses doigts fins caressèrent le revers de sa main, John se rappela de la douceur des siennes.
- Quand j'ai dit fonder une famille je ne pensais pas à nous. Je sais très bien que, nous, ce n'est pas sérieux au point de s'unir pour la vie, le rassura-t-elle en lui faisant un clin d'œil complice. Mais je dois t'avouer que tu ferais un parfait donneur.
John serra sa main posée sur la sienne.
- Tu trouveras l'homme qui te correspond bien assez tôt.
- Promets moi une chose, dit-elle d'une voie solennelle.
- Laquelle, demanda-t-il les yeux plongés dans les siens.
- Que si cet homme ne vient jamais, je pourrais compter sur toi pour me donner un enfant. Célibataire ou pas, je ne veux pas que tu le fasses dans une éprouvette. L'ancienne méthode est plus agréable, et en plus nous sommes tout autant exceptionnel, dit-elle d'un regard aguicheur qui le fit sourire.
- Demander de la sorte, on peut difficilement refuser.
- Il est évident que je ne dirais rien à ta future compagne.

La fin du dîner, fut l'occasion pour les convives de rejoindre la piste de danse. Le DJ le plus en vogue du moment, se donnait pour mission de se faire trémousser ses bons chics bons genres. Le doux éclairage des lustres céda sa place aux couleurs vives des spots et des stroboscopes qui s'allumaient au rythme des musiques endiablées.
Bien qu'aimant danser, Jensen se tenait aux abords de la piste, un verre à la main il regardait les autres se livrer à des chorégraphies bien personnelles. Parmi la foule des danseurs anonymes, le couple que formaient Tamara Bridges et John Mettner accaparait toute son attention, ils s'avéraient être d'excellents danseurs. Qui l'eut cru. Le rythme ne semblait avoir aucun secret pour eux, ils l'avaient dans la peau. Jensen, au vu de ce spectacle, laissa s'échapper un soupire avant de se diriger vers la terrasse.
Dehors, le bruit des vagues dans la nuit noir tranchait avec les watts des tubes de l'année. La lune argentée remplaçait les lumières colorées qui balayaient la piste de danse de leur passage furtif. La brise du large emmenait dans son sillage le parfum salé de l'océan, odeur si familière des régions côtières. Accoudé à la balustrade Jensen, le regard au loin, suivait la lumière rouge d'un bateau qui passait à l'horizon.
- Pourquoi tu ne danses pas ?
Accoudé à ses côtés, John Mettner s'inquiétait de le voir seul. Jensen, pas vraiment surpris, avait reconnu l'effluve de son parfum de grand couturier.
- Je ne me sens pas dans mon élément tout simplement.
- C'est vrai qu'ils n'ont pas tous ton âge, à part un ou deux.
Jensen ne répondit rien, laissant monsieur Mettner avec ses suppositions.
- Vous m'avez caché que vous étiez un excellent danseur, dit-il du coin de l'œil en le taquinant du coude.
Monsieur Mettner se mit à sourire.
- On a tous nos petits secrets.
- Tamara est douée elle aussi, en plus d'être ce qu'elle est.
- C'est à dire ?
- Une femme pour vous.
Monsieur Mettner se retourna et s'adossa à la balustrade.
- Une femme pour moi, demanda-t-il, les yeux tournés vers les vitres de la salle derrière lesquelles des faisceaux de lumières clignotaient. Qu'est-ce qui te fait dire ça, demanda-t-il ensuite les yeux posés sur Jensen.
- Elle est belle, sympathique au premier contact, racée. Bref, tout ce qui se marie avec vous. Il n'y a qu'à vous voir ensemble pour se dire que vous formez un joli couple.
- C'est ce qui te fait t'isoler, demanda monsieur Mettner en se retournant.
Cette question teintée d'une certaine note d'affirmation, espérait une vérité.
- Vous me semblez étrangement sûr de vous quand vous dites ça. Au risque de vous décevoir je m'isole quand je m'ennui.
Monsieur Mettner eut un léger sourire.
- C'est vrai que cette soirée est ennuyeuse, tous ces gens qui dansent sur les hits du moment, c'est très ennuyant. Surtout pour un jeune comme toi, rajouta-t-il narquoisement.
- Des nouvelles de Matthew ?
- Oui, il est encore patraque.
- Ce qui veut dire qu'il ne quittera pas sa chambre de toute la nuit.
- Je crois oui.
Jensen se retourna à son tour pour s'adosser à la rambarde de bois. Monsieur Mettner comprit le message du sourire aguicheur qu'il affichait.
- Je vous retrouve chez vous dans une heure.
Sans même attendre la réponse, Jensen retourna à l'intérieure convaincu d'être rejoint plus tard.
Monsieur Mettner prit une profonde inspiration avant de soupirer, le chant relaxant des vagues n'apaisait en rien son trouble intérieur, Jensen toujours à le tenter et lui toujours à y succomber. Une femme délicieuse l'attendait à l'intérieur, alors que son être ne vibrait que pour Jensen.

Debout à côté du bar de son salon, monsieur Mettner un verre de whisky à la main, remuait celui-ci en regardant vers l'embrasure de la porte. Après chacune de ses gorgées, il faisait teinté les glaçons, après la dernière il en croqua un avant de se resservir. Il défaisait son nœud papillon quand Jensen passa la porte.
- Je te sert quelque chose, dit-il en s'adressant à lui.
Eclairé par quelques lampes, le salon plongé dans une douce intimité sentait l'odeur malte du whisky.
- Vous, répondit Jensen en s'approchant.
Après l'avoir embrassé, Jensen prit le verre de whisky posé sur le bar et en huma l'essence, il le porta à ses lèvres, mais monsieur Mettner le lui reprit des mains.
- Ce n'est pas de ton âge.
- Je vous ferai remarquer qu'au gala du champagne, j'en ai bu, sans que quelqu'un vienne me faire des histoires. Qu'est-ce qui est de mon âge selon vous ? Coucher avec vous ?
- Pour ça tu es majeur, et je ne voudrais pas qu'on dise que je te saoule pour abuser de toi.
- Tout le monde croira que c'est moi qui abuse de vous. Dans l'histoire, vous serez la victime et moi le méchant.
Cette remarque fit sourire monsieur Mettner. En y repensant bien se dit-il, dans l'histoire il campait le rôle de la proie, la pauvre brebis qui un soir s'était faite abordé par le grand méchant loup. Un loup aux traits d'un jeune adolescent, qui contrairement à la plupart, savait ce qu'il voulait.
- Pourquoi dis-tu ça ?
Jensen, silencieux, fit le tour de la pièce en regardant les différents tableaux d'y accrochés, tous d'une artiste appartenant au courant abstrait.
- Mon côté vif et piquant que tout le monde me connaît, fit-il en revenant vers monsieur Mettner.
- Ce côté qui te permets de cacher ta gentillesse, ta douceur et l'amour que tu portes à ton prochain.
Jensen leva les yeux au ciel avant de soupirer lourdement.
- Embrassez-moi au lieu de dire des bêtises.
Il n'hésita pas une seconde, tout en s'exécutant, ses bras l'enlacèrent pour le caresser avec tendresse. L'un contre l'autre ils se regardèrent ensuite d'un sourire complice.
- Je vous ai déjà dit que je vous trouvais particulièrement beau ce soir ? Jensen descendit ses yeux au niveau de son cou, ses doigts effleurant le nœud papillon défait. Ce nœud vous donne un côté sexuel non négligeable, avoua-t-il.
- Tu trouves ?
Jensen hocha la tête avec insistance de haut en bas.

Se rendant péniblement à la cuisine, Matthew cru entendre des bruits au salon, la lumière provenant de la pièce ne laissait aucun doute quant à la présence de quelqu'un. La main posée sur son bas ventre, il passa discrètement la tête par l'embrasure de la porte. C'est alors qu'il vit, son père et son ami, tendrement enlacés. D'un mouvement de recul il se cacha, avait-il bien vu ? Que faisait Jensen dans les bras de son père ? Les traits de son visage, tirés par la douleur qu'il ressentait au niveau de son bas ventre, ne masquaient pas sa consternation. Il passa de nouveau la tête pour être sûr d'avoir bien vu. Cette fois, son père et Jensen s'embrassaient langoureusement.
- J'ai attendu ce moment toute la soirée, fit monsieur Mettner.
Jensen n'eut même pas le temps de répondre que Matthew fit irruption.
- Je comprends mieux pourquoi tu as divorcé d'avec maman, clama Matthew en se tenant le ventre.
- Matthew, fit son père stupéfait en se dégageant de Jensen.
A la surprise générale, il ne dormait pas paisiblement comme ils le croyaient, et visiblement il paraissait mal en point. Des perles de sueurs ruisselaient sur son visage, ses cheveux mouillés par celles-ci ne garantissaient rien qui vaille.
- Comment pouvez-vous, s'indigna-t-il dans un ralle de colère et de douleur. Vous me dégoûtez.
Soudainement prit d'une vive douleur à l'abdomen, il se plia en deux avant de s'écrouler sur le sol. Agité, il pressait le côté droit de son bas ventre, la douleur le faisant se tordre dans tous les sens. Son père accourut à ses côtés, pendant que Jensen composa d'instinct le numéro des secours.
Monsieur Mettner tata son front brûlant, bien que paniquer de voir son enfant dans cet état, il le rassura en lui prenant la main. Matthew qui la tenait de toutes ses forces, la broyait presque tellement la douleur lui devenait insupportable.
- Papa j'ai mal, dit-il avec peine le visage grimaçant de souffrance.
- T'en fais pas mon chéri les secours arrivent.
Impuissant devant ce qui se passait, Jensen appela son père qui les rejoignit une demi- heure plus tard à l'hôpital.

A cette heure de la nuit, l'éclairage des néons blancs donnait encore plus un côté aseptisé à tout le bâtiment, les fournitures de la salle d'attente dans les tons gris, ne donnait pas envie d'être ici. L'atmosphère de l'endroit, peu réjouissante, pour ceux qui n'en avaient pas l'habitude, ne dérangeait pas Jensen habitué à ces lieux depuis sa tendre enfance.
A l'âge ou les autres s'amusaient sur les terrains de basket, l'hôpital représentait pour lui un terrain de jeu et de découverte. Durant les temps libre de sa jeune adolescence, il y avait même fait du bénévolat, tenant compagnie à certains patients en manque de famille ou de visite. Aujourd'hui cette époque révolue, se trouvait bien loin derrière lui. Par moment il y repensait, mais n'avait plus mis les pieds dans ses locaux sauf quand il trouvait un interne à son goût. A quatorze ans Jensen laissa le bénévolat à la relève qu'il avait su constituer, son temps libre il le consacrerait à vivre sa vie d'adolescent, courant les garçons comme d'autres couraient les filles. Jusqu'à cet âge, la beauté innocente de Jensen avait fait de lui le garçon que toutes les mamans auraient rêvé avoir, son côté angélique sur les photos de classes faisait naître l'admiration générale. Conscient de son potentiel, Jensen transforma l'innocence de sa beauté en une véritable insolence. Rien avoir avec la vulgarité, cette insolence relevait plus du sex-appeal qui s'en dégageait. De tous les nageurs de l'équipe de natation, il pouvait se targuer d'être le plus sexy. Même habillé, l'attention se focalisait sur lui, ses yeux bleus se remarquait d'avantage avec le teint doré qu'il prenait à la plage. Ses années de natations et de musculation lui permettaient d'avoir ce physique désirable. Jensen conscient de tout cela en jouait volontairement, comme par exemple en faisant du gringue aux garçons qu'il voyait en couple avec une fille, il adorait semer le trouble dans la tête de certains, un trouble qui montrait qu'il détenait le pouvoir. A mille lieux de la prétention, Jensen, joueur réaliste, s'amusait avec les cartes qu'il avait en main.


Assis en face des parents de Matthew, il attendait le retour de son père de la salle d'opération. Surveillant le couloir, il n'en avait pas moins un œil sur monsieur Mettner et son ex-femme, assis l'un à côté de l'autre. Leurs mains entrelacées témoignaient du soutien et de l'affection qu'ils se portaient.
Durant l'attente, le couloir de l'angoisse comme il l'avait surnommé, vit défiler une équipe médicale autour d'un brancard déambulant à vive allure, prononçant des termes que Jensen avait souvent entendus, mais dont le sens de certains lui restait inconnu. Plus tard il apprit qu'il s'agissait d'un accidenté de la route. Une équipe de nettoyage vint ensuite faire disparaître le sang sur le sol au revêtement noir et blanc à l'image d'un damier.
Monsieur Backles apparu peu après, toujours en tenu de smoking, il n'était pas encore sorti du gala quand son fils l'avait appelé. A son arrivée tous se levèrent, Madame Brenman épaulée par son ex-mari s'avança vers lui, Jensen se tenant légèrement en retrait.
- Je viens de voir le chirurgien, tout va bien.
Ce dernier n'avait pas pu se déplacer lui-même, il devait s'occuper de l'accidenté.
- Il s'agissait de son appendice, tout s'est bien passé, on ne verra même pas sa cicatrice, fit monsieur Backles rassurant et souriant.
- Quand pourrons-nous le voir ?
- L'infirmière viendra vous chercher.
- Merci beaucoup, fit la mère de Matthew en posant sa main sur son bras.
- Ce n'est rien, répondit-il en la touchant.
Tandis que les parents allèrent s'asseoir, il se tourna vers son fils.
- Ton ami va vite se remettre sur pied.
- C'est gentil d'être venu.
- C'est normal. Quand tu as quitté la soirée, je croyais que tu étais allé dans une de ces boîtes à la mode. Que faisais-tu chez les Mettner ?
- Je passais voir Matthew, prendre de ses nouvelles, à croire que j'ai bien fait.
Le mensonge que servit Jensen, passa pour une vérité en laquelle crut son père. Ils décidèrent de quitter l'hôpital, ensemble, laissant les parents de Matthew à son chevet dans la salle de repos où leur fils fut transporté.

Suite

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