Sentiments troubles (5)
de KH Brillant

9

Très vite Matthew intégra une chambre particulière, au matin il avait droit à la visite quotidienne des médecins accompagnés de leurs internes, l'après-midi sa famille et ses amis prenaient le relais. Sa chambre aux couleurs ternes lui donnait envie de sortir le plutôt possible, la seule gaîté parvenait du ciel bleu, qu'il voyait par sa fenêtre.
Sa mère s'éternisait à son chevet pendant des heures avant qu'elle ne se rende compte qu'elle devait faire des courses, ses amis faisaient quant à eux de brèves visites. Callie, elle, restait entre deux visites. Sa présence lui permettait d'avoir un lien avec la vie extérieure, celle du lycée et des cours notamment, le tout agrémenter de petites anecdotes comme le devoir de maths ou bien la gamelle d'un de leur camarade en cours de sport. Entre toutes ses précieuses informations, elle lui glissait un "tu me manques". Depuis son arrivée, elle ne lui lâchait pas la main une seule fois.
Cependant, bien que conscient et reconnaissant de sa présence, Matthew avait la tête ailleurs, Callie le voyait bien, mais mettait cet air étourdi sur le coup des médicaments. Matthew aurait aimé que se soit ça. Ce qui le préoccupait concernait son père et Jensen, il se repassait la scène comme le ferait un lecteur DVD dont la fonction replay restait continuellement en marche. Les coups frappés sur la porte le ramenèrent de ses pensées.
- Encore une visite ! s'exclama Callie.
Et pas n'importe laquelle, celle de Jensen.
Si Callie affichait un sourire amical, Matthew beaucoup moins voir carrément pas. Jensen lui sourit malgré tout et s'avança avec dans les mains une boîte de chocolat qu'il lui tendit.
- C'est bon pour le moral et les papilles. Et comme t'es un amateur de chocolat, fit Jensen.
- Tu t'en es souvenu. Rappel moi, tu es un amateur de quoi encore, demanda Matthew sur un ton des plus sarcastique.
Callie bien qu'ignorant l'incident de la veille, ne pouvait ignorer la tension dans l'air qui émanait bien plus de son petit ami que de Jensen qui tentait de sauver les apparences avec un sourire. Matthew déposa les chocolats sur la table de chevet à côté d'un vase rempli de fleurs jaunes. Un silence de quelques secondes plana dans la pièce, chacun se regardant tour à tour. Comprenant qu'ils avaient certainement un problème à régler, Callie regarda sa montre et feignit une course urgente à faire. Elle embrassa tendrement Matthew, salua d'un sourire confus Jensen et prit congés. Avant de refermer la porte derrière elle, elle fit un dernier signe de main à son amoureux transit et oublia de la fermer complètement.
Matthew le regard posé vers la fenêtre, aurait aimé être ailleurs. Dehors, la vie semblait si belle à en croire les rayons du soleil qui venaient inonder la pièce, qui bien que plongée dans toute cette lumière, se noyait dans une atmosphère sombre par la tension qui y régnait.
Adossé à ses oreillers Matthew le visage fermé, ne desserrait pas les dents qui grinçaient presque.
- Comment tu vas, demanda Jensen histoire de briser la glace.
- Tu veux parler de mon opération ou du fait que je t'ai surpris la bouche collée à celle de mon père ?
Jensen ne se démonta pas.
- Je pensais plutôt à ton opération, répondit-il en souriant.
Matthew lui, ne souriait pas.
- Alors cette opération ?
Jensen pouvait lire dans ses yeux que la plaisanterie devait être proscrite.
- Si tu y tiens, fit-il à l'affût d'une chaise.
Matthew le regarda prendre la chaise à côté de la salle d'eau, l'emmener jusqu'au lit et s'y installer calmement.
- Je t'écoute, fit Jensen.
- Non, moi je t'écoute.
- Bon. Je me présente Jensen Backles, fils de monsieur et madame Backles respectivement chirurgien et juge. J'ai grandi dans les quartiers huppés de la ville, mon enfance était dorée, mon adolescence jouissante…
- Qu'est-ce que tu me racontes ? !
- Faudrait savoir ce que tu veux, tu m'écoutes et quand je parle tu m'interromps.
Matthew serra fermement les draps dans ses poings, alors que dans le couloir, le docteur Backles s'apprêtait à entrer.
- Jensen, je veux que tu me dises depuis quand tu couches avec mon père, cria-t-il.
A cet instant la main du docteur Backles se recula de la poignée de porte. Perplexe, il resta sur place, peinant à croire ce qu'il venait d'entendre. Le couloir désert le laissait comme seul témoin. Bien que déconcerté, il s'adossa au mur et tendit l'oreille.
- Ça a commencé à ta soirée d'anniversaire.
- Est-ce que c'est lui qui t'a fait des avances ?
- Non, c'est moi qui ai tout fait pour l'avoir.
- Soit plus clair.
Jensen regarda un court instant par la fenêtre, juste le temps pour lui de remettre les pièces du puzzle dans le bon ordre.
- La première fois que je l'ai rencontré, c'était la fois où Callie était avec nous pour les cours de maths. Notre première rencontre s'est faite dans la cuisine, je venais de faire des longueurs et j'avais soif. En entrant, il m'a vu avec une bière à la main et m'a sermonné. Au premier coup d'œil je dois dire qu'il m'a plu physiquement. Je le trouvais beau et bien jeune pour être ton père, bien trop jeune. Et son sex-appeal a fait que je voulais absolument l'avoir. Je le trouvais…
Bien que pas très emballé par l'idée de poursuivre son récit, Jensen devait satisfaire à l'envie de Matthew qui voulait tout connaître.
- Tu le trouvais…? Vas-y continu.
- Je le trouvais hyper bandant.
Matthew ferma les yeux, marquant ainsi le choc qu'il venait de recevoir. Jensen attendit qu'il soit de nouveau attentionné pour continuer.
Dans le couloir le père de Jensen tout autant choqué, attendait malgré tout, la suite du récit.
- A fur et à mesure que je le voyais, je n'avais qu'une envie, celle de coucher avec lui. Ce qu'il y avait d'excitant, c'était qu'il était un homme qui avait divorcé d'une femme et qui avait un enfant, et qui plus est, vivait une relation avec la séduisante Tamara, que je ne savais pas si époustouflante que ça. Je ne l'avais jamais vu avant-hier soir. Bref, elle n'était qu'un nom. Et de le savoir avec une femme pimentait mon envie. Donc j'ai d'abord commencé à le séduire subtilement avant d'être plus offensif.
- Qu'est-ce que tu entends par plus offensif ?
Le docteur Backles attendait la réponse avec une certaine appréhension.
- Le soir de ton anniversaire, je suis allé le retrouver dans sa chambre prétextant lui apporter un morceau de gâteau. Je me suis essayé à l'embrasser. Il m'a poliment éconduit. Mais plus tard dans la nuit je suis revenu.
- Tu es téméraire.
Jensen sourit légèrement avant de poursuivre.
- Cette fois, j'ai été plus direct, je me suis dévêtu et je l'ai poussé à bout. Il était très en colère, je l'ai énervé encore plus et toute cette tension à donner ce que j'espérais. Je t'épargne les détails. Et tu connais la suite.
- Est-ce que tu l'aimes ?
- L'aimer, s'interloqua Jensen. Je te reconnais bien là.
Au son de sa voix et à l'intonation de ses mots, monsieur Backles comprit tout de suite que Jensen l'aimait. Ce ton démontrant un affront il l'avait toujours quand il se sentait percé à jour, comme la première fois où son père lui avait tendu une perche avant qu'il ne confesse ses penchants affectifs.
A l'époque le Dr Backles voyait très souvent son fils accompagné d'un charmant garçon prénommé Steve. Ils semblaient être les meilleurs amis du monde. Mais peu à peu leur complicité exacerbée sema le doute dans son esprit. Pour avoir les idées claires, il profita d'un petit déjeuner en tête à tête avec sa progéniture pour le questionner sur la relation qu'il entretenait avec son inséparable compagnon. D'abord dans le déni, il avoua ses sentiments en fin de journée.
Sachant plus qu'il ne devait, le docteur Backles se retira dans son cabinet laissant Jensen et Matthew à leur conversation.
- Ce n'est que sexuel, rassure toi.
- Et en quoi ça devrait me rassurer ?
Jensen ignorait la réponse à cette question, ce qu'il savait par contre, c'était que ces mots le rassuraient.
Ils restèrent silencieux quelques minutes, Jensen regardant par la fenêtre, et Matthew le dévisageant. Jensen ne représentait plus pour l'heure, l'ami loyal et fidèle, mais l'amant de son père. Ce dernier devenait subitement pour lui quelqu'un d'autre, il n'aurait jamais imaginé cela de sa part. Bien qu'ils avaient des difficultés de communications depuis le divorce, Matthew voyait malgré tout en lui une image forte de l'homme travailleur sortant avec des tops modèles. Aujourd'hui cet homme, toujours travailleur, sortait avec un garçon à peine plus âgé que lui, un garçon qui aurait pu être son fils. Un garçon. Impensable. Matthew n'arrivait pas à comprendre comment ce changement avait pu se produire. Y avait-il réellement quelque chose à comprendre ? Certes cela relevait presque du mystère, mais était-il nécessaire de tenter de l'élucider ? Matthew mit en hypothèse l'intérêt d'une expérience. De nombreuses études révèlent que certains hommes, de l'âge de son père, venaient à voir une relation avec une personne du même sexe, juste pour essayer, peut-être que son père rentrait dans cette catégorie. Mais pourquoi ? L'idée de son père s'essayant à cette sexualité lui paraissait irréelle. Etait-ce la première fois ? Jensen était-il si charismatique ?
Sentant son regard posé sur lui, Jensen regarda Matthew et lui sourit un court instant avant de se diriger vers la fenêtre. L'analysant avec beaucoup plus d'attention, Matthew se dit que bien des hommes se laisseraient tenter par un jeune homme tel que lui, qui avait visiblement tout pour plaire. Sa beauté ne pouvait laisser les gens insensibles, tout le monde le remarquait. Pourquoi son père l'avait-il remarqué ? Mais il repensa aux dires de Jensen, son père ne l'avait pas remarqué, Jensen avait tout fait pour se faire remarquer. Dans le cas contraire, rien de tout cela ne serait arrivé, il ne serait pas là avec une autre image de lui. Le seul fautif s'appelait Jensen, Jensen l'allumeur, Jensen le conquérant, Jensen se fichant éperdument des autres…
- Je vais y aller, fit Jensen en l'interrompant dans le fil de ses pensées.
- Tu ferais mieux oui.
En se dirigeant vers la porte, Jensen s'arrêta aux pieds du lit, la main posée sur le rebord il regarda longuement Matthew.
- Je suis désolé pour ce que tu as vu, pour ce que tu endures. J'ai certainement ternis un peu plus l'image que tu te faisais de lui, tu ne pourras certainement pas me pardonner, mais je tiens à te dire que je suis désolé.
Les mots sonnaient sincèrement, comme si Jensen connaissait leur véritable sens.
Jensen le déroutant pensa Matthew.

Il ne restait plus qu'une heure de visite, lorsque le père de Matthew se montra enfin. Son travail et surtout son inquiétude, l'avait poussé à se rendre aussi tardivement à l'hôpital. Pour se déculpabiliser, il avait appelé dans le courant de la journée son ex-femme pour avoir de ses nouvelles. Elle lui rappela son devoir de père, lui, s'en sortit avec la même excuse, son travail, un contrat important. "Ton travail passera toujours avant", lui avait elle dit avant de raccrocher outrée par son attitude, mais résignée. Aurait-elle réagit de la même façon si elle connaissait l'embarras qu'il voulait éviter à Matthew ?
John Mettner voulait éviter de mettre son fils face à une réalité brutale. En vérité, il avait surtout peur de sa réaction, comment le regarderait-il, avec dégoût, avec mépris, il ne le savait pas et ne voulait pas le savoir. Mais en tant que père il devait être là, par conséquent il devrait faire face à sa réaction quelle qu'elle soit.
Dès qu'il passa la porte, un mal aise s'installa dans la chambre. Les rayons orangés du soleil, qui passaient à travers les lamelles des stores vénitiens, n'arrivaient pas à alléger la pesante atmosphère. Matthew alité zappait de chaîne en chaîne, son père jeta un œil à la télévision fixée au mur, les programmes défilaient à toute allure.
- Comment tu te sens ?
L'espace d'un instant, Matthew eut envie de lui servir les mêmes sarcasmes qu'il avait sortis à Jensen, mais se ravisa. A quoi bon, sa méchanceté n'allait pas effacer les choses et n'allait certainement pas les améliorer.
- Ça me tire un peu, mais la douleur est supportable.
- Je t'ai apporté de la lecture, dit son père en agitant un paquet de revu qu'il tenait dans la main.
Il les déposa juste à côté des chocolats.
- Ces chocolats on l'air délicieux, dit-il en essayant d'avoir un sujet de conversation.
- C'est Jensen qui les a apportés.
Un silence raisonna dans la pièce malgré le fond sonore de la télévision.
- Je suppose que les fleurs viennent de ta mère.
- Oui.
Monsieur Mettner trépignait d'un pied à l'autre, se grattant l'oreille, le regard balayant la chambre dans son ensemble, croisant les bras, décroisant les bras.
- A propos d'hier soir…
- Je t'arrête tout de suite, on en a déjà parlé avec Jensen, fit Matthew la main levée. Je n'aime déjà pas parler avec toi de tes conquêtes féminines, alors de Jensen encore moins. Mais, j'aurais néanmoins une question à te poser.
- Je t'écoute.
- Assieds toi s'il te plaît, je n'ai pas envie d'attraper un torticolis.
Son père s'exécuta.
- Est-ce l'une des raison pour lesquelles tu as quitté maman, demanda Matthew en le regardant droit dans les yeux.
La réponse se fit du tac au tac.
- Non.
Ce seul mot suffit à Matthew, mais son père tenu à s'expliquer sur les raisons du divorce.
- Je travaillais trop, ta mère n'était plus heureuse. Elle attendait de moi quelque chose que je ne pouvais plus lui donner, ma présence. Mon travail me prenait tout mon temps et je ne voyais que mon travail. Au fil des ans nous sommes devenus des étrangers, je vivais pratiquement au bureau. Un temps, j'ai fait des concessions, des efforts, mais je n'ai pas réussi à m'y tenir, j'étais bien trop avide de succès, de reconnaissance et de challenge. Ce n'était plus possible, ni pour elle, ni pour moi qui savais très bien qu'elle m'attendait alors que toi tu dormais. Notre divorce n'a rien avoir avec ce que je vis actuellement, termina-t-il un peu gêné.
- Et qu'est-ce que tu vis actuellement ? Une lubie ? Un sentiment que tu réfrénais par le passé ?
John Mettner regarda le soleil décroître à travers les stores.
- Une tentation inattendue, expliqua-t-il d'une voix clair.
Une tentation que sans le vouloir Matthew avait fait rentrer dans sa vie, en était-il pour autant le responsable ? Non. Matthew ne l'avait pas poussé dans ces bras, dans ces draps. Il se sentait le seul responsable, il aurait du résister, il aurait du savoir ne pas céder. Mais il est difficile de ne pas y succomber lorsqu'on y est poussé.
- Donc, si Jensen ne s'était pas mit à te faire du gringue, il ne se serait rien passé ?
- Absolument pas.
A présent pour Matthew, Jensen représentait l'unique responsable de toute cette histoire. Mais pouvait-il lui en vouloir réellement ? Lui en vouloir de quoi exactement ? D'avoir détourner son père du chemin des femmes ? Certainement pas, il ne lui avait pas mis le couteau sous la gorge. Il pouvait néanmoins lui en vouloir d'avoir séduit son père, dans le code de l'amitié ce genre d'attitude ne doit pas être. C'est le genre de chose qui est classé dans le top Ten des dix choses à ne surtout pas commettre. Jensen ne pouvait l'ignorer, par conséquent, il se rendait coupable d'un crime qu'il avait sciemment commis et intelligemment orchestré.

En quittant la chambre de son fils, monsieur Mettner croisa le docteur Backles dans le couloir. Ce dernier qui sortait d'une visite, à un patient qui se plaignait de douleur malgré les médicaments qu'on lui avait administrés, rangeait son stylo dans la poche de sa blouse lorsqu'il vit l'amant de son fils. Le hasard faisant bien les choses, il voyait en cette rencontre, fortuite, l'opportunité de discuter de choses et d'autres. Il le salua avant d'entamer une conversation des plus anodines sur l'état de santé de son fils.
- Matthew a un métabolisme qui le fait se rétablir de façon remarquable.
- Il doit tenir ça de sa mère, elle n'a du être malade que 3 fois dans sa vie, répondit son père.
Le docteur Backles l'étudia longuement pendant qu'il parlait des antécédents de son ancienne épouse. Tout comme son fils, il le trouva bien jeune pour avoir un fils de l'âge de Matthew. Son costume de playboy milliardaire, son physique ravageur, ne semblait pas déplaire aux infirmières qui passaient dans le coin, visiblement elles le trouvaient à leur goût. En tout cas leurs messes basses n'étaient pas d'une discrétion exemplaire, elles auraient pu également se montrer plus fine en se retournant pour le regarder de nouveau. Plongé dans son monologue monsieur Mettner ne semblait rien remarqué. Blasé ou concentré, en tous les cas, il ne leur donnait aucun signe d'encouragement laissant supposé une quelconque ouverture.
- J'ai rarement eut l'occasion de rencontrer les amis de Jensen, souligna le docteur Backles.
Ce constat n'attendait aucune réponse.
- Mais je ne m'attendais pas à voir quelqu'un comme Matthew. Il a l'air si posé contrairement à mon fils.
- Je me suis fait la même réflexion, mais dans le sens inverse en voyant Jensen. Ils sont si différents.
Les mains croisées sur sa blouse blanche, le docteur Backles écoutait chaque mot qui se rapportait à son fils.
- Matthew a l'air plus réservé, alors que mon fils est plus fonceur, plus entreprenant.
Le dernier adjectif, véridique et vérifié, plongea monsieur Mettner dans les souvenirs de la fête d'anniversaire.
- Tellement entreprenant qu'il est difficile de lui résister, rajouta le père de Jensen.
Monsieur Mettner qui essayait de ne voir aucune équivoque, se sentait curieusement visé. Le père de son jeune amant semblait insister lourdement sur certaine partie de ses phrases. Et puis, se retrouver face à lui ne l'enchantait guère. La dernière fois qu'il avait passée le test du père remontait au lycée. Il se revoyait timide et pétrifié devant la maison de son ex-femme, le père de cette dernière le dévisageant avec un regard sombre.
Aujourd'hui l'assurance de son âge le faisait tenir bon, mais il ne se sentait pas des plus à l'aise. Comment l'être.
- Ils ont l'air de bien s'entendre. J'ai vu Jensen sortir de sa chambre tout à l'heure. Il n'était pas comme d'habitude. Peut-être est-ce le fait de voir son ami à l'hôpital ? En tout les cas je l'ai senti bizarre.
- Vous savez à cet âge ils changent d'humeur toutes les cinq minutes.
- Comme de petites amies. Mais pour Jensen ça ne doit pas être une histoire de fille. Cependant il se prend rarement la tête avec ses petits amis. D'ailleurs je n'en ai rencontré qu'un.
Une fois encore, cette réflexion à voix haute n'attendait aucune réponse.
- Ils étaient du même âge. Un très charmant garçon. De toute façon dès qu'ils ont son âge, je les trouve charmant. Je n'ai pas du tout envie qu'il se retrouve avec un homme de notre tranche d'âge.
De plus en plus mal à l'aise, monsieur Mettner tentait de faire bonne figure.
- Vous en pensez quoi vous de la différence d'âge dans le couple, demanda innocemment le docteur Backles.
- Moi, bredouilla-t-il, eh bien s'ils s'aiment c'est l'essentiel.
- Vous avez peut être raison, mais tout le monde sait bien qu'on est avec un vieux pour son fric. Franchement, croient-ils vraiment que les minets et les midinettes les aiment pour ce qu'ils sont ? Sortir avec quelqu'un de plus jeune ne leur redonnera pas leur jeunesse, mais cette jeunesse, au contraire, peut se ressortir avec une certaine richesse, de compte en banque j'entend bien.
Monsieur Mettner regarda sa montre.
- A vrai dire, je n'y jamais réfléchis. Par contre, je dois vous laisser. Ce fut un plaisir de bavarder avec vous. Merci encore de vous occupez de mon fils.
- Mais c'est naturel, vous auriez fait la même chose si vous étiez médecin et si c'était le mien.
Monsieur Mettner s'en alla avec pour seule réponse un sourire jaune.
Les mains dans les poches, le docteur Backles, satisfait de cette rencontre regagna son bureau le sourire aux lèvres, persuadé que ce cher monsieur Mettner repenserait à cette conversation quand il serait avec sa progéniture, la chair de sa chair.

10

Penché sur la maquette d'une future construction, John Mettner essayait d'oublier la conversation tenue quelques heures plus tôt. Concentré au possible, il fignolait, à la lumière du plafonnier, les derniers détails de l'ouvrage. Les manches retroussés, il s'employait à la tâche depuis plus d'une heure à en croire sa montre scintillante sous la lumière artificielle. Mais malgré le travail qu'il accomplissait, il ne pouvait s'empêcher de repenser au docteur Backles et à ses paroles pleines de sous entendus. Etait-il au courant de la relation qu'il entretenait avec son fils ou bien était-ce la paranoïa qui prenait possession de lui ? Se sentait-il coupable au point de voir dans des conversations anodines la conscience de sa "mauvaise" conduite ?
- Je savais que je vous trouverais là, entendit-il à travers ses interrogations intérieures.
- Je ne t'ai pas entendu arrivé. Les vigiles t'ont laissés rentrer ?
- Je sais me montrer persuasif. Vous comme eux vous êtes un exemple parmi tant d'autre, répondit Jensen fièrement.
Monsieur Mettner ne répondit rien, Jensen s'avança jusqu'à lui, un sourire espiègle sur les lèvres.
- Il n'est pas un peu tard pour travailler ?
- Si, mais c'est une façon de me changer les idées.
- J'en connais d'autres beaucoup plus efficaces, fit Jensen en lui donnant un coup d'épaule.
- Il faut que je te dise quelque chose. J'ai vu ton père à l'hôpital.
- Etonnant! C'est là qu'il travaille, fit Jensen en arrondissant les sourcils, les yeux toujours rivés sur la maquette.
- J'ai l'impression qu'il est au courant pour nous.
Jensen se tourna un instant vers lui, le visage serein, il ne montrait aucun sourcillement. Silencieusement, il fit le tour de la table afin d'étudier la maquette sous tous ses angles.
- C'est juste une impression ou vous en êtes sûr, demanda-t-il en examinant une pièce de la maquette qu'il tenait entre ses doigts.
- D'après la façon dont il me regardait et me parlait, il y a de fortes chances pour qu'il soit au courant.
- Et c'est pour ça que vous vous changez les idées ici, supposa Jensen en redéposant la pièce.
- C'est tout l'effet que ça te fait, s'interloqua monsieur Mettner.
- Qu'est-ce que ça devrait me faire, ce n'est pas comme s'il découvrait que j'étais gay, et puis, je n'ai pas honte de vous. Vous êtes un bon parti.
- Hum, un bon parti ? Expliques toi.
- Regardez vous, vous êtes beau, mûre et plein de vitalité.
- C'est tout ?
Jensen fit de nouveau le tour de la table, et se rapprocha de lui.
- Qu'a bien pu vous dire mon père pour que vous soyez si avide de réponse ?
- Il m'a fait le discours habituel que l'on tient à propos d'un couple formé par un jeune et un vieux.
- Mon père et certaines de ses idées préconçues. Heureusement que sa vision de la "gayté" repose sur autre chose. Et vous que pensez-vous ? Vous croyez que je suis avec vous pour le fric ?
- A vrai dire, je ne sais pas réellement pourquoi tu t'intéresses à moi.
- C'est pourtant simple, je n'arrête pas de vous le répéter. Ce qui me plaît en vous, c'est ce côté inaccessible et cette beauté bestiale que vous dégagez.
- Bestiale ?
- Oui, bestiale et qui vous donne envie…, Jensen explicita le reste de sa pensée en hottant son tee-shirt ce qui décocha un sourire entendu de la part de monsieur Mettner.
- Les vigiles pourraient nous surprendre.
- Je sais, c'est ce qui rend la chose beaucoup plus excitante.
- Tu n'as vraiment pas froid aux yeux.
- Ni aux yeux, ni ailleurs, fit Jensen en défaisant la boucle de sa ceinture.
Monsieur Mettner balança la tête en réponse au trait d'esprit, assez douteux, dont Jensen faisait parfois preuve.

Après avoir baptisé la salle des maquettes, ils regagnèrent l'immense propriété.
Allongé dans le lit, Jensen regardait la télévision en attendant que son hôte sorte de la salle de bain. Il l'éteignit lorsqu'il le rejoignit sous les draps, Jensen n'avait qu'une chose en tête : recommencer de nouveaux exploits. Son sourire malicieux amorçait son envie, il chevaucha monsieur Mettner avant de l'embrasser avec ardeur et passion, ses mains baladeuses se montrèrent très entreprenantes. Malgré l'envie de recommencer, Monsieur Mettner préoccupé, lui demanda d'arrêter.
- Pour quelle raison ?
- Je n'arrête pas de penser à ton père et à Matthew.
Jensen regagna aussi sec sa place.
- Je l'embrasse et il se permet de penser. Je dois le prendre comment, se demanda-t-il à voix haute.
- Comprends moi, la journée a été riche en émotion. Ce dont j'ai envie pour l'instant c'est de dormir.
Se fichant éperdument de ses explications, Jensen sortit du lit.
- Mais qu'est-ce que tu fais ?
- Je rentre chez moi pour dormir.
- Mais tu peux le faire ici.
- Je sais mais j'ai envie de rentrer, expliqua-t-il en enfilant son jean.
- Mais quelle mouche t'a piqué, demanda monsieur Mettner étonné.
- Aucune, répondit Jensen en finissant de s'habiller.
Voyant la stupéfaction dans son regard, Jensen ne pu s'empêcher de l'embrasser tendrement. Ce qui pour autant n'enleva en rien la consternation qu'il avait suscité. Il quitta la pièce en lui faisant un dernier signe de la main.
Jensen n'était pas resté, pour la simple et bonne raison que s'il l'avait fait, ils auraient eu l'air de former ce que les gens appelaient communément un couple. Or, il ne voulait pas être catalogué comme tel. Ce qu'il voulait lui, se résumait en du bon temps tout simplement. Monsieur Mettner n'était et ne devait rester que du bon temps, rien d'autre qu'un passe temps sans sentiment. Mais après avoir refermer l'imposante porte d'entrée, taillée dans un des bois exotique les plus cher, il regarda sa voiture garée dans l'allée, cette voiture qui l'emmènerait chez lui où à cette heure de la nuit il n'y aurait personne. Là-haut dans cette chambre quelqu'un l'attendait, chez lui elle serait vide. S'il faisait marche arrière, il irait contre ses principes forgés au court de sa jeune vie sentimentale. A ses principes, il n'y avait jamais dérogé, et il n'y avait jamais songé jusqu'à ce soir, monsieur Mettner pouvait être l'exception qui confirmerait la règle. Une seule fois, se dit-il, une seule fois.
Lorsqu'il regagna la chambre déjà éteinte, Monsieur Mettner encore éveillé alluma sa lampe de chevet.
- Tu as oublié quelque chose, lui demanda-t-il surpris.
Jensen, mystérieux, le regarda un long moment, la couverture qui le couvrait cachait à peine son torse nu, ses yeux, sous cette douce luminosité, brillaient étrangement. Ils s'observèrent de la sorte pendant de longues secondes, Jensen debout à la porte, monsieur Mettner appuyé sur son flanc. La chambre, plongée dans cette atmosphère feutrée, prenait des allures d'idylle.
- Jensen, tu as perdus ta langue ?
- Non, mes clefs de voiture.
Monsieur Mettner hocha la tête et s'apprêta à sortir du lit.
- On va les chercher, proposa-t-il.
- Non, il est tard et je suis claqué, je vais dormir ici et on les cherchera demain matin. Enfin, si ça ne vous dérange pas ?
Jensen qui d'ordinaire imposait sa volonté, demandait pour la première fois la permission.
Monsieur Mettner ne daigna même pas répondre à cette question qui lui semblait totalement désuète et souleva le drap en guise de réponse.
Jensen ôta son tee-shirt et laissa tomber son jean sous le regard plein d'affection de l'homme qu'il a fait succombé. Sous le regard bien veillant de celui qu'il aimait appeler Monsieur Mettner, il se glissa sous les draps. Le vouvoiement qu'il employait suscitant un certain respect, marquait sa détermination de ne pas s'investir et de garder cette idée de limite et d'interdit qu'il avait malgré tout franchi.
Avant d'éteindre, l'œil de monsieur Mettner fut attiré par l'éclat d'un objet dépassant de la poche du jean. L'objet en question, rappelait étrangement le porte-clef de Jensen vu en de nombreuses occasions. Un sourire se dessina sur son visage, une fois de plus son jeune amant faisait preuve de supercherie. Etait-ce si difficile pour lui de parler ouvertement de ses sentiments ? A l'évidence.
- Bonne nuit Jensen, dit-il en éteignant.
- Bonne nuit monsieur Mettner, répondit-il en lui tournant le dos.

Suite

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