Sentiments troubles (7)
de KH Brillant

13

Appuyé contre l'embrasure de la porte, Jensen, le regard attendrit, observait monsieur Mettner installé devant la table à dessin. Il resta ainsi, pensif et admiratif, jusqu'à ce que finalement sa présence soit remarquée.
- Jensen ! Ça fait longtemps que tu es là, demanda monsieur Mettner en posant son crayon.
- Non pas vraiment, répondit-il en s'avançant vers l'établi.
Il jeta un œil sur le plan avant de l'embrasser tendrement. Etrangement, son baiser n'avait jamais été si doux. Monsieur Mettner sentit la différence mais se tu.
- Raconte moi ta journée.
- Oh rien d'extraordinaire, j'ai séché les cours pour m'entraîner, la compétition approche.
Même s'il ne dit rien, monsieur Mettner n'en pensait pas moins.
- Je sais très bien ce que vous vous dites, fit Jensen.
- Mais je n'ai rien dit.
- Vos yeux parlent pour vous, rétorqua-t-il en s'éloignant de lui.
La ville s'endormait peu à peu, les lumières des bâtiments alentours s'évanouissaient les unes après les autres, et la circulation se faisait presque inexistante.
- Vous comptez rentrer bientôt, demanda Jensen avachit dans le sofa.
- Oui, je commence à fatiguer légèrement. Mais tu ne devrais pas être chez toi ?
- Je ne fonctionne pas en terme d'obligation mais d'envie.
Monsieur Mettner sourit.
- Très bien. Je prends ma veste et on rentre à la maison.
Il prit sa veste posée sur le dossier de son fauteuil, l'enfila et s'avança vers Jensen. Ce dernier lui tendit la main pour qu'il l'aide à se relever.
- T'as journée a due être épuisante, ironisa-t-il.
- Je vous rappel que j'ai nagé toute la journée…
- …au lieu d'aller en cours. Continue comme ça et tu repiqueras encore une année.
- Dites vous bien que dans ma vie, il n'y a pas une chose que je n'ai pas voulu, l'informa Jensen le regard fier.
- Intéressant. Tu sous entends avoir rater ton examen l'année dernière de façon volontaire ?
- Remarquable rapidité de déduction.
- Je peux savoir pourquoi ?
- Oui, mais pas aujourd'hui. Je n'ai qu'une envie rentrer et dormir.
Jensen passa sa main sur le col de sa veste noire avant de se blottir tout contre lui, jamais auparavant il n'avait fait preuve d'un tel engouement. Ses mains l'entourèrent avec tendresse, la tête posée sur son torse il s'enivrait de son odeur.
Consterné par cet élan d'affection, monsieur Mettner prit quelques secondes avant de l'étreindre à son tour. Jensen le serra d'avantage. L'un contre l'autre, ils restèrent ainsi durant de longues minutes, silencieux et amoureux.
Jensen se plongea dans ce regard lagon qui l'avait séduit, silencieusement il immortalisait la tendresse de l'âme qui le couvait d'un amour véritable. Cet homme qui l'étreignait l'avait conquit dès leur première rencontre. Cet homme il l'avait cherché durant des années, à présent, ses bras entouraient sa taille. Cet instant, il l'avait voulu, cet instant il l'avait imaginé.
Pour la première fois, monsieur Mettner lisait de la tendresse sur le visage de son jeune insolent, de l'amour peut-être. Il ne savait pas vraiment ce que Jensen ressentait pour lui, mais lui savait ce qu'il ressentait pour son jeune amant, pour son jeune amour. Si la confusion du début l'avait un temps empêché de cerner ses véritables sentiments, aujourd'hui et bien avant il savait pertinemment que l'erreur d'un soir s'était transformée en un bonheur permanent. Jensen apportait à sa vie quelque chose de différent, la nouveauté bien sûre, mais le sentiment de nouveauté passé il restait toujours ce petit quelque chose d'insaisissable, d'indéfinissable, une joie de tous les instants. Le voir le regarder ainsi, lui donnait encore plus d'envie, l'envie de l'aimer à tout jamais, laisser son empire et s'en aller sur une île pour ne vivre qu'avec lui jusqu'à l'aube de l'éternité. A cet instant, il aurait juré que Jensen éprouvait la même chose. Mais Jensen est et restera Jensen l'insaisissable, l'indéfinissable.
Trois petits mots arrivèrent au bord de ses lèvres, trois petits mots prêts à prendre leur envolent, trois petits mots espérant un écho.
- Je t'aime.
Le cœur touché, l'âme conquise Jensen le regarda sans rien dire. Seul un sourire le trahit.
Sa déclaration resta sans réponse, peu importe, il savait que Jensen n'en pensait pas moins, son attitude récente parlait pour lui. Tout comme la sienne.

Lors d'un énième après-midi à batifoler sous les draps, Tamara Bridges fit irruption sans prévenir.
Postée à la porte d'entrée, elle attendait une valisette à la main que quelqu'un se décide à lui ouvrir.
- Et bien dis moi, tu en as mis du temps, dit-elle lorsque John Mettner fit son apparition.
Surpris de la voir il l'a fit entrer malgré tout.
- On avait rendez-vous ?
- Depuis plusieurs jours déjà, mais à chaque fois que je me rends à ton bureau tu n'y es jamais. Ta secrétaire se plaindrait presque de tes disparitions.
Les cheveux ébouriffés, la cravate mal ajustée et son pan de chemise dépassant de son pantalon, John Mettner s'employa à trouver une explication.
- Elle exagère un peu. Si je disparais c'est que je fais un saut ici pour me changer ou pour travailler, ce n'est pas comme si j'étais contrebandier. Et puis, par moment je ressens le besoin de m'isoler ici.
- C'est toi le patron. Et en effet tu devrais te changer, tu es tout débraillé et en plus tu as une tache là.
Elle avança sa main et pointa du doigt la trace du forfait.
John s'éloigna et rentra aussitôt sa chemise dans son pantalon.
- Ça partira au lavage, évacua-t-il. Tu ne m'as toujours pas dit la raison de ta présence.
- Raison professionnelle et personnelle.
Son regard langoureux contemplait l'allure négligée qu'il affichait que très rarement.
- Professionnel d'abord, dit-il.
Ils se dirigèrent dans son bureau.
- Je venais t'apporter les différentes esquisses pour la décoration intérieure. Mon équipe n'attend plus que ton feu vert.
John se saisit des documents et les parcoura silencieusement dans un regard des plus sérieux.
- Ça m'à l'air correct. Tout a fait dans l'esprit de la construction.
- Le sujet professionnel réglé, passons à la phase personnelle. La dernière fois que l'on s'est vu j'étais passée te voir à ton bureau pour prendre des nouvelles de Matthew et depuis plus rien. Bien que depuis quelques mois déjà, on ne se voit presque plus. Notre dernière sortie remonte au gala.
- Je suis désolé. Je suis tellement occupé.
- Je dirais plutôt préoccuper.
Cela se voyait-il tant que ça, se demanda John.
- Préoccupé tu dis ? Je dirais plus fatiguer.
- Pourtant je te trouve radieux depuis plusieurs mois.
- Et ton voyage à l'étranger c'est bien passé ?
- Très bien, répondit-elle en souriant.
Pour Tamara, aucun doute possible, John tentait d'éviter ses questions. Malgré l'assurance qu'il démontrait derrière son bureau, il transparaissait une certaine tension, un certain mal aise, comme s'il cachait quelque chose. Elle le connaissait plus calme et détendu, maîtrisant à la perfection ses attitudes. Mais aujourd'hui, la seule maîtrise qu'il montrait concernait sa tentative de noyer le poisson. Le hasard jouant à ses côtés, son téléphone professionnel sonna. John s'excusa auprès d'elle et décrocha.
Le coup de fil semblait important, au bout de cinq minute le ton de la conversation poussa Tamara à sortir d'elle-même de la pièce. Pour ne pas paraître impolie, elle l'informa par une sorte de langue des signes universellement approximative qu'elle partait leur faire un café. Absorbé par son interlocuteur, John d'un signe de la main lui donna son aval.
Traversant le couloir la menant à la cuisine, Tamara admirait l'intérieur de la maison. A chaque fois elle restait bluffé par l'architecture et la décoration. Son métier aurait pu la blaser mais au contraire elle s'en étonnait toujours. Un étonnement qui eut un regain de force lorsqu'elle arriva en cuisine où elle trouva Jensen nu comme une statue grecque. Devant le réfrigérateur, il lui tournait le dos en lui offrant une vue imprenable sur son fessier. Le bruit de des talons s'arrêtant brusquement l'obligea, par respect pour l'article d'atteinte à la pudeur, à ne pas se retourner, sauf sa tête.
- Tamara ? Quel plaisir de vous revoir, fit-il.
- Jensen, s'étonna-t-elle. Comment vas-tu depuis la dernière fois ?
- Bien, je me sens moins à l'étroit que dans mon costume.
- Oui, confirma-t-elle en lui tournant le dos. J'étais venu faire du café, dit-elle gênée.
- Et moi, je venais prendre un jus.
- De quel côté tu comptes sortir pour que je me détourne ?
- Je compte sortir par là où vous êtes rentrée.
Tamara se tourna face au mur.
- Bonne journée, fit Jensen en passant à ses côtés.
- Bonne journée.
Après avoir trouvé le moment particulièrement embarrassant, Tamara ne pu s'empêcher de se demander ce que faisait Jensen nu au beau milieu de l'après-midi dans la villa de John Mettner. John tolérait-il sa présence, si peu habillé ? Quelque peu déstabilisée elle prépara machinalement les tasses de café.
Un mug dans chaque main, elle traversa la maison et croisa sur son passage Matthew qui passait à peine la porte d'entrée.
- Elle est donc à vous la voiture garée dans l'allée.
- Oui. L'autre appartient certainement à Jensen, fit Tamara en revoyant la scène.
- C'est bien la sienne en effet.
- Au risque de paraître indiscrète, est-il de coutume que Jensen se balade nu dans les couloirs ?
La surprise pouvait se lire sur le visage de Matthew.
- C'est le genre de question que je n'ai pas l'habitude d'entendre.
- Et moi, ce n'est pas le genre de situation à laquelle je suis habituée. Je ne sais pas trop quoi penser. Ton père est au courant ?
Comment pouvait-il ne pas l'être pensa Matthew. Et apparemment Tamara ne l'était pas.
- Je pense qu'il ne l'a pas encore pris en flagrant délit.
- Jensen pourrait quand même faire preuve d'un peu de décence. Il aurait pu s'agir d'un éminent homme d'affaire. La situation est drôle mais suscite de nombreuses interrogations.
Le poteau rose allait être découvert.
- Je pense qu'ils auraient pensé que l'ami intime du fils Mettner reprenait des forces.
- Ha, fit Tamara légèrement gênée. Tu n'as pas choisi le plus moche.
Tout lui paraissait enfin clair, le changement d'attitude de John, ses sauts à la maison en pleine après-midi. Il voulait certainement encadrer la nouvelle situation. Elle se souvint pourtant qu'il lui avait parlé d'une certaine Callie; et de son regard enjoué comme fier de son fils. Depuis un certain temps, elle le trouvait différent, à présent elle en connaissait la raison. Il devait jongler avec ce changement de situation. L'esprit apaisé des différentes questions qui l'assaillaient elle regagna le bureau où John observait de nouveau son travail.
- Tu repasses mes croquis en vu, lui demanda-t-elle en lui tendant son café.
- Oui, juste pour le plaisir.
- Plus la peine de mentir, je sais ce qui ne va pas.
Interloqué John déposa l'esquisse qu'il tenait en mains.
- J'ai du mal à te suivre.
- J'ai vu Matthew et il m'a tout raconté au sujet de Jensen.
- Oh, fit John consterné. J'aurais aimé te l'apprendre moi même.
- Ne t'en fais pas pour ça. Que ce soit par toi ou par ton fils, je suis au courant à présent. Les choses sont devenues plus limpides.
Presque gêné, John ne savait plus comment se comporter.
- Comment s'est arrivée ? Du jour au lendemain, demanda Tamara.
- J'ai été le premier surpris, je ne m'y attendais pas.
- Il est très beau, complimenta Tamara.
- Difficile de dire le contraire. J'ai du mal à croire qu'on parle de ça, fit John en souriant.
- Et pourtant. Tu vois je suis ouverte d'esprit. Ton ex-femme est au courant ?
- Non. Elle ne comprendrait pas. Elle me le reprocherait et dirait que c'est lié au divorce.
- Je ne pense pas que les enfants deviennent homosexuels à cause du divorce, et puis d'après ce que tu m'as dit, tu étais un père présent pour Matthew.
- Pardon ?
Tamara déposa sa tasse.
- Si Matthew sort aujourd'hui avec Jensen ce n'est pas parce que ses parents ont divorcés.
John réalisa qu'il s'agissait en fait de Matthew dont elle parlait depuis le début.
- Et Matthew te l'a dit.
- Oui. Il n'avait pas trop le choix, j'étais tombée sur Jensen nu comme un ver dans la cuisine. Ça méritait une explication.
- En effet.
En dehors du fait que Matthew leur avait sauvé la mise, John voyait en ce geste un acte d'amour de la part de son fils. Une façon détournée de leur montrer qu'il acceptait la situation. Il aurait très bien pu les porter à nues mais au lieu de ça, il participait à garder ce secret privé. Et il ne se trompait pas. Ce premier pas fut suivit d'autres, au fil des jours Matthew reprenait contact avec Jensen. Leur relation un temps mis entre parenthèse se voyait de nouveau à l'ordre du jour comme remise sur les rails. Prudemment, ils avançaient ensemble. Voir Jensen traîner chez son père ne lui donnait plus la même impression de trahison et de dégoût. Cependant pas question d'effusion en sa présence, de la taquinerie peut-être. Respectueux de sa compréhension, John Mettner et Jensen gardaient pour eux leur marque d'affection. Ils leur arrivaient de dîner ensemble, le vendredi soir en général. Callie parfois faisait parti des leurs, Tamara également, mais pas aux mêmes occasions.
La période des grands travaux aidant, Tamara se voyait souvent proposé de rester dîner. Ce qu'elle acceptait volontiers. Passé du temps avec John et "les garçons" comme elle les avait surnommé lui faisait le plus grand bien. La rigolade s'imposait comme un rendez-vous chez le coiffeur. Bien des fois, il lui arrivait de refuser lorsqu'elle devait dîner en ville avec un "ami", le même à chaque fois. Mais toujours elle revenait à l'image d'un boomerang lancé par John Mettner, le séduisant et magnétique architecte. Un des hommes les plus tout qu'elle avait rencontrés. Consciente de savoir qu'il ne voulait pas la même chose qu'elle, cela ne lui empêchait pas de rester dans sa vie. Elle se voulait une amie, il l'acceptait ainsi. Si John ne s'était pas épris de Jensen, se serait certainement elle. Les mois défilaient et elle faisait preuve de fidélité dans sa vie. Elle l'avait même accompagné pour le championnat de natation que Jensen remporta avec brio. Elle lui tenait même la main pour la remise des diplômes des garçons. Tamara présente à toutes les occasions s'était fait une place dans sa vie.

Les derniers rayons de soleil de la journée s'étiraient sur la ville, Matthew qui revenait de la plage déambula dans le hall d'entrée avec un empressement non dissimulé.
- Tu as l'air bien pressé, fit son père.
- En effet, je dois vite me changer pour me rendre à une des dernières soirées de Jensen en ville.
- Une des dernières soirées ?
- Tu n'es pas sans savoir qu'il part pour l'université de Los Angeles dans quelques jours à peine.
John Mettner n'en savait rien et garda pour lui sa consternation. Matthew n'eut même pas l'ombre d'un soupçon.
- Je n'ai jamais osé aborder le sujet avec toi…tu le prends comment, lui demanda son fils.
- J'essaye de m'y habituer.
Matthew ne s'attarda pas plus que ça, quinze minutes plus tard, il n'était déjà plus là.
Assis dans le salon, un verre à la main, monsieur Mettner réalisait avec peine le départ imminent de Jensen. Il se répétait la même question "Pourquoi ne m'avoir rien dit ?". Le choc de la nouvelle l'empêchait de réfléchir à autre chose. Il se sentait en colère, mis de côté. Devait-il réellement s'étonner de cette situation ? Non, c'était du Jensen tout craché. Insaisissable et surprenant. Cette dernière surprise se classait parmi les "meilleures". Il pouvait lui en vouloir mais cela ne lui servirait à rien. Tout comme Jensen avait su faire naître leur relation il y mettait fin. Un peu brutalement. Du Jensen encore une fois. Bien que fou de rage John Mettner restait subjugué par son comportement. Presque admiratif de sa désinvolture et son insouciance.

Si Matthew avait quitté la maison sur ses deux pieds, pour son retour il avait besoin d'être soutenu. Silencieusement et discrètement Jensen l'emmena dans sa chambre. Il redescendit avec la même précaution mais monsieur Mettner l'attendait de pied ferme. Alors qu'il s'apprêtait à sortir par la porte d'entrée Jensen fut surpris, mais pas vraiment, d'entendre sa voix.
- Tu comptais partir comme ça, intervint le propriétaire des lieux. Comme un voleur.
- Monsieur Mettner, je pensais que vous dormiez.
- Ça fait déjà quelques mois que je dors, et que je fais un drôle de rêve. Mais Los Angeles me réveille peu à peu.
En haut des quelques marches, Jensen comprit inévitablement qu'il était au courant.
- Tu comptais m'en parler ?
- Je ne savais pas comment vous le dire, répondit Jensen en descendant les marches.
- C'est drôle, je ne suis pas réellement surpris.
- C'est la deuxième fois que vous employez le mot "drôle", constata Jensen.
Monsieur Mettner s'avança près de lui, le visage triste et serein à la fois, il contempla Jensen à la lumière discrète du hall d'entrée. Le regard bleu de son jeune amant se sentait fautif, pour la première fois peut-être. Monsieur Mettner ne lui connaissait pas ce regard. Dans un élan de réconfort s'apparentant plus à de l'absolution, il passa sa main dans ses cheveux plusieurs fois avant de lui caresser tendrement la joue.
- Tu es un "drôle" de personnage, qui m'a entraîné dans une "drôle" de situation à laquelle tu mets fin d'une "drôle" de façon. Je trouve que ce mot te résume bien en dehors du fait que tu restes une énigme. Tu pars de peur que je trouve la solution ?
Le sourire que Jensen lui adressa laissa s'échapper une larme insidieuse.
- C'est toi qui est triste, lui demanda monsieur Mettner en l'essuyant.
- Non, c'est mon allergie, répondit Jensen la gorge nouée.
- Ça, c'est le Jensen que je connais.
- J'aurais aimé que vous connaissiez l'autre, celui qui vous aurait dit…
Monsieur Mettner appliqua son index sur sa bouche.
- Ne rends pas les choses plus difficiles. Embrasse moi juste une dernière fois.
Jensen se livra au plus doux baiser qu'il n'avait jamais donné, il termina par une étreinte des plus affectueuses, il s'y accrocha de longues minutes avant de refermer la porte derrière lui, derrière eux. Deux jours plus tard son avion décollait pour la cité des anges qui allait accueillir le plus "drôle" d'entre eux.
Sans aucune explication Jensen quitta sa vie, il aurait aimé lui demander des réponses, pas sûr qu'il en aurait eu. Jensen ne justifiait aucun de ses actes. Et puis, à quoi bon. Les non-dits de Jensen lors de leur dernière rencontre le rassuraient. Il l'avait empêché de poursuivre sachant pertinemment ce qu'il s'apprêtait à déclarer. Les trois petits mots qu'il attendait. Un écho en différé. La situation s'apparentait à une rupture, dont personne n'en prononça le nom. Le quittait-il ? John Mettner ne le voyait pas ainsi, il ne voulait pas le voir ainsi. Jensen quittait la Floride pour d'autres horizons, d'autres expériences. Sa jeunesse l'appelait. Il reviendra se disait-il lorsqu'il le vit fermer la porte derrière lui, derrière eux. Il reviendra se persuadait-il debout à regarder la porte close, rempart entre lui et son jeune audacieux. Alors pourquoi s'il en était si sûr son cœur souffrait mille tourments. Pourquoi la mer lagon de ses yeux déversa une petite vague ? Son être grondait de rage et de chagrin, surtout de chagrin. Tout comme ce sentiment, il ne pouvait maîtriser Jensen et sa liberté. Ce dernier était libre. Libre de le séduire, libre de le quitter, il menait la danse dans ce nouveau monde dans lequel il le fit entrer. S'il connaissait la fin de l'histoire, il n'aurait pas du l'inviter à le rejoindre. A présent, il se retrouvait perdu. John Mettner n'avait pas vraiment réfléchi à leur avenir, il ne savait pas combien de temps leur relation aurait durée, mais ce qu'il savait, c'était qu'il l'espérait un peu plus longue. Cependant, il se doutait que Jensen aurait pris la décision de tout arrêter. Ce qu'il fit. Mais ce qui l'ignorait, c'était que Jensen se sentait perdu dans une histoire qu'il ne maîtrisait plus. Lui qui avait toujours su mener sa barque comme bon lui semble se retrouvait à la merci des océans. Un océan couleur lagon, aux senteurs envoûtante et au cœur si profond dans lequel lui et ses principes s'y noyait. Il ne se reconnaissait plus, que faisait-il dans ses bras, à n'attendre que ça ? La peur le poussa à pagayer loin, très loin, à l'autre bout du pays où de nouveau la maîtrise serait à lui. Ainsi, il décida de s'envoler dans l'espoir de retrouver sa liberté.

A son retour de l'aéroport, Matthew trouva son père dans le salon, une bière à la main, les yeux rouges.
- Il est bien parti, rapporta-t-il.
Son père hocha silencieusement la tête.
- Tu devrais faire un truc pour tes yeux, lui conseilla son fils.
- C'est juste mon allergie.
- Oui, une allergie, répéta Matthew. Ce qu'il y a de drôle avec les allergies c'est qu'on ne sait jamais quand elles arrivent ni quand elles partent. Une chose est sûre Jensen à la même que toi.


Epilogue

Le départ de Jensen laissa comme un vide. Un vide si grand que monsieur Mettner entreprit de se rendre pour quelques mois en Europe. Un break dans son travail et dans sa vie s'imposait. Un voyage pour oublier et apprendre. Il passa le plus clair de son temps à jouer au touriste et à visiter les nouveaux édifices européens.
A son retour le vide persistait encore. Tamara, fidèle parmi les fidèles, fit rapidement le rapprochement. En prise d'abord par la stupeur, elle devint rapidement l'amie qu'elle se disait être. Elle l'accompagnait et le soutenait, il lui rendait bien.
Un an s'était presque écoulé depuis le départ de Jensen.

Assis dans sa voiture à l'arrêt, l'ange le plus "drôle" guettait la propriété, ses lunettes noirs visées sur le nez le voulaient incognito.
- Tu comptes rester là toute la journée, lui demanda Matthew qui l'avait reconnu.
Sortant d'une maison voisine, l'allure du conducteur lui parut familière et surtout unique.
Jensen descendit dans la plus grande décontraction, et après une longue accolade ils se dirigèrent vers la villa d'où Tamara, le ventre arrondi par quelques mois de grossesse, sortait un porte folio à la main. Elle s'arrêta avant de rentrer dans sa berling, ôta ses lunettes solaires et décocha un sourire qui en disait long. Pressée, elle retrouverait les garçons plus tard.
- Quand je l'ai quitté, il se trouvait dans sa chambre, il avait envie d'être seul, indiqua Matthew.
Depuis pratiquement un an, John Mettner concédait une grande partie de son temps à rester seul.
Jensen ne connaissait que trop bien cette maison, il frappa à la porte de la chambre et attendit d'y être invité.
Lorsqu'il apparut dans l'embrasure, John Mettner assis dans l'un de ses fauteuils, un livre à la main, n'en croyait pas ses yeux.
- Vous n'avez pas changé, constata Jensen.
John Mettner se comptait encore parmi les plus séduisants célibataires de l'état, son regard lagon n'avait rien perdu de son éclat.
- Encore une de tes surprises, fit-il en se levant posément.
Les mains dans les poches de son pantalon noir, il s'approcha de lui. Il le scruta dans son ensemble, lui également n'avait pas changé.
Monsieur Mettner sortit une main de ses poches et la tendit à Jensen pour le saluer, ce dernier la serra avec un léger sourire. L'accueil formel et distant laissa place, rapidement, à une chaleureuse accolade. John Mettner l'entraîna vers lui et l'enlaça comme la toute dernière fois. Pendant ce moment de communion, ils échangèrent quelques vérités.
- J'ai souvent pensé à vous, avoua Jensen.
- Je me suis souvent demandé ce qui se serait passé si tu étais resté.
Jensen abandonna cette étreinte et se dirigea vers la baie vitrée, le jardin toujours remarquablement entretenu lui rappelait de beau souvenir, notamment le coin piscine.
- Nous aurions vécu heureux et aurions eu de beaux enfants, répondit Jensen en souriant. En parlant d'enfant, j'ai croisé Tamara. Toujours aussi belle. La grossesse lui va à merveille.
- Elle a toujours voulu avoir un enfant et comme j'étais disponible.
- Je me disais qu'il était de vous, il vous ressemble.
- Tu ne l'as même pas encore vu, contesta monsieur Mettner.
- A en croire la rondeur de son ventre, il doit être aussi robuste que son père, fit Jensen le regard en coin.
- Et ta vie à Los Angeles ?
Jensen fit mine de réfléchir. Quelques brides de souvenirs refirent surface, les soirées, les conquêtes, le soleil, mais surtout l'image de monsieur Mettner dans chacune de ses pensées. La maîtrise qu'il croyait se réapproprier prenait fin aux barrières de son cœur.
- Intéressante, différente aussi. Mais la Floride reste mon point d'encrage.
- Qu'est-ce que tu comptes faire ?
- J'ai ma petite idée, répondit Jensen en ôtant son tee-shirt.

À suivre

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