La chair absente
de Laurent Hartman


J’ai failli rater le train. Ça me fait chier d’aller en Angleterre mais en même temps je suis content de retrouver Fabien, je pars sans trop savoir pourquoi. Je monte dans le wagon, il y a quelqu’un à ma place, une femme d’une cinquantaine d’années avec apparemment son petit-fils, elle voit que je suis gêné, que je veux pas m’imposer, me demande si c’est ma place, je réponds que oui, alors elle parle à son petit-fils comme si ça l’intéressait « on va laisser la place au monsieur », ça m’embarrasse un peu. Je mets mon sac sur le porte bagage, je mets quelques affaires dans le filet du fauteuil devant, je m’installe côté fenêtre, prenant la place du petit-fils qui se retrouve sur les genoux de la vieille, elle veut que je culpabilise d’avoir pris leur confort, je m’en fous. J’ai envie d’appeler VN, j’ai pas eu le temps de le faire hier soir, sa voix me manque, il me manque, je vais pas le voir ni l’entendre pendant dix jours, ça fait une semaine que j’ai pas de nouvelles, je sors le portable de ma poche, j’appelle chez lui dans sa campagne, personne, j’appelle chez lui à Langres, personne, ça m’emmerde, j’aimerais bien l’entendre avant de partir, je remets le téléphone dans ma poche, j’essaie de me calmer, mais je suis pas bien, j’aime pas voyager, j’aime pas m’éloigner de VN, le train démarre, je me sens pas bien, j’essaie de me calmer, je sors Voyage au bout de la nuit, j’essaie de lire mais je pense à VN alors j’arrête, je regarde par la fenêtre, Paris défile, ma vie passe.
Le gosse m’énerve, j’aime pas les enfants, j’aime pas sa grand-mère, elle s’adresse à lui mais parle à moi, j’essaie de m’endormir, je suis fatigué du voyage qui m’attend, je suis fatigué de l’absence qui m’attend, j’ai envie de VN, je pose ma tête contre la vitre, j’essaie de ne pas m’endormir avec la bouche ouverte mais je peux pas m’endormir, la vieille ne veut pas que je le fasse, je lui vole son confort, elle me hait pour la place que je lui ai prise, elle rêvait d’un voyage tranquille avec un siège non réservé à côté d’elle pour qu’elle puisse y foutre sa descendance, elle l’aime pas sa descendance, elle aime personne, alors elle prend un air gentil et parle à son petit-fils comme si je lui avais mis sur les bras « regarde le monsieur, il dort, tu devrais faire comme lui, sinon tu seras fatigué en arrivant et tu pourras pas t’amuser avec ta sœur…tu es content de retrouver ta sœur ? …Calme-toi, je sais que mes genoux cagneux ne sont pas confortables, mais regarde, le monsieur il arrive à dormir avec la tête contre la vitre, fais un effort», elle sait très bien que je ne dors pas, que je l’entends mais ça la met en valeur de me mettre mal à l’aise, si j’ouvre les yeux je la contredis, si je reste les yeux fermés je mens, je suis un lâche alors je mens, j’ai pas envie de croiser son regard. J’arrive à m’endormir sans trop y croire, je me réveille une heure plus tard , mal au crâne, j’ai faim mais mes sandwichs sont dans le sac sur le porte bagage, j’ai envie de pisser, mais la vieille est là, j’ai pas envie de lui donner d’autres raisons de me détester alors j’attends, je m’emmerde, toujours pas envie de lire, le paysage défile toujours comme quelque chose d’inaccessible, j’ai soif, j’ai envie de VN, je suis pas à ma place, tout me semble inaccessible. Elle se lève enfin avec le gosse, je me dépêche d’aller aux toilettes, quand je reviens elle a déjà repris sa place, elle se lève quand elle me voit arriver alors que je suis à l’autre bout du wagon, pour que je sache que je la fais chier, que je la dérange, elle m’attend, alors je joue à son jeu, je prends mon temps, quand j’arrive à sa hauteur je lève les bras doucement jusqu’à mon sac pour prendre un des deux sandwichs et une bouteille d’eau, je reprends la place du gosse, avec un air idiot de satisfaction, je suis content de ma connerie. Le sandwich est dégueulasse, je voulais celui au jambon mais j’ai pris celui au thon, je mange doucement, je bois doucement, j’essaie de combler le vide, c’est long de voyager, j’aime pas voyager. Le paysage défile, un homme passe dans l’allée laissant traîner une douce odeur de tabac, j’ai envie de fumer, ça fait longtemps que je n’ai pas fumé, j’irais bien fumer juste pour faire chier la vieille, c’est pas agréable le tabac froid, mais j’ai pas envie de lui faire plaisir, elle a trop aimé le coup du sandwich, elle est maintenant en droit de me détester.
J’essaie de m’imaginer ce que fait VN, j’aimerais bien qu’il pense à moi, mais il doit s’en foutre de moi, je ne suis pas pour lui ce qu’il est pour moi. Je me fais chier, mais je suis moins fatigué alors je me mets à lire, je me perds. Quand je relève le nez, on sort du tunnel sous la manche, le voyage de Céline est plus vrai que mon voyage. Je suis un peu étourdi, j’en ai marre de rester immobile, j’ai envie de bouger mais je reste immobile. Le paysage défile, ça a beau être un autre pays, le paysage reste le même, inaccessible, mort, la mort nous entoure, nous somme la mort, le gosse est un cadavre moins pourri que sa grand-mère, mais ça reste un cadavre. Je pense encore à VN, son absence m’obsède, j’aime pas ne pas savoir quand je vais le revoir, j’aime pas être sûr de ne pas le voir pendant dix jours, j’ai envie de l’embrasser, j’ai envie de savoir comment ça fait de l’embrasser, j’ai peur qu’il meure et que je ne sache pas ce que ça fait de l’embrasser, j’ai peur qu’il meure et que je rate son enterrement, j’ai peur qu’il meure.
Le gosse me regarde comme une chose qu’il ne comprendrait pas, il doit avoir sept ans, châtain, il a une sale gueule, une sale gueule à sept ans laisse présager une laideur adulte aiguë, ça s’aggrave avec l’âge, à sept ans j’étais mignon, on s’attendait pas à ce que je devienne moche comme je le suis devenu. J’ai envie de lui dire, de le dire à sa grand-mère, qu’il sera moche, qu’ il va perdre le peu de confiance qu’il avait en lui en s’en rendant compte, qu’il sera certainement un minable, mais que ça, ce n’est pas grave, que tout le monde est pareil. Je mets ma montre à l’heure.
On arrive à la station Waterloo, j’attends que la vieille soit partie avec son monstre pour ranger mes affaires dans le sac, je garde avec moi les plans des lignes ferroviaires et des lignes de métro que Fabien m’a envoyés, je descends de l’Eurostar, je ne me dépêche pas, je n’ai pas de temps à gagner, dès que j’arrive dans le grand hall je téléphone à Fabien, pour lui dire que je suis arrivé à l’heure prévue et pour qu’il me rappelle comment je dois faire pour aller à Brighton, je fais ce qu’il me dit de faire. Je m’endors à moitié dans le train, je suis fatigué du voyage que j’ai fait, je suis réveillé par l’annonce du terminus, je prends mon sac, je suis content d’arriver enfin, j’ai envie de me poser, je veux voir un paysage fixe, je veux voir Fabien. Il m’attend à l’extérieur de la gare, la peur de ne pas me voir se lit sur son visage, dès qu’il m’aperçoit il ne peut pas s’empêcher d’afficher un énorme sourire, ma bouche a la même réaction, ça fait plaisir de revoir son frère. On s’embrasse, il a un peu grossit, ça lui va mieux que son habituel manque de gras. Je lui demande s’il habite loin d’ici, il me dit que non, qu’on est à dix minutes de chez lui. Je suis content qu’on n’ait pas à prendre le bus, j’en ai marre de la promiscuité avec des inconnus qui comme moi ne demandent qu’une chose, être tranquilles chez eux. En marchant jusqu’à chez lui, on peut voir la mer, ça faisait longtemps que je ne l’avais pas vue la mer, c’est beau même si le temps est mauvais, il fait gris, j’aime bien quand il fait ce temps, entre le soleil et la pluie, où il fait ni trop chaud ni trop froid, ni trop sec ni trop humide. On discute de ce qu’on va faire le soir même, on prévoit de manger un curry puis d’aller se balader sur la plage. On arrive chez lui, il habite chez une grosse femme qui vit avec son fils et loue deux de ses chambres à des étudiants. Il me présente à elle, elle commence à me parler mais je ne comprends pas la moitié de ce qu’elle me dit et je n’ai pas envie de faire l’effort de comprendre, je lui explique que mon anglais est mauvais, on en reste là. Fabien m’emmène dans sa chambre, les murs sont rouges, je pose mes affaires, je range des habits, je déballe mon sac. On commande un curry Tansak à l’agneau et on mange ça devant la télé. Fabien fait la vaisselle, j’écoute les quelques disques qu’il a acheté depuis qu’il est arrivé ici, on sort et on discute en marchant au bord de l’eau, je lui demande s’il a un guide de la ville, que je sache quoi faire quand il sera au boulot demain, il me dit que oui et avec un petit sourire ajoute que dans son guide il y a les adresses de quelques saunas, je ris. On se couche assez tard, on dort dans le même lit comme on l’a souvent fait, comme on le faisait étant petits, mais je sais que je dors mal quand je ne suis pas seul dans un lit, je sais que je n’y arriverai pas tant qu’il ne sera pas parti travailler, je pense à VN, je m’endors.
J’entends le claquement de la chaîne qui s’allume, le disque qui se lance et « squares » du Beta Band qui démarre
« Merci d’avoir mis ça.
-De rien.
-Tu reviens à quelle heure ce soir ?
-Vers six heures. Je te mets le guide avec les clés au pied du lit. Je vais manger »
Il monte à la cuisine. Je me rendors, un peu, pas longtemps, je l’entends redescendre les escaliers, il rentre dans la chambre, il prépare ses affaires, il m’embrasse et laisse une bonne odeur de Nutella sur ma joue avant de partir, ça me donne faim mais je pense aux heures de sommeil qui m’attendent.
Le cri des mouettes, le soleil et une érection me réveillent, je me demande quelle heure il est, je suis un peu paumé, ma montre indique midi, je sors un mouchoir du paquet sur la table de nuit, je me masturbe machinalement. Le guide parle de deux saunas mais je suis persuadé qu’il y en a d’autres, l’un d’eux me plait, il n’est pas très cher, je regarde où il se trouve sur la carte, il n’est pas loin de chez Fabien, je mets le guide et la carte dans mon sac, je sors. Fabien m’a conseillé d’aller voir les « Lanes », il paraît que c’est très beau avec plein de petits magasins intéressants, c’est sur le chemin du sauna, j’ai pas l’intention d’y aller aujourd’hui, je vais attendre un peu mais je veux voir où il se trouve.
C’est vrai que c’est joli les « Lanes », il y a plein de restaurants, ça me donne faim, je n’ai pas assez mangé mais j’ai pas envie de perdre de l’argent en bouffe, alors je continue de marcher, de me diriger vers le lieu qui m’intéresse, plus je m’en approche plus les drapeaux multicolores sont voyants. Je le trouve sans trop chercher, il fait face à la mer, c’est un hôtel qui fait aussi sauna, il y a des gens en train de boire quelque chose sur le devant de l’hôtel, ils sont assez jeunes, je reviendrai demain, ils seront peut-être encore là. Je passe la journée à me balader, à écouter des disques dans un Virgin megastore, j’aime pas les virgin megastore, mais ça me plait d’y écouter des disques que j’achèterai chez un autre disquaire. En revenant chez Fabien j’achète un Big Mac et un Coca, je rentre, je mange en écoutant Schubert, c’est beau Schubert. Quand Fabien rentre, je suis affalé sur le lit, il me demande si ça fait longtemps que je dors. Il me propose d’aller manger un fish and chips sur le Brighton Pier. On se ballade, je suis content d’être là, je pense à VN.
Quand j’arrive au sauna le lendemain il est quatorze heures, on me dit qu’il n’ouvre pas avant seize heures, c’est trop tard pour moi, je veux être rentré et douché quand Fabien rentrera, je prends un numéro de « G-scene » et je m’en vais. Je fais à peu près la même balade que la veille, je vais jusqu’aux « North Lain », c’est coloré, un magasin différent tous les deux mètres, mais rien d’intéressant. Le soir on va au pub avec un collègue de Fabien, assez drôle, j’arrive à peu près à comprendre ce qu’il dit, malgré son accent gallois. On rentre, je suis fatigué, je me lève trop tard le matin. On discute un peu avant de se coucher.
Je me lève à onze heures, il fait beau, ciel bleu, un peu trop chaud, je survole G-scene, c’est plutôt pauvre comme magazine, il y a une pub qui me saute aux yeux, un sauna non mentionné dans le guide de mon frère, il ouvre à midi, il n’est pas cher, à moins de cinq minutes d’ici, ça me plait. Je mange mes céréales dans la cuisine, j’ai pas faim mais il faut que je mange si je veux rester un peu au sauna. Je vois rarement la proprio et quand je la vois ça se limite aux conventions sociales. Je fais passer le temps en lisant Céline. Je prends juste huit pounds et je pars pour le sauna, il est quatorze heures.
Il se trouve au bout d’un cul de sac, bien caché, c’est rassurant, pas besoin de faire attention, si quelqu’un me voit entrer c’est que lui aussi y va. J’entre, il y a des plantes partout, j’entends le bruit d’une sorte de sonnette, je voix pas d’où ça vient, je me trouve dans un hall d’entrée, je vois une porte vitrée au fond du hall, à travers un type qui me regarde en appuyant sur un bouton, me faisant signe d’approcher, c’est juste pour filtrer, j’approche, j’entre. Il y a un comptoir avec un type derrière qui me dit « hello », je lui demande combien ça coûte tout en sachant que c’est huit pounds, il comprend tout de suite que je suis étranger, alors il m’explique comment ça fonctionne, où sont les douches, les bains de vapeur, les salles de repos, me mène aux casiers et ouvre le treizième, m’explique que je dois aller le voir quand je veux m’en aller. Je lui réponds « OK ». Il me laisse. Je commence à me déshabiller. Juste à côté des casiers il y a une télé, deux types en serviette sont en train de regarder un film avec Paul Newman, je ne reconnais pas le film, les types sont plutôt vieux, quarante ans, mais pas moches. Je mets une serviette autour de ma taille, j’en laisse une dans le casier, je ferme le casier, je pars vers les douches, me fous à poil, me douche, personne. J’entre dans un bain de vapeur, il est tout petit, il n’y a personne dedans, je m’assois, j’ai du mal à respirer, ça m’excite, j’attends, je transpire. La porte s’ouvre, un homme d’environ quarante ans entre, il est pas mal, il s’assoit en face de moi. On se regarde, je regarde son sexe, je regarde le mien, il regarde le mien, il tends la main vers le mien en me regardant pour savoir si je suis d’accord, je le laisse faire, il se masturbe, il me masturbe, la porte s’ouvre, un autre homme veut rentrer mais en nous voyant referme la porte. On se comprend sans parler, on ressort pour aller dans une salle de repos, on monte à l’étage. On en trouve une libre assez vite, elle ne se ferme pas à clé alors on met une serviette au dessus de la porte pour montrer qu’elle est occupée. On se regarde, on s’embrasse, il s’est rasé récemment, certainement avant de venir, il a la peau douce, moi je suis mal rasé mais ça ne le dérange pas, il embrasse pas très bien, il est maladroit, ça m’excite. On se masturbe en s’embrassant, je descends doucement jusqu’à son téton droit, je le mords tout en continuant de le branler, je descends encore et je commence à le sucer, il me fait signe de remonter pour qu’on s’embrasse, on s’embrasse, lui descend et fait exactement ce que je viens de lui faire, il remonte, on s’embrasse, il n’ose pas enfoncer sa langue dans ma bouche, il commence à vouloir me mettre un doigt dans le cul, je lui demande s’il a du gel, il comprend que je suis étranger, ça a l’air de l’exciter, il me dit qu’il va chercher ce qu’il faut. J’attends. Il revient avec plusieurs préservatifs et du gel, il ouvre le sachet de gel, en met sur ses doigts, j’en mets sur les miens. Je suis allongé sur la banquette, lui est à côté de la banquette, quasiment à quatre pattes, il me met un doigt en m’embrassant, je lui en mets un, il pousse un petit cri dans ma bouche, il me met un deuxième doigt, je fais pareil, même petit cri de plaisir dans ma bouche, je lui en mets un troisième, lui aussi, ça devient très intense, j’ai du mal à respirer, l’excitation me bouffe tout mon air. Il me demande si je veux le prendre, je lui réponds que je veux qu’il me prenne, il déchire un préservatif, veut que je lui mette mais je préfère qu’il face ça seul. Je suis sur le dos, les jambes en l’air, il n’arrive pas à rentrer, alors je me relève et je me mets debout devant la banquette, penché en avant, il commence à essayer de me prendre par derrière mais veut rentrer trop vite, me fait atrocement mal, j’en ai la circulation coupée, le souffle coupé, les jambes, je me laisse tomber, je me retrouve couché, sur la banquette, à hurler, de douleur, lui reste debout, à cracher des « sorry » inutiles, la douleur prend tout mon corps, je connais cette sensation, je l’ai déjà vécue, je sais que ça ne dure pas longtemps, je me rassure avec ça, je respire doucement, j’ai du mal, je sais que ça dure pas longtemps, j’essaie de penser à autre chose, autre chose, du mal à respirer, je ferme les yeux, ça commence à passer, je respire, je me redresse, ça va mieux. Je lui dis que ce n’est pas grave, que ça arrive. On n’est plus très excité alors on recommence à s’embrasser, il me suce, je vois qu’il bande fort, s’en est presque douloureux, je lui demande de se coucher sur le dos, je monte au-dessus de lui, je prends sa bite de la main droite et me la mets doucement, ça rentre doucement, je m’assois sur ses couilles et je commence à me branler en bougeant mon cul, je lui sers le téton gauche avec ma main gauche, il me dit qu’il va jouir, j’aurais voulu que ça dure plus longtemps mais ça m’excite, j’éjacule sur son torse, il éjacule en moi dans la capote. On s’embrasse, je me relève, je sors, il me dit « Au revoir », je sais pas comment il a su que j’étais français.
En redescendant j’enlève la sueur que j’ai sur le torse, je me dirige vers les douches, il y a pas mal de monde, ça m’excite d’arriver en bandant sous les douches, je me nettoie le cul et la bite, je regarde les hommes sous les douches, ils sont trois, de trente à cinquante ans, ils me regardent tous, je suis pourtant pas très sexy, c’est l’âge qui les excite, je vais ensuite dans la salle de bains de vapeur sèche. Il y a un seul type, assis, il me regarde entrer, trente-cinq ans, je m’assois un peu plus loin, il est assez laid, imberbe. J’attends, c’est dur de respirer. D’autres personnes entrent, différentes de celles sous les douches, l’un d’eux, plutôt jeune, vingt-cinq ans, se met en face de moi. Il est pas mal, me regarde. Je ne bande pas, mais quand je vois la taille de son sexe, je sens le sang affluer, chaque battement de cœur fait dresser ma bite, quand il voit qu’il m’excite, il me fait comprendre que je l’intéresse, on sort ensemble, on prend une douche ensemble, on monte et on entre dans une salle libre, on met une serviette sur la porte. Je me dis que je n’ai jamais fait ça avec un type ayant un sexe pareil, j’ai du mal à respirer, je suis trop excité. Il me prend mon souffle, il embrasse bien mais ses lèvres on un sale goût de cigarette, elles sont amères, je suis trop excité pour que ça m’empêche de l’embrasser à fond, de lui glisser ma langue dans sa gorge, je descends doucement vers sa bite, la prends à pleines mains, la mets dans ma bouche, et je suce comme si j’avais jamais sucé, comme si je découvrais quelque chose, je sens son membre glisser dans ma bouche, je le branle en le suçant avec ma main droite et je sers ses couilles avec l’autre, j’adore qu’on me fasse ça, j’ai envie de lui faire plaisir, ça marche plutôt bien, des bruits quasi inaudibles sortent de sa bouche, il me remonte jusqu’à lui, on s’embrasse, me dit « it’s my turn », m’allonge sur la banquette et commence à me sucer en fond de gorge, je sais pas faire ça, mais j’aimerais beaucoup. Il continue quelques minutes, je lui demande parfois d’arrêter pour ne pas jouir tout de suite. J’ai envie de le prendre mais il s’allonge à côté de moi, me branle, je prends son sexe de la main droite et le branle, ma main est pleine, il m’éjacule dessus, le sperme chaud me fait jouir, j’éjacule sur lui. Je sors, je retourne aux douches, je me demande quelle heure il est. Après la douche je m’assois devant la télé qui se trouve près des vestiaires, il y a toujours les deux types qui regardent le film avec Paul Newman. Je ne reconnais toujours pas le film. J’attends là un bon quart d’heure, je récupère. Je retourne aux bains de vapeur sèche. Je m’assois en face d’un vieux, allongé, en train de se masturber. Un autre vieux entre juste après moi, s’allonge à ma droite. Je regarde le vieux qui se masturbe. Je remarque un autre type que je n’avais pas vu à ma gauche, dans un coin, l’obscurité cache son visage mais je vois qu’il me regarde, il touche son sexe d’une drôle de façon, comme s’il attendait que je vienne le sucer. Ca m’excite. Le vieux allongé à ma droite commence à approcher un bras vers ma cuisse, je continue de regarder celui à ma gauche. Celui de droite commence à me caresser mais je m’éloigne, je vais vers celui à ma gauche. J’arrive un peu à discerner ses traits, il est plutôt beau, brun, poilu, barbu. On s’embrasse, j’aime tout de suite sa façon d’embrasser. Je caresse son torse et son ventre de ma main droite, je descends jusqu’à son sexe, il porte un cockring, il est bien membré. On continue de s’embrasser, je le branle. Je me rends compte que plusieurs vieux sont entrés et se masturbent en nous regardant, il s’en rend compte aussi mais on continue. Je lui demande s’il veut monter , me dit qu’il doit d’abord se doucher. On sort, on se douche, je peux maintenant le regarder. Il est vraiment très beau, un peu grisonnant, quarante-cinq ans, très poilu, un peu de ventre mais il dégage quelque chose qui me trouble. On monte, il me laisse passer le premier, j’ai comme un vertige, ça tourne, les murs, je tombe presque, il me retient, la façon qu’il a de me retenir me trouble. On entre dans une salle de repos, je comprends que je suis en train de faire une chute de tension. J’ai les oreilles qui sifflent, je ne vois quasiment plus rien. Je m’assois sur la banquette, je lui explique que je ne me sens pas bien, que je dois reprendre mon souffle. Il pense que c’est parce que je suis resté trop longtemps dans le sauna. Il s’assoit à côté de moi, me laisse respirer, pose sa main sur ma cuisse, me caresse doucement, je me sens bien avec lui, il me trouble. Ca va mieux. On s’embrasse, j’avais jamais embrassé de barbu, j’aime beaucoup sa façon d’embrasser, j’ai l’impression qu’on embrasse de la même manière. Je le branle en l’embrassant, je lui pince les tétons. Je lui lèche les tétons, je lui lèche le ventre, je descends doucement jusqu’à sa bite, je tourne autour, je lui lèche les couilles, je lui lèche la bite, je mets doucement son gland dans ma bouche, je le suce du mieux que je peux, une main sur un téton, l’autre sur ses couilles. Il prend ma tête entre ses mains pour accompagner mes mouvements. Je lui lèche le gland, je remonte vers sa bouche, on s’embrasse. On se caresse. J’ai l’impression qu’il ne veut pas me sucer, il ne veut pas non plus me prendre ni être pris. On continue de s’embrasser. On s’arrête. On se regarde. Il est beau. Il crache dans sa main droite en me regardant et commence à me masturber. On ne m’avait jamais aussi bien branler. Il fait ça en me regardant droit dans les yeux. Il me trouble. J’ai pas envie de jouir maintenant alors je lui demande d’arrêter. On s’embrasse, on se sert dans nos bras, il se passe quelque chose entre nous, c’est trop passionné. Je le suce à nouveau. Il m’allonge sur le dos, se met au-dessus de moi, on se masturbe sexe contre sexe, en se regardant, en s’embrassant. Il s’arrête, se met à côté de la banquette, crache dans sa main et recommence à me branler, en me regardant puis m’embrassant, je lui dis que je vais jouir, il me branle de plus belle, j’éjacule sur son bras, il continue doucement de me branler. Il s’allonge ensuite à côté de moi, on reste comme ça à s’embrasser quelques minutes. Je suis bien avec lui mais il se fait tard, il faut que j’y aille. On sort ensemble. On se douche ensemble, il est magnifique. J’ai envie de lui demander son numéro de téléphone, ou son adresse, il s’est passé quelque chose entre nous, mais je n’ose pas, ce serait trop compliqué avec Fabien. Alors on se sépare, on en reste là, comme d’habitude, on en reste là, j’ai l’impression de passer à côté de quelqu’un, à côté d’une personne, d’un type bien, je ne le reverrai jamais de ma vie alors qu’il s’est passé quelque chose entre nous, je le sais, il le sait, il me regarde avec un grand sourire gêné, comme si lui aussi n’osait pas me demander mon adresse ou mon numéro de téléphone, il a compris que j’étais étranger, il a compris qu’on ne se reverrait jamais, mais la rupture définitive est déjà entamée, on en reste là, on se sépare. Je pense à VN. Je vais voir le type derrière le comptoir pour qu’il ouvre mon casier, je me rhabille, les deux types regardent encore la télé mais ce n’est plus Paul Newman dans un film que je ne reconnais pas. Je me demande quelle heure il est. Il y a une pendule dans l’entrée, il est dix-huit heures. Je me dépêche, je veux être rentré quand Fabien arrivera.
Je sors du sauna. C’est toujours la même impression, celle de sortir d’un monde n’appartenant pas au monde connu, celle d’être un étranger, d’avoir fait quelque chose d’incompréhensible pour la plupart des gens, d’être complètement paumé, d’être un étranger pour moi-même. Les gens défilent autour de moi, j’ai pas l’impression d’appartenir au même monde qu’eux, je suis mal à l’aise, je me regarde dans le reflet des vitrines, je ne me reconnais pas, j’ai peur de porter une marque quelconque du sauna, peur d’avoir du sperme dans les cheveux, il n’y a que cinq minutes du sauna à chez Fabien, ça me paraît être une éternité. J’arrive enfin, je descends dans la chambre de Fabien pour savoir s’il est rentré, il n’est pas encore là, alors je monte à la salle de bain pour me brosser les dents, je me sens sale. Je croise la grosse dans les escaliers, elle me demande ce que j’ai fait cet après-midi, j’essaie de lui dire que je suis allé aux « North Lains » avec le plus mauvais accent possible, je me sens sale, elle me lâche, je vais dans la salle de bains, je me brosse deux fois les dents, je regarde si je ne porte pas les marques du sauna, rien d’apparent, je me doucherai plus tard, je redescends dans la chambre de Fabien. Je mets le disque du Beta Band, je m’allonge sur le lit, je regarde le plafond, je respire, je pense au barbu, je pense à VN. J’ai envie d’entendre sa voix, de voir son visage, de l’entendre me parler, de le voir me sourire. Je commence à m’endormir, Fabien entre dans la chambre.
« Salut, t’as fait quoi aujourd’hui ?
-Je suis allé au sauna.
-Au sauna ? »
Il a l’air gêné, ne s’attendait pas à ça. Je comprends alors qu’il plaisantait quand il parlait des saunas mentionnés dans son guide, il ne pensait pas qu’il y en avait vraiment dans son guide. Il se met alors à rigoler, mais toujours avec un petit air gêné, puis il me demande si c’était bien, je lui réponds que oui, on rigole ensemble, je suis content qu’il prenne ça bien. Il me propose de manger un curry, je suis d’accord.
C’est le week-end, Fabien reste avec moi pendant deux jours, ça me fait plaisir. On fait la grasse matinée, comme chaque jour pour moi. On se lève à onze heures. Il me prépare des toasts au beurre de cacahouètes pour le petit-déjeuner, on prend notre temps, chacun profite de la présence de l’autre, on est trop souvent séparé. On fait la vaisselle puis on se prépare pour sortir. Je prends un appareil photo jetable, j’ai envie de prendre des photos que je pourrai peut-être montrer à VN, je lui ai jamais montré de photos de moi. Je pense aux photos de lui jeune qu’il ma montré, il était beau, il l’est encore. J’ai envie d’être présentable sur les photos qu’on va faire, je m’habille correctement. On se ballade sur la plage, la pellicule défile, je pense à VN. On part ensuite pour les « Lanes », il veut me montrer certains magasins que j’ai peut-être déjà vu, il veut surtout qu’on aille manger dans un restaurant recommandé par son guide. Il y a du monde dans les rues, il fait bon. Dans le restaurant recommandé par son guide, je prends un sandwich au thon avec de la mayonnaise au citron, Fabien prend une tarte au fromage de chèvre, on discute, on se balade, on rentre, je suis fatigué, je pense à VN, j’ai envie de dormir, on ne fait rien, on regarde la télé, on ne fait rien, la soirée passe, on dort.
Je prépare mon sac, je ramène des numéros du NME, quelques disques, Fabien tire la tronche, il rentre dans deux semaines en France, il a envie de rentrer, il va rester seul pendant deux semaines. On s’embrasse à la gare, j’ai envie de rentrer, je vais enfin pouvoir rappeler VN, ça me fait plaisir, ça m’emmerde quand même de quitter Fabien, mais je sais que je le revois bientôt, alors ça va. Lui n’a pas l’air bien du tout. On se quitte. Il n’y a pas de vieille avec son petit fils à côté de moi, il n’y a personne à côté de moi, je suis quasiment seul dans le wagon, j’aime ça, je vais être tranquille. Je fini Céline, je pense à VN, je suis bientôt en France, VN n’est plus très loin. Je me demande ce qu’il fait, j’aimerais bien qu’il pense à moi, mais il doit s’en foutre de moi, je ne suis pas pour lui ce qu’il est pour moi. J’ai l’impression que le tunnel ne finira jamais, je veux entendre sa voix. Je suis en France, mais je vais attendre d’arriver à Paris pour l’appeler, il y a trop de bruits dans le train, je veux entendre sa voix. J’ai plus rien à lire, je sais pas quoi faire, je remets ma montre à l’heure, j’attends, je m’ennuie, j’ai plus rien à faire, je m’ennuie, il n’y a rien à faire, je pense à VN, on annonce que le train arrivera avec au moins une heure de retard à Paris, ça me fait chier, je vais rater mon train, je m’ennuie, je ne sais pas quoi faire, je pense à VN. J’arrive gare du Nord, je marche jusqu’à la gare de l’Est, il n’y a pas beaucoup de monde dans les rues, je suis content d’être en France, mais j’ai envie d’être chez moi, que ce voyage soit fini. Il y a de la place sur un banc pour attendre le train, je dois attendre deux heures de plus à la gare, j’ai raté mon train. Je sors mon portable, je l’allume, je commence à avoir les mains moites, la gorge sèche, je stresse, je veux entendre sa voix, mais ça ne répond pas, alors j’appelle chez lui à Langres, ça ne répond pas, j’ai envie d’entendre sa voix, je tombe sur le répondeur, j’entends sa voix « je suis absent, vous pouvez me laisser un message, merci », ça me fait du bien mais ça ne suffit pas, j’ai envie d’entendre sa voix quand il me parle, pas quand il s’adresse au répondeur, je raccroche, j’aime pas laisser de messages. Je réessaierai demain soir. Je vais dans un kiosque, je ne trouve rien à lire, je pense à VN, je vais me faire chier dans le train, j’achète des cigarettes et un briquet, je me remets sur le banc, je fume, j’attends, je m’ennuie. On annonce le quai du train, je vais dans un wagon fumeur, je m’installe, je fume, j’attends, j’attends le départ, je fume. Le train démarre, j’ai trois heures à attendre avec un paquet de cigarettes, rien à faire à part fumer, je vais me faire chier, je suis pas bien, j’aime pas voyager, je me rapproche de VN mais je ne sais pas où il est. Je m’approche d’une présence potentielle. D’un vide. Aucune certitude. Rien. Qu’un mal au ventre. Qu’une douleur. Quand il n’est pas là, VN n’est qu’une douleur. Je fume, je m’ennuie, je l’appellerai demain soir, je pense à lui, je ne fais que ça, je fume et je pense à VN. Vie de merde. J’arrive à Culmont-Chalindrey, je suis pas de bonne humeur, dans la voiture maman m’assaille de questions, elle m’agresse, j’essaie d’être gentil, elle voit que je suis pas de bonne humeur, me le fait remarquer, ça m’énerve, on arrive à Champigny, je défais mes affaires, je pense à VN, j’essaie d’être gentil, j’ai pas faim mais je mange, je mange tout ce que je peux, tout ce que je peux supporter, j’en ai la nausée, j’essaie d’être gentil, maman me dit que je ne mange rien, je lui dis que j’ai pas très faim, elle me dit que je suis de mauvaise humeur, ça m’énerve. Je m’installe devant la télé, je ne fais rien, je me laisse emporter, je m’endors presque, je vais me coucher, j’embrasse papa, j’embrasse maman, je m’en veux d’être tout le temps de mauvaise humeur, je vais me coucher, j’écoute la B.O. de « Requiem for a dream », je ne me sens pas bien, je change de disque, je mets Alpha, je m’endors, la musique me réveille, j’arrête le disque, j’éteins le poste, je m’endors.
Il est onze heures du matin, je me réveille doucement, j’écoute Alpha, je me lève, je vais aux toilettes, je descends, j’ai faim, ça sent les croissants chauds, maman est dans la cuisine, je l’embrasse, elle me demande si j’ai bien dormi, je fais chauffer du lait, papa a acheté des croissants au beurre, j’ai faim, je suis gentil avec maman, on parle un peu de Brighton, elle me demande comment c’est, ce que je faisais quand Fabien n’était pas là, ce qu’on a fait ensemble. Je lui dis qu’on est allé à la gay pride, elle est un peu étonnée, ça m’énerve, je lui dis que c’était marrant, il faudrait que je lui dise que je suis pédé. On parle, on parle, je mange, on parle, je vais devant la télé, je ne fais rien, je regarde si j’ai des mails, je vais sur le forum de Technikart, je retourne devant la télé, je ne fais rien, j’attends, je m’ennuie, j’ai envie de voir des gens, j’ai envie de voir VN, il ne faut pas que je reste seul, je sais que je ne vais pas pouvoir voir VN, il faut que je vois des gens, j’appelle Michel, je tombe sur sa mère, il bosse toute la journée, j’appelle Marie, je tombe sur sa mère, elle est encore à Dijon, j’appelle Mathieu, je tombe sur son père, il est à Reims, Jean-Yves rentre la semaine prochaine de Toulouse, je sens que je vais me faire chier, je me fais chier, j’attends, je m’ennuie, maman part voir mémère, j’ai pas envie d’y aller, je reste seul, il faut que je vois des gens, j’ai envie d’appeler VN, j’appelle, je stresse, je veux entendre sa voix, mais ça ne répond pas, alors j’appelle chez lui à Langres, ça ne répond pas, j’ai envie d’entendre sa voix, je tombe sur le répondeur, j’entends sa voix « Je suis absent, vous pouvez me laisser un message, merci », ça me fait du bien mais ça ne suffit pas, j’ai envie d’entendre sa voix quand il me parle, pas quand il s’adresse au répondeur, je raccroche, j’aime pas laisser de messages.
Je me fais chier toute la journée, c’est pas une vie, attendre après quelqu’un, vivre dans l’attente, l’attente de rien, je n’attends rien de particulier à part voir VN, mais une fois que je l’aurai vu, une fois que je serai sorti de chez lui, je ne ferai qu’une chose, j’attendrai de le revoir. Attendre de voir VN. Ca en vaut la peine mais c’est pas une vie. Vie de merde. J’essaie de ne pas penser à lui. J’essaie de passer à autre chose mais c’est plus fort que moi. Je ne contrôle plus rien. Je subis. Comme toujours. C’est ma vie. Vie de merde. Papa monte à Langres, je me mets devant la télé, je regarde s’il a de nouveaux pornos, rien de nouveau, je mets un film au hasard, je me branle, j’éjacule dans un mouchoir, je range la cassette, j’éteins la télé, je monte dans ma chambre, je prends la pochette de photos qui est sur mon bureau, je regarde l’unique photo de VN que j’ai, j’étais en terminale, il pose à côté de Jean-Yves, il est beau, c’est moi qui ai pris la photo, j’ai envie de pleurer, j’y arrive pas, j’essaie de me forcer, j’y arrive pas, je mets le quatrième mouvement de la cinquième symphonie de Mahler à fond sur mon poste, j’essaie de pleurer, j’y arrive pas, j’en ai pourtant envie, je redescends à la salle à manger, je mets la télé, je mets la cassette de La ligne rouge dans le magnétoscope, je la cale sur le passage de l’attaque qui arrive juste après celle de la colline, d’habitude ça me met les larmes aux yeux, là je veux chialer à fond, me lâcher, vomir ma douleur, j’en peux plus, j’ai les larmes aux yeux mais je ne pleure pas, je n’y arrive pas, j’éteins la télé je remonte dans ma chambre, je sais qu’un jour je vais craquer, je vais pas pouvoir retenir ça au fond de moi toute ma vie, ça va exploser, la douleur est de plus en plus intense, il faut que ça s’arrête d’une façon où d’une autre, je pense que je vais bientôt craquer, ça va sortir par tous les pores de ma peau, je voudrais juste que ça n’arrive pas en public, il faut que je sois seul, j’essaie encore une fois avec Mahler, toujours rien. Je me fais chier. Maman rentre, papa rentre, maman me demande ce que j’ai fait, je lui dis que je n’ai rien fait, il est dix-huit heures, elle commence à faire à manger, Fabien appelle, je lui dis que je vais bien, je préfère mentir, qu’on me fasse pas chier, j’ai peur d’éjaculer ma douleur devant tout le monde, surtout devant Fabien, sa voix est triste, ça me fait de la peine, j’en ai marre, tout me fait de la peine, je vais jamais m’en sortir, on se dit au revoir, je mange avec maman, papa est dehors, on discute peu, j’essaie pourtant d’être gentil, de ne pas être un poids pour les autres, de ne pas être une cause d’ennui, j’ai pas envie de bouffer maman, alors j’essaie de parler tout en fermant ma gueule, je ne suis pas moi-même, je fais semblant, je fais semblant d’aller bien, je mange, je fais semblant d’avoir faim, je me force, j’ai envie de vomir, je finis de manger ma gerbe, j’embrasse maman, je vais à la télé, je me fais chier. Je fais un tour sur Internet, pas de mail, pas de nouveau message sur le forum. Je pense à VN. Je regarde le programme télé. Il n’y a rien à la télé ce soir. Je pense à VN, je regarde quelle cassette je pourrais regarder. Je prends Avanti !. Jack Lemmon ressemble un peu à VN. Je laisse papa regarder les infos, je me fais chier. Je laisse maman regarder la météo, je me fais chier. Je regarde Avanti !. Je vais me coucher, j’écoute un peu de musique avant de m’endormir, je pense à VN, c’est pas une vie.
Je me lève, j’ai envie de rien, même pas envie de pleurer, j’ai pas faim, je sais pas ce que je vais faire de la journée, je sais que je vais me faire chier, je sais que VN ne répondra pas au téléphone, je me demande ce qu’il fait, j’imagine bien qu’il ne pense pas à moi, je ne suis pas pour lui ce qu’il est pour moi, je sais que la journée va être longue, je sais que la semaine qui débute va être longue, c’est la mort. J’attends l’après-midi pour appeler VN, je commence à stresser. Maman rentre, je mange avec elle, dès qu’elle est partie je prends le téléphone, j’appelle, je stresse, je veux entendre sa voix, mais ça ne répond pas, alors j’appelle chez lui à Langres, ça ne répond pas non plus, j’ai envie d’entendre sa voix, je tombe sur le répondeur, j’entends sa voix « Je suis absent… », je raccroche. Ca commence à m’inquiéter. Je me rends compte qu’il n’était pas chez lui du week-end, qu’il n’y avait personne chez lui ce week-end, il m’a pourtant toujours dit que ses frères étaient chez lui le week-end, il n’y avait personne ce week-end, j’arrive toujours pas à le joindre, ça me fait peur. Je me demande s’il est mort. Je me demande si maman m’aurait prévenue s’il était mort. Je me demande si maman le saurait s’il était mort. Je me demande si la famille de VN aurait mis un avis de décès dans le journal s’il était mort. Je m’inquiète sûrement un peu vite. Quelqu’un m’aurait prévenu. On est au courant de tout à Langres. Si je ne sais pas qu’il est mort c’est qu’il n’est pas mort. J’essaie de me rassurer. Je pense qu’à ça. Je regarde la télé, je pense à ça. Je mange, je pense à ça. Je ne dors pas, je pense à ça. Je me rends malade pour rien. Il répondra. Il est sûrement parti en voyage. Il m’a dit qu’il partait en Touraine. Il m’a dit qu’il ne partait pas longtemps. Je suis plus sûr. J’en sais rien. Je sais pas ce qui m’arrive. Je ne contrôle plus rien. Je ne sais plus ce qu’il m’a dit. Je ne sais plus rien. J’ai la tête vide. Il faut que je lise ou que j’écoute de la musique ou que je regarde un film mais il faut que je fasse autre chose, que j’arrête de penser à lui, à ça.
Je me lève en écoutant la septième symphonie de Beethoven. Je mange, je regarde si j’ai des mails, je me mets devant la télé. Il faut que je fasse quelque chose, je peux pas continuer comme ça, je peux pas passer mes journées à ne rien faire. Il n’y a rien à faire. Personne à voir. Je n’ai qu’une chose à faire, penser à VN, mais je veux pas, il faut que je fasse autre chose, je vais pas tenir longtemps comme ça, à ne rien faire, à attendre, à attendre, à ne rien faire, c’est pas possible, je vais pas m’en sortir. Je regarde la télé, il n’y a rien, je cherche un film à regarder, j’ai envie de rien, j’ai pas envie d’écouter de musique, j’ai envie de rien. Maman rentre du travail, je mange avec elle, je suis gentil, je suis amour, j’ai pas faim, je me suis levé trop tard, j’ai envie de vomir, je mange, je me force, elle me dis que je ne mange rien, je lui dis que je n’ai pas faim, j’arrête de manger. Elle me demande ce que j’ai fait ce matin, je lui réponds que je n’ai rien fait, que je m’ennuie, qu’il n’y a rien à faire, que c’est la mort ici, je sens que je m’emballe, je me tais, j’arrête. Elle me demande ce que je vais faire cet après-midi, je lui réponds que j’irai peut-être en ville, j’irai peut-être louer un film, elle me dit qu’il faut que je sorte, que j’aille faire un tour, que je prenne le soleil, je lui dis que c’est difficile tout seul, qu’il n’y a personne à voir, qu’il n’y a rien à faire, que c’est la mort ici, je sens que je m’emballe, j’arrête. Je regarde la télé, maman retourne travailler. Je monte dans la chambre de mon frère, je mets Primal Scream à fond sur sa chaîne, je vais à la salle de bain, je me mouille les cheveux, je me coiffe, je me brosse les dents, j’utilise du fil dentaire, je vais dans ma chambre, je m’habille, un jean, un pull col en V, je retourne dans la chambre de Fabien, j’éteins la musique, je redescends, je prends mes clés, le portable, la carte pour la bibliothèque, je monte dans la voiture, je mets le Beta Band à fond sur le poste, je monte à Langres, je sais pas où je vais, je sais pas ce que je vais faire, je chante comme un taré dans la voiture, j’hurle, je me défoule, j’en peux plus. Je fais la rue Diderot, je me gare à côté de l’école Jean Duvet. Je vais à la bibliothèque. Je ne dis pas bonjour en entrant, je monte à l’étage, à la discothèque, je loue n’importe quoi, je redescends, je ne dis pas au revoir en sortant, je vais place Ziegler, j’entre dans la maison de la presse, je ne dis pas bonjour en entrant, on me dit bonjour, je ne réponds pas, j’achèterais bien Têtu mais ce serait pas très malin, je n’achète rien, je ne dis pas au revoir en sortant, on me dit au revoir, je suis pas bien, je retourne à la voiture, je m’assois, je respire, je vais pas bien. Je prends mon portable, j’appelle, je stresse, je veux entendre sa voix, mais ça ne répond pas, alors j’appelle chez lui à Langres, ça ne répond pas, j’ai envie d’entendre sa voix, je tombe sur le répondeur, j’entends sa voix « Je suis absent… », je raccroche. Je vais pas bien. J’ai besoin d’aide. Je démarre, je rentre. La maison est vide, j’écoute les disques que j’ai loué, je m’en fous, j’arrête d’écouter, je me mets devant la télé, j’ai pas envie de lire, il faudrait que je lise, je m’abrutis, je m’endors, c’est la meilleur chose à faire, j’oublie, je pars.
Je me réveille, j’ai dormis une heure, je passe devant le téléphone, il faut que j’arrête, je deviens fou, je suis fou, je fais n’importe quoi, je peux vivre sans les autres. Je peux. Je fais n’importe quoi. Je me masturbe. Je fais n’importe quoi, j’attends, j’écoute de la musique, la journée passe difficilement, maman rentre, me demande ce que j’ai fait, je lui dis ce que j’ai fait, rien, j’ai fait n’importe quoi, je m’ennuie, je suis ennui, je meurs. Je mange avec maman, papa est rentré, il bricole dans le garage, je monte me laver, je prends un bain, je sors du bain, je me sèche, Fabien appelle, il va bien, il est content de bientôt rentrer, ça va bien, je lui dis que ça va, il me demande ce que j’ai fait de la journée, je lui dis que je m’ennuie, on se dit au revoir, je vais devant la télé, il n’y a rien à voir, j’en peux plus, c’est pas une vie, c’est pas possible. Je lis, je me couche, je dors.
Je me réveille en écoutant la septième symphonie de Beethoven. Je me masturbe pendant le quatrième mouvement, j’éjacule dans un mouchoir. Je me lève, je descends manger. J’irais bien dans un sauna aujourd’hui, ça m’occuperait mais je vais rester ici à me faire chier toute la journée, à essayer d’appeler VN, j’en ai marre. Je fais n’importe quoi, je ne mène à rien, ma vie ne mène à rien, c’est n’importe quoi. Je me demande comment vivent les autres, ce que font les autres quand ils s’ennuient, si les autres aussi ont une vie de merde, passée à attendre quelqu’un, quelque chose, n’atteignant jamais leurs buts, n’ayant pas de buts, vivant dans l’attente d’avoir un but. Maman rentre du travail, maman mange, maman retourne au travail. Je sais plus quoi faire pour faire semblant de faire passer le temps. J’en peux plus. Le téléphone sonne, c’est Michel, il ne travaille pas cet après-midi, il me propose d’aller se baigner au lac de la Liez, je suis d’accord, je raccroche. Je monte dans la chambre de mon frère, je mets Primal Scream à fond sur sa chaîne, je vais à la salle de bain, je me mouille les cheveux, je me coiffe, je me brosse les dents, j’utilise du fil dentaire, je vais dans ma chambre, je m’habille, un short de bain, un T-shirt, je mets une serviette et une bouteille d’eau dans un sac, je retourne dans la chambre de Fabien, j’éteins la musique, je redescends, je prends mes clés, le portable, je monte dans la voiture, je mets le Beta Band à fond sur le poste, je monte à Langres, je vais chez Michel. Je descends de la voiture, je sonne, j’attends, je l’entends descendre les escaliers, il ouvre la porte, on se serre la main, il veut qu’on prenne sa voiture, il ferme la porte de sa maison, on monte dans sa voiture, il démarre, on roule, on discute, on se raconte nos vacances, il me demande ce que j’ai fait à Brighton, je lui dis que je suis allé à la gay pride avec Fabien, il est un peu étonné, ça m’énerve, je lui dis que c’était marrant, il faudrait que je lui dise que je suis pédé.
On arrive à la Liez, il y a du monde, on descend les escaliers qui mènent au lac, il fait trop chaud, il y a du monde, je vais pas bien, il me demande où je veux aller, je lui dis que je m’en fous, on va près des arbres pour pouvoir profiter de l’ombre, on pose nos serviettes, on va se baigner, on nage jusqu’aux bouées, on revient, on sort de l’eau, on se sèche sur les serviettes, je me fais chier, il me parle, il parle, j’écoute à moitié, je m’ennuie, je me mets sur le dos, je regarde les hommes qui passent en maillot de bain, Michel me demande si j’ai vu la blonde qui vient de passer, je lui dis que non, que je n’ai pas l’œil pour ça, il fait trop chaud, je continue de regarder les hommes qui passent en maillot de bain, ça m’excite, je me mets sur le ventre. Je demande à Michel s’il a emmené des magazines, il me répond que non. Il commence à me raconter des ragots, je lui dis que ça ne m’intéresse pas, je m’en fous, les gens font ce qu’il veulent, ça m’énerve, il répète tout ce qu’il entend, il faut pas que je lui dise que je suis pédé. On retourne se baigner, je pense à VN, à la photo qu’il ma montré de lui en maillot de bain, on nage jusqu’aux bouées, on revient, on sort de l’eau, on se sèche. Je lui propose de partir, j’en ai marre, il fait trop chaud, même à l’ombre, il est d’accord, on rentre chez lui. On boit un verre d’eau, je suis fatigué, je lui demande ce qu’il fait ce soir, il travaille, je lui demande ce qu’il fait demain après-midi, il ne travaille pas, je lui dis que je l’appelle demain, on se sert la main, je retourne à ma voiture, je rentre avec le Beta Band à fond, j’hurle, j’ai la gorge sèche, je tousse, je rentre. Je passe à côté du téléphone, j’ai pas encore essayé d’appeler VN aujourd’hui, je prends le téléphone, ça ne répond pas, alors j’appelle chez lui à Langres, ça ne répond pas, j’ai envie d’entendre sa voix, je tombe sur le répondeur, j’entends sa voix « Je suis absent… », je raccroche, j’ai peur, je m’assois, j’ai peur, ça fait trop longtemps qu’il ne répond pas, c’est pas normal. Il ne faut pas que je m’emballe, il faut que je me calme, j’ai du mal à respirer, il faut que je me calme, je deviens fou, je fais n’importe quoi, j’en peux plus, je sais pas comment m’en sortir, j’ai peur, je ne comprends pas, je me demande s’il est mort, j’essaie de ne pas m’emballer, je me demande si la famille de VN aurait mis un avis de décès dans le journal s’il était mort, j’essaie de ne pas m’emballer, il faut que je me calme, je deviens fou. Maman rentre, je vais pas bien ,elle me demande ce que j’ai fait aujourd’hui, je vais pas bien, je lui dis que je suis allé me baigner à la Liez avec Michel, elle me dit que c’est bien, qu’il faut que je prenne l’air, je vais pas bien , je lui dis que ça m’a fait du bien, que ça m’a fatigué, je vais pas bien, elle me demande ce que je veux manger ce soir, elle veut me faire des quenelles avec de la béchamel et du riz, je vais pas bien, je lui dis que je suis d’accord, que j’adore les quenelles, je monte dans ma chambre, j’ai la gorge nouée, je vais pas bien, je comprends pas ce qui m’arrive, j’ai les larmes aux yeux, je sais pas ce qui m’arrive, je ne contrôle rien, j’essaie de ne pas craquer, je suis à la limite, je tombe presque, je m’enferme aux toilettes, j’essaie de reprendre mon souffle, je me calme, je me calme, je respire, je me calme, je respire, c’est le vide, plus rien, je suis vide, je respire, je sors des toilettes, je descends, j’allume la télé, je me couche sur le canapé, je regarde la télé, je comprends pas ce qui m’arrive, ça me fait peur. Je m’endors presque devant la télé, il est dix-huit heures trente, maman m’appelle pour manger, je mange, je suis vide, c’est le vide, le calme, il ne se passe rien, je mange, ça défile, ça coule, je suis lisse, imperméable, ça continue, rien, j’avale, je sens les morceaux chauds descendre dans mon gosier, puis dans mon ventre, puis rien, j’avale, ça recommence puis rien, je continue, j’ai pas faim, je continue, j’ai plus rien dans mon assiette, je prends un yaourt, ça descend, c’est vide, je finis, je bois, je me lève, le sol défile sous mes pieds, je marche, je sais pas comment, j’avance, c’est vide, rien, tout bouge, plus rien, vide, sol, canapé, télé, dormir.
Je me lève en écoutant la huitième symphonie de Beethoven. Je suis dans mon lit, je me souviens pas être monté me coucher, je sais pas trop ce qu’il s’est passé hier soir, j’ai un peu mal au crâne, je me caresse le cuir chevelu, je me fais peur mais je suis bien, tout est calme, sauf la musique, je change de disque, je mets « olé » de Coltrane, je me recouche, je me relève, j’ouvre les volets, je me recouche, j’écoute, le temps coule, la lumière me brûle les yeux, mes paupières se décollent, je me frotte les yeux, je regarde mes mains, les poils de mes mains, j’aime pas mes mains, elles ne sont pas assez grosses, VN m’a dit qu’il les trouvait belles, ça me rassure un peu, lui a des mains énormes, il les trouve moches, elles ont été déformées quand il était jeune par une angine mal soignée, j’adore ses mains, avec ses légères déformations, ses poils, ses veines, ses ongles cours. J’ai faim, je me lève, je descends, je mange, j’ai l’impression que ça va mieux, j’essaie de ne pas penser au téléphone, je sais que je vais chuter quand il ne répondra pas, c’est mon ennemi, je passe devant, je l’ignore, j’appellerai en rentrant du lac, d’ici là il faut que j’oublie que VN est peut-être mort. Ca sert à rien, ça changera rien, c’est pas grave, si c’est grave, vie de merde, rien ne va plus, la vie, la mort, ça recommence, il faut que je trouve un truc à faire, je vais sur internet, j’écris des mails, je me lâche un peu, je dis que je ne vais pas bien tout en sachant que je pourrai pas expliquer pourquoi quand on me le demandera, ça me fait quand même du bien, ça me calme un peu, j’ai besoin d’étaler ma douleur, ça me fait exister. Maman rentre du boulot, je lui fais la bise, je mange pas, j’ai pas faim, elle ne me parle pas d’hier soir, j’ai dû me coucher tout seul, j’en sais rien, elle n’a pas l’air d’avoir remarqué quelque-chose d’anormal, ça me rassure un peu. J’aurais bien voulu craquer à un autre moment, j’ai pas pu me lâcher, je sais que ça reviendra, que ce sera encore plus dur d’éviter la chute, j’encaisse trop, il faut que ça jaillisse, que ça sorte, que ça explose mais pas que j’encaisse, je peux plus encaisser. Maman retourne au travail. Michel appelle, il m’attend, je raccroche. Je monte dans la chambre de mon frère, je mets Primal Scream à fond sur sa chaîne, je vais à la salle de bain, je me mouille les cheveux, je me coiffe, je me brosse les dents, j’utilise du fil dentaire, je saigne, je vais dans ma chambre, je m’habille, un short de bain, un T-shirt, je mets une serviette, une bouteille d’eau et « Hollywood » de Bukowski dans un sac, je retourne dans la chambre de Fabien, j’éteins la musique, je redescends, je prends mes clés, le portable, je monte dans la voiture, je mets le Beta Band à fond sur le poste, je chante, j’hurle, je monte à Langres, je vais chez Michel. Je descends de la voiture, je sonne, j’attends, je l’entends descendre les escaliers, il ouvre la porte, on se dit bonjour, on prend ma voiture, je conduis, je baisse le volume du poste, je laisse le Beta Band, on discute de rien, on parle dans le vide, on fait du vide, on arrive à la Liez, je me gare, on s’installe, il y a moins de monde qu’hier, il fait pourtant plus chaud, on se baigne, on s’ennuie, l’ennui de l’autre est palpable, on en rigole, il n’y a personne à Langres en ce moment, c’est encore les vacances, mais ça ne changera pas avec la rentrée, Jean-Yves est parti pour six mois à Toulouse, je passe d’habitude mes week-end avec Jean-Yves, l’année va être longue. Je pense à VN, je commence à avoir peur, on sort de l’eau, on se sèche, je lis un peu, l’après-midi passe, j’en ai marre, on rentre, je revois Michel ce week-end, Marie sera là, on verra ce qu’on fera, je le dépose chez lui, je rentre, je pense au téléphone, la musique à fond, j’ai le téléphone en tête, je sais qu’il ne répondra pas, c’est bientôt le week-end, il devrait répondre samedi ou dimanche, il répondra, il le faut. J’arrive, je rentre, je téléphone, je sais qu’il ne répondra pas, il ne répond pas ni dans sa campagne, ni à Langres, j’essaie même plus de me rassurer, je ne sais plus quoi faire, je ne sais plus comment vivre, papa rentre, maman rentre, la soirée passe, je suis absent, je sais pas où je suis, je n’ai rien à faire là, je suis fatigué, j’arrive à dormir, je commence à m’habituer à la douleur, je suis blasé.
Je ne mets pas de musique pour me réveiller, je mange, je prends tous les journaux récents, je regarde à la rubrique nécrologie de chaque jour depuis une semaine et demie, les journaux précédents ont dû être jetés, je trouve rien, ça me rassure à moitié, je me demande si la famille de VN aurait mis un avis de décès s’il était mort, je regarde la télé, je mets Mort à Venise pour passer le temps, maman rentre, j’arrête le film, je ne mange pas, j’ai pas faim, je me suis levé trop tard mais je reste avec maman à la cuisine, elle me demande si je veux une salade d’endive avec du gruyère, je veux bien, elle sort un tuperware du frigo, me sert, je prends du pain, je mange un peu, ça me fait du bien, on discute un peu, elle repart pour le travail, je finis le film, je m’approche du téléphone, je n’ai pas les mains moites, ni la gorge sèche, je ne stresse même plus, je veux entendre sa voix mais je sais que ça ne répondra pas, ça ne répond pas, j’appelle chez lui à Langres, ça ne répond pas, j’ai envie d’entendre sa voix, je tombe sur le répondeur, j’entends sa voix, je laisse le répondeur, « Je suis absent, vous pouvez me laisser un message, merci », ça me fait du bien, plus rien ne m’affecte, il est mort, plus rien ne peut arriver. J’essaie de faire autre chose, je ne fais rien, je n’essaie même pas de me persuader qu’il n’est pas mort, je suis trop fatigué, j’en peux plus. La journée passe, je ne sais pas comment, c’est long mais ça passe, ça défile, ma vie coule, défile, passe, je ne fais rien de ma vie. Rien. Vie de merde. D’ennui. C’est la mort. J’attends. Papa rentre, maman rentre, Fabien appelle, on mange, je prends un bain en écoutant le requiem de Mozart, je sais que je ne devrais pas écouter ça mais je ne peux pas m’en empêcher. Je descends à la télé, il n’y a rien d’intéressant, j’ai pas envie de lire mais j’ai pas envie de perdre du temps à ne rien faire, j’en ai marre de ne rien faire alors je lis Bukowski. Toujours rien à la télé, je regarde quand même ce qui passe, je zappe, papa et maman se couchent, j’attends, je regarde un porno, je me masturbe, je me couche, j’écoute la radio, j’éteins la radio, je m’endors sans penser à rien, j’essaie de ne penser à rien. Journée vide.
Je me réveille en écoutant Spiritualized, je me lève, j’ouvre les volets, je me recouche, j’attends, je m’ennuie, j’écoute, j’arrête le poste, je descends, maman est dans la cuisine, j’avais oublié que c’était le week-end, je dis bonjour, je me fais à manger, je mange, elle me demande ce que je vais faire aujourd’hui, je lui dis que je vais voir Michel et Marie, que je ne sais pas ce qu’on va faire, je vais à la télé, j’attends que Michel m’appelle, j’en ai marre d’attendre, j’en ai marre d’attendre VN, j’ai la gorge nouée, ça me reprend, j’ai du mal à respirer, l’impression que mes poumons n’ont pas assez de place, l’impression que je saigne de l’intérieur, que mon sang coule sur mes poumons, mes boyaux, mes organes, que mon sang est glacé, que je pars, que je meurs, lentement, en silence, je pourrais mourir là, on ne s’en rendrait pas compte, on me retrouverait allongé sur le canapé, la bouche ouverte, un filet de sang partant de mes lèvres, continuant sur ma joue jusqu'à l’oreille, tombant à petites gouttes sur le carrelage en faisant un bruit léger. Je me relève, je respire doucement, je monte dans ma chambre, je peux pas craquer maintenant, je peux pas, j’aimerais bien, il faut que je craque, j’en peux plus, je me retiens, ça veut sortir, ça me défonce la cage thoracique, je pisse le sang, c’est froid dans mon ventre, j’ai les mains glacées, je sais plus comment me retenir, j’ai tellement attendu ce moment, je l’ai tellement voulu, maintenant je dois me contenir, ranger mes espoirs d’effondrement, mourir en silence, fermer ma gueule. Le téléphone sonne, j’espère que c’est pas Michel, je peux pas parler, je vais pas pouvoir retenir ce truc, j’entends maman monter les escaliers, c’est pour moi, je sais que c’est pour moi, je sors de ma chambre, maman me tend le téléphone, elle me dit que c’est Michel, je prends le téléphone, je l’approche de ma gueule, je dis bonjour, il me dit bonjour, maman reste devant moi, je lui tourne le dos, je retourne dans ma chambre, il me dit de venir chez Marie, on ira en ville boire un coup et faire je ne sais pas quoi, il n’en sait pas plus que moi, je raccroche, je redescends le téléphone, maman est redescendue dans la cuisine, je lui dis que je vais aller en ville, je remonte me préparer, je fais même plus attention à mon ventre, j’arrive à respirer presque normalement, je me dis que je suis complètement fou, je fais n’importe quoi, mon corps fait n’importe quoi, je ne contrôle plus rien. Je vais dans la chambre de mon frère, je mets Primal Scream à fond sur sa chaîne, je vais à la salle de bain, je me mouille les cheveux, je me coiffe, je me brosse les dents, je saigne, j’utilise du fil dentaire, je saigne, je vais dans ma chambre, je m’habille, un jean, un pull col en V, je retourne dans la chambre de Fabien, j’éteins la musique, je redescends, je prends mes clés, le portable, je demande de l’argent à maman, elle me donne cent francs, je lui dis merci, je sors de la maison, je monte dans la voiture, je mets le Beta Band à fond sur le poste, je monte à Langres, je chante, j’hurle, à me déchirer la gorge, à en saigner, à en crever, je déraille, j’ai la tête qui tourne, je m’en fous, je peux mourir, je m’en fous, si VN est mort plus rien ne me retient, je m’en fous, je pense à Fabien, à maman, à papa. J’arrive devant chez Michel, je me rends compte que je me suis planté, qu’il faut que j’aille chez Marie. Je m’arrête quand même, je prends le portable, j’appelle, je ne respire plus, j’attends, je meurs, ça ne réponds pas, j’appelle à Langres, même chose, le sang coule sur mes organes, je meurs, je redémarre, je vais chez Marie, je me gare dans la cour, je sors de la voiture, je regarde mon reflet sur la vitre, j’ai l’air mort, je suis blanc, c’est l’été, le sang coule, je sonne à la porte, Marie ouvre, Cédric est à côté d’elle, Michel est à l’intérieur, je fais la bise, je sers la main, ils me font entrer, je sers la main, on s’assoit, je demande ce qu’on va faire, ils me disent qu’on va aller boire un coup, Cédric sort des blagues, il est pas drôle, il rit de ses blagues, il est pitoyable, je comprends pas ce que Marie fait avec ce connard, je comprends pas pourquoi je suis obligé de me le taper à chaque fois que je veux voir Marie, j’aimerais bien lui parler, lui dire que je suis pédé, lui dire que je suis pas bien, que j’ai besoin qu’elle m’aide, que j’en peux plus, que je fais n’importe quoi, que je saigne à l’intérieur, que j’aimais bien quand elle m’écoutait avant, quand on se parlait, quand je lui parlais, quand je lui mentais, que maintenant j’ai envie de lui dire la vérité, je n’ai plus envie de mentir, plus à elle. On discute, je suis en retrait, ils discutent, j’écoute pas vraiment, je saigne trop, je fais semblant d’écouter, je m’en fous de ce qu’ils disent, ça ne m’intéresse pas, je suis en train de crever, ils peuvent même pas le voir, le sentir, pourtant ça coule, pourtant c’est douloureux, ça devrait se voir, je dois tirer la gueule mais non, rien, c’est comme si j’étais pas là, j’existe pas pour eux, je suis déjà mort, ça coule, c’est froid, ils décident d’aller boire un coup, je vois pas l’intérêt, on se fait déjà assez chier ici, je vois pas ce que ça va nous apporter d’aller dans un bar, ça donne peut-être l’impression d’exister, de ne pas être fermer au monde, d’avoir une vie, d’être sociable, gentil, je suis là en train de crever, ils veulent être sociables, je saigne, je m’étouffe dans mon sang, je me noie et ils veulent être sociables, je contrôle plus mes pensées, mes gestes. J’ai la trouille d’exploser devant tout le monde, peut-être que quelqu’un va voir que je saigne, que je pisse le sang, que je crève mais non personne ne voit ça, ça fait trop peur, c’est dégueulasse les cadavres, on va me regarder comme si tout allait bien, je vais sourire, je vais dire bonjour aux gens que je connais, je vais demander comment ils vont, ils vont faire pareil, je vais leur dire que tout va bien, on va se dire au revoir, on va se sourire alors que je crève, le sang qui coule dans le bide, la mort en moi, le sourire aux lèvres, je meurs, on rigole, qu’est-ce qu’on s’amuse, la vie est belle, on est heureux et je crève, je tiens plus sur mes jambes, j’ai plus de jambes, je sais pas ce qui m’empêche de tomber, de cracher mon sang, d’ouvrir mon bide devant tout le monde, que tout le monde voit que je crève, que je suis mort à l’intérieur, il n’y a plus rien à l’intérieur, je suis déjà bouffé par les vers, les vers se sont déjà bouffé entre eux, il n’y a plus rien à bouffer. Ils me demandent où je veux aller, je réponds que je veux aller au Café de Foix, ils font semblant de s’intéresser à moi, ils veulent aller au faux pub, on va au faux pub, ils font semblant de s’intéresser à moi, je les suis, le sang coule, ils discutent je marche derrière eux, ils ne se retournent jamais pour me parler, je m’en fous, je peux pas parler, je titube plus que je ne marche, je sais plus marcher, je dois tirer une sale gueule mais ils ne remarquent rien, ils ne m’ont jamais regardé, ils me connaissent pas, je suis un étranger, je les intéresse pas, ils s’en foutent, je suis juste une présence, je rempli un vide, je me vide de mon sang, ça coule à l’intérieur, je crève mais je peux quand même remplir le vide, alors je les gène pas, je suis bien utile, un cadavre utile. Je prends un Perrier menthe, on boit, on s’emmerde plus que chez Marie, Cédric est toujours aussi drôle, je crève toujours autant, ça s’arrête pas, ça veut pas s’arrêter, ça coule de plus en plus, je contrôle de moins en moins, je contrôle plus rien, plus rien ne peut m’arriver, j’ai plus qu’à mourir, je m’en fous, j’aurais juste voulu qu’on s’en rende compte, que j’étais mort avant de tomber, qu’ils n’ont rien vu alors que c’était sous leurs yeux, ils n’ont pas voulu le voir, leur vie est assez méprisable comme ça, ça suffit les cadavres mais j’aurais bien voulu qu’ils le voient, que je suis mort, assis à côté d’eux, c’est pas de l’air qui entre en moi, c’est du vide, rien, la mort appelle la mort, je continue de boire, je sais pas comment je peux rester là, à mourir comme si je le savais pas, je fais semblant de rire, même aux blagues de Cédric, je sors pas un mot, Marie me demande comment se passe la fin des vacances, on fait semblant de s’intéresser à moi, une réponse monte dans ma gorge, j’ai pas le temps de répondre, Cédric sort une blague, ils rient, ils partent sur autre chose, j’ai pas répondu, on fait semblant de s’intéresser à moi, j’existe pas, ils le savent mais ils ne faut pas que les autres s’en rendent compte alors on fait semblant de s’intéresser à moi, je fais pas semblant de m’intéresser à eux, je pose pas de question, on pose pas de question quand on crève. J’écoute pas ce qu’ils disent, je m’en fous de ce qu’ils disent. Je m’enfonce, ça saigne, il me faut un truc pour m’en sortir, pour pouvoir me relever quand on devra partir, j’essaie d’écouter, je me raccroche aux mots de Marie, c’est d’abord des sons, des trucs qui ne veulent rien dire, je reconnais quelques trucs, des mots, des blancs, des mots, des respirations, ça commence à avoir un sens, je commence à comprendre ce qu’elle dit, elle parle de Laurent Ruquier, elle l’aime bien, elle dit qu’il est drôle, je me dis qu’il faut que je change d’amis, elle insiste, Michel dit aussi qu’il est drôle, j’arrive à parler, les mots sortent, j’ai rien à dire mais je le dis, ça me sauve, je dis que je le trouve très con, Marie insiste, il est drôle, je dis que je le trouve très con, que j’ai le droit d’avoir un avis, que j’ai le droit de ne pas l’aimer, elle insiste, on fait semblant de s’intéresser à moi, il est très drôle, Cédric dit que c’est con que ce soit un pédé, il est mort de rire, ça monte, en moi, la haine, la vengeance, les hurlements, j’ai envie de prendre la bouteille de Perrier, de la casser sur sa gueule, de lui faire bouffer les bouts de verre, de l’égorger, j’ai envie de le saigner, de lui défoncer la gueule à coups de talons, de lui arracher les yeux, il continue de me regarder en rigolant, je veux lui bouffer la cervelle, lui arracher les ongles, lui péter tous les os, un par un, un pour maman, un pour papa, un pour mammy, un pour papy, je tombe, je saigne, c’est son sang que je veux voir, j’en peux plus, Marie ne rigole pas, Michel non plus, ça dure longtemps comme ça, l’autre qui rigole, il a pas compris que ça nous faisait pas rire, Marie est gênée, c’est froid dans mon ventre, j’ai envie d’hurler, je sais même plus pourquoi j’ai envie d’hurler, je sais plus ce qui me pousse, j’ai envie que ça saigne, je veux un cadavre, un de plus, avec moi, un mort, du sang, dégueulasse, de la merde, des odeurs de cadavres, l’odeur de la pourriture, sur sa gueule, qu’il crève, je veux lui arracher le cuir chevelu avec mes ongles, doucement, que ça coule, ça gicle, qu’il hurle, du sang dans les cheveux, des cris, qu’il s’arrache la gorge à hurler, qu’il en saigne, qu’il crève comme moi, qu’ils voient que je crève, j’ai envie de m’arracher la peau, de m’ouvrir le ventre, de me crever les yeux, de m’écorcher les gencives, qu’ils voient que je meurs, que ça fait longtemps que je suis mort, je veux qu’ils sachent qu’ils pouvaient me sauver, qu’ils auraient pu me sauver mais qu’ils m’ont laissé pourrir, crever, m’effondrer, qu’ils m’ont laissé par terre, dans mon vomi et ma merde, sans rien, à attendre que ça vienne, que ça passe, que ce soit fini. Je suis parti, j’entends plus rien, je les regarde, je regarde pour savoir s’ils m’adressent la parole, on fait semblant de s’intéresser à moi, ils parlent encore, je peux plus me raccrocher aux paroles, j’entends plus rien, du bruit, c’est fini les mots, ça n’existe plus, rien, vide. Je comprends qu’ils veulent partir, ils se lèvent, je me lève, j’ai plus de jambes, je tiens pas debout, je tourne, ils ne voient rien, on sort, ça saigne encore, toujours, je me vide, je les suis, on descend jusqu’aux voitures, je pars sans dire au revoir, sans rien, je monte dans la voiture, je démarre, j’avance un peu, je sais pas comment, je m’arrête un peu plus loin, je peux pas conduire, j’ai plus de jambes, plus rien, les mains vides, j’attends, j’attends, ça saigne encore, j’ai peur, c’est long de mourir, ça passe pas, je peux pas rentrer comme ça, je peux pas, je me crève, il faut pas que je conduise, la mort, je suis déjà mort, la peur, la honte, la douleur, ça coule, je sais pas comment m’en sortir, vie de merde, mort de merde, attente, merde, rien, vide, ça part, le paysage, l’herbe, les maisons, les couleurs, ça tourne, se mélange, devient blanc, l’ensemble, tout blanc, plus rien, vide, vide, rien.
J’ouvre un œil, le crâne contre la vitre, c’est froid, je me demande ce que je fous dans la voiture. Je me rappelle. Ça revient. Je comprends pas ce qui m’arrive, ce qui m’ait arrivé. J’ai dû m’évanouir, je sais pas, je deviens fou, je contrôle rien. J’ai l’impression que c’est passé, c’est fini, je sens plus le froid dans le ventre, ça ne saigne plus, ça n’a jamais saigné, je ne contrôle plus rien, je ne contrôle plus mes sens, mes pensées. Ça me fait peur. Je respire normalement, je récupère, je me demande combien de temps je suis resté là, pas longtemps j’imagine, on m’aurait remarqué. Je démarre, je rentre à la maison, je fais comme si tout allait bien, j’embrasse maman, elle me demande comment va Marie, je lui dis que tout va bien, je monte à la salle de bains, je regarde mon reflet, j’ai les yeux rouges, je suis encore blanc, je fais couler un bain. Il faut que je craque, je peux plus me retenir, je peux plus encaisser, c’est plus possible.
Je me réveille, mal au crâne, la tête qui tourne, j’ai trop dormi, je ne me dépense pas assez, j’encaisse tout. Tout est vide dans ma tête, juste la douleur, omniprésente, que ça, rien d’autre, le vide. Je me lève, ça s’amplifie, la douleur, les battements, les tempes gonflées, à bloc, ça tape, je m’assois sur le bord du lit, ça tape, ça explose presque, ça monte, plus fort, ça monte, les artères, les veines, les vaisseaux, gonflés, prêts à craquer, rupture d’anévrisme, puis ça redescend, doucement, vide. Je me relève, je descends les escaliers, je dis bonjour à maman, elle est dans la cuisine, elle repasse du linge, elle me demande si j’ai bien dormi, je lui dis que ça va, que j’ai mal au crâne, elle me dit que c’est souvent en ce moment, je mets deux aspirines dans un verre, je verse de l’eau, je fais chauffer du lait, j’attends un peu, je verse le lait dans le bol, je bois le verre d’aspirine, je mange, j’ai des renvois, le goût dégueulasse dans ma bouche, amer, ça m’écœure, je finis mon bol, je le mets dans l’évier, je nettoie la table, j’embrasse maman, je vais devant l’ordinateur, je regarde si j’ai des mails, rien, vide, j’éteins l’ordinateur, je me couche sur le canapé, j’allume la télé, rien dans la tête, j’avale des images et du son, du mouvement, pour tout vomir ensuite, ne rien digérer, le vide, traversé par le vide, j’essaie de ne pas penser à hier, je veux oublier, j’essaie de ne pas penser à VN, je veux pas l’oublier mais c’est pas le moment, j’en peux plus, je ne fais aucun projet pour la journée, je vais végéter, rien faire, attendre, le vide, attendre je sais pas quoi. J’attends. Il est treize heures trente, maman va dans le jardin, je veux pas penser à VN, mais je peux pas m’empêcher d’appeler, ça me sauverait s’il répondait, j’attends que ça qu’il réponde, je sais qu’il ne répondra pas, je le sais mais il n’y a que ça qui puisse me sauver, autant essayer, j’appelle, rien, j’appelle à Langres, rien, j’ai besoin de lui, je pense à lui, maman revient, elle me demande si je veux venir avec elle voir mémère, j’ai rien à faire, pas de solution, j’accepte.
C’est maman qui conduit, je mets une cassette dans le poste, pas trop fort. Maman essaie de me parler, je réponds, j’y arrive, j’ouvre la vitre, le vent dans la tronche, je respire, je sens plus rien, on parle de Fabien, de mémère, de tout, de rien surtout. On arrive chez mémère, elle est dehors, elle tire une sale gueule, comme d’habitude. Je l’embrasse, elle me dit « Bonjour Félix », elle m’a toujours appelé Félix, j’ai jamais su pourquoi, je lui demanderai une autre fois, j’entre chez elle, il fait chaud, maman et elle entrent, mémère me demande si je veux quelque chose à boire, je prends un jus de raisin, je bois, je m’ennuie, je me suis toujours ennuyé chez mémère, elles discutent, j’écoute vaguement. Je sors, je vais sur le banc à côté de la maison, je regarde le paysage, les arbres, les fleurs, il n’y a plus de coquelicot, les oiseaux, les voitures sur l’autoroute, j’écoute les bruits, le vent, les oiseaux, les voitures sur l’autoroute, je suis vide, rien, ou pas grand chose, plus de sensation, plus d’espoir, plus d’attente, l’attente, la mort, l’ennui, c’est pas une vie. Je me lève, je marche jusqu’au jardin derrière la maison, je marche, je pense pas, vide. Je reviens, je rentre, elles ne discutent plus, plus de sons, plus de bruits, les voitures seulement, sur la route, à côté, rien, des gens qui voyagent, qui meurent, qui s’en vont, qui rentrent. Je m’assoie sur une chaise, on attend, maman me regarde, elle me dit qu’on va y aller, on se lève, j’embrasse mémère, elle me dit « Au revoir Félix », on sort, je monte dans la voiture, on rentre.
Je fais rien chez nous, juste passer le temps sans faire monter la sauce, sans que ça revienne, ne pas mourir à nouveau, éviter ça, pas maintenant, demain peut-être, demain je suis seul, c’est lundi, demain peut-être.
Je me réveille, je sais pas quoi mettre sur mon poste, un truc joyeux, je sais pas quoi, je sais que les trucs joyeux ça ne marche pas, ça ne me rend pas joyeux, au contraire, ça me gonfle, mais je veux essayer, je veux essayer le bonheur, pour voir, comme ça, même si ça risque de m’enfoncer. Je mets rien. Je descends à la cuisine, je mange, j’ai pas très faim mais je me force, je pense pas, j’évite, pas de ça, fini, j’en veux plus, de ça, de la douleur, des vertiges, fini. Je regarde si j’ai des mails, pas de mails, je me mets devant la télé, j’existe pas, je suis juste un corps, mais rien dedans, du vide, je pense pas, je regarde, je pense pas, ça passe, les images, les sons, toujours pareil, la même journée, l’enfer, vie de merde, ennui, rien, attente et absence, rien d’autre, ça m’arrache le ventre, l’absence, vie de vides, rien d’autre. Maman rentre du travail, je lui dis bonjour, je reste avec elle, je la regarde manger, je discute un peu avec elle, elle va pas très bien, mémère est pas très bien, je l’avais vu mais je l’avais pas compris, sa sale gueule, en décomposition, elle fait une dépression, le médecin l’a dit, elle est au fond du gouffre, personne ne vient la voir, à part maman, ils sont pourtant cinq enfants, ça la tue mémère de voir personne, d’attendre, personne pour s’occuper d’elle, à part maman, elle en a marre maman de s’occuper de mémère, d’être la seule à voir sa sale gueule, en décomposition, d’être la seule à entendre ses râles, ses plaintes, d’être la seule à en prendre plein la gueule, à la fermer, à aider, à en crever, à se bouffer le moral, à recevoir des coups de téléphone pendant la nuit, du médecin. Elle en peut plus maman. Elle se met à pleurer, je sais pas quoi faire, je la prends dans mes bras, je sais pas quoi faire, j’aime pas ça, la douleur des autres, ça relance la mienne, j’essaie de la consoler, ça monte en moi, c’est pas le bon moment, je peux pas craquer devant elle, elle en a déjà assez, avec mémère, elle en peut plus, elle peut plus supporter les autres, leur douleur, je ferme ma gueule, j’encaisse, je sais pas comment, élan surhumain, ultime réserve, la prochaine fois c’est la bonne, l’effondrement total, la fin, le saut dans le vide, l’inconnu, mais là je résiste, avec maman dans les bras. On reste longtemps comme ça, c’est calme, pas de bruits, de sons, rien, le temps qui passe, les larmes qui coulent, qui tombent sur mon maillot, j’écoute maman respirer, par saccades, suffoquer, elle se calme, elle me dit que ça va aller, elle se remet à manger, avec les yeux rouges, le regard vide, elle me répète que ça va aller, je sais que ça va pas aller, pas comme ça, elle pourra pas supporter ça longtemps, pas comme ça, je pense à ses trois frères, à sa sœur, qui la laissent dans la merde, comme ça, ça m’énerve, des ordures, ils ne se rendent pas compte, ils tuent ma mère.
Maman repart, elle retourne au travail. Ca m’a foutu un coup, ça m’a rappelé sa dépression à elle, à maman, quand pépère est mort, ça a duré longtemps, la voir souffrir, se bouffer les boyaux, les pommettes creuses, la chair absente, que la peau, plus de muscle, que la mort, les os, l’attente devant maman, attendre qu’elle arrête de pleurer, de souffrir, j’ai pas envie de revivre ça. Je me mets devant la télé, j’arrive pas à me changer les idées, que la mort autour de moi, je pense à VN, il faut qu’il réponde, j’en peux plus, je tiens plus, ça va exploser, j’ose pas appeler, j’ose pas, j’en peux plus du vide, de son absence, j’en peux plus, je veux juste l’entendre, juste savoir qu’il n’est pas mort, qu’il pense à moi, même pas, qu’il vit, le sang dans ses veines, dans son corps, que ses poumons se gonflent, aspirent l’air, l’espoir, j’ose pas appeler. C’est maintenant, ça se joue maintenant, je commence à le comprendre, je le sens, en moi, ça m’envahit, si j’appelle je craque, je le sais, je craque, ça me fait peur, maintenant que c’est là, que ça va venir, ça va éclater, couler partout, ça me fait peur, ça fait pourtant longtemps que j’attends, mais j’ai peur, je sais pas où ça va me mener, si je vais pouvoir me contrôler, si ça va durer longtemps, j’en sais rien, ça me fait peur. Je sens chaque battement de cœur, les tempes qui claquent, les jugulaires qui bondissent, à m’arracher le cou, à me décapiter, je sens que je vais rien contrôler, je ne contrôle déjà plus rien, je suis déjà à moitié parti, je le sens, autant y aller à fond, se lancer, s’éclater la gueule, pourrir, moisir, je prends le téléphone, ça monte dans ma tête, les paupières qui se convulsent, les mains tremblantes, c’est là, juste là, en moi, ça va péter, ça pète, je repose le téléphone, je peux pas appeler, je peux pas, ça me fait trop peur, pas maintenant, si, maintenant c’est le seul moment, je ne serai jamais plus seul que maintenant, mais j’ai peur, c’est trop violent, je vais mal finir. Je monte dans ma chambre, je mets la quatrième symphonie de Beethoven sur mon poste, je me couche sur le lit, sur le dos, les yeux au plafond, le plafond blanc, vide, la musique monte, doucement, ça vient, ça pète moins dans ma tête, ça redescend, mais c’est toujours là, je sens qu’un rien peut tout faire revenir, vite, ça me fait peur, je reste un moment couché, je me calme, ça descend encore avec la musique qui monte, je comprends que je peux me calmer si je m’y prends bien, que je peux rester calme dans l’angoisse, pas longtemps, mais suffisamment pour appeler VN, pour me rendre compte qu’il est pas là, pour prendre son absence dans la gueule, sans craquer, il y a des moments de répit, où je suis autre part, indifférent, tout peut arriver, ça ne me fait rien, ça durera pas longtemps, ces moments de répit vont pourrir, comme le reste, pour laisser place à la merde, un dernier bout de peau vierge, qui va se transformer aussi en abcès, près à éclater, là j’aurai plus rien, plus de recours, je m’en fous, j’y pense pas. Je descends, toujours calme, je prends le téléphone, je pense même pas à VN, il est plus là, dans ma tête, la tête vide, il le faut, pour pas craquer, j’appelle VN comme si je me brossais les dents, sans y penser, machinalement, ça sonne dans mes oreilles, ça sonne, puis plus de sonneries, un claquement, quelqu’un décroche, je m’attends à entendre quelqu’un de sa famille, je sais pas, je doute, je sais plus, il répond. J’entends sa voix. Je suis surpris, j’émerge. Pas un mot en bouche, je sais même pas quoi dire, il est là, juste là, et j’ai rien, ça vient pas, vide, il demande qui est à l’appareil, je sais même pas ce que je ressens, de la joie, de la haine, de la douleur, tout se mélange, c’est la même chose, j’arrive à lui dire que c’est moi, il a l’air content de m’entendre, je lui demande comment il va, il me demande comment je vais, je lui dis que tout va bien, tout va bien maintenant, il est là, juste là, je lui dis pas ça, que tout va bien parce qu’il est là, il comprendrait pas, je ne suis pas pour lui ce qu’il est pour moi, ça revient, ça recommence, la parole, les mots, les sens, on discute, je parle de mes vacances, je l’écoute surtout, sa voix, qui entre en moi, douce. Il me dit qu’il va rester encore un peu dans sa campagne, mais qu’il reviendra bientôt à Langres, qu’on se reverra à ce moment là, je lui dis que je l’appellerai la semaine prochaine que j’étais content de l’avoir au téléphone, on se dit au revoir, il raccroche, je raccroche. Pendant une seconde il ne se passe rien, c’est le vide, le silence, le calme, je sens un truc monter, en moi, dans la gorge, ça monte, ça devient énorme, je m’effondre, ça sort, tout sort, tout, ça coule de partout, la joie et la douleur, dans le ventre, en même temps, ça explose, j’hurle, je ris, j’exulte, des spasmes, des saccades, de la bave, des larmes, tout, je suis par terre, la tête contre les genoux, les mains sur la nuque, je sais pas combien de temps ça dure, longtemps, je ne m’en rends pas compte, ça n’a pas d’importance, papa pourrait rentrer, me voir comme ça, ne pas comprendre, je m’en fous, ça n’a pas d’importance, je profite, j’expulse, à fond, tout ce que j’avais, ça part, comme un fluide, je le sens presque sortir de moi, c’est palpable, incontrôlable, je me vide de ça, de tout, j’entends plus rien, je voix plus rien, je sens plus rien, tout coule, s’évapore, disparaît, je me décharge, de tout, du temps, de l’espace, plus aucune notion, que ça qui sort, que le départ, le changement en moi, j’en ai des crampes dans le ventre, à trop me convulser, les secousses me font mal aux coudes, par terre, le carrelage qui frotte. J’ai plus rien, je suis vide, plus de fluide, plus de saccade, de secousse, de hurlement, plus de bruit, que le vide, je sais pas combien de temps ça dure, longtemps, je ne m’en rends pas compte, entouré par le vide, rien n’existe, que VN, plus rien d’autre n’a d’importance. Je me relève. Je monte, je vais à la salle de bains, je regarde mon reflet, les yeux rouges, les paupières gonflées, je ris, je me marre, la sale gueule décomposée, je pense à VN.
La journée passe, je suis fatigué, épuisé, le bonheur ça rend con, je suis bouche bée, je ne fais rien, pas plus qu’hier, mais je suis bien, sur le canapé, devant la télé, les bras ballants, j’écoute la huitième symphonie de Beethoven, les yeux douloureux. Maman rentre, elle ne remarque rien, tant mieux, papa aussi, elle va mieux, tout va bien, moi ça va, tout va bien, je dors.
Jean-Yves est rentré de Toulouse hier soir, il a une semaine de vacances à passer à Langres, il me dit ça au téléphone, je le savais, je suis content, je lui dis que je viendrai le voir cet après-midi. Maman rentre, je mange avec elle, j’ai pas faim mais je me force, je veux lui faire plaisir, je suis amour, on discute, elle me dit que ça va mieux, elle encaisse, c’est pas bon, j’aime pas ça, je ne lui dis pas, je devrais. Elle repart. Je monte me préparer, je change de disque, je mets la symphonie fantastique de Berlioz à fond sur la chaîne de Fabien, je vais à la salle de bains, je me mouille les cheveux, je me coiffe, je me brosse les dents, j’utilise du fil dentaire, je regarde mon reflet, je me regarde, je pense à VN, je souris, ça me prend dans tout le corps, je suis bien, je vais dans ma chambre, je m’habille, jean, pull col en V, j’éteins la chaîne de Fabien, je redescends, je prends les clés, mon portefeuille, je monte dans la voiture, je pars, même chose, toujours, rien n’a changé, tout a changé.
Je me gare, je sors de la voiture, je m’approche de la maison, je sonne. J’entends courir, Jean-Yves ouvre, je suis content de le voir, il me fait entrer. On va dans sa chambre, on discute, on rigole, il me raconte Toulouse, il me fait rire. J’aime qu’on me fasse rire. On sort de chez lui pour aller boire un coup, on va au Café de Foix, on se dit rien de spécial, comme d’habitude, mais c’est bien, comme ça, ça changera pas, on n’est pas obligé de parler, je me sens bien avec lui, il me fait rire, lui seul est capable de me faire rire quand j’en ai pas envie, j’ai envie de rire. L’après-midi passe, doucement, je pense à VN, je vais bientôt le revoir. On se dit au revoir, on se revoit demain. Je rentre. Je m’allonge. Je pense à VN, je réfléchis, je repense à tout ce qui vient de m’arriver, ma manière excessive de réagir, de ne pas pouvoir contrôler mon corps, mes pensées, je me dis que je suis fou, que je suis taré, que je ne me connais pas.
Il faut que je le dise à VN, que je l’aime, que c’est comme ça depuis longtemps, que je souffre, il faut que je lui dise tout, que je déballe, que j’étale, que je lui montre ce que ça me fait, qu’il est important pour moi, qu’il est tout pour moi, que je dépends de lui, de son être, de ses gestes, que j’existe pas sans lui. Ca va lui faire peur, ça me fait peur, je sais pas comment il réagira, je m’en fous, je m’en fous pas, mais il faut que je lui dise, si je ne le fais pas, je vais le regretter toute ma vie, vivre dans le regret, l’incertitude, la certitude de l’acte manqué, il faut tenter, je sais qu’il ne m’aime pas autant que je l’aime, je ne suis pas pour lui ce qu’il est pour moi, mais il le faut, il faut que je crève l’abcès, c’est trop lourd à supporter, à cacher, il a peut-être déjà tout compris, j’en sais rien, je veux qu’il sache, qu’il ne me regarde plus comme un fils, qu’il voit que je souffre, qu’il m’aide, qu’il me sauve encore. Je pense au texte que j’ai écris l’année dernière, ça parlait de lui, de moi, de tout, de rien ,du vide qui m’envahit, je me dis que je pourrais le reprendre, il comprendrait, il suffit juste que je change quelques trucs, que j’arrange, que je rafistole, que ce ne soit pas trop explicite tout en étant révélateur de ce que je ressens pour lui.
Je monte dans ma chambre, je retourne mes affaires, je sais où j’ai mis le texte, il est caché, il ne faut pas qu’on le lise, trop important, dangereux. Je le retrouve, je le lis, je vois quelques trucs à changer, il ne faut pas que ce soit trop explicite, il faut que j’étale, mais discrètement, qu’il devine, il ne faut pas qu’il se prenne tout dans la gueule, ça lui ferait peur, ça me fait peur, je risque gros, je risque VN, je risque tout, j’hésite, il ne faut pas que j’hésite, c’est décidé, je le fais, j’allume l’ordinateur, j’ouvre un fichier, je commence à taper le manuscrit, sans faire de changements, pas maintenant, je les ferai plus tard, j’écris, je copie, les mots défilent, des passages me plaisent, je pense à VN, je risque gros, je continue. J’entends maman rentrer, j’arrête, j’enregistre tout sur une disquette, j’éteins l’ordinateur, je redescends, j’embrasse maman, je vais devant la télé. J’ai la peur au ventre, je me demande si j’ai raison, c’est trop tard, c’est décidé, pas de retour en arrière, c’est fait, c’est qu’une question de temps, comme d’habitude, pas de regrets, je ne veux pas de regrets, je peux le faire, il faut que je le fasse, il comprendra, s’il ne comprend pas, tant pis, je sais pas ce qui arrivera, tant pis, il faut que je le fasse, je le fais, c’est le moment ou jamais, c’est le moment, c’est pas trop tard, c’est maintenant, ma vie, maintenant, en ce moment, tout, je joue tout, je risque VN, je risque tout, j’ai quelqu’un à perdre.
Fabien est rentré, Jean-Yves est reparti, demain je retourne à Nancy, ça va recommencer, les cours, l’ennui, l’attente, c’est pas grave, je vais continuer de recopier le texte, je pense à ça, le temps que j’aurai pour recopier le texte, je ne pense plus à l’effet que ça fera sur VN, j’essaie de ne pas y penser. Je prépare mes affaires avec maman, j’essaie de passer du temps avec Fabien, il va bientôt à Londres pour sa thèse, trois ans là-bas, ça l’angoisse, moi aussi. Je démonte l’ordinateur, je le descends au garage, je cache le manuscrit dans mon sac, tout est prêt. Fabien à l’air triste. C’est la fin. Le début d’autre chose, une année de merde, encore une, bientôt la fin de ces années de merde. Je pense à VN, j’ai envie de le voir, envie d’entendre sa voix, ça fait longtemps, je commence à en avoir marre, je croyais que ça passerait un peu avec les vacances, ne pas le voir pendant deux mois, mais c’est pire, ça s’est accentué, je sais pas pourquoi, il faut qu’il le sache, le temps presse, je veux pas de regrets, la peur qu’il meure, la peur de ne pas savoir.
Je regarde la télé avec Fabien, maman à l’air triste aussi, c’est la fin, tout le monde à l’air triste, ça m’énerve, c’est la fin de tout, ils me le font sentir, c’est pas de ma faute, mais ça retombe sur moi, c’est mon départ qui fait ça, ça me rend triste, je pense à VN, je regarde la télé, je pense à VN, je vais bientôt plus voir Fabien, je pense à VN.


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Je prends mon portefeuille, maman me passe cent francs, je mets le sac dans le coffre de la voiture, papa m’aide à mettre l’ordinateur dans le coffre, Fabien cherche une cassette pour le voyage, maman prend le volant, on part.
On ne dit rien, la route défile, le paysage défile, j’aime pas voyager, j’aime pas m’éloigner de VN, je sais que je vais pas le voir pendant une semaine, pendant les vacances je le voyais pas mais il y avait toujours un espoir qu’il revienne à Langres, qu’il m’appelle, qu’il me dise de venir, mais là non, je vais à Nancy, lui reste dans sa campagne, je l’appellerai mardi, il faut que je finisse de recopier avant de le revoir, la prochaine fois c’est la bonne, le saut dans le vide.
On écoute le dernier Divine Comedy, pas de bruit à part celui de la route et de l’autoradio, on s’emmerde, je vais plus voir Fabien avant longtemps et on ne dit rien, le vide, rien, on croirait des adieux, j’aime pas ça, je me sens pas bien, j’aime pas voyager. C’est long, maman tente de lancer une conversation, on ne continue pas, elle essaie autre chose, je me dévoue, je continue, je lance Fabien, il parle un peu, ça s’essouffle vite, ça meurt, maman s’arrache, elle veut pas que ça s’arrête mais c’est trop tard, c’est fini, plus de bruits à part celui de la route et de l’autoradio, on écoute ça, le vide, un panneau annonce Nancy dans soixante kilomètres, c’est long.
On sort de l’autoroute, maman me demande de la guider pour aller chez moi, je lui dis qu’en voiture je sais pas comment y aller, je vais essayer de trouver. Je me trompe, on tourne en rond, je trouve, on se gare, on monte mes affaires, j’ouvre la porte de l’appartement, ça pue, ça a toujours pué, le renfermé, le vieux, le moisi, le vide. On déballe tout, on se dit au revoir, je serre Fabien dans mes bras, je sens qu’il va pleurer, j’essaie de le faire rire, je le fais rire, maman aussi, ils partent, je suis seul, je range, je déballe, je trie, j’installe l’ordinateur. Je me mets devant la fenêtre, je regarde la rue, les gens qui passent, l’école maternelle vide en face, c’est la mort. Demain c’est la rentrée, je sais pas ce que je fais dans cette école d’ingénieur, j’y apprends rien, je n’y fais rien, je m’ennuie, la mort, comme d’habitude, mais là mes parents payent pour ça, je suis content de retrouver tout le monde, mais ça me fait chier, l’ennui, l’attente, je pense à VN, j’allume l’ordinateur. Je reprends où j’en étais, je fini de recopier, j’imprime le tout, je lis, je corrige quelques passages au stylo, les fautes, j’enlève des mots, je rajoute des phrases, j’enlève des passages, j’arrange tout, je reprends le texte sur l’ordinateur, je corrige, j’imprime, je relis, je sais pas si ça me plait, c’est trop frais, je verrai demain. Maman appelle, elle me dit qu’ils sont bien rentrés, elle me passe Fabien, on parle peu, on se dit au revoir, je dis au revoir à maman, on raccroche. Je regarde dehors, je regarde mon réveil, il est dix-neuf heures, je me fais à manger, j’ai pas faim, je me force, des pâtes, crues, c’est dégueulasse, je regarde la télé en mangeant, ça passe, ça coule, je lis un peu, je me couche.
Le réveil sonne, je me lève, je fais chauffer de l’eau, je pisse, je me lave les mains, je mets du café dans une tasse, il faut que je m’achète du café en grain, j’irai cet après-midi, je verse l’eau chaude, je mange, rien, fatigué, je mets tout dans l’évier, je me prépare, je m’habille, je me coiffe, je sors, je vais à l’agence de bus, j’achète une carte, je vais à la gare, je sais pas si les arrêts ont changé, je prends le bus, jusqu’à Vandoeuvre, je descends, j’entre dans l’école, l’odeur, la même. Je revois tout le monde. On prévoit une soirée chez moi avec tous ceux qui habitent en ville, le soir même. Ça passe, le temps, je pense à VN, ce texte m’obsède, j’ai envie de rentrer pour le relire, la journée passe, je rentre, je monte chez moi, je pose mes affaires, je me mets sur le lit, je lis.
Ça me convient, c’est clair sans être trop violent, j’ai peur de le choquer, qu’il ait peur, il faut qu’il devine, il ne faut pas qu’il se prenne tout dans la gueule, ça lui ferait peur, ça me fait peur, je risque gros, je risque VN, je risque tout.
Je sais que je ne risque rien, il est trop gentil pour ça, il ne peut pas me faire de mal, il ne veut surtout pas ça, il m’aime comme son fils, je crois, j’espère, je m’accroche à ça, obligé de me raccrocher à quelque chose, pas de retour en arrière, c’est trop tard, c’est comme si c’était fait, il me jettera pas, il ne peut pas, je continuerai d’aller le voir, il sera conscient de ce que je ressens pour lui, conscient qu’il est important, il le sait mais pas à quel point, il ne pourra pas me jeter, j’espère, je le sais, il est trop gentil pour me faire du mal, il ne veut surtout pas ça, c’est pas possible, il va avoir peur, mais il va prendre sur lui, il est trop gentil, il m’aime comme son fils, je crois, j’espère.
On est huit à manger du riz et des quenelles, j’avais rien d’autre à cuisiner, on rigole, contents de se revoir, on boit, beaucoup, trop, on s’enivre, ça me monte à la tête, je pense à VN, je sais plus trop ce qui m’arrive, ma vie, tout part dans tous les sens, je suis à un moment important de ma vie, tout se joue maintenant, rien ne se joue, je sais que je provoque quelque chose, un truc immoral, inacceptable, j’étale tout, VN va tout savoir, j’ai besoin qu’il sache, je fais chauffer de l’eau, je prépare du café, il faut que j’achète du café en grain, j’irai demain, je suis là avec des gens qui s’en foutent, peut-être pas, mais qui ne savent rien, qui croient me connaître, finalement on ne connaît personne, même pas soi-même, tout se base sur des rapports faussés, on veut se montrer, on montre quelqu’un d’autre, trop peur d’étaler sa vérité, d’être à nu, on étale autre chose, on étale l’ennui, l’absence, on s’absente alors qu’on devrait se montrer, on montre quelqu’un d’autre, l’eau bout, je sers ceux qui en veulent, je pense à VN, même lui je ne le connais pas, je crois le connaître, je me fais une image de lui, je me fais un idéal, mais plus je le connais plus je comprends que l’image que je me fais de lui n’est pas une image, c’est lui, il est tout ce que je veux être, il est tout ce que j’aime chez quelqu’un, il est l’image que je me fais de lui, il est ce que j’attends, il est tout, je me trompe pas sur lui, je sais. On boit tous, on continue, après le café, avec le reste de vin, on s’enivre, trop, on décide de sortir, d’aller boire un coup, encore, on sort de chez moi, on fait un bordel pas possible, on descend les escaliers, on sort, on va au Clou, on entre, je pense à VN, je sais que je l’appelle demain, je sais pas quand je vais le voir mais il y a un espoir que je le vois ce week-end, et puis entendre sa voix, en moi, sa voix, on s’installe sur des fauteuils, la serveuse prend la commande, on attend, on rigole, on fait n’importe quoi, je pense à VN, tout se mélange, je sais plus trop où je suis, je sais plus trop où j’en suis, trop enivré, trop d’alcool, en moi, trop de choses qui se mélangent, trop, ça a envie de sortir, j’ai envie que ça sorte, trop de choses, des mots, des phrases, des peurs, des attentes, pas d’attente, des peurs, des craintes, il faut que ça sorte, qu’il le sache, qu’il sache tout, tout, qu’il me sauve, comme il l’a déjà fait, qu’il me sauve, encore, encore une fois, la dernière, la plus importante, qu’il me sauve comme il m’a toujours sauvé, sans le savoir, inconsciemment.
Tout le monde est fatigué mais content, bonne soirée, on se dit au revoir, à demain, on se revoit à l’école, il est tard, je rentre, je monte les escaliers, j’évite de faire du bruit, je tourne la clé, j’entre, je ferme la porte à clé, je me déshabille, je me brosse les dents, je regarde mon image dans le miroir, je suis tout blanc, maladif, les yeux rougis par l’alcool et la fumée de cigarette, dilatés, le marron perdu dans le noir, fatigué, les cernes, les paupières mortes, c’est moi, ma sale gueule, quand j’ai plus la force de tirer ces traits, quand j’ai plus la force d’avoir l’air moins fatigué, quand j’ai plus la force de me cacher derrière un sourire, la sale gueule, vide. Je prends un seau, je le mets à côté du lit, je mets le radio-réveil à sept heures dix, il est quatre heures, je m’allonge, je regarde le plafond, je pense à VN, plus de bruit à part le sifflement de mes oreilles, je m’endors.
Le réveil sonne, la radio en marche, les infos, je m’en fous, j’écoute pas, je regarde l’heure, je comprends que j’ai pas besoin d’aller en cours, j’ai pas cours, j’éteins le réveil, je me rendors.
J’ouvre un œil, il est dix heures, les cris des enfants en face, les yeux enfoncés, je me lève doucement, j’ai pas vraiment mal au crâne, je vois tout le bordel dans la cuisine, la bouffe partout, le vin, les verres, les restes, tout s’entasse, c’est la merde, je vais aux toilettes, je pisse, je me lave les mains, je fais chauffer de l’eau, je déplace toute la merde de la table, je me fais de la place pour manger, entre les morceaux de quenelle, les grains de riz, je mets du café dans une tasse, il faut que je m’achète du café en grain, j’irai cet après-midi, je verse l’eau chaude, je mange, rien, pas faim, je mets tout dans l’évier, je me mouille les cheveux, je me coiffe, je prépare mon sac, je mets rien dedans, rien à faire, journée de merde, on accueille les première année, on fait un rally dans Nancy pour qu’ils découvrent la ville, juste l’occasion de revoir encore une fois tout le monde, je m’habille, je sors de chez moi, je prends le bus vers la gare, je descends à Vandoeuvre, j’entre dans l’école, toujours la même odeur, je pense à VN, je vais en salle info, les ordinateurs vides, je m’installe, je regarde mes mails, je trie, j’efface, j’envois, je vais sur le forum, je fais rien, j’attends de voir quelqu’un que je connais, toujours personne, seul en salle info, personne dans l’école, je suis venu trop tôt, tout le monde dort, j’attends, je pense à VN, content de l’appeler ce soir, content du texte, content de tout, j’attends juste de le voir, son visage, ses mains, entendre sa voix. Des gens arrivent, ça y est, une grande vague d’étudiants, tous fatigués, les yeux bouffés, la gueule bouffie, tous fiers de leur soirée de merde, ils ont plein de choses à raconter, leur nuit d’ivresse, leurs débordements, ils sont fiers, remplis d’anecdotes bilieuses, prêts à cracher leur glaires, à remplir le vide par le vide, avec leurs histoires de riens. J’aime pas cette école. Je pense à VN.
Je mange au Cercle, on descend à Nancy pour le rally, j’accompagne, je m’ennuie, c’est nul, vide, l’après-midi passe, je pense à VN, au coup de téléphone, je rentre chez moi, on se revoit tous ce soir, on va chez quelqu’un d’autre, faire la même chose, pour mieux accumuler, pour mieux cracher nos glaires. Je ferme la porte à clé, je pose mon sac, je m’allonge sur le lit, je regarde le réveil, dix-huit heures, j’appelle maman, on ne se dit rien, rien de plus qu’hier, elle me demande ce que je mange ce soir, je lui dis que je mange chez quelqu’un d’autre, rien d’autre, on se dit au revoir, j’appelle VN chez lui, dans sa campagne, les mains moites, je veux savoir, je veux qu’il sache, j’espère qu’il est là, qu’il va décrocher, il décroche, je lui dis bonjour, je lui dis que c’est moi, il me dit « Bonjour Laurent », il a l’air content de m’entendre, je crois, j’espère, sa voix, je parle peu, comme d’habitude, je raconte juste ma rentrée, je lui demande si ça va pour lui, s’il n’angoisse pas trop, sa première non-rentrée, sa première absence, il me dit qu’il fait aller, je sens que ça va pas très bien, on ne dit plus rien, vide, j’entends mon cœur, les jugulaires gonflées, je lui demande s’il est là ce week-end, il me dit que oui, qu’il doit rentrer vendredi soir, qu’il ne repartira que le samedi après-midi, je lui demande si je peux venir le voir, je sais qu’il dira oui, comme toujours, il me dit que oui, je lui demande si treize heures trente ça lui va, ça lui va, on se dit au revoir, sa voix, là, en moi, on raccroche, les jugulaires gonflées, je reprends le texte, je le relis, les yeux brûlants.
Je prends une douche, shampoing dans mes cheveux, gel sur mon corps, eau, partout, je m’essuies, je me coiffe, je me nettoie les oreilles, je me brosse les dents, je m’habille, il est vingt heures, je descends les escaliers, je sors, je prends la rue St Dizier jusqu’à la place des Vosges, j’arrive devant la porte, je sonne, j’attends, on m’ouvre, je pousse la porte, j’entre, je monte les escaliers, troisième étage, on m’ouvre, j’entre, tout le monde est déjà là, on mange, des spaghettis à la carbonara, on boit, trop, je m’enivre, ça me monte à la tête, on mange, on rigole, on boit, on s’oublie, on a tous quelque chose à oublier, je pense à VN, pas envie d’oublier, je le vois samedi, pas envie d’oublier, je pense qu’à ça, à VN, à ce qu’il va lire, à comment il va réagir, je bois, tout est trouble, tout est trop clair pour ne pas m’aveugler, je me jette dans le vide, l’inconnu, c’est nécessaire, trop lourd à porter, peur des regrets, je ne veux pas de regrets, je veux savoir, je veux qu’il sache, savoir comment il va réagir, ce qu’il va me dire, je sais qu’il ne me jettera pas, pas possible, je suis comme un fils, je crois, j’espère, je bois, plus d’effet sur moi, je ne sens plus rien, j’oublie tout, pas envie d’oublier, trop tard, déjà oublié, la soirée continue, je sais pas comment, je me retrouve chez moi, je sais pas comment, je me brosse les dents, la même gueule qu’hier, sale gueule, mélange de rouge, de blanc, de jaune, teint maladif, cernes, marron perdu dans l