Une tornade dans ma vie
de Marc


Deux solutions s’offraient à moi, écrire ou sombrer dans les abysses de la dépression.
Manquant de courage mais pas d’audace, je choisis la première.

Colchester, Angleterre, 13 mars 1947, naissance de la tornade : Bienvenu dans le monde des vivants, Dave ! Un monde de souffrances et de dures réalités…
Je veux parler de cette Angleterre d’après guerre, de ces temps difficiles où rien n’était acquis et la vie, un combat permanent.
La société de consommation n’avait pas encore pointé le bout de son nez. Tout restait à faire ou à défaire.
Enfant du « baby-boom », ses parents, de milieu modeste, lui inculquaient alors une éducation austère. Elle laissait peu de place à l’affection débordante, dont sont, en principe, gavées les jeunes générations d’aujourd’hui. Il faut dire que les temps n’étaient pas à la gaudriole. Il fallait s’activer dur pour élever sa progéniture. Le travail ne manquait pas, mais il restait précaire, on était bien loin des 35 heures. Le progrès social restait à faire.
Cela ne gâchait en rien, visiblement, le train de vie de leurs souverains. « God save the Queen », mais pas ses travailleurs !
Je ne m’étendrais pas trop sur ce sujet, voulant éviter de nuire à ces symboles vivants. Sa majesté paye aujourd’hui ses impôts…
Ce fut dans ce contexte que le petit Dave fit son entrée dans ce monde. Colchester semblait bien loin de la vie tumultueuse de Londres.
Mais peut-être y songeait-il déjà…

Une enfance « banale », semblable à celle de la plupart des enfants des travailleurs émérites du Royaume, une période pénible qui va forger son caractère et sa soif de réussite.

Sans doute plus proche de sa mère que de son père, ce dernier ne lui témoignait pas l’amour auquel il aurait pu s’attendre. Tour à tour, il l’aimait, le haïssait et puis dans ta tête, tout devenait clair : surtout, ne pas lui ressembler ! Il lui fallait échapper à ce climat hostile et violent qui l’étouffait.
Ne devient-on pas souvent l’exacte réplique ou l’opposé de ses parents ?

Cette soif de changement radical n’allait pas se faire attendre longtemps. Très vite, Dave manifestait un désir de prendre des cours d’équitation : Passeport pour un monde meilleur, mais surtout une volonté affichée de gravir l’échelle sociale, aux barreaux parallèles qui ne se croisent jamais.

IL apprenait vite.
Son audace était d’autant plus admirable qu’il trouvait l’argent nécessaire pour assouvir sa passion. Toutes ses économies y passaient. Dave, encore très jeune, marquait un pas : il était un autre sur ses montures.
Là, il s’évadait.
Le vent s’engouffrait alors dans ses cheveux bruns, héritage de sa mère. Il chassait ses idées noires. Peu importe où cette course effrénée le menait, pourvu que ce fût ailleurs !

Seul au monde, fils unique, son caractère obstiné s’affirmait avec le temps. L’école l’ennuyait, comme elle ennuie les enfants intelligents trop en avance sur leur âge.
Le petit « Tot », ainsi surnommé, avait quelques problèmes de discipline. Il s’agissait de s’affirmer très vite et de faire sa place en ce monde. Sa dyslexie n’aidait en rien à sa réussite scolaire ; le système éducatif de l’époque laissait peu de place aux récalcitrants. Peu lui importait, il savait déjà que c’était ailleurs qu’il fallait chercher la réussite et il voulait y parvenir.
Volontaire et décidé, Dave n’avait pas de temps à perdre. Il voulait tout, et tout de suite.

À l’heure de mes premiers balbutiements, il avait fait ses premiers pas très tôt dans la vie active, dès l’âge de quinze ans. Il possédait très vite sa propre affaire de « nettoyage à sec » dans un centre commercial connu à Londres. Dave ne choisit pas cette activité par hasard. Sa mère avait travaillé longtemps dans ce secteur, en tant qu’employée sans doute exploitée.
Par la seule force de son obstination et de son travail de perfectionniste, ses affaires prenaient déjà de l’ampleur et il était pris au sérieux. On devait l’admirer, le jalouser mais aussi le craindre. Il coupait, tranchait, prenait ses propres décisions, tout fonctionnait comme il semblait le vouloir.
Ses « boy-friends » de l’époque le suivaient dans son ascension. Le nettoyage à sec haut de gamme se frayait un chemin : « Tot’s Dry Cleaning » Le self made man n’était pas peu fier et ne cachait pas sa réussite, qu’il ne devait à personne.
C’est donc une course folle qui s’engageait. Notre société est ainsi faite : les affaires appellent les affaires… Il rentrait dans le moule du winner, mais il n’écrasait personne.

Son esprit de revanche était tel, qu’il aurait pu réussir dans n’importe quel domaine, pourvu qu’il fut à la hauteur de ses espérances.
Son entreprise prit surtout de l’essor en rencontrant Philippe, lui aussi promu à une belle carrière. Une rencontre à point nommée. Ce fût la fusion programmée entre deux surdoués en affaires.
Il va apporter un souffle supplémentaire et novateur à son entreprise en informatisant son fonctionnement : une démarche pionnière à l’époque. Plus efficace, elle va encore prendre de l’importance et c’est avec lui qu’elle atteindra son apogée.
Complémentaires, tous deux ne ménageaient pas leurs efforts, et les efforts payaient…

Parti de zéro, avec pour seul bagage son sens aiguisé des affaires, le petit Dave de Colchester a bien grandi et a bien appris.
Qui l’eut cru ?
Les chevaux laissaient place aux belles voitures.
L’argent était là, encore fallait-il avoir le temps pour en profiter…
Dave et Philippe travaillaient beaucoup et la réputation de la Maison était acquise depuis bien longtemps. Peu d’autres commerces de nettoyage à sec de luxe pouvaient s’enorgueillir d’être parvenus à un tel niveau. La clientèle, exigeante et sélectionnée, ne s’y trompait pas.

Une conjoncture inquiétante s’imposa alors.
La fin des années quatre-vingt s’annonçait difficile pour l’entreprise. La concurrence, sans doute inspirée par leur réussite, grandissait.
Les clientes, majoritairement juives et fortunées, apeurées par la crise économique mondiale et le malaise des attentats en Israël sous le fond de « guerre du Golf », se faisaient plus timides. Les tensions entre les communautés allaient croissant. L’heure était à la prudence et non au gaspillage.
Maudites années, avec son cortège de crises économiques et sociales et l’avènement du fameux syndrome, fatal pour la communauté gay du monde entier. Les amis disparaissaient tragiquement les uns après les autres.
Tout périclitait et ce fût la fin de l’âge d’or pour beaucoup d’entreprises.

C’était pour lui une autre période qui commençait : La France. L’Exil, en quelques sortes.
C’est à l’age de 47 ans qu’il quittait ton pays, ou plutôt sa ville.
Contre toute attente, Dave le citadin devenait rapidement…un « gentleman farmer » Quel changement radical pour lui !
Après quelques mois passés en Provence, il leur a fallu tout apprendre, repartir de zéro. Ce furent des années de durs labeurs et de contraintes quotidiennes…
Résolument peu attirés par la facilité, ils ont travaillé d’arrache pied. Le repos, il est vrai, ne faisait pas partie de leur vocabulaire.
Le petit « Tot » pouvait-il se douter un jour qu’il quitterait sa terre d’origine pour passer de Londres aux… Pyrénées !
Il tombait vite amoureux de La France et découvrait une qualité de vie à part. Il réussit à s’adapter rapidement. Toutefois, la barrière de la langue subsistait et la manier n’était pas chose aisée car difficile à maîtriser à un age si tardif.
Les gens alentour, croyant bien faire, ne l’aidaient en rien car tous semblaient fiers de pouvoir converser avec lui dans la langue de Shakespeare. Délicate attention mais cela ne le fit pas beaucoup progresser dans son apprentissage du français.
C’est bien ce qui le chagrinait, il dépendait alors de son entourage, mais il arrivait néanmoins à se faire comprendre au fil du temps. Il savait alors que son sourire était bien plus éloquent qu’une quelconque phrase, à la construction grammaticale hasardeuse.
Les gens l’adoptaient vite et il fut surnommé « l’Anglais »

Voilà en quelques lignes, le résumé de son passé, qu’il m’est nécessaire aujourd’hui d’évoquer. C’est là une question de repère dans le temps et dans l’espace.

Ce dave-là, je l’ai connu et nos vies se sont croisées. Je m’en souviens comme si c’était hier. Je me souviens de tout car durant tout ce temps-là, j’ai bu ses paroles et j’ai beaucoup appris à son contact.

Tout commence une nuit de décembre, quelques jours avant Noël, où pour la première fois, je l’ai rencontré par le biais d’un site de rencontres sur « Internet »
La nuit est glaciale, la chaussée est gelée. La route me paraît interminable et je commence à me demander si je fais le bon choix. Pourquoi aller si loin ?
Mais voilà, je suis presque arrivé et autant aller jusqu’au bout. Au fond de moi, je me dis que ça vaut peut-être le coup. J’ai une vague idée sur ce à quoi il peut ressembler et je me laisse porter par cet interminable trajet qui me mène jusqu’à lui.
Je ne connais que son prénom et ne sais rien encore sur sa vie.
Premier contact téléphonique afin d’obtenir son adresse exacte. Il me répond et là enfin, j’entends sa voix.
Surpris, je remarque d’emblée sa belle voix rauque et son charmant accent anglais. Il s’exprime péniblement en français. Je me dis alors que notre échange risque d’être difficile… Il me vouvoie, cela me fait sourire.
Il fait de plus en plus froid et j’appréhende déjà le retour.

Je suis finalement devant l’église de son petit village. Nerveux, je le rappelle une seconde fois. Il m’assure qu’il part sur- le- champ à ma rencontre. J’attends en fumant une cigarette et l’air glacial s’engouffre dans l’habitacle. Un doute m’envahit : viendra-t-il vraiment ?
Un bruit de moteur se fait entendre et je l’aperçois furtivement au volant de sa camionnette blanche.
Dans quelques minutes, la tornade va entrer dans ma vie.

Je gare mon véhicule dans sa cour et dans le noir quasi total, j’hésite à sortir car j’entends les aboiements de ses chiens qui viennent à ma rencontre. Il me rassure et me prie de le suivre à l’intérieur, ce n’est qu’à quelques pas.
J’entre et une autre surprise m’attend.
Il me reçoit d’un large sourire et je suis déjà intimidé. Il est bien mieux que je pensais et je ne me sens pas à mon avantage. Il porte des « chaps » par-dessus un 501, un tee-shirt blanc. Il est grand, beau et surtout sexy. Je fonds déjà, mais j’essaye de ne rien laisser transparaître. Je me sens un peu bête dans ma tenue « sportswear » beige et j’essaye d’assurer.
Il me propose d’emblée une bière, que j’accepte volontiers bien que n’étant pas du tout amateur. La pièce baigne dans la pénombre, éclairée par deux bougies posées sur la table. La mise en scène est parfaite et l’excitation monte en moi.
Pour détendre l’atmosphère et tel un rituel, il me suggère de fumer un joint que j’accepte sans trop tergiverser.
Il a froid et nous nous dirigeons vers la cheminée, me parle posément et je l’écoute.
J’aime le son de sa voix, mais je m’exprime avec un anglais scolaire et académique que je trouve ridicule. L’effet de l’alcool et du joint se fait vite ressentir et je me laisse enfin aller. Je me mets à genoux. Il me plait de plus en plus. À cet instant, je suis sous le charme. Le temps n’a plus d’importance et je sens déjà qu’il n’est pas comme tous les autres garçons que j’ai connus jusqu’à présent.
Après des préliminaires bien prometteurs, nous nous dirigeons lentement vers ta chambre, son antre.
Il me prend par les épaules et je me laisse diriger.
On baise ensemble et je passe un moment des plus excitants. J’aime son corps, sa queue et ses pratiques, inédites pour moi. Je sais au fond que j’ai du chemin à faire pour être à la hauteur de ses exigences. Je n’ai pas son expérience ni son âge.
Affaire conclue, nous nous dirigeons une fois encore vers la cheminée. On reparle et dans la conversation, il me confie que je suis « un homme à la sexualité classique ». Je souris, mais, au fond, je suis très vexé car je pensais avoir donné tout ce que je pouvais.
Il se fait tard, je repars au volant de ma voiture et je sais que nous nous se reverrons bientôt. J’ai passé la plus merveilleuse des soirées. Le miracle de la nouveauté.
Les jours passent…
Je lui envois un premier texto : « you are the most exciting guy I ever met, see you soon... »
Entre temps, je pars pour Biarritz et il décide de m’appeler un soir.
Malheur !
Le petit mec coincé vêtu de beige avait oublié de préciser qu’il ne communiquait que par texto, par soucis de discrétion vis-à-vis de son ami. Embarrassé, je lui réponds sèchement et maladroitement de ne plus m’appeler directement sur mon portable, mais d’entrer en contact avec moi uniquement par SMS.

Noël arrive, Dave est seul et je l’ignore.
Je rentre enfin chez moi et le rappelle en m’excusant de ma réaction pour la fois précédente. Il n’en a cure. Nous décidons de nous rencontrer de nouveau.
La route m’est d’ores et déjà familière et le trajet me paraît moins long. J’ai hâte de le revoir.
Le froid est toujours là, peu m’importe. Il me rejoint une fois encore avec sa camionnette car je n’ai pas encore bien repéré la route qui mène jusqu’à sa maison, sinueuse et semblable à toutes les autres.
Les chiens m’accueillent toujours avec leurs aboiements.
Sa tenue est plus décontractée. Il est vêtu de jeans de la tête aux pieds.
On passe une bonne soirée, on baise mieux et plus longuement.
Il commence à parler de sa vie, je me sens à l’aise et je lui parle de la mienne.
Il me fait vite comprendre qu’il en a assez d’un « plan minute » et qu’il voudrait que je reste une nuit entière : Inconcevable pour moi à l’époque mais l’idée chemine et j’en crève d’envie. Ce sera pour la fois prochaine…

C’est à partir de ce moment précis que les choses vont se gâter. Il va falloir dire à mon ami que j’ai rencontré un garçon et que j’ai envie, pour la première fois depuis seize ans, de ne rentrer que le lendemain.
Après une discussion houleuse avec ce dernier, ma décision est prise. Je veux passer plus de temps avec James, quoiqu’il m’en coûte et déjà, il occupe mes pensées. Je me languis de le revoir pour la troisième fois.
Le rendez-vous ne se fait pas attendre. Je sais désormais que ce sera l’occasion pour moi de le connaître davantage. Je suis visiblement très attiré par lui et ne je m’en cache pas. Ces premiers instants seront magiques et resteront gravés dans ma mémoire pour longtemps.
Nous passons l’essentiel de notre temps à discuter, parler de nos vies privées respectives. Ce sont des heures de discussion interminables, un peu comme si l’on avait du temps à rattraper. Je manie plus aisément sa langue, qui ne présente plus d’obstacle entre nous. Je déplore cependant de ne pas avoir plus de vocabulaire. Une complicité s’installe et je m’en réjouis.
Nos fous rires sont légions, son humour et sa gestuelle sont irrésistibles.
Gentiment, il me dit que je parle bien anglais, je n’en crois rien.
Je pénètre peu à peu dans son univers, et lui dans le mien.

Les semaines, les mois qui vont suivre vont nous rapprocher.
Il s’agit pour moi de concilier cette vie de petit-bourgeois bien rangée avec cette autre vie au jour le jour. Du rire aux larmes, de l’amour à la haine, je découvre là une autre façon d’appréhender mon existence et de la savourer avec lui.
Pour la première fois, je profite de chaque instant de ma vie en commun avec lui, une vie en relief mais mouvementée.

Il faut dire que son caractère n’est pas des plus dociles, son tempérament est autoritaire et ses coups de sang quasi quotidiens. Il est souvent excessif dans ses propos ou dans ses actes. J’essaye alors de m’adapter au mieux, de changer pour lui et d’être plus à son écoute. Le chef qui sommeille en lui refait souvent surface. Ses colères sont disproportionnées et la plupart du temps injustifiées.
Je ne cuisinais pas avant de le connaître et me voilà contraint de préparer tous les repas : Aïe !
À ma grande surprise, j’y prends vite goût. Loin d’être un cordon-bleu, il m’a fallu tout d’abord apprendre le B.A.-Ba de la cuisine, puis de composer avec ses goûts.

Mes maladresses sont alors plus rares. Je parviens à cuisiner convenablement et j’en suis le premier étonné. Je n’ai pas vraiment le droit à l’erreur, mais ses félicitations m’encouragent.
Je le trouve bien difficile pour un Anglais, d’autant plus qu’il ne cuisine jamais !
James a ses exigences : la petite cuillère à dessert placée devant l’assiette n’est pas tolérée, auquel cas la malheureuse se voit projetée en l’air : Message reçu !
Son comportement parfois violent dévoile « l’enfant terrible de Colchester » qui s’affirme encore et trahit l’instabilité de ton caractère.
Perfectionniste, il ne m’épargne rien, mais cela me fait progresser rapidement.
Je reconnais toutefois que ses goûts culinaires sont sûrs et qu’il a un palais délicat.
Toutefois, cette pression permanente m’exaspère souvent et me perturbe.
J’ai tellement ce désir de lui plaire que je suis prêt à toutes les concessions. Ses désirs sont des ordres.
L’accumulation systématique de ces humiliations domestiques engendre des drames.
Je quitte alors son domicile et me réfugie chez moi à maintes reprises, en pleurs, jurant que l’on ne m’y reprendra plus. Aussitôt parti sur les chapeaux de roues, je lui fais alors parvenir un texto d’insultes ou d’excuses.
Je le supplie de me pardonner, fais demi-tour et nous en restons là.
Tout est bien évidemment de ma faute et j’acquiesce.
Il arrive que nos crises soient plus graves. Nous décidons alors d’un commun accord que le retour à mon domicile s’impose. Les e-mails s’amoncellent et augurent un retour imminent. Je ne sais pas combien de fois j’ai pu faire ces va-et-vient, certainement des dizaines.
Parfois, je ne me reconnais plus et j’ai honte de la faiblesse et de mon caractère soumis. Je le hais dans ces moments là car son contrôle sur moi est total et je sais qu’il en joue. Il m’est impossible alors de m’en éloigner plus de deux jours. Je prends alors le large mais il me manque aussitôt. Nos retrouvailles ne se font pas attendre, je reviens souvent le lendemain ! La tornade s’apaise, me laissant amnésique jusqu’à la prochaine…
Cette scène se reproduit de nombreuses fois, à mon grand regret. Cela fait sans doute partie du jeu. En toute sincérité, je m’en serais bien passé. Ce sont des instants de doutes et de grands tiraillements où je suis incapable de mettre un terme à cette relation trop passionnelle. L’amour l’emporte toujours et le quotidien reprend le dessus.

Dave a aussi besoin de moments de solitude. Ma nature trop envahissante l’exacerbe souvent.
Avec du recul, je le soupçonne d’avoir prémédité nombres de ces conflits de manière à ce qu’il puisse respirer un peu…

Fort heureusement, les moments agréables font aussi partie du tableau. Mon optimisme et son bon fond me font vite oublier l’incohérence de ces durs et tristes moments.
Nos vingt-et un ans d’écart ne présentent alors pour moi que des avantages et je profite de son expérience et de ses conseils, lorsque je daigne les écouter. Je n’ai, il est vrai, jamais été attiré jusque là par des garçons de mon âge, trop immatures et aux préoccupations bien futiles.
Dave est si jeune de caractère et d’esprit, que je n’admets pas qu’il puisse se considérer comme trop âgé pour moi. Cela revient souvent dans son discours, tel un leitmotiv. A tel point que je n’en tiens même plus compte.
Force est de constater qu’il ne paraît pas son âge et j’ai encore du mal à croire qu’il a 56 ans. Je ne vois en lui que la jeunesse de son caractère, me disant qu’il est un exemple. Je voudrais tant lui ressembler, moi qui me trouve si fade et déjà vieux dans mes idées.
Toutefois, je lui fais partager mes goûts musicaux, très éclectiques, et il semble les apprécier.
D’Enya à Mylène Farmer, en passant par la « variété poubelle » dans ce qu’elle a de plus mercantile, il découvre un univers qu’il ne connaissait pas. Il faut dire qu’il n’avait pas eu le loisir de s’y attarder par manque de temps ou d’intérêt. Je crois avec ironie qu’il s’est arrêté aux Beatles ou Barbara Straisand, la grande et talentueuse sœur hurlante de Céline Dion !
Etonnant pour un Anglais, lorsque l’on sait que pratiquement tous les courants musicaux qui ont marqué notre paysage viennent d’outre Manche !
Nous prenons aussi un plaisir évident à regarder des DVD ensemble. C’est surtout l’occasion pour moi de me blottir contre lui. Peu importe le film, c’est alors un instant de répit pour tous les deux. Là aussi, je lui fais découvrir des œuvres de qualité variable qu’il ne connaît pas. Nos goûts cinématographiques sont similaires. J’interromps souvent le film par mes commentaires et cela l’exaspère. Il faut dire que je les ai tous vus avant et que ma nature bavarde reprend souvent le dessus dans des occasions inopportunes. C’est peut-être ma manière à moi de le taquiner gentiment car je le préfère malgré tout vociférant que muet.
Les horaires des repas varient selon les jours, nous mangeons quand bon nous semble. Rien n’est déterminé ou programmé à l’avance. Nous sommes surtout en retard parce que nous parlons beaucoup et de tous les sujets. Le sexe, bien loin d’être un tabou, fait partie intégrante de nos conversations. Que nous le pratiquions ou que nous en parlions librement, il est omniprésent.
Dave en est un grand consommateur, moi aussi.
Nos soirées se résument ainsi : palabres, dîner, visionnage d’un DVD et sexe.
Peu importe l’ordre dans lequel elles se déroulent.
Du coup, nous nous couchons toujours très tard mais ce sont des moments inoubliables pour moi. Je n’ai pas le souvenir d’avoir parlé si longuement avec quelqu’un de tous les sujets, qui plus est, dans une langue étrangère. J’ai la nostalgie de ces soirées bien remplies où je ne me suis jamais ennuyé.

Dave se décrit souvent comme étant égoïste mais il n’en est rien. Il a simplement du mal à afficher ses sentiments amoureux. Je sais que le manque d’affection qu’il a vécu lors de sa prime jeunesse en est la cause. Les élans de tendresse sont rares et timorés. Peu démonstratif au quotidien, je devine néanmoins ses sentiments pour moi.
Il compense alors par sa générosité: loin d’être un Ecossais, la notion d’épargne lui est étrangère. L’argent, lorsqu’il y en a, doit être dépensé et j’adhère à cette philosophie. Peut-être les privations de son enfance l’ont elles forgé ainsi.

Ses attentions à mon égard sont nombreuses mais me mettent mal à l’aise, compte tenu de nos modestes moyens financiers respectifs.
Je me souviens du jour de la Saint-Valentin où il m’apporte des chocolats, du champagne, un pull-over et surtout sa gentille carte que je conserve encore aujourd’hui. Ce geste m’a touché. Ne voulant pas passer pour trop romantique ou trop latin, je n’avais ce jour là rien prévu pour lui.
Notre relation ne datait que d’un mois et demi, et je trouvais déplacé de lui faire passer un message en la circonstance par un quelconque présent. Je croyais qu’il se moquerait de moi et restais persuadé qu’il trouverait cela vieux jeux.
Il me reprocha par la suite ce manque d’élan de ma part ce jour là. Je rie encore aujourd’hui de ce malentendu.
Nous finissons la soirée dans un bar gay de Toulouse « Le Grand Cirque »et je n’ai d’yeux que pour lui. Ma jalousie maladive me met sur la défensive : gare à qui ose l’approcher de trop près…
C’est pour moi une belle saint Valentin, non pas parce qu’elle symbolise mais parce que ce jour là, je peux m’afficher en public avec lui dans ce bar. Un peu comme pour officialiser notre relation au grand jour. Désormais, la communauté gay locale sait que nous sommes « ensemble » Quelle fierté pour moi !

Dave me façonne en changeant mon apparence.
Je n’ai jusque là accordé que peu d’importance à l’image que je renvoie aux autres. Bien que soigné et toujours impeccable, mes tenues beiges ou colorées lui occasionnent des moqueries.
J’ignore alors ce potentiel que j’ai en moi d’être plus attrayant.
J’abandonne vite ces couleurs pour des T-shirts noirs ou blancs. Là aussi, son goût est sûr et il sait me mettre en valeur.
Mes cheveux, pourtant courts, ne le sont pas assez. Dave manifeste très tôt le désir de les raser ! Je refuse. Clairement, il n’aime pas ma coupe de cheveux avec sa houppette que je dresse tous les matins, trouvant cela fastidieux et trop classique.
Son insistance finit par payer et j’accède finalement à sa requête un soir. Je lui fais confiance mais j’appréhende le résultat.
C’est la révélation ! Je m’adapte rapidement à ma nouvelle coupe. Mon visage change d’expression, se durcit et se virilise. J’ose aussi porter un treillis et des rangers. Je me sens différent et plus en harmonie avec lui. Finis mes rendez-vous chez les coiffeurs et les stupides conversations avec ces derniers. Je me sens libre, plus léger et j’assume bien ce changement.
Ce potentiel était en moi mais je n’avais pas osé franchir le cap, sans doute par manque de confiance en moi ou peur du ridicule.
Par amour pour lui et à sa demande, j’arrête de fumer. Dave ne supporte pas les fumeurs et se préoccupe de ma santé.
Je lui dois, là aussi, une fière chandelle.
Toujours soucieux de mon image, il m’initie à la musculation. Malheureusement, les allers retours incessants entre mon domicile et le sien ne permettent pas une assiduité, nécessaire à des résultats signifiants. Toutefois, j’y prends goût et j’ai pour le coup le meilleur des professeurs. Les autres garçons l’observent, espionnent les conseils qu’il me prodigue car peu d’entres eux savent utiliser les appareils correctement.

La vie à la ferme est harassante, Dave y consacre la majeure partie de son temps depuis une dizaine d’années. Bien que l’activité ait diminué progressivement, l’entretien des terres est une corvée obligatoire. Les champs à perte de vue m’impressionnent et je comprends sa fatigue quotidienne. J’essaye alors d’apporter ma modeste contribution en accomplissant, bien maladroitement, des tâches telles que la tonte de la pelouse des jardins mais je n’ai pas sa main verte. Mes allergies aux pollens et autres herbes folles ne m’épargnent pas. Mes éternuements intempestifs font alors partie du paysage sonore et contrastent avec la quiétude des lieus. Dave n’a ni le temps ni la patience suffisante pour m’enseigner le maniement des outils. Il s’énerve vite et je finis par capituler.
N’est-on pas souvent mieux servi que par soi-même ?
Je me promène souvent avec ses quatre chiens qui me suivent désormais partout. Je m’y attache très vite. J’ai, comme lui, la même passion pour la nature et les animaux. Ils sont aussi une compagnie précieuse lorsqu’il est trop occupé pour se consacrer à nous.
Peu à peu, nous formons une équipe efficace, je suis de plus en plus à l’aise dans ma nouvelle activité. J’aime ce nouvel environnement paisible, loin du bruit et de la pollution des villes.
Je prends de plus en plus d’initiatives mais je lui laisse, il est vrai, les travaux les plus pénibles.
Dave n’a même plus le temps de se consacrer à l’équitation et cela m’attriste.
C’est tout juste s’il a le temps d’aller caresser ses chevaux, ne parlons pas de les monter. Ma peur panique pour les équidés ne lui est pas d’un grand secours. Je leur rends visite quotidiennement mais il m’est impossible de les déplacer, à mon grand regret. Chevaux, chats, chiens et autres gallinacés l’emprisonnent. Ces derniers demandent une attention de tous les instants et l’empêchent fatalement de s’absenter plus d’une journée. Je lui en fais souvent le reproche, regrettant de ne pas pouvoir partir de temps en temps avec lui ne serait-ce qu’à la plage pour un week-end.
Fort heureusement pour lui, il avait eu l’occasion de voyager dans sa jeunesse lorsqu’il vivait encore à Londres. Ibiza, les Canaries étaient ses destinations régulières. Mykonos, mecque des gays par excellence était sa favorite.
Pensant lui faire plaisir, je prends un jour l’initiative de réserver deux billets d’avion sur « Internet » pour aller à Londres, sans le consulter au préalable.
Je pense alors lui faire une agréable surprise et m’occupe de tout. Peut-on rêver meilleur guide ?
Dave, d’abord déconcerté, salue mon initiative mais je sens bien que son manque de disponibilité le mets mal à l’aise. Nous décidons alors de repousser la date du départ, rien ne presse.
Je suis très excité à l’idée de pouvoir enfin me rendre dans sa ville en sa compagnie. Malheureusement, le projet avorte. Nous nous disputons deux jours avant la date du départ et James m’invective qu’il ne souhaite plus s’y rendre.
Plus qu’une déception, je suis meurtri car ce séjour me tenait à cœur. Mais voilà : Je ne peux plus reculer et les réservations sont faites depuis longtemps. C’est donc seul que je me rends à Londres, blessé. Mon projet tourne au drame et je passe ma première nuit seul, enfermé dans mon minuscule studio au 13 Craven Hill, en larmes.
Je me sens perdu sans lui.
Puis, revigoré, je décide de profiter de ce séjour. J’emprunte le circuit du touriste de base. Londres peut être si exotique pour un Français…
Je me rends à deux reprises dans un cruising bar gay, le « Hoist London », situé au Sud de la ville, et me laisse enivrer par son ambiance survoltée. J’observe et j’y passe une bonne soirée. Je me rends également au « Comptons » et au « Admiral Duncan » dans le quartier de Soho, deux fameux pubs gays. La clientèle y est décontractée.
Fort heureusement pour moi, j’ai un contact là-bas, Alex, un ami de Dave. Il me sert de guide. Sa gentillesse, sa disponibilité et son humour décalé me rendent le séjour plus agréable. C’est quelqu’un de bien que j’apprécie. J’espère le revoir.
Je suis enchanté par la ville mais l’absence de Dave me gâche un peu mon plaisir. C’est la plus grande déception que j’ai vécue car je sais maintenant que je n’aurais plus l’occasion d’y retourner avec lui.
J’aurais tant aimé qu’il me montre son quartier et savoir d’où il venait. Je crois aussi que Dave n’avait pas particulièrement envie de ce retour aux sources à ce moment là et j’en tire rapidement les conclusions que nos projets de nous rendre ensemble à Paris ou à Berlin ne sont qu’une chimère.
Je ne lui en veux plus.

Notre relation, pour le moins chaotique, n’est évidemment pas sans conséquence sur ma vie de couple avec Michel, l’homme qui partage ma vie depuis seize ans.
Je n’ose imaginer les stades par lesquels il a pu passer. L’incompréhension, la tristesse, la colère et parfois la haine, nuisent à notre bonne entente et notre complicité passée.
Il voit les changements qui s’opèrent en moi et les choses lui échappent. Je ne suis, il est vrai, pas souvent chez moi et je n’ose lui donner les détails sur ma relation avec Dave. La tolérance et l’ouverture d’esprit ont des limites…
Je lui impose alors des horaires fantaisistes car je ne peux prévoir mes retours au domicile. Sa patience est exemplaire et je culpabilise souvent. Je sais que je gâche tout ce qui nous avait unis au fil des années mais mon choix de vivre avec Dave est plus fort. La mort d’un amour donne la vie a un autre. J’en suis triste pour lui, et pour nous.
Michel s’enferme peu à peu dans sa bulle, son désarroi est total.
La séparation est inévitable.
Son mutisme me désarme et me signifie sa grande tristesse. Il ne se bat plus, ne cherche plus à me reconquérir et je ne peux l’en blâmer. Tous les torts viennent de moi mais j’assume mon choix.
Tel un château de cartes, tout ce que nous avions bâti s’effondre. La vente de notre maison s’impose avec la décision de vivre séparément.

Michel avait aussi quitté le foyer familial très tôt, voulant échapper à un environnement étouffant mais aisé. Il réussit brillamment une carrière dans la restauration à Paris. Sa polyvalence lui offrait des opportunités professionnelles prestigieuses. Comme souvent dans cette activité, il put ainsi côtoyer nombres de gens célèbres mais toujours avec la distance qu’il s’imposait. Les anecdotes à ce sujet ne manquaient pas et je l’admirais. Je l’ai rencontré très tôt dans ma vie, à l’âge de dix-neuf ans. Il avait entre temps déjà quitté la capitale et s’était installé à Toulouse, se rapprochant ainsi du fief familial et de sa ville d’origine.
Je n’étais alors encore qu’un étudiant, mais c’était plutôt les études qui me poursuivaient…
J’abandonnais très vite le cursus universitaire sans trop savoir ce que j’allais bien pouvoir faire dans ma vie. Je n’ai, je l’avoue, jamais pu trouver ma voie professionnelle. Les circonstances particulières de ma santé fragile à l’époque ne me poussaient pas vraiment à la recherche d’un emploi.
Pour être clair, j’étais atteint du fameux syndrome depuis l’age de vingt temps. Une activité était alors incompatible avec la fébrilité de mon état général.
J’ai bien connu les affres de la maladie, à une époque ou les médications n’offraient pas des résultats toujours satisfaisants mais permettaient, au moins, de repousser l’échéance fatale. Tous les malades n’ont pas eu ma chance, je me considère toujours comme un miraculé.
J’ai, comme beaucoup, côtoyé la grande faucheuse de très près. J’ai flirté avec elle…
Les complications s’enchaînaient et il me tardait parfois d’en finir, l’acharnement thérapeutique me paraissait bien vain.

Toutefois, mon moral d’acier et sans doute la chance m’ont permis de me maintenir en vie jusqu’à l’avènement des tri-thérapies. J’ai du faire le deuil de mon deuil, selon la formule consacrée.
Là aussi, je n’ai pas pu compter sur le soutien de mon entourage, muet et sans doute aveugle. Les signes étaient pourtant visibles mais le sujet restait tabou et je n’avais pas la force psychologique pour l’aborder. Je subissais, me battais du mieux que je pouvais.
Je savais que je devais mon salut à l’aide constante et à l’amour de Michel, très affecté par mon état. Plus qu’un soutien, il a été ma motivation, celui pour lequel je luttais.
C’était aussi une période de ma vie où j’ai pu rencontrer des personnes formidables qui se sont alors substituées à ma famille, absente.
Je veux parler de tout le personnel médical et infirmier qui m’a sauvé. Je leur dois la vie et ma reconnaissance éternelle. Je garde encore en mémoire chacun de leur visage et je suis encore en contact avec certains d’entre eux.

On oublie souvent que la maladie vous isole, vous prive d’une vie sociale et vous annihile votre confiance en soi : Comment alors se faire des relations amicales quand votre existence se résume à fréquenter les hôpitaux ou autres centres médicaux ?
C’est là que je remercie le ciel de ne pas avoir été totalement isolé et d’avoir eu Michel à ce moment de ma vie. Nous ne parlons jamais de ces moments, la page est tournée.
Ces évènements m’ont rendu plus fort et je n’ai plus le temps de me perdre dans tes futilités.
Ma santé est depuis bien longtemps plus que satisfaisante. Dieu merci !

Je sais maintenant que j’ai vécu un peu par procuration et j’ai toujours admiré les réussites professionnelles puisque j’en fus privé.
Dave comme Michel avaient à mes yeux la chance d’avoir eu ces parcours méritants.

Michel avait plusieurs cordes à son arc. Il excellait également dans l’art floral. Créatif dans l’âme, il laissait libre cours à son imagination et ses compositions étaient toujours d’une grande qualité. Il suivait les modes, eut ses propres magasins de fleurs mais arrêta cette activité, devenue pénible et peu lucrative.

Notre quotidien au cours de seize années était dominé par la stabilité dans nos rapports. Les disputes étaient rares, notre complicité et notre complémentarité avérées.
Nos dix-huit ans d’écart me permettaient de m’enrichir à son contact. Il m’a appris le bon goût et m’a transmis un esprit bourgeois et casanier. Brocantes, meubles anciens et bibelots étaient notre passion commune. La décoration intérieure nous motivait et faisait l’admiration de tous. Tout était focalisé sur la maison et son confort.
Nous nous aimions. Je lui dois tout ce que je suis aujourd’hui. Michel était tout : un amant, un ami, un frère, un confident et occasionnellement, un père.
Les moments difficiles nous avaient rapprochés et nous étions parvenus à surmonter, ensemble, les dures épreuves de notre existence.
Notre parcours fut aussi marqué par la perte de notre coquette maison, une « toulousaine », suite au décès de sa grand-mère maternelle. Cette dernière n’avait pas jugé nécessaire d’enregistrer son legs à Michel chez le notaire, malgré l’insistance de ce dernier. Il y avait néanmoins entrepris d’importants travaux et en avait fait un nid douillet. Oasis de paix au beau milieu de la ville, la villa, de dimension modeste, était agrémentée d’un luxuriant jardin et d’une piscine. Passionnés, nous y consacrions une bonne partie de notre temps.
L’indivision entre sa mère et son oncle nous obligea à quitter les lieux. Son oncle, une véritable ordure, homophobe de la première heure à la méchanceté primaire et consommée, précipita la vente de la villa et nous dûmes rapidement quitter les lieux. J’accuse également sa mère de n’avoir rien fait pour nous aider. Nous étions alors dans l’incapacité de pouvoir racheter notre propre maison.
Peu leur importait, notre expulsion ne se semblait pas les émouvoir.
Nous apprenions, bien plus tard, qu’elle s’était vendue à un prix bien au-dessous de celui du marché !
Qui plus est, ce déménagement forcé et précipité correspondait à une mauvaise période pour moi. J’étais alors à l’hôpital pour un pneumothorax et je ne pouvais donc pas aider Michel !
Impuissants mais dignes face à une telle injustice et sans aucun soutien ni appui familial, nous avons vécu un enfer. Nous avons du nous réfugier ailleurs.
Ce fut l’épreuve la plus difficile à surmonter pour nous deux. Nous étions du jour au lendemain sans domicile et j’en gardais longtemps les cicatrices indélébiles.
Je n’oublierai jamais cette année 1995…
Nous devions nous reconstruire ailleurs, loin de Toulouse et repartir de zéro, portés par notre désir de revanche.

Après maintes locations et déménagements successifs pendant quatre années, nous rentrons sur Toulouse et faisons l’acquisition de ce que l’on pourrait aisément appeler une ruine, à la périphérie de la ville.
Il nous en faut plus pour nous décourager et nous entreprenons des travaux pharaoniques pour la rendre habitable et confortable. Plus spacieuse que la précédente mais dans un piteux état, elle absorbe alors toutes nos économies, notre énergie, mais le résultat est impressionnant.
La décoration, un tantinet prétentieuse, est sublime.
Nous sommes enfin chez nous…

Je m’en détache aujourd’hui de plus en plus car elle s’inscrit dans une période révolue.
Notre maison qui est en vente mais nous sommes fiers de sa transformation.
Bien qu’inachevée, nous sommes arrivés au bout de ce qu’il nous était permis d’entreprendre.

Je n’ai, pour ma part, rien à prouver quant à cette faculté de rebondir et réagir face à une situation qui me paraissait insurmontable.
Notre revanche est enfin accomplie, la boucle est bouclée.

C’est la fin d’un cycle qui sonne le glas de ma relation amoureuse avec Michel qui partage aussi cette irrémédiable décision. La page de notre histoire se tourne en dépit de cette belle et longue aventure.
Je sais maintenant qu’il est temps pour moi de me libérer de ce cocon, de m’ouvrir enfin au monde, de me retrouver, de trouver la motivation nécessaire pour me construire un futur.


Dave aura été le catalyseur et mon guide.
Je lui dois tant.
Aujourd’hui aspiré par la spirale des nouvelles affaires qu’il continue à mener, le laissant encore moins disponible qu’avant, il préfère sacrifier notre relation pour assurer son avenir. De mon côté, je ne me sens plus la force nécessaire pour l’épauler dans sa nouvelle activité car ses horaires sont incroyablement chargés et ne laissent désormais que de place à notre vie privée. Il ne rentre que très tard le soir, éreinté.
Je ne peux lui en vouloir mais tout autour de moi s’écroule, une fois de plus.
Il me manque terriblement et je n’en finis pas de pleurer.
Michel s’écrit déjà au passé et je ne sais plus à quel temps conjuguer mon amour pour Dave.
J’avais tant misé sur lui. J’envie Philippe d’être toujours à ses côtés.


Aujourd’hui prêt à tout, pourtant je ne m’attends à rien.
Mon Dave s’en est allé, me laissant seul sur le chemin.
Je voudrais tant le rattraper, mais mes efforts sont vains.
La tornade s’en est allée. Avec elle, l’espoir du lendemain »

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