J'ai toujours été sûr de moi. Je ne m'en cache pas! Depuis mon tout jeune âge, j'ai constamment eu confiance en moi. Jamais je n'ai eu à remettre en question une de mes décisions. Oui, j'ai du charisme! On peut même dire que, comme Narcisse aimait admirer son reflet dans l'eau, j'ai toujours contemplé cette étincelle qui se glisse dans mon miroir lorsque je fais un choix. Chacune de mes décisions n'impliquait que moi. Choisir de me lever du bon côté du lit, choisir la parfaite cravate pour accompagner le costume du jour et ainsi de suite, tous ces choix qui emplisaient mon quotidien me permettaient sans cesse de recommencer de la même façon le jour suivant. Quand on ne vit que pour soi, les dilemmes n'existent pas.
C'est par pur égoïsme que l'été dernier, entre mon journal et mon cappuccino, mes yeux ont bifurqué vers la table voisine et croisé son regard de braise. Bien que la terrasse du Café Européen ait été bondée en ce matin de brunch, rien ne me semblait plus précieux que cette lumière éclatante qui enveloppait son être et ce parfum raffiné qui embaumait l'air en cet instant singulier. "Je te revois au bureau, François!" lui a dit son compagnon de table avant de s'éclipser. François... À lui seul, ce prénom devenait lumière et fragrance... un envoûtement. Je le désirais déjà. Je le voulais. Je ne pensais plus qu'à une seule chose: le posséder. On me dira sans doute que j'ai eu du culot, du front tout le tour de la tête, je répondrai simplement que la décision que j'ai prise de lui demander de partager avec moi l'instant d'un dernier café était la bonne.
Je l'ai possédé.
***
Aujourd'hui, en apercevant mon ombre glissant étrangement le long du mur, j'ai réalisé que je m'étais levé de l'autre côté du lit. Devant mon miroir, j'ai cru rencontrer un étranger. J'ai secoué la tête, ramassé mes clés et pris le volant pour me retrouver coincé dans un embouteillage. Arrivé au bureau avec plus d'une heure de retard, je me suis précipité d'acheter un lot d'actions qui, dès l'heure du déjeuner, ont bu la tasse. Puis, en feuilletant mon agenda, un drôle de sentiment s'est emparé de moi. "Anniversaire de François" était-il inscrit de ma stricte calligraphie. L'évocation de mon bien le plus précieux, de sa lumière et de son arôme délicat désormais intégrés à mon quotidien, à elle seule m'a soudainement rappelé à l'ordre. De la paume de ma main, je me suis frappé le front à trois reprises avant d'appuyer sur le bouton de l'interphone. "Diane, vous devez me trouver un présent pour François!" ai-je dit. Je n'ai pas compris pourquoi ma secrétaire s'est soudain mise à me faire la morale, prétextant qu'un cadeau pour l'homme de ma vie se devait d'être un choix judicieux venant du coeur... ou quelque chose comme cela. Bla-bla inutile. Je ne me rappelle plus très bien ce qu'elle disait puisque j'avais déjà cessé de l'écouter et murmurais à quelques reprises le mot salope en passant devant son cubicule. Il ne me restait que peu de temps. Je devais trouver moi-même ce... choix judicieux, comme elle disait, la conne. Mais quoi donc lui offrir? À la hâte, j'ai quitté l'édifice avec l'étrange sensation d'être suivi. Je n'ai entendu la porte se refermer qu'une fois.
L'ombre sur le trottoir semblait me défier et une lourdeur s'est emparée de ma tête tandis que le dilemme se frayait un chemin dans mon esprit. "Sa lumière!" me suis-je dit. "Oui! Je dois lui offrir un cadeau qui fasse de la lumière. Non! Son parfum! Il faut que ce cadeau exhale un arôme divin... De la lumière... Non! Un parfum... Non!" Le dilemme s'insurgeait déjà tel un ver dans une pomme bien mûre. "Une lampe? Non! Une essence naturelle? Non! Des bougies? Non! Un shampooing? Définitivement pas! Une eau de toilette? Oui! Une eau de toilette!" me suis-je mis à hurler de triomphe. Au carrefour, mes pas ont croisé ceux d'un homme qui semblait perdu dans ses pensées. J'ai aussitôt remarqué que nos ombres se confondaient. Entre ses dents, l'homme marmonnait quelque chose d'inaudible. Soudain, il s'est tourné vers moi en hurlant, une lueur de triomphe dans le regard: "Oui! Une lampe!" En me voyant, son visage est devenu livide et j'ai compris que le mien ne devait briller de plus de couleurs. "Vous êtes..." a-t-il commencé à dire, "... moi!" ai-je terminé. Jamais je ne m'étais rencontré ainsi auparavant. "Pourquoi devrais-je choisir une eau de toilette?" m'a-t-il demandé. "Pourquoi devrais-je choisir une lampe?" lui ai-je alors répondu. Je me suis alors regardé fixement dans les yeux. Et j'ai fait de même. Ce que j'ai lu en cet instant dans mon regard égoïste m'a fait frémir. "Cette lampe, c'est pour moi que je l'achèterais," me disait-il. "Cette lampe que je lui offrirais, il n'en saurait que faire puisque tout son être dégage déjà plus de lumière que tous les feux de la terre... Mais alors, cette eau de toilette que je lui achèterais, il n'en saurait que faire puisque cet arôme qu'il dégage est déjà des plus raffinés." Je m'enfonçais plus loin dans mon dilemme. J'ai donc franchi la barrière de mon regard et plongé vers mon esprit. Depuis ce premier cappuccino sur la terrasse du Café Européen, jamais François ne s'est gardé de partager avec moi son sourire en croissant de lune. Par chacun de ses gestes désintéressés, toujours il m'a démontré combien il se donnait entièrement à moi. Quant à moi, j'ai toujours accepté ce qu'il m'offrait avec tant de générosité sans jamais lui témoigner la moindre reconnaissance. Cet égocentrique que je venais de rencontrer devant la vitrine d'un immeuble, j'ai soudain eu honte de croire qu'il s'agissait de moi.
Ce soir, en rentrant à la maison, j'ai offert à François le seul présent que je me devais de lui donner.
Moi.
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Martin Clément
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