Le monde d'aujourd'hui
de Michael

Tu es apparu, tel un Dieu. Parmi tous ces loups, tu étais l'élu, celui qui les dirigeait tous. Mon regard est tombé amoureux de tes formes dès la première seconde. Que dis-je ? Dès le premier mouvement. Filiforme, léger, tu te mouvais telle une femme, et pourtant, tu avais cette force, cette carrure, cette assurance qui ne pouvait appartenir qu'à un homme. Tu m'inspirais. Mon crayon ne pouvait plus s'empêcher de te dessiner. Je voulais te capturer sur ma feuille, immortaliser un tel moment de beauté pure et brute.
Je me trouvais au plus haut du balcon, observant tous ses corps dansants, moites, et sans aucune magie. Aucun des gamins présents ici ne pouvait te faire face. L'un deux te regarda, je crois. Que voulait-il ? Je ne sais pas. Tu t'es approché de lui, l'a empoigné par la taille, et mordu les lèvres, jusqu'au sang. Mais qui étais-tu ? Je me surpris à me demander quel goût pouvaient-elles bien avoir, ces lèvres. Le goût pur et brut de la vanille ? Envoutant des épices ? Sucré et angélique de la fraise ? Je voulais y goûter. Me perdre entre elles, et peut-être, ne jamais revenir ?
Aucun vêtement n'était de mise dans ce club. Ou presque. On voyait des jeunes adolescentes en perdition, exhibant leurs seins à peine formés à des âmes en manque de considération. Ces jeunes fleurs voulaient ressentir, mais ces hommes, secs et sans douceur volaient leurs parfums, les subtilisaient, pour ne garder qu'en fait la fragrance d'un simple moment de plaisir non partagé. Cet endroit possédait une odeur amère de... profonde tristesse. Depuis longtemps, les gens avaient perdu le sens propre de l'amour. Pas l'amour libre, non, mais le sentiment, profond et destructeur. Celui-ci se noyait dans les verres de cognac et les préservatifs usagés jetés à travers la pièce, tombant mollement sur le sol. Mais que venais-tu faire ici ? Toi qui transpirait la beauté, la mélodie d'un corps quasi-parfait, pourquoi venais-tu submerger ces gens de ton essence ? Je ne comprenais pas.
— Hikaru et son légendaire regard dans le vide... Qu'est-ce que tu observes avec tant d'insistance ?
Mes yeux changèrent de cible. Amaya. Elle n'avait pas encore été salie, innocente.
— Un garçon, dans la salle...
— Parmi tous les garçons présents ici, tu n'en regardes qu'un seul ? Regarde tout ce qui s'offre à tes yeux. Toi qui cherche le diamant brut, ouvre toi, ne fais pas de fixation, comme à ton habitude
Elle me connaissait mieux que quiconque. Cependant. Mon regard n'arrivait pas à se détacher de toi. Ton torse était humide, perles de sueurs, partant de ton front, pour glisser jusqu'à lui. Une envie subite me prit de mordre chaque parcelle de cette peau qui semblait m'appeler sans cesse.
La musique, forte, et sans réel sens, s'arrêta soudain pour faire place à un rythme perturbant tant il rentrait vite dans les esprits. À côté de moi, un jeune planait sous les effets d'une nouvelle drogue qui se vendait sous le manteau en pharmacie. Des pharmaciens, revendeurs de drogue? me direz-vous. Notre monde a beaucoup changé depuis le vôtre. Vous vous pensiez opprimés, malheureux ? Vous ne l'étiez pas. Maintenant, jamais nous ne pourrons atteindre la joie du Monde d'Avant. Plus jamais.
— Il est d'une beauté surprenante, différente des autres...
Amaya émit un rire discret. Elle attirait tous les regards. Ses longs cheveux bruns, parsemés de mèches prune avaient une odeur de rose, qui titillait l'odorat d'une façon totalement irrésistible, pour tout homme normalement constitué. Une profonde lumière étincelait dans ses yeux noisette, qu'elle se plaisait à souligner d'un fin trait noir, qui rendait son regard sauvage et assassin. Des joues rosées, rondes, et un corps aux formes avantageuses dont elle avait parfaitement conscience. Elle les mettait en valeur sous des vêtements fins et centrés. On pouvait presque se demander si un vent trop violent n'allait pas l'emporter à chaque fois qu'il soufflait avec insistance.
— Mon pauvre chéri... L'amour frappe encore à ta porte, et te fermera de nouveau celle-ci au nez. Rappelle toi de ce que tu as vécu quand Sho...
— Tais-toi, s'il te plait. Je n'ai pas besoin de m'en rappeler, car je n'ai jamais oublié. Les souvenirs font trop mal pour qu'on nous les remémore sans cesse...
Sho était... Qu'était-il ? Mon meilleur ami ? Mon amant du soir ? Un simple objet de mes pulsions adolescentes ? J'avouais sans honte que la réponse se trouvait bien quelque part, mais que j'étais bien trop aveugle et paresseux pour la trouver. Il avait été retrouvé, il y a trois mois dans l'eau de son bain, mort. Les deux poignets tranchés. J'ai dans ma mémoire tous les détails de cette scène qui n'a de cesse de me hanter. L'odeur du sang, acide, écœurante. Tellement écœurante que j'en avais vomi sur place. La couleur de son corps, qui virait au gris, alors que ses yeux noirs étaient encore ouverts, attendant le moment où ce serait la fin. Le carrelage et la baignoire étaient emplis de traces de sang séchées, montrant la violence de l'acte. La police et les médecins avaient simplement conclu que c'était un suicide, pur et dur. Un jeune de la nouvelle génération en mal de vivre. Mais non, non. Il n'était pas comme ça. Il ne s'était pas suicidé. Quelques jours avant sa mort, il m'avait confié, alors que nos draps étaient encore humides de nos sueurs respectives, qu'il était parvenu à trouver le mystère de tous les suicides suspects de ses derniers mois. Des adolescents sans histoire, pour la plupart. Empalement, empoisonnement, pendaison. Tout ça s'alignait sans que personne ne se pose aucune question. Il avait trouvé le coupable. Et le coupable l'avait trouvé.
— Je... je suis désolée... hum... j'ai tendance à ne pas réfléchir avant de parler, excuse moi... je... j'aimerais être une souris pour me cacher dans le premier trou venu...
— Même en tant que souris, tu t'arrangerais pour dire au chat qu'il a pris du poids et que te manger le ferait exploser. Je ne t'en veux pas, seulement... Sho est parti, laissons le vivre en paix...
— En paix ? Ne joue pas l'idiot, Hikaru. Tu sais très bien qu'il ne sera jamais en paix tant que l'on n'aura pas attrapé celui qui l'a assassiné. Ne te voile pas la face !
Vexé, je me levai du canapé où j'étais assis aux côtés d'Amaya qui commençait à sérieusement s'affaisser, et descendit les escaliers qui me séparaient de la piste de danse. La dernière chose que j'entendis fut ton soupir d'exaspération, face à mon caractère de perdant, qui ne voulait par aucun moyen affronter la dure réalité de la vie.
Lorsque mon second pied fut posé à terre, je ne compris pas tout de suite ce qui arriva. La porte du club vola en éclats, laissant apparaître un petit groupe d'hommes habillés en noir, il n'était pas plus de quatre. Ses hommes. Armés de fusils à gâchette rapide, ils hurlèrent à tous de se baisser, et de ne pas bouger, si personne ne voulait d'effusions de sang. Tout le monde s'exécuta. Sauf... Lui. Il les fixait, d'un sourire amusé, le torse bombé et brillant.
— Voici l'armée et ses joujoux... Pensez-vous vraiment que vous nous faites peur avec ça ? Regardez combien nous sommes. Vous n'êtes que quatre larves. Mais, dites-moi, de quel côté va pencher la balance, hein ? provoqua-t-il, un doigt sur la lèvre, les yeux en l'air.
Dans chacune de ses mains se trouvait une minuscule bille de couleur violette, qui se promenait entre ses doigts. Sans que personne ne l'ai prévu, tu les éclatas au sol, et une épaisse fumée asphyxiante en sortit. Ce fut notre premier contact physique. Tu m'as pris puissamment le bras, m'a regardé d'un air presque imbécile.
— Toi, le gamin, fais sortir tout le monde d'ici, et vite fait !
Ta voix était si assurée, si forte, si masculine, que je m'exécutai au quart de tour. Un par un, les jeunes sortaient du club, respirant enfin l'air frais de l'extérieur. Le froid piquait leurs peaux dénuées, mais peu importe, ils étaient vivants, et c'était là tout ce qui comptait. Tu fus le dernier à sortir, et nous adressant un dernier sourire, tu t'enfonças à pas lents et sécurisants dans la brume de cette nuit d'hiver. Notre sauveur...

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