![]() L'arc-en-ciel L'idée de me rendre sur les rives de la Lysandre m'attirait, mais de jour, car de nuit c'est tout juste bon pour vous faire agresser. La technique des voyous est simple. Un homme jeune et beau, bien sûr, descend dans la pénombre, d'une voiture cossue (puisqu'il l'a choisie ainsi avec ses comparses avant de la voler). Il déboutonne sa braguette pour se mettre à pisser, puis il se tourne légèrement vers vous, assis dans votre voiture. Il n'en finit plus de pisser et cela dure et perdure ! Il vous prend aussi une envie subite de pisser ! Vous descendez précipitamment de votre voiture et vous vous portez à un mètre du bel étranger. Vous vous tournez d'un huitième de tour, d'un quart de tour peut-être : la question existentielle : son sexe est-il plus gros que le mien ? Et votre regard s'élève un peu, mais pas trop, pas jusqu'à la pleine lune puisqu'il s'arrête sur les belles lèvres du gars qui découvrent des dents nacrées parfaitement rangées. On entend même l'eau de la Lysandre chanter ! Quelle paix ! Toujours épanoui, après s'être reboutonné, le gentil garçon s'approche de vous et vous offre une cigarette : il faut pour l'allumer aller vers sa voiture. « Montez un instant, si vous le voulez ! » Ravi vous vous installez sur de confortables sièges : voiture propre, parfumée, l'ordre, la classe quoi ! Et paf ! du siège arrière surgit le canon d'un pistolet : vous le savez par ce froid du métal qui vrille votre tempe ! vous le savez d'un seul coup et vous devinez tout : il va falloir donner ma carte bleue (justement j'ai oublié de la ranger dans le tiroir de mon bureau !) Vous savez que vous ne devrez pas vous tromper quant au numéro de son code sinon le coup partira ! N'allant jamais jusqu'au crime ils vous prendront tout, même vos vêtements (et mon slip Hom à 350 F que j'ai sur moi !). Puis ils vous tabasseront, vous ligoterons et vous enfermeront dans le coffre de votre voiture qu'ils abandonneront en rase campagne. Oh ! temps ! Eternité ! senteurs divines de Provence ! Parfums de thym et de romarin ! Les copains du bar me mettaient en garde contre tout cela mais un incident plus grave venait de se produire : un jeune homme nouvellement marié que la lune de miel n'avait pas totalement comblé avait eu une attirance soudaine pour les rives de la Lysandre ! Il s'y était rendu de nuit et avait rencontré un jeune homme très brun, au visage hâlé et le scénario s'était déroulé comme précédemment. Il avait eu le tort, cependant, de sauter trop vite hors de la voiture de ses agresseurs : cela ne se fait pas ! Ce n'est pas des manières ! Pour l'inciter à plus de politesse ces derniers avaient tiré plusieurs coups de pistolet visant ses jambes. Par bonheur un seul coup l'avait atteint au mollet. Néanmoins le jeune avait été trouvé mort sur les lieux, le lendemain matin. L'autopsie avait révélé qu'aucun organe vital n'avait été atteint. Par conséquent il était mort de peur ! Il est vrai qu'auparavant il avait été violemment molesté ! Et nous discutions à perdre haleine pour savoir si l'on pouvait mourir de peur ! Il avait donc été décidé de placer un énorme panneau rouge à l'entrée du chemin portant en lettres blanches l'inscription « Zone Sensible ! » Par ailleurs la circulation y serait interdite pour les personnes non munies d'un permis de pêche. Aux autres serait infligée une amende de 900 F car ils n'avaient rien à faire sur les bords de la Lysandre. C'est donc muni d'un permis à 50,00 F (mais sans canne à pêche) que je me rendis en ce beau jour d'été, en toute tranquillité, sur le chemin de halage des rives de la Lysandre. Je le vis ! C'était lui ! L'élégant jeune homme présent à mon premier vernissage où personne ne le connaissait. Il descendit de sa voiture de sport rouge qu'il venait d'arrêter près de la mienne. Pour s'en extirper il avait relevé verticalement sa portière : une vraie voiture de sport ! Sous les numéros minéralogiques, l'adresse du concessionnaire chez qui elle avait été achetée : Villemagne. Avais-je jamais vu un homme d'une telle perfection ? Dimitri ? Dimitri était l'archétype brun. Lui était blond. Et de nouveau à me demander : avais-je déjà vu un garçon aussi beau ! au cinéma ? Marlon Brondo jeune ? pas même ! Sur les stades : Robert Pirès ? Pas même ! Sur les planches d'un théâtre : Lambert Wilson ? Pas même ! Sur les plages ? Les gitans de port de Bouc ? Pas même ! Galfione un peu, peut-être mais avec un profil plus romain et d'autres yeux intensément bleus Il se dirige immédiatement vers le sous bois sans un regard pour moi. Il trouve très vite l'entrée d'un sentier alors que toutes mes recherches ont échoué. A quelques mètres je lui emboîte le pas et voilà que très légèrement il se retourne. Ses yeux bleus, durs pleins de mépris le court mépris de Dimitri mais bleu quand je m'étais relevé dans la neige De nouveau il se retourne, mais si peu ! Et voilà qu'il rejoint quelqu'un d'autre dans les fourrés. C'est raté ! Et moi, bêtement je reste là ! Pourtant dans une trouée du feuillage ce mépris bleu qui m'épie et me recherche. L'autre repart. « Yeux bleux » sort aussitôt. il me fixe maintenant très durement. Naît en moi un sentiment nouveau, inconnu jusqu'à ce jour : abject ! je suis abject ! de plus en plus abject de plus en plus abject totalement abject ! « Dépêche ! je suis pressé ! » a-t-il prononcé. Doucement je m'approche. Brusquement il s'arrache son polo, il le lance dans les airs il ôte ses souliers qu'il jette au loin il retire son ceinturon et se défait avec rage de son pantalon et son slip qui atterrit, non loin de moi, dans le feuillage J'avais nu devant moi un homme superbe, aux yeux durs et bleus, au torse carré, avec de longues jambes fines et musclées. Son corps arc-bouté contre le ciel donnait l'image d'un arc totalement bandé dont le sexe eût été la flèche : spectacle que j'aurais voulu dessiner pour l'éterniser « A'proche ! J'suis pressé ! » Et ses yeux qui encore s'assombrissent sur moi ce regard le regard d'un homme qui aimait les femmes comme je l'avais constaté lors de mon premier vernissage Et j'ai hurlé au plaisir plus qu'à la douleur promise du rythme insatiable de la puissance donnée de son énergie qu'il m'offrait et pour finir, de sa chaleur, par moi inondée ! Puis nous nous sommes calmés il s'est légèrement appesanti sur moi, il a eu un simulacre de caresse. Je me suis retourné ! Ses yeux étaient un peu moins bleus, un peu moins durs, ils souriaient un peu mais ils me méprisaient toujours et c'était merveilleux ! « Comment t'appelles-tu, ai-je murmuré pendant qu'il se rhabillait. - Klaus ! - Tu es Allemand ? - Oui ! J'ai regardé ma montre, comme ça - Quelle heure ? - 14h20 ! - Je file ! je reprends à 14h30 ! J'ai juste eu le temps de courir après lui pour relever le numéro de sa voiture. C'était fait. J'avais en tête les diables à queue fourchue. Pourtant on m'avait bien prévenu.
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