Les Princes de Combrailles
premier chapitre
de Michel Geny-Gros


SUJET :
Pascal se rend à Lalizolle un joli village des Combrailles dans le département de l'Allier avec son père et un ami de ce dernier pour débarrasser la maison de sa grand-mère.
Pascal s'attarde dans l'ancienne chambre de son oncle Thierry qu'il n'a jamais connu. Il découvre derrière un miroir mural un vieux carton d'archives. Dans ce carton, un gros cahier, plutôt un journal écrit par son oncle au cours des années 1958/1959 perturbées par la guerre d'Algérie. Il l'emporte avec lui.
J'ai écrit un "AVANT PROPOS" … Mais finalement, je vous invite à ne le découvrir qu'après avoir lu mon roman. Vous le trouverez à la fin du texte et il devient un "APRES PROPOS".

Roman déposé au SNAC le 12 juillet 2006 sous le n° d'enregistrement 6-3186.


A la mémoire de Roger CHATELET, mon parrain par contumace, si je peux m'exprimer ainsi.

A ceux aussi, qui pensent que le suicide n'est qu'une lâcheté.

LES PRINCES DES COMBRAILLES
ou
LE SECRET DU MIROIR DE LA FERME SAINT SEBASTIEN


Chapitre 1
ADIEU LA FERME

La ferme Saint Sébastien comprenait un corps de bâtiments qui constituait l'exploitation agricole et bovine.
La maison d'habitation, belle demeure de maîtres, était implantée dans la même propriété et était distante d'environ cinquante mètres de la ferme.
Mon père m'avait laissé seul et à ma demande dans la maison. Je devais continuer de débarrasser la chambre du petit frère de Papa, décédé tragiquement en 1959.
Curieusement, le bâtiment d'habitation était indépendant de la ferme qui, contrairement aux habitudes de l'architecture locale n'était pas une longère.
La maison ressemblait plutôt à une maison bourgeoise telle que l'on pouvait en voir et je dirais même admirer aux portes ou au cœur des villes comme Ebreuil ou Gannat. Elle devait dater du milieu du 19ème siècle, élevée d'un rez-de-chaussée sur caves et d'un étage carré. Elle était encore belle et bien confortable.
J'avais senti que papa avait besoin de prendre l'air lorsqu'il a ouvert la porte de la chambre de Thierry et qu'il a regardé rapidement les lieux. J'ai vu des larmes couler des yeux de mon père. Il a vite ouvert la fenêtre et les volets et pour ne pas me montrer son trouble et sa peine, il a regardé le paysage. Cette pièce à l'étage d'où l'on pouvait admirer au loin, au sud, le Puy de Dôme et la chaîne des Puys était fermée à clef depuis des années. Depuis des années aussi, j'avais demandé en vain à ma grand-mère d'y entrer.
- Non ! Pas question mon petit Pascal. C'est un sanctuaire pour moi et puis, ton grand-père s'opposait à ce qu'on y entre.
- Mais papy est mort, mamie ! - m'étais-je exprimé un jour.
- Il me regarde de là-haut ! - m'avait répondu ma grand-mère particulièrement bornée et superstitieuse quand elle évoquait son grand homme, décédé en 1985.
Mon grand-père paternel je ne l'avais jamais vu, jamais connu, jamais entendu. Quant à ma grand-mère, je ne l'ai rencontrée qu'à l'âge de 18 ans à la mort du grand-père.
Enfant, je ne m'en souciais pas. Mes grands-parents maternels qui résidaient à Verrières le Buisson, dans une petite maison, rue des Vaux Mourants, non loin de l'entrée du bois, gâtaient et adulaient leur unique petit-fils.
Lorsque enfant, je demandais à mon père pourquoi nous ne fréquentions pas mes grands-parents de Lalizolle, mon père s'emmurait dans le silence.
Mon coming out m'a donné l'occasion d'avoir réponse à mes questions.
Lorsque j'ai atteint mes 15 ans, nous habitions à Châtenay Malabry, mes parents travaillaient tous deux à l'EDF et moi, je fréquentais le Lycée Lakanal à Sceaux. Je travaillais bien mais j'étais tout de même perturbé par ma sexualité naissante depuis deux ans. Je la "retenais" car je la sentais différente de celle de mes copains et je me doutais que mes pulsions pour les garçons allaient troubler ma vie et celles de mes proches.
Je me défoulais dans le sport et notamment en judo. J'avais atteint pour la fierté de mes parents et de mes grands-parents maternels le stade de la compétition.
C'est sur un tatami que j'ai senti mes premiers émois pour un garçon, pour Jim. Nos contacts au sol duraient un peu trop longtemps … Jim avec qui j'entretenais une amicale relation semblait prendre du plaisir à me toucher. Nous avions la possibilité de nous entraîner sans surveillance ni encadrement dans le local.
Un mercredi après-midi après un très court entraînement, nous nous sommes retrouvés sous la douche. Un prétexte, un défi, une prise sous l'eau et sur l'initiative de Jim, j'ai vécu mon premier contact sexuel. Jim, de deux ans mon aîné semblait avoir de l'expérience et après cette première jouxte m'a invité à passer le reste de l'après-midi chez ses parents retenus au travail. J'y ai perdu toute ma virginité pile et face, bien encapuchonné.
Quelques mois plus tard, un vendredi soir assez tard, Jim m'avait raccompagné à la maison et laissé à la porte de l'immeuble. Lorsque je suis monté à l'appartement, maman m'a ouvert la porte et papa se tenait derrière elle.
J'ai embrassé mes parents et alors que je m'apprêtais à rejoindre ma chambre, papa m'a dit gentiment :
- Viens nous causer quelques minutes au salon !
Je me demandais ce qu'ils me voulaient mais maman m'a tout de suite mis sur la voie alors que je m'étais assis en face d'eux sur un fauteuil.
- Tu as peut-être quelque chose à nous dire !
- Quelque chose qui aurait un rapport avec le fait d'embrasser ton copain Jim un peu trop tendrement - a dit papa avec un beau sourire m'encourageant aux confidences.
J'ai donc fait mon coming out. Mes parents attentionnés à mon égard se doutaient de ma différence pourtant pas visible physiquement. Mes parents m'ont montré toute leur affection et j'ai pleuré comme maman. C'est surtout le sida qui inquiétait mes parents. Pour cela, je les ai rassurés, j'étais prudent.
Evidemment, on a évoqué mes grands-parents maternels et j'en ai profité pour demander à mon père pourquoi je ne connaissais pas mes grands-parents de Lalizolle.
- Bon ! - m'a dit papa - Maintenant tu es en âge et surtout suffisamment mûr pour en connaître la raison. C'est le jour de l'enterrement de ton oncle Thierry que tout a basculé. Thierry, c'était mon petit frère, mon cadet de deux ans et nous nous entendions très bien tous les deux. J'ai été très affecté par son suicide. J'avais quitté la ferme et les parents lorsque j'ai atteint mes vingt ans au début 1958. J'avais été réformé au service militaire, comme ton oncle Thierry. Ton grand-père pour cela avait œuvré. C'était la guerre d'Algérie, mon père voulait conserver sa main-d'œuvre pas chère.
- Pierre ! Tu exagères, il t'a peut-être sauvé la vie ! - a dit maman.
- Oui ! Mais cela n'était pas le premier but ! Le père avait des relations et entretenait en kilos de bœuf, cochon, agneau et volailles un colonel de l'état-major du ministère des Armées qui avait une résidence secondaire, un petit château plutôt, au bord de la Sioule.
- Mais moi, - a continué mon père - je ne voulais pas travailler à la ferme, Thierry non plus d'ailleurs. Ce n'était pas la peine d'avoir fait quelques études pour élever du bétail ! Après mon bac obtenu en 56, j'ai tout de même travaillé un peu plus d'un an à la ferme. Ce travail ne me convenait pas. Tout cela était aggravé par l'autorité excessive du père. Mais surtout, j'avais prouvé, chiffres en main à ton grand-père qu'une seule famille pouvait vivre sur nos terres. Fin 57, j'ai dit au père que je partais pour Paris. Le père a hurlé, évidemment m'a coupé les vivres, mais j'ai tenu bon et je suis parti pour la capitale. En 58, il n'y avait pas de chômage et j'ai eu du pot, je suis rentré à l'EDF.
- Et tu t'es fâché avec le grand-père ? - ai-je demandé.
- On était très en froid, mais j'ai conservé les relations avec l'aide de ta grand-mère et surtout de Thierry. Thierry en bon frère avait plusieurs fois essayé de convaincre notre père d'un rapprochement, mais en vain. Ce n'est donc que lors du décès de Thierry que les choses se sont aggravées. D'abord, j'ai été très contrarié de l'attitude de mon père et même de celle de ma mère. Mon père était resté froid, les yeux secs. Maman sanglotait doucement, mais pas la crise d'hystérie que j'aurais pu m'attendre alors que son petit Thierry m'avait toujours semblé le centre du monde pour elle.
Mon père a continué :
- J'avais appris ce matin là le décès tragique d'un copain de Thierry et moi, Arnaud du hameau des Ronzières. Arnaud qui venait d'être tué au combat en Algérie. Après mon départ de Lalizolle, Thierry s'était lié d'amitié avec ce garçon avec qui j'avais été au lycée et joué au foot. Arnaud avait aidé Thierry à entrer en Fac de Droit et ils avaient donc fait à Clermont un parcours presque commun d'étude. J'ai essayé de savoir si le suicide de Thierry était en rapport.
- J'étais là ! - a dit maman - Ton père avait profité de l'occasion, si je puis dire, pour me présenter à tes grands-parents. Ca s'était bien passé d'ailleurs. Mais mamie Odette a répondu à ton père : "Mais non ! Je ne vois pas le rapport !"
- Les grands-parents de Montluçon étaient là ?
- Bien sûr ! - a répondu mon père - Ils étaient atterrés et ne comprenaient pas eux non plus ce suicide sans raison apparente, sans une lettre de Thierry !
- Thierry travaillait à la ferme ?
- Un peu, il aidait le père pendant ses vacances et encore ! Le père ne le contraignait pas beaucoup. Contrairement à moi, Thierry savait manipuler notre père. Il ne lui disait jamais non ! Ne le brusquait pas et ainsi arrivait à faire ce qu'il entendait. Thierry était le portrait de mamie Odette, des yeux bleus, des cheveux blonds, des traits fins et cela devait influencer notre père. Thierry poursuivait ses études. Il avait eu son bac brillamment à 18 ans. Il était donc en fac de droit à Clermont.
- Je ne comprends pas bien alors ! - ai-je dit.
- Oui, je pensais aussi que mon père avait compris ! - a dit papa - Mais non ! Et le soir même de l'enterrement alors que moi, j'essayais de connaître les raisons de la mort de Thierry et que je me heurtais à un mur, ton grand-père m'a demandé de revenir au pays et de reprendre l'exploitation avec lui.
- Tu as redit non ?
- Ben oui ! Ton grand-père a ouvert la porte et m'a dit "Dégage … Je ne veux plus te voir !".
- Et mamie ?
- En 1958 et surtout dans les Combrailles, les femmes étaient soumises à leur mari ! - a dit mon père en souriant et il a embrassé ma mère.
- La suite, tu la connais … - a ajouté ma mère - Au décès du grand-père en 1985, ton père qui avait gardé des relations épistolaires avec mamie Odette a donné la ferme en métayage et ta grand-mère a préféré rester à Lalizolle dans sa maison.
- Et pour l'oncle, vous avez su ?
- Toujours rien ! Dans le silence, ta grand-mère a pris le relais du père ! - a conclu mon père.
Papa a encore ajouté :
- Je suis sûr que Thierry a laissé une lettre avant d'aller se noyer dans l'étang de la Faisanderie, une lettre pour mes parents et moi. Et puis, il écrivait tout le temps un journal. Il l'avait avec lui quand il est venu nous voir en octobre 59. Je l'ai cherché en vain tant à la ferme que dans la chambre de Titou à Clermont !
Ma grand-mère Odette qui avait plus de 80 ans ne pouvait plus rester seule dans la grande maison et elle avait accepté d'entrer en maison de retraite. Mon père aurait souhaité qu'elle s'installe non loin de chez nous, mais elle a refusé catégoriquement.
Originaire de Montluçon, elle y avait encore une cousine germaine et cette dernière lui avait suggéré de la rejoindre dans cet établissement. L'attente d'une place a été un peu longue et c'est seulement il y a trois mois que nous avons pu l'installer à Montluçon.
Papa accompagné de son fidèle ami et néanmoins collègue Francis qui avait généreusement proposé son aide pour le petit déménagement avaient donc repris la camionnette que nous avions louée pour quelques jours. Ils étaient descendus en fin d'après-midi sur Ebreuil pour se rendre au grand magasin de bricolage pour acheter des sangles supplémentaires pour attacher les meubles.
Nous avions profité du pont de l'Ascension 1990 auquel nous avions rajouté quelques jours de congé. A cette époque, je ne faisais que des remplacements n'ayant pas encore été nommé professeur des collèges. Un "trou" dans ces remplacements m'avait permis ces congés.
Nous devions déménager que quelques petits meubles auxquels tenaient mamie Odette, les papiers, les souvenirs de famille et la vaisselle.
Je connaissais très peu Lalizolle et les Combrailles et pas plus le Puy de Dôme. Papa était réticent à se rendre là-bas. Par contre, il invitait mamie Odette à Fontenay plusieurs fois par an. Je n'avais donc séjourné à la Ferme Saint Sébastien que trois fois et encore en hiver. J'avais dû dormir sur un petit lit dans la chambre de mon père, ma grand-mère ayant refusé d'ouvrir la chambre de Thierry. Ma grand-mère paternelle ne m'avait d'ailleurs jamais invité seul à Lalizolle. Mamie Odette, contrairement à mon autre grand-mère ne m'a jamais marqué l'affection à laquelle je pouvais m'attendre alors que je suis son unique petit-fils. Sans doute mon homosexualité déclarée y est pour quelque chose.
Dans la chambre de Thierry, il y avait un poêle de faïence blanche, encastré, discret et surmonté d'un grand miroir que je trouvais magnifique. J'avais montré mon enthousiasme en le voyant et mon père m'avait dit :
- Thierry aimait beaucoup cette glace, tu peux l'emporter si tu veux. Ainsi tu penseras à lui et il sera toujours présent pour nous.
L'attention de mon père m'a fait plaisir. Je lui avais suggéré aussi d'emporter avec nous la petite statue de Saint Sébastien qui, dans sa niche au-dessus de la porte d'entrée, ornait la demeure de mes aïeux et sans doute les protégeait. La statue en pierre polychrome m'avait toujours troublé. Elle représentait un jeune homme attaché à moitié nu sur un poteau, son corps était criblé de flèches. Je ne connais pas trop la religion, aussi, je me suis renseigné. J'ai appris que cette scène représentait le martyre de ce Saint. Sa beauté et sa jeunesse en avaient fait le saint patron des homosexuels.
Sur le rebord du poêle, une photo encadrée, celle de Thierry. J'avais déjà vu des photos de mon oncle dans un album que ma grand-mère m'avait fait découvrir, mais celle-là, jamais.
- Je ne me souviens plus de cette photo ! - a dit mon père lorsque nous étions entrés dans la chambre et puis, il s'est presque écrié - Mon Dieu ! Comme tu lui ressembles sur cette photo ! Le même nez, le même rictus du sourire !
Je ressemble effectivement à Thierry puisque déjà, comme lui, je suis blond aux yeux verts. La photo de Thierry était en noir et blanc, on voyait juste qu'il avait les yeux clairs. Comme moi, il portait les cheveux longs, plutôt longs pour cette époque !
Mon père était resté indifférent en voyant ou manipulant les meubles et objets de ses parents, même dans sa propre chambre, mais dans la chambre de Thierry, je l'ai senti très ému.
Il m'a communiqué son émotion. Francis a bien senti l'atmosphère tendue et c'est lui qui a proposé de descendre à Ebreuil. D'ailleurs, le petit déménagement était presque terminé, nous étions sur place depuis deux jours et l'essentiel était fait.
La grande armoire était vide et le vieux lit à rouleaux couvert d'un dessus de lit passé. La vieille table toute simple en chêne très rustique était belle. Une vraie table d'écolier avec des coups de couteaux, des taches d'encre … J'ai remarqué aussi un petit cœur gravé et peint en bleu ciel à l'intérieur …
Mon oncle était un intello, il y avait tout un pan de mur aménagé en bibliothèque et couvert de livres.
Je me suis décidé presque à regret à décrocher le miroir et pour cela, je suis redescendu au rez-de-chaussée pour remonter un escabeau.
J'ai grimpé sur l'escabeau pour regarder les attaches du miroir et j'ai été surpris de voir qu'il pouvait coulisser étant fixé sur un rail. Je suis redescendu, j'ai éloigné l'escabeau et j'ai poussé délicatement sur le miroir.
Le miroir a glissé avec quelques difficultés laissant découvrir le papier peint tel qu'à son origine puis quelques centimètres après, un espace creusé grossièrement dans le mur ! Il s'agissait plutôt d'une ancienne bouche d'air du poêle. Dans ce volume j'ai découvert un dossier cartonné à peine poussiéreux !
Je l'ai sorti et vite ouvert sur la table de bois. Il contenait un épais cahier fermé par un ruban pourpre ! Entre les pages, des lettres et des enveloppes étaient soigneusement insérées. Dans une pochette en papier j'ai découvert un petit nounours de foire en très bon état. Ensuite, j'ai vu une petite boite en carton, à l'intérieur deux enveloppes. J'ai ouvert les enveloppes qui contenaient, l'une des poils bouclés blonds et l'autre des poils également bouclés plus épais et bruns !
Sur le cahier, il était écrit "Journal de Thierry BERGERY". J'ai emporté le précieux document jusqu'au rez-de-chaussée et je l'ai soigneusement glissé et rangé dans mon sac de voyage.
Je suis remonté à l'étage, j'ai remis le miroir en place et continué mes rangements. Je ne voulais rien soustraire à mon père, juste lui épargner provisoirement et encore quelques souffrances à la lecture du journal de son petit frère.
Nous avions pris pension depuis deux jours à l'Auberge Vindrier sur les gorges de la Sioule à Servan entre Chouvigny et Château Neuf les Bains. Lorsque mon père et Francis sont revenus d'Ebreuil nous avons fermé la maison et pris la direction de l'hôtel.


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