Le Jour de l'Indépendance
de Muxisu


La torche monte au-dessus des maisons en sifflant. Par-dessus les toits, elle grimpe encore, dans son hurlement strident pour atteindre le ciel étoilé. Se perdant dans un gouffre sombre, elle se tait soudain, se hissant encore. Le silence se fige une seconde avant de se fragmenter en plusieurs milliers de serpents rouges, bleus et blancs qui explosent en scintillant dans la nuit, tout en retombant comme des pantins désarticulés vers le sol lunaire, lumineux, étalé et fantasmagorique de Los Angeles, en un silence qui se veut peu à peu mortuaire.
Et voici qu'une autre détonation éclate dans le ciel tout en éclatant dans ma poitrine. Autour de moi, des silhouettes aux contours sombres applaudissent et crient de joie. Certains sont debout, d'autres allongés sur des transats éparpillés sur les pelouses. Ils rient, boivent, et lorsque ça explose encore, ils applaudissent à nouveau.
Wade sirote un jus de fruit. Son regard profond derrière ses lunettes, son nez singulier, sa peau d'ébène, ses cheveux crépus, sa cicatrice… Mon regard reste bloqué sur lui, et lui ne me porte pas la moindre attention. Il plaisante avec un enfant puis discute avec un autre homme. Nouvelle détonation sourde dans le ciel tandis que Wade s'illumine d'un trait. Les applaudissements fusent dans la pénombre qui tarde à revenir, tandis que je poursuis mon effort surhumain pour ne pas grimacer à cause du sanglot qui me déchire la gorge. Enfin, l'obscurité à nouveau. Je fais volte face, à temps pour cacher au peuple des Etats-Unis d'Amérique la laideur de mon visage triste qui se relâche d'un coup en un nombre incalculable de larmes douloureuses. Ma bouche s'étire de façon anarchique et incontrôlable au rythme de mes sanglots. J'en profite avant que la prochaine fusée n'éclate. Je pleure silencieusement, car aucun son ne s'échappe de ma bouche. Ma poitrine se soulève, à plusieurs reprises, interminablement. Peut-être, de dos, pense-t-on que je me marre ?
La situation est des plus grotesques. Imaginez, toubib! qu'à l'âge de 20 ans, vous vous fassiez larguer par la personne que vous aviez pourtant, pendant un an, qualifié de Grand Amour. Que vous soyez remballé par une personne qui vous a, pendant un an, écrit des lettres d'amour profondes, enflammées et pleines de sens. Qu'elle vous remballe le lendemain d'une retrouvaille que vous attendiez depuis un an. Qu'elle vous ait avoué le néant de ses sentiments pour vous, et-ce à l'autre bout de la planète, dans un pays, une culture qui ne sont pas les vôtres, et dans une langue que vous ne maîtrisez pas parfaitement. Et le pire : un jour de fête nationale, le Jour de l'Indépendance.
Dans l'obscurité qui commence à peser, des souvenirs viennent se bousculer comme des boules de billard. Mon premier appartement. Wade est la première personne que j'accueille dans cet espace de liberté. Dès son arrivée, il me fait découvrir les musiques de Sigur Ros qu'il ramène au terme de ses trois années d'enseignement au Japon. Il plaisante avec ma grand'mère alors qu'elle pige rien à l'Anglais, mais elle rigole quand même. Il me console sur le toit du corum, contemplant Montpellier qui s'étale à nos pieds. Il me fait l'amour fougueusement : à chacun de ses coups de bassin, sa sueur se mélange à la mienne et le lit fait une embardée stridente sur le sol pour venir frapper contre le mur. On se prend une cuite monumentale, titubant comme deux poivraux dans les ramblas de Barcelone. On lit chacun un bouquin, assis à une terrasse de café, dans une quiétude totale et un soleil parfait. On parle des heures, tout en marchant dans les rues de Sète, constatant à chaque minute qui passe combien on est complémentaires. Il est assis avec moi en cours d'économie, dans l'amphithéâtre de la fac, et dessine ma prof. Il se tourne vers moi, au cyber café où je venais le rejoindre, et, me voyant, s'exclame : « Man, you are fucking gorgeous ! » (1). Avec Wade, le sexe ne suffisait même plus à exprimer notre fusion.
Une nouvelle détonation retentit en une lueur diffuse, venant cette fois-ci de la rue. Un malin a balancé une fontaine de pétards sur la voie chaussée. Wade apparaît à nouveau, en tâches de lumière dans mes yeux embrouillés. Il s'avance vers moi. Je ne peux m'empêcher de réaliser combien ce pays le fait apparaître sous un air différent, comme dévoré par une autre lumière, exposé dans un autre angle...
On parle une minute. Je lui fais part de mon désir de quitter Los Angeles, ainsi que les Etats-Unis où je venais de passer un long mois assez éprouvant, professionnellement et politiquement.
« We both need this time together » (2), qu'il me répond.
Je hoche de la tête, en souriant. Je n'étais pas souvent tombé aussi bas. Se faire larguer a toujours quelque chose de pathétique. On devient le jouet impuissant de son ego, qui vous propulse une envie de donner un coup de poing à la personne qui vous a lâché – tout en tortillant du cul pour qu'elle vous remarque .
Mais là, dans ce pays lointain, tout devenait épique, docteur. J'étais au début de 15 jours de rêve et de cauchemar, ainsi que d'une année de reconstruction fastidieuse, une fois de retour en France. C'était il y a un an. A présent, j'ai dû me regarder en face dans un miroir, prendre un virage à 180 degrés dans ma vie, et vivre pour moi, pour ce qui me passionne. Parce que j'ai senti, dès mes premiers jours à Los Angeles, que j'allais crever si je continuais une vie sans aucune autre signification. Parce que, tant que l'on projette sur l'Autre nos espoirs de remplir une vie désespérément vide de sens, on brûle d'un mirage aussi mirobolant qu'un feu d'artifice de l'indépendance, qui retombe, encore et toujours en un lamentable panache d'étincelles éphémères.
A l'aube d'un départ pour la Belgique, l'Espagne, le Québec voire l'Amérique latine, je m'apprête à rendre les clés de mon appartement à mon propriétaire; et avec ces clés, les fantômes indélébiles que Wade a laissé sur mes murs.
Muxisu

(1): on peut traduire ça gentiment par: "Mec, tu es sacrément canon!"
(2): "Nous avons tous les deux besoin de ce temps-là ensemble"

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