Mon éveil sentimental (2)
par Naël


Chapitre deux

L'avantage de la fac est de pouvoir rester dans un certain anonymat, et de ne plus avoir à supporter des cons. L'inconvénient est que c'est un lieu qui n'est guère propice aux rencontres. En effet, il y a deux types de cours différents : ceux pratiqués en amphi, où l'on se retrouve à deux ou trois cents personnes, et les cours pratiqués en travaux dirigés, dont le but est d'approfondir et de compléter les cours donnés en amphi. Les travaux dirigés se font dans des salles de classes similaires à celles du lycée, et chaque prof fait cours à une vingtaine d'élèves. Cependant, il est délicat de nouer des contacts, puisque ce genre de cours n'occupe que quelques heures durant la semaine.

Les toutes premières semaines se passèrent dans l'ivresse de la liberté. Quitter enfin les bancs du lycée où l'on nous traitait comme des gosses, pour entrer dans un univers où personne n'était derrière nous pour nous dire ce que nous avions à faire – voilà qui était excitant.

Ma première journée s'est passée relativement bien. Nous avons été reçus dans un grand amphi, qui devait bien pouvoir contenir cinq à six cents personnes. Il n'était rempli qu'au tiers. J'appris ensuite que cet amphi servait presque exclusivement aux étudiants en droit, qui étaient les plus nombreux dans la Faculté.

Un homme d'une quarantaine d'années, les cheveux d'un noir grisonnant, mais sans aucune trace de calvitie, s'avança au pupitre et nous expliqua d'une voix grave quel sera désormais notre nouvel environnement de vie. Dès ses premières paroles, la moitié de l'amphi commença à gratter. Il s'attacha avant tout à souligner que si la fac ne demande aucun dossier pour entrer, la sélection se fait tout de même, mais sur la durée. Il va de soi que sans travail, conclut-il au bout d'une heure, aucun étudiant ne peut tenir longtemps. Pfouh. Soulagement. J'étais sur le point de m'endormir.

Lorsque je revins de cette fameuse première journée, bien décidé à désormais me consacrer à mon avenir, je fis tout d'abord une pause pour relever le courrier. Rien.

Il faut préciser une chose pour bien visualiser la situation : notre appartement est au quatrième étage, sans ascenseur. Contrepartie logique pour avoir autant d'espace à si bon marché. Ainsi, pour accéder à notre appartement, il faut gravir un petit escalier sombre et mal entretenu, qui contraste étrangement avec l'aspect ultra-moderne des appartements.

Au deuxième étage, j'entendais déjà de la techno en fond sonore.

Putain de merde. Trois jours qu'on est dans la piaule, et ce con va déjà nous mettre mal avec les voisins. Mon sang ne fit qu'un tour, et je me précipitais le plus rapidement possible vers la source du vacarme.

Mes tympans explosèrent en rentrant. Mon premier réflexe fut de courir jusqu'à la chaîne hi-fi et de couper le son. Loïc était dans la pièce, en train de fumer un joint, les yeux fermés. La brusque (et soulageante) variation du volume sonore le tira de sa torpeur.

- Mais qu'est-ce que tu fais ?

Je pris lentement ma respiration.
- Ben comme tu vois, je coupe ton vacarme, qui a dû faire copieusement chier les voisins.
- Non, mais c'est bon, on est en pleine journée, ça ne peut déranger personne, me répondit-il d'un air de défi.
- Au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, juste en dessous de nous loge une petite vieille, et ton boucan s'entend à partir du premier étage. Et même sourde comme un pot, elle n'a pas pu ne pas entendre. La pauvre à dû faire une crise cardiaque, tranchais-je.

Ne trouvant plus rien à répondre, mon compagnon de chambrée marmonna quelques protestations pour la forme, puis entreprit de terminer son joint d'un air maussade.

- Bon, je vais prendre une douche, dis-je alors. Au fait, ouvre la fenêtre, ça empeste.

Je passais le reste de l'après-midi à visiter la ville, non pas tant que j'avais tellement envie de la connaître – Lille m'avait toujours semblé particulièrement monotone et triste, mais parce que je n'avais pas envie de rester tout seul dans ma chambre à respirer l'odeur des joints que fumait mon si délicat colocataire. Avisant une librairie, je rentrais à l'intérieur. Elle était tenue par un vieil homme et sa femme, tous deux passionnés de lecture. J'en ressortis avec une vingtaine de bouquins, ce qui allait être suffisant pour que je puisse tenir trois ou quatre mois.

Je suis rentré vers sept heures. Loïc était sorti. Puis je suis allé me coucher. Demain débuterait ma première véritable journée de fac.

La première semaine se passa avant tout à définir mes repères dans un lieu que je ne connaissais pas, dans un environnement qui possédait une logique qui pour l'instant m'échappait totalement. Déjà, il y a un avantage indéniable à toute Faculté : on ne côtoie que les gens que l'on veut bien côtoyer. En tout cas, durant les premières années. Je n'avais jamais été très sociable, aussi cela me convenait à merveille.

- Excuse-moi, je peux m'asseoir à côté de toi ? entendis-je au milieu du brouhaha ambiant.

Je levai la tête. À environ deux mètres de moi, se tenait l'un des plus beaux mecs que j'ai jamais vu. Très grand, mince, une vingtaine d'années. Des cheveux bruns, bouclés, un bouc, des yeux noisette, et un sourire craquant… Tellement craquant…

La scène se passait en plein milieu du réfectoire. Celui-ci était plein à craquer.
Il tenait son plateau-repas à la main. Je restai scotché sur place. Apollon était en face de moi.

- You hou ? Alors je peux ? redemanda-t-il.
- Bien sûr, je t'en prie, répondis-je un peu trop vite.

Il posa son plateau en face de moi, et me tendit la main.
- Xavier, dit-il simplement.
- Enchanté. Moi c'est Damien.

Il sourit. Un sourire de Dieu.

- Ça fait longtemps que tu es à la fac ? me demanda-t-il. Je ne t'avais jamais vu auparavant.
- Eh bien, je suis arrivé ici depuis le début de l'année… commençais-je.

Tout y passa. Les raisons qui m'avaient poussé à venir à Lille, pourquoi j'avais choisi cette filière, ce que je pensais de la ville, ce que je voulais faire plus tard, la musique, les lectures… En fait, je n'avais jamais parlé de moi aussi longuement à quelqu'un. Xavier semblait vouloir tout connaître de moi, ma vie passée, ma vie présente, mes projets d'avenir… Dès que j'avais fini de répondre à une question, il enchaînait immédiatement sur une autre.

Au bout d'une petite heure, nous sommes sortis du réfectoire, car celui-ci fermait. Qu'importe ! Nous nous sommes installés dans une salle de TD inoccupée, et nous avons poursuivi notre conversation.

Lors de celle-ci, je réussissais à glaner quelques infos fragmentaires sur le bel apollon. Vingt et un ans. Étudiant en géographie. Il voulait faire de la météo. Pourquoi pas ? Seulement il ne faisait que répondre rapidement à mes questions, et il enchaînait directement sur une autre question.

Je dois avouer que j'étais totalement subjugué. Lorsqu'il ouvrait la bouche, sa voix me paralysait. Une boule se faisait continuellement sentir au niveau de mon ventre.

Anxiété. Chacune des phrases qui sortaient de ma bouche était une véritable torture. J'avais peur de lui déplaire. Oh, plus que tout, j'avais peur de lui déplaire ! Mais je me devais de lui parler. Quel dilemme…


D'un geste, il regarda sa montre.

- Oh ! Déjà sept heures ! Il faut que je file, m'annonça-t-il.

Je n'en revenais pas. Six heures de discussion. Il allait partir. S'en aller. Un instant, une immense angoisse m'envahit. Je ne le verrais plus ! Rétrospectivement, je me rends compte à quel point cette pensée était ridicule. Mais elle n'était pas raisonnée. Je n'ai d'ailleurs jamais réussi à raisonner rationnellement lorsque l'Amour est en jeu.

- Je peux avoir ton numéro de téléphone ? Si cela ne te dérange pas bien sûr.

Si cela me dérangeait ? Tu parles que cela me dérange ! Tu peux avoir ma vie si tu le veux, alors tu penses que mon numéro de téléphone !

Il partit rapidement, me laissant seul dans la salle vide, encore étourdi de cette nouvelle sensation que je n'avais jamais éprouvée auparavant.

Ce ne fut qu'une demi-heure après, lorsque je me remémorais ma conversation, que je compris la gaffe que j'avais faite. Il m'avait demandé mon numéro de téléphone, et, tout occupé à le dévorer des yeux, mon cerveau complètement out, je lui avais donné le numéro de fixe… de la maison de mes parents !

Suite

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