Mon éveil sentimental (3)
par Naël


Chapitre trois.

Trois jours que je me morfonds. Mes cours me semblent complètement inintéressants. Je continue à y aller néanmoins, dans l'espoir de le revoir. Il ne voulait pas qu'on perde le contact. Et comme un con, je lui avais filé le numéro de téléphone de mes parents ! Mais putain, qu'est-ce qui te passe par la tête, Damien ?

Pour pouvoir comprendre la situation, il faut tout d'abord connaître mes parents. Ils sont en effet extrêmement sévères, un véritable bastion de pseudo-moralité. Famille catholique pratiquante, ils m'emmenèrent à la messe tous les dimanches jusqu'à l'âge de quinze ans. Leur credo : la tradition. Je ne vous raconte pas les réunions de famille avec mes grands-parents, qui sont barrés dans le même trip. Les conversations, maintes fois entendues, se résument en tout et pour tout à trois "idées" : la France n'est plus ce qu'elle était, les jeunes sont paresseux, les immigrés et les pédés sont les causes de cette dépravation. Inutile de dire que ces connards votent pour l'extrême droite.

Il n'y a que deux personnes dans ma famille qui vaillent le coup. D'abord mon oncle, qui, lui, n'est pas prisonnier de ce genre de préjugés et qui a toujours été très agréable envers moi. Ensuite, il y a Aurélien, mon petit frère. Il a quinze ans, c'est un jeune adolescent sans histoires. Bon, évidemment, il lui arrive parfois d'être difficilement supportable, mais c'est l'âge qui veut ça. Parce qu'au fond, c'est quelqu'un d'extrêmement intelligent, et qui ne croit jamais les gens sur parole. Très vif d'esprit. Je l'aime bien, mon petit frère, et je suis convaincu que plus tard, ce sera quelqu'un de bien.

Bref, si je raconte tout ça, c'est pour dire que mes vieux ne donneront jamais, ô grand jamais, le numéro de téléphone de leur rejeton à quelqu'un qu'ils ne connaissent pas.

Mes diverses tentatives pour retrouver Xavier furent un échec. Ma fac est grande, et il est extrêmement rare de tomber par hasard sur quelqu'un en particulier.

Au bout du troisième jour, le téléphone sonna. Sans percuter, j'allais répondre machinalement.

- Bonjour, puis-je parler à Damien ? me dit une voix inconnue.
- C'est moi, répondis-je d'un ton morne.
- Allo, Damien ? C'est Xavier.

Je restais sans voix quelques secondes.

- Xavier ? Mais…
- Ah dis donc ! Ça été dur ! Avant-hier, j'appelle, et je m'aperçois que tu m'as filé le numéro de la maison de tes parents. Ta mère a catégoriquement refusé de me filer ton numéro. Alors hier, j'ai encore appelé, pour expliquer que c'était une question de vie ou de mort. J'ai eu ton père. Même plan, c'est tout juste s'il ne m'a pas raccroché au nez. Mais je suis quelqu'un de têtu, et j'ai décidé d'appeler une dernière fois aujourd'hui avant de lâcher l'éponge. Et là, j'ai eu un coup de bol extraordinaire : c'est ton frère qui a répondu. Et il a accepté de me filer ton téléphone. Heureusement qu'il était là quand même…
- Lâcher l'éponge ? relevais-je.
- Oui, bon, lâcher l'affaire, jeter l'éponge, c'est pareil, dit-il après une légère hésitation.

Je n'ai jamais réellement compris pourquoi, mais je partis alors dans un fou rire magistral. Et contagieux, puisqu'à son tour, Xavier me rejoignit. Je ne pouvais plus m'arrêter. Lorsque je me calmais enfin, il lâcha d'un ton nonchalant :
- Je regrette de ne pas avoir été en face de toi, parce que vu comment tu es mignon quand tu souris, j'imagine ce que ce doit être quand tu ris…

J'en restais sans voix.
- Un ciné, ça te dit ?

Tu parles que ça me dit ! pensais-je.

- Okay, répondis-je. Quand ?
- Demain, y a "Memento" qui passe. C'est un thriller, avec pour héros un type amnésique. C'est assez original, vu que l'histoire commence par la fin et finit par le début.

Je n'avais jamais été un grand fan de cinéma, mais bon, y aller avec lui, ça changeait tout.

- Va pour "Memento". La séance est à quelle heure ?
- Vingt-deux heures trente.

Il me donna l'adresse du cinéma, nous discutâmes pendant quelques minutes encore, puis je raccrochais.

Vingt-deux heures dix. Je suis sur une petite place. En face de moi se trouve le cinéma en question. Il pleut à verse, et je me suis mis sous un arbre pour attendre, vu qu'il n'y a aucun autre abri. À vingt-deux dix-huit, une silhouette dans un grand imperméable se précipita vers moi. C'était Xavier.

- Mais qu'est ce que tu fais là ? me cria-t-il pour couvrir le bruit de la pluie.
- Ben, je t'attendais.
- Viens !

Il me prit par la main, et m'entraîna jusqu'à un petit porche d'immeuble, cinquante mètres plus loin. C'était déjà agréable d'être au sec.

- Mais tu es fou ! Tu vas attraper la crève, à rester dans le froid comme ça ! Tu as vu comment tu es sapé ?

C'est vrai que je n'avais pas peur. Ce rendez-vous m'avait obnubilé pendant toute la journée, et je n'avais pas arrêté de faire les cents pas dans l'appart, au grand étonnement d'Erwän. À neuf heures, j'avais fini par ouvrir un bouquin pour me calmer. Ce qu'il ne fallait pas faire. Comme d'habitude, je n'avais pas vu le temps passer, et en levant les yeux, je m'étais aperçu qu'il était déjà dix heures. Je m'étais donc précipité à la hâte hors de l'appart, de peur d'être en retard. J'ai juste pris le temps d'attraper mon manteau au vol. Ce dont je ne me suis aperçu qu'après, c'est que je n'avais même pas enfilé un pull. Du coup, j'étais en tee-shirt sous mon manteau, avec les bras nus. Et le vent froid m'avait littéralement gelé.

- En plus, regarde tes mains ! Elles sont rouges de froid ! rajouta-t-il.

Il n'avait pas tort. Ma main droite était complètement ankylosée. Quant à ma main gauche… eh bien, elle aurait dû être dans le même état. Je m'étais vaguement demandé, sans trop y faire attention, pourquoi la sensation de cette main était si agréable. Ce n'est qu'à ce moment que je réalisais que sa main n'avait pas lâché la mienne. Cela faisait radiateur.

Nous échangeâmes alors un long regard où brillait l'envie sexuelle.

Il entrouvrit la bouche. J'aperçus alors le début de ses dents. Cette vision suffit à vaincre mes ultimes résistances. Je pressais mes lèvres contre les siennes. Sa langue s'insinua dans ma bouche. C'était chaud et bon. Nous nous embrassâmes longuement. Pour la première fois de ma vie, j'embrassais un garçon. Son bouc chatouillait mes joues.

Au bout d'un temps qui me parût ridiculement court, il arracha sa bouche de la mienne.

- Scuze mais, à force de s'embrasser, on va louper le film.

Ce film fut une véritable torture. Non qu'il soit mauvais, loin de là même. Le début passa correctement. Nous nous étions mis tout au fond de la salle, qui était quasiment vide. Au moment où j'arrivais enfin à me concentrer sur l'histoire, il posa sa main sur ma cuisse. Je restais paralysé. J'avais envie de le prendre dans mes bras, de l'enlacer. Et ce film qui n'en finissait pas.

Nous sortîmes du cinéma à minuit et demi.

- Dis, tu as quelque chose à faire demain matin ?

Demain, c'était samedi. Et le samedi matin, j'ai un cours important de huit heures à dix heures.

- Non, répondis-je après une courte hésitation.
- Ça te dirait de passer la nuit chez moi ?
- Oui, lâchais-je dans un souffle.

Il m'emmena chez lui. Nous y allâmes, bien évidemment, à pied. J'étais comme dans un rêve. Le plus beau garçon du monde se tenait à mes côtés et j'allais passer la nuit avec lui. Je voyais déjà cette nuit comme la plus merveilleuse de mon existence.

C'était un appartement d'étudiant, petit et fonctionnel. Quelques mètres carrés exigus, avec des murs en carton-pâte, un lit, une armoire, une cuisine et une petite table. Une autre pièce, qui sert de salle de bain et toilettes. Évidemment, une fois qu'on a mis tout ça, il ne restait plus grande chose comme espace. C'était justement la chambre dans laquelle je n'avais pas voulu habiter. Mais comme il était là, cela me sembla être le plus doux des palais, un endroit où j'étais prêt à vivre éternellement. Avec un tel prince charmant, n'importe quelle mansarde pouvait faire office de château.

Xavier m'attira à lui, et nous nous roulâmes un patin d'enfer. Le deuxième de ma vie, et tout cela en une soirée. Bon, stricto sensu, ce n'était pas le deuxième, vu que durant la période où je sortais avec des filles, je les avais, bien sûr, embrassées de temps en temps, mais sans aucun plaisir. Tandis que là, chaque baiser suspendait le temps.

Alors que nous nous embrassions, je sentis ses mains s'insinuer sous mon tee-shirt et caresser mon torse. Je le laissais faire, et en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, je me retrouvais torse nu. Il avait arrêté de m'embrasser pour pouvoir faire passer le tee-shirt. Sa bouche reprit la mienne, pendant que mon jean et mon caleçon descendaient jusqu'à mes pieds. Je me retrouvais nu devant lui, avec une érection qui en devenait douloureuse. Sa main descendit jusqu'à mes organes, et commença à soupeser les testicules, tandis que je lâchais un râle de plaisir.

Inutile de vous dire que, lorsque je sortis le samedi matin de chez lui, mon cours était loupé et je n'étais plus puceau.

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