Mon éveil sentimental (5)
par Naël

Chapitre cinq.

Après la mise au point très claire faite par Xavier, je sombrais pendant quelques temps dans une déprime profonde. Je réalisais après coup que j’avais été complètement manipulé, ce qui fut très difficile à avaler. Je n’avais jamais pensé auparavant qu’il pût exister de tels prédateurs, des gens capables de faire toutes les promesses juste pour le cul. J’avais été lourdement détrompé. Je me mis de plus en plus à sécher mes cours, car je n’avais tout bêtement plus la force de m’y rendre.
Comme rester à l’intérieur de l’appartement me semblait gavant, je squattais une bibliothèque pendant cette période. Je crois que je n’avais jamais autant lu de ma vie. Il m’arrivait de passer des journées entières dans les bouquins.
Parallèlement mon humeur ne s’améliorait pas. De tous les côtés, c’était le laissez-aller complet.
Loïc finit par s’inquiéter de cet état de fait, mais seul un silence obstiné répondit à ses sollicitations. Je n’avais aucune envie de lui dire que j’étais gay, et j’avais trop peur de laisser échapper quelque chose si je me mettais à me confier. C’est pourquoi j’intériorisais tout, ce qui n’est jamais une bonne méthode pour se sortir d’une dépression. Au contraire, durant ces périodes-là, on a un besoin énorme de parler. Mais j’étais trop inexpérimenté pour l’admettre.


Oh, ce n’était pas vraiment mon premier chagrin d’amour. Quand j’avais quinze ans, j’étais déjà tombé follement amoureux d’un des garçons de ma classe. Il s’appelait Gauthier, et nous avions été extrêmement proches durant toutes ces années. Nous partagions en effet le même caractère et les mêmes centres d’intérêt. Il était beau comme un dieu, des cheveux d’un blond cendré et des yeux en amande, une petite bouche sensuelle… Bref j’avais été fou amoureux de lui pendant plus d’une année. C’était d’ailleurs à cette occasion que j’avais fait mon premier coming-out. Nous étions sortis faire une balade en forêt, et la conversation avait naturellement dévié sur le sexe. Nous arpentions un petit chemin de terre lorsqu’il me demanda si j’étais amoureux de quelqu’un. Je répondis par l’affirmative. Il me pressa alors de questions, tenant absolument à tout savoir. Au bout de quinze bonnes minutes, je lui déballais tout.
Son regard s’écarquilla de surprise, puis au fur et à mesure que je poursuivais, son attitude montrait clairement qu’il était extrêmement gêné. Lorsque j’eus fini, un long silence s’installa. Nous marchâmes encore une quinzaine de minutes, durant lesquelles j’étais absolument terrifié, avant qu’il ne se décide à prendre la parole.
- Damien, je suis vraiment extrêmement touché par ce que tu viens de me dire. Mais, et crois bien que j’en suis désolé, je ne vais pas pouvoir répondre à tes attentes.
- Je comprends, lâchais-je d’une voix sourde en regardant obstinément mes pieds.
Il s’arrêta et posa ses mains sur mes épaules.
- Ce n’est pas ce que je veux dire. Je ne te rejette pas, tu es mon ami et je me fous de savoir si tu préfères les filles ou les garçons. Ça ne changera strictement rien entre nous. Je suppose que même de nos jours, être gay est quelque chose de difficile à vivre. En tout cas beaucoup plus difficile que d’être hétéro. Je t’adore Damien, tu es le meilleur ami que j’aie jamais eu, mais je ne peux pas te donner plus que mon amitié. Moi je préfère les filles. J’en suis vraiment désolé pour toi, mais ce n’est pas quelque chose que l’on choisit.
J’acquiesçais péniblement.
- Ce que je veux avant tout, c’est ne pas te faire de la peine. Je comprendrais tout à fait que tu ne veuilles plus me parler à la suite de ça, et si c’est le cas, je ne t’en tiendrai pas rigueur. J’essaierai de faire au mieux, c’est à toi de me dire comment on va se comporter l’un vis-à-vis de l’autre à présent.
Je lui assurais que ce que je désirais, c’était rester son ami, et que seule son amitié me permettrait de me remettre de l’amour non partagé que je lui portais.
C’est alors qu’il fit quelque chose qui resta longtemps gravé dans ma mémoire. Il approcha délicatement sa tête de la mienne, et déposa un petit bisou sur ma joue.
- Tu es vraiment le meilleur ami que j’aie jamais eu, me dit-il alors.
Un sourire un peu triste de ma part lui servit de réponse.
Ma joue garda longtemps le souvenir du contact avec ses lèvres chaudes.

***

Je poussai un profond soupir tout en recrachant la fumée de ma cigarette. Celle-ci forma des volutes artistiques avant de se dissiper lentement. Je contemplais ma main. Le froid ambiant la faisait trembler doucement, l’index et le majeur enserraient la cigarette allumée comme si mes doigts avaient peur qu’elle ne s’échappe.
Je changeais de position pour tenter d’en trouver une un peu plus confortable. Ce n’était pas gagné : les gradins en bois qui me servaient de siège étaient complètement gelés et glissants. Le vent pénétrait à l’intérieur de mes vêtements, me faisant atrocement grelotter.
La terre battue du terrain de football était dure comme du béton. Des gradins, je pouvais voir toute l’équipe en train de s’entraîner. La majorité d’entre eux étaient de très beaux garçons. Leurs corps étaient sculptés par une pratique régulière du sport. Je ferais bien d’en faire autant, me dis-je en mon for intérieur. La nourriture avait en effet servi de compensation à la déprime générée par la fin du dossier Xavier. Résultat, j’avais dû prendre trois bons kilos avec cette connerie. Oh, bien sûr, ce n’était pas catastrophique, mais mieux valait faire attention.
Décembre était arrivé, et mon humeur n’avait pas beaucoup changé. Voyant cela, Loïc commença à s’inquiéter sérieusement. Il avait fini par lourdement insister pour que je vienne à ses entraînements. Je n’avais pas bien vu ce qu’il avait derrière la tête au juste, et, pour être franc, je ne le vois toujours pas aujourd’hui.
Toujours est-il que devant son insistance pour le moins gavante, j’avais finalement décidé de l’accompagner un dimanche. Je m’étais levé, avec beaucoup de peine, à six heures et demi du matin. Ses entraînements commençaient à huit heures tapantes, car dès neuf heures, le terrain était occupé par une équipe semi-professionnelle.
Le vent s’était levé en plein milieu de l’entraînement. Il était particulièrement glacial, un vrai vent du nord. Sans cesse il rabattait mes cheveux mi-longs dans mes yeux, ce qui était particulièrement horripilant. J’ai toujours aimé avoir les cheveux longs, mais il est des moments où ils sont particulièrement saoulants.
Je restais une heure ainsi dans le froid, à observer ces beaux corps désirables se déplacer avec aisance. La partie ne m’intéressait pas vraiment, et c’est tout juste si je notais de temps en temps qu’un but avait été marqué. En fait, je dois même avouer que le déroulement de la partie en lui-même ne me passionnait pas du tout. Un but est marqué, et après ? Pour moi ce n’était qu’un ballon au fond d’un filet.
Loïc, quant à lui, se démenait comme un beau diable au centre du terrain. Il fallait reconnaître qu’il était bon dans cette discipline. Bien souvent, il parvenait à percer la défense adverse et à faire une passe décisive. Souvent, après des actions dont il était particulièrement fier, il se tournait vers moi et me faisait un petit signe de main.
Je me surpris à le désirer à nouveau. Depuis le temps que je vivais avec lui, j’avais fini par m’y habituer, et cela faisait bien longtemps que n’avais pas eu envie d’envie sexuelle à son encontre. Mais le fait de le voir, tout fier de lui, son maillot mouillé de sueur, m’adresser des signes avec un sourire chaleureux, ravivait quelque peu la flamme que j’avais éprouvée la première fois que je l’avais vu.
Comme toujours, j’ai réprimé cette envie. Je m’étais interdit de tomber un jour amoureux d’un hétéro, car il n’y a pas de plus grande torture mentale.
L’entraînement touchait à sa fin lorsque se produisit l’incident. Il y avait un joueur qui était nettement plus jeune que les autres – tout au plus quinze ou seize ans. À un moment, il luttait avec quelqu’un pour le contrôle du ballon, lorsque son adversaire l’envoya valser d’un coup d’épaule vigoureux. Le jeune garçon tomba à la renverse, et se reçut fort mal. En effet, son genou heurta violemment la terre battue, et la force le fit rouler sur lui-même plusieurs fois. Il avait poussé un hurlement à vous glacer le sang au moment de l’impact.
La partie s’arrêta. Tout les joueurs convergèrent vers le blessé. J’en fis autant. Lorsque j’arrivais à hauteur du cercle de joueurs, je pus constater que la situation avait l’air grave. Le jeune garçon se tenait le genou. Celui-ci n’avait pas de saignement apparent. Son visage exprimait une souffrance intense. Ses yeux étaient fermés, ses joues humectées de larmes, et il poussait de faibles geignements.
L’entraîneur arriva enfin. Très vite il donna des directives, et en quelques minutes, deux hommes vinrent chercher le blessé et l’emmenèrent sur un brancard. Le reste des joueurs les suivit en silence.
Pour ma part, je restais comme un con sur le terrain, ne sachant pas trop s’il fallait que je suive le mouvement ou non.
Je décidais d’attendre sur place. N’ayant rien d’autre à faire, je m’adossais à la rambarde et sortis une cigarette. De longues minutes s’écoulèrent sans que personne ne revint. J’hésitais fortement entre attendre encore ou rentrer de mon côté, lorsque qu’une voix m’interpella.
- Excuse-moi…
Je me retournais lentement. Face à moi se trouvait un homme d’une vingtaine d’années. Il avait des cheveux blonds cendrés coupés au bol, des yeux bleus purs comme l’océan. Ses traits étaient d’une finesse remarquable. Il était habillé de façon très classe : costume noir, chemise blanche, cravate argent. Ce qui dépareillait étrangement en ce lieu. Mais cela lui allait divinement bien. D’ailleurs, rien qu’à le voir, je me sentis soudain tout honteux de ne porter qu’un jean et un sweat usés.
- Les joueurs sont déjà partis ? demanda-t-il.
- Il y a eu un accident, expliquais-je. L’un d’entre eux à fait une mauvaise chute, et il y a de fortes chances pour qu’il se soit cassé le genou.
Son visage s’assombrit.
- Ah… Quel âge avait-il ?
- Un petit blondinet, quinze ou seize ans.
- Mais c’est mon frère ! s’exclama-t-il. Par où est-il parti ?
Je le conduisis jusqu’à la porte du gymnase où j’avais vu disparaître tout le monde. Il courait presque sur le trajet, et marmonnait sans arrêt « merde, merde, merde ».
Nous finîmes par trouver l’infirmerie. L’entraîneur en sortait juste au moment où nous arrivâmes. Il n’y avait aucune trace des autres membres de l’équipe, ni de Loïc.
- Monsieur, l’interpella mon compagnon. Je suis le frère de Matthieu… C’est lui qui est blessé ?
- Oui, c’est lui. D’après ce qu’on a pu voir, il a le genou cassé, voire peut-être la jambe. On a appelé l’hôpital, une ambulance est en route. Je suis désolé…
- Est-ce que je peux le voir ?
L’entraîneur secoua la tête.
- Il dort… L’infirmier lui administré des calmants. Excusez-moi, mais il y a énormément de choses dont je dois m’occuper…
Un banc était placé juste à la droite de l’infirmerie. Nous nous assîmes là et l’attente commença. Mon compagnon était plongé dans ses pensées et regardait fixement ses chaussures. Pour ma part, je n’avais pas vraiment envie de rester, mais je répugnais à le laisser seul.
Un long silence s’installa. Je n’osais pas le rompre. Après tout, je ne le connaissais pas, et je ne savais pas bien comment je devais me comporter dans une telle situation. Bref, j’étais tiraillé entre une tonne de sentiments contradictoires.
Dieu qu’il est beau, pensais-je. Il avait conservé cette douceur de traits propres normalement à l’adolescence, qui donnait à son visage un air un peu inachevé. Le costume lui allait à merveille, car il contrebalançait l’impression de son visage et lui donnait un air très masculin. Bref, un mélange étonnant entre un adulte et un ado. Il avait l’air très mûr d’un côté, et en même temps ses traits marquaient l’insouciance et la spontanéité. J’étais complètement sous le charme.
Il tenait sa tête entre ses mains, et je me contentais de lui jeter de temps à autre de petits coups d’œil à la dérobée. Je ne voulais pas le mater trop ouvertement non plus, et ce n’était ni le moment ni l’endroit pour draguer. D’autant que ma timidité naturelle reprenait le dessus.
Enfin il se mit à parler :
- Putain, et il faut justement que ça arrive aujourd’hui, lâcha-t-il d’une voix morne.
- Euh, il se passe quelque chose de spécial aujourd’hui ? relevais-je, plus pour entamer le dialogue que par réel intérêt.
- Ma mère se remarie. Et nous sommes attendus dans moins d’une heure à la mairie.
Il avait l’air complètement désespéré.
- Je comprends, lui répondis-je.
Le silence s’installa à nouveau.
- Tes parents sont divorcés ? risquais-je au bout de quelques minutes.
- Mon père est mort d’un cancer il y a dix ans, répondit-t-il d’un ton froid.
J’eus le sentiment glacial d’avoir gaffé.
- Je suis désolé.
Il tourna la tête vers moi et me sourit.
- Ce n’est pas grave, tu ne pouvais pas savoir. La cérémonie commence à midi, reprit-il après une courte pause. (Il regarda sa montre). Il est onze heures et quart, et il faut une demi-heure pour aller en voiture d’ici à la mairie… Au fait, comment tu t’appelles ???
- Damien.
- Enchanté… Moi c’est Hervé. Tu es dans l’équipe de mon frère ?
- Non… Je venais juste pour regarder un pote jouer… Le foot, ce n’est pas vraiment mon truc.
- Je te comprends, répondit-il après un petit rire. Moi non plus, je n’ai jamais compris l’intérêt qu’ils portent à un fichu ballon. Il serait tellement plus simple de leur filer un à chacun…
- C’est clair…
- Tu fais quoi dans la vie ?
- Je suis étudiant en histoire. Première année. Et toi ?
- Deuxième année de philo.
- Ah ? À la fac de Lille ?
- Oui. Je suppose qu’on doit être à la même…
- Ben oui, répondis-je. Je ne t’avais jamais remarqué.
- En même temps, il y a tellement de monde… Et puis je ne m’habille pas en pingouin tous les jours non plus.

Nous étions en train de rire lorsque l’infirmier survint. Il arborait un visage grave.
- Vous êtes le frère de François ? me demanda-t-il.
- Non, c’est moi, intervint Hervé.
- Bon. Le genou est seulement fêlé, pas cassé. Quoi qu’il en soit, l’ambulance va bientôt arriver.
- Mais ma mère se marie aujourd’hui ! protesta Hervé.
- Je suis désolé, mais dans l’état où il est actuellement, il est hors de question que votre frère puisse assister à la cérémonie, répondit l’infirmier tout en rentrant dans la salle.

Une fois la porte refermée, Hervé lâcha un « putain ! » retentissant.
- Il faut que je prévienne ma mère sans délai, m’annonça-t-il. Et je n’ai aucun moyen de l’appeler. Excuse-moi d’abuser mais… tu n’aurais pas un portable par hasard.
- Non, désolé. Par contre j’ai une carte téléphonique, et il y a une cabine en face du gymnase.

Nous sortîmes de l’édifice. L’ambulance arriva pendant qu’Hervé était en train de téléphoner. Il raccrocha et partit voir son frère. Pour ma part, j’attendis à côté de la cabine. Quelques minutes s’écoulèrent avant qu’il ne revint. Il rappela sa mère.
- Bon, tout est arrangé, me dit-il à l’issue de la conversation avec celle-ci.
- Okay… Bon, ben je suis encore désolé… J’espère que ton mariage s’annoncera bien quand même…
- Je te remercie de m’avoir tenu compagnie… Tu n’étais vraiment pas obligé…
- C’est rien, ça m’a fait plaisir, répondis-je dans un sourire. Allez bye Hervé.
- Bye Damien.

J’avais à peine fait quelques pas quand il me héla.
- Attends !
Je me retournais.
- Euh, écoutes Damien, je sais pas si ça va t’intéresser, mais…
Il n’avait pas l’air particulièrement à l’aise.
- Ça te dirait de venir au mariage ?
- Euh…
- Tu m’as aidé quand j’attendais, tu as fourni le téléphone, je pense que c’est la moindre des choses, reprit-il.
- Mais, euh, je sais pas si ça se fait… répondis-je. En plus, je n’étais pas prévu du tout au programme…
- Écoutes… Le repas est prévu pour trente. Mon petit frère ne pourra pas être là… Donc ça fera le même nombre de convives.
- Mais qu’en dira ta mère ?
Il sourit.
- Sur ce plan-là, ne t’inquiètes pas. C’est elle qui me l’a proposé.
- Bon, eh bien… d’accord, répondis-je.
- Super ! s’exclama-t-il. Ma voiture est à côté.

Je le suivis, en proie à une foule de sentiments contradictoires.

Suite

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