Mon éveil sentimental (6)
par Naël

Chapitre six.

L'immense déception que j'avais ressenti avec Xavier m'avait rendu méfiant. C'est pourquoi je voulais, avant de m'offrir à nouveau, être sûr que ce soit avec la bonne personne. Je m'étais investi à la légère une fois, et cela m'avait suffi pour toute la vie. Je ne tenais pas à recommencer, préférant être seul que mal accompagné. Les plans culs m'ont toujours fait horreur, et l'onanisme me semblait infiniment préférable à une relation égoïste.
Tel était l'état d'esprit qui m'habitait lorsque j'avais rencontré Hervé. D'un côté, il m'avait tout de suite plu ; de l'autre je me méfiais à mort. J'avais peur qu'il ne soit qu'un autre imposteur, décidé à baiser avec moi avant de me jeter.
Rétrospectivement, je dois bien avouer que cet état d'esprit était particulièrement puéril, et s'apparentait plus à une vengeance qu'à une véritable réflexion construite. J'avais eu mal, donc je voulais faire mal, peu importait que ce soit à Xavier ou à quelqu'un d'autre. Ah ! Stupide loi du Talion !
Je n'étais décidément qu'un môme à cette période-là.
C'est naturellement Hervé qui fit les frais de ces résolutions. Il lui fallut beaucoup de temps et d'efforts avant qu'enfin j'arrive à lui faire confiance.

***

Mais revenons-en à cette fameuse journée de mariage. Nous arrivâmes à la mairie seulement quelques minutes avant que la cérémonie ne commence. Le temps de se garer, et c'est en catastrophe que nous nous présentâmes dans la salle des cérémonies. L'adjoint au maire avait déjà commencé à énoncer les traditionnels devoirs des époux l'un envers l'autre.
Notre arrivée fut remarquée, et j'avais le désagréable sentiment d'attirer tous les regards au moment où je m'asseyais à côté d'Hervé. D'un côté, personne ne me connaissait. De l'autre, je faisais un peu tâche, avec mon vieux jean et mon sweat usé, au milieu de toutes ces personnes en costard.
Lorsque les alliances furent échangées, tout le monde se leva pour aller féliciter les nouveaux mariés. C'est à cette occasion que je fis connaissance avec la mère d'Hervé. C'était une femme d'une cinquantaine d'années, les cheveux mi-longs d'un noir de jais, ce qui contrastait étrangement avec les cheveux d'or de ses fils. Elle avait l'air plutôt crispée, ce qui était bien normal, puisqu'à son mariage s'ajoutait l'accident de son fils cadet. Je la trouvais plutôt jolie, et bien conservée pour son âge, même si mon absence d'intérêt pour la gent féminine ne me rendait pas particulièrement apte à juger de ce genre de choses.
Hervé se chargea des présentations.
- Maman, voici Damien, énonça-t-il. C'était lui qui était là lorsque François s'est fêlé la jambe.
- Enchanté, me dit-elle d'une voix distraite. Oh mon Dieu ! Il fallait que ça arrive aujourd'hui ! Et dire que j'ai cédé lorsqu'il m'a dit qu'il voulait quand même faire son entraînement, malgré le mariage ! J'aurais dû lui dire non tout de suite.
Hervé tenta de la réconforter :
- Ce n'est pas ta faute, tu ne pouvais pas savoir.
Elle réprima un sanglot.
- C'est quand même ma faute, s'obstina-t-elle. À force de le laisser faire tout ce qu'il veut, on voit le résultat.
Je dois dire que je ne savais pas vraiment où me mettre. Cette pauvre femme était manifestement bouleversée, la tension inhérente à son mariage s'ajoutant implacablement à toute cette histoire. Et moi, j'étais là comme un con, dans une situation qui m'échappait totalement, à me demander ce que je devais faire. Mes yeux fixaient pudiquement le carrelage, pour laisser à cette femme le temps de se ressaisir sans paraître indiscret.
Hervé n'était pas beaucoup plus à l'aise que moi. Il se tenait gauchement à côté d'elle, ayant envie de la prendre dans ses bras pour la réconforter, mais n'osant pas le faire. Plusieurs fois nous échangeâmes des regards perplexes. Le mari, quant à lui, était introuvable, sans doute tellement occupé à parler avec les invités qu'il ne s'apercevait de rien.
Au bout de quelques minutes, la mère d'Hervé sembla enfin se rendre compte de ma présence.
Elle me tendit la main.
- Excusez-moi, j'en oublie toutes les règles de décence. Je suis Hélène. J'ai appris que vous avez aidé mon fils aîné lorsqu'il attendait son frère, et je tenais à vous en remercier.
- Oh, vous savez, je n'ai pas fait grand chose, Madame…
- Hélène, me coupa-t-elle avec un large sourire. Appelez-moi Hélène. Et ne soyez pas aussi modeste.
J'acquiesçais, en me demandant sincèrement ce que j'avais bien pu faire de si exceptionnel pour mériter la gratitude d'une femme que je ne connaissais même pas. Je veux dire, attendre sur un banc, faire la conversation, et prêter une carte téléphonique, n'importe qui peut le faire.

Le repas ne fut pas particulièrement excitant. En effet, Hervé était obligé de faire la conversation aux personnes qui se trouvaient autour de nous, et n'avait donc pas énormément de temps à me consacrer. Entouré de personnes que je ne connaissais pas, et toujours aussi timide, je me contentais de répondre aux questions qu'on me posait. Je ne tirais donc pas grand plaisir de ce moment, même si la nourriture était, il faut l'avouer, de fort bonne qualité.
Nous passâmes l'après-midi dans une salle des fêtes louée spécialement pour l'occasion. Je m'y suis beaucoup plus amusé. Même s'il est vrai que la danse n'était pas particulièrement quelque chose qui me passionnait, j'appréciais quand même beaucoup de laisser venir les choses, oublier le monde qui m'entourait, et ne s'occuper que de balancer son corps en rythme.
Hervé, quant à lui, avait pour l'occasion laissé tomber la cravate, et se démenait comme un beau diable au centre de la piste. Un coup d'œil circulaire me fit voir qu'il attirait des regards admiratifs de quelques jeunes filles. Mais il ne semblait pas les voir. J'avais fini par m'asseoir, épuisé, et je sirotais un punch. C'est alors que nos regards se croisèrent. Nous restâmes ainsi une dizaine de secondes à nous regarder. Le temps s'était ralenti comme par magie.
Il est gay. C'était une certitude, pas une impression, quelque chose d'aussi naturel et incontestable que de se dire que le jour va se lever demain. Je n'avais certes aucun élément pour étayer cette thèse, mais je n'en avais pas besoin. C'est le genre de choses qui ne se démontrent pas, mais qui se ressentent, au plus profond de soi.
Une vague d'appréhension s'empara de mon corps. Soutenir le regard d'autrui n'avait jamais été mon fort. Les yeux d'Hervé avaient ceci de particulier que lorsque qu'on les a croisés, on ne peut détourner le regard. Ce serait un sacrilège, une hérésie, une injure faite à leur beauté intrinsèque.
Notre échange de regard finit par se rompre, les aléas de la danse faisant que deux personnes coupèrent notre champ de vision.
J'en étais tout retourné, et je me trouvais pendant quelques brefs instants, encore incapable de bouger. Le charme de ce garçon agissait toujours, même à retardement. Mon esprit me renvoyait encore l'image de ses lèvres entrouvertes, qui laissaient entrevoir sa langue…
Je dus faire un effort conscient de volonté pour repousser cette image persistante.
Mais tu es incorrigible ! me dis-je en moi-même. Tu prends toujours de grandes résolutions, et il suffit qu'un beau garçon débarqué pour que tu les oublies aussi sec ! Il serait peut-être temps de penser plus avec ton cerveau qu'avec ta libido !
Je levais les yeux. Il s'approchait de moi.
Mon état d'esprit passa instantanément à la panique la plus totale. Je voulais me lever, trouver un prétexte, n'importe quoi, mais mon corps refusa obstinément de bouger, mes jambes étaient en plomb.
Il arriva à ma hauteur, s'accroupit, et me chuchota à l'oreille :
- Ça te dirait pas d'aller ailleurs ?

***

La maison dans le temps, devait être très belle. Elle possédait quatre étages, sa structure était en vielles pierres (même si les joints étaient malheureusement en ciment). De nombreuses fenêtres devaient selon toute vraisemblance donner un air aéré et radieux lorsqu'on se trouvait à l'intérieur. Le jardin était extrêmement vaste, et nul doute qu'il aurait fait un parfait havre de paix s'il avait été convenablement entretenu. Hélas ! On ne s'en était manifestement pas occupé depuis plusieurs décennies. Le lierre courrait sur les murs et les arbres, envahissait tout et avait même commencé à lézarder une petite fontaine qui aurait été ravissante si elle n'avait été à sec. Par moments, l'herbe sous nos pieds était étonnamment dure, ce qui me laissait supposer qu'un chemin de pierre permettait autrefois de circuler dans le jardin, mais qu'il avait été entièrement recouvert par l'herbe. Cette dernière était retournée à l'état sauvage, ses feuilles gorgées d'eau ne parvenaient même plus à tenir debout. Des bosquets d'aspect anarchique fleurissaient çà et là.
- Alors, qu'en penses-tu ? me demanda Hervé.
Il semblait au comble du bonheur. Le trajet avait duré près d'une demi-heure, et je ne comprenais toujours pas pourquoi il m'avait amené en ces lieux.
J'ouvrais la bouche pour répondre, lorsqu'il reprit la parole.
- J'ai découvert cette maison, il y a deux ans, par hasard. Mon arrière-grand-mère a vécu là toute sa vie. Même si personne ne s'en est occupée, elle appartient toujours à ma famille. En fait, ce que j'aimerais, c'est la retaper entièrement.
Son regard brillait alors qu'il prononçait ces mots. Je dois avouer que, sur le coup, je ne sus pas vraiment quoi répondre. Mon compagnon semblait avoir totalement oublié ma présence, les yeux perdus dans le vague.
Je commençais prudemment par faire le tour du propriétaire. L'arrière de la bâtisse était dans un état encore pire que ce que j'imaginais. Hervé finit par me rejoindre. Sans paraître remarquer mes réserves, il me demanda à quoi j'occupais mes week-ends.

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