Alexandre et Theo
de Nicolas Merle
Une chose est sûre, la vie de Theo n'était pas très drôle...
A 20 ans, on est théoriquement plein de vie... lui portait son amour pour les garçons comme un lourd fardeau.
Ce mardi-là, les rayons de soleil qui traversaient les carreaux de
l'amphithéâtre inondaient son visage et reflétaient à travers ses
lunettes...
Ces même lunettes qui lui donnaient un petit air faussement intello. Ce même petit air faussement intello qui l'avait toujours privé de l'amitié de ses « camarades » de classe, lui ayant plutôt attiré les ennuis. C'est vrai que des amis, il n'en avait pas beaucoup, il n'avait jamais vraiment réussi à s'intégrer aux autres garçons de son âge, ou inversement, les garçons de son âge n'avaient jamais réussis à l'accepter.
Ce qu'il aimait dans la vie, à vrai dire, à part la musique et les livres, personne ne lui avait donné l'occasion d'aimer autre chose. Ha si ! il aimait autre chose... Il aimait ce garçon, Alexandre.
Mais voila, celui-ci parlait souvent de sexe avec les autres mecs et pire encore, le seul intérêt qu'il semblait porter à Theo, c'était lorsqu'il riait de lui.
Depuis plus d'un an, des sentiments pour Alexandre avaient germés dans le coeur de Theo. Paradoxalement, alors qu'il ne supportait pas les agressions répétées d'Alexandre, le désir avait grandi jusqu'à ce qu'il n'ai d'yeux que pour lui.
Alexandre était tout son contraire, tout ce qu'il avait désiré être. Alexandre était brun, un regard sûr et profond, il était l'ami de toute la fac, il était « fun », il était fort.
Theo était chétif, faible physiquement, se trouvait moche et inintéressant. Le seul point commun était qu'à la fac, ils étaient tout les deux brillants. Mais réussir dans ses études, à quoi bon, quand on est l'ami de personne.
On le disait coincé... on lui reprochait même sa réussite scolaire. Il était coincé, peut-être, mais il lui aurait fallu plus d'assurance et moins de timidité pour se libérer.
Ce jour là, sur le siège devant lui, son rival, celui qui pourtant occupait ses rêves, l'objet de ses désirs secrets...
Alors qu'il était perdu dans ses songes, le regard rivé sur la nuque d'Alexandre dont il avait caressé des yeux chaque centimètre carré de cette peau à l'apparence si douce, une provocation de plus le sorti de sa torpeur.
« Rimbaud, Rimbaud, ces PD nous gonflent avec leurs remise en question à deux balles... les fleurs du mal, pfff, je hais les PD ! »
Alexandre c'était retourné, il fixait maintenant Theo d'un regard amusé.
« N'est-ce pas Theo, tu ne serait pas PD toi aussi ? »
Ce fut comme une décharge électrique qui parcourue l'échine de Theo, une meurtrissure de plus, une de trop... il sentait monter les larmes. Parce qu'il aimait Alexandre, ces attaques lui semblaient être comme des trahisons, des coups de poignard en pleine poitrine. Tout son corps tremblait, cela faisait des années qu'il tentait de cacher son lourd secret, pourtant, il avait suffit d'une réflexion pour que le masque tombe...
- Comment savait-il ?
- Etait-ce une injure gratuite ?
Le doute était là, terrifiant, obsédant, impossible d'en parler
pourtant...
- comment vivre avec ?
Tandis que l'amphithéâtre se gossait, seul une poignée d'étudiant tentait en vain de défendre Theo. L'impression de solitude qui parfois le rongeait de l'interrieur lui semblait à ce moment là plus corrosive que jamais... A bout, il prit la porte de la faculté, couru vers le bout du parc et se mit à marcher sur le bord de la route, un seul but en tête : trouver la paix.
Les remparts de la ville offraient aux promeneurs une vue plongeante vertigineuse à certains endroits, et aux désespérés, la promesse d'en finir avec leurs idées noires.
Theo n'y pensait pas, depuis le temps qu'il y réfléchissait, il n'en avait plus besoin...
Aujourd'hui, il allait le faire, puisque même le secret ne pouvait plus le protéger. Il allait mettre fin à des années de souffrances et de frustrations dans un tragique épilogue.
Il continua sa marche en quête d'un endroit reculé, à l'abri des regards, et suffisamment haut pour qu'aucun « happy end » ne soit possible. Cet endroit, cela faisait des mois qu'il le connaissait, qu'il l'avait cherché, qu'il l'avait trouvé.
Son homosexualité, il ne l'avait jamais choisie, elle était comme un monstre qui vivait en lui. Eux deux formaient un duo inséparable, pour se débarrasser de l'un il fallait se débarrasser de l'autre. Tel le spectateur de sa vie, il voulait pour une fois en être le metteur en scène pour maîtriser son destin, faute de ne jamais avoir pu maîtriser ses préférences.
Il avait mûrit son plan seul, puisqu'a cause de cette chape de plomb qui pesait sur lui, personne ne s'était intéressé à son mal-être, personne ne le savait aussi mal dailleur.
Son plan avait longtemps été comme un fantasme qu'il ne pensait pourtant pas réaliser un jour.
Aujourd'hui, c'était trop, trop de souffrances infligées par celui qui devait au contraire enjoliver son existence.
Tout cela parce qu'il désirait plus que tout son poison, son bourreau, Alexandre.
Sur les bancs de la fac, Alexandre, après l'euphorie de sa dernière boutade, se sentait pris maintenant d'une étrange culpabilité. Une culpabilité qu'il était le seul à comprendre, au fond de lui. La tristesse et la terreur qui s'était dessiné sur le visage de Theo l'avait marqué.
Il avait fallut du temps à Alexandre pour comprendre ce regard, maintenant, cette même terreur l'envahissait, elle venait de réveiller des sentiments occultés.
Avant, le rire, puis, le sourire, enfin le doute et soudain l'inquiétude. Pris de remords il fuit à son tour de la fac, à la recherche de Theo.
Son coeur se mit à battre de plus en plus vite, de plus en plus fort. Alors qu'il courrait, un terrible pressentiment le submergeait. Mais pire que ce pressentiment, un sentiment refoulé surgit tel un diable de sa boite.
Il savait maintenant qu'il tenait à Theo, comme si il l'avait toujours su mais ne se l'était jamais avoué.
Il approchait alors des remparts.
Le soleil brillait maintenant de tout ses feux.
Il marquait la fin de l'hiver, la fin du froid, le début des amours printanier. Pour Theo, il n'en était rien. Cela faisait des années maintenant que son coeur était froid, vide de toute affection, vide de tout amour.
L'amour... cela faisait un moment qu'il n'y croyait plus, qu'il avait cessé de l'espérer.
Il y eu bien cette rencontre par internet, rencontre furtive qui n'avait pu le soulager de sa solitude affective.
Après le sexe, de nouveau seul, Theo avait pleuré... juré de ne plus recommencer...
Il voulait de l'affection, il avait besoin d'être aimé.
Au froid climatique, allait donc succéder le froid morbide, le vide aussi mais le vide de tout surtout celui du manque.
Il observa longtemps le muret qui le protégeait de l'irréparable, puis, surmontant ses peurs, il se hissa péniblement pour frôler le vide.
Tout tournait dans sa tête, la tristesse l'envahissait, le désespoir se mêlait à la raison qui lui interdisait de sauter.
Epuisé par tant de tiraillements, il dû s'arrêter de penser comme si il devait mentalement se déconnecter de la vie avant d'en finir avec elle.
Il regardait maintenant en bas, observa le ciel ensuite, et ce putain de soleil qui n'arrivait même plus à réchauffer son coeur. Enfin, le moment était venu...
Il pris un souffle, un dernier, comme la dernière cigarette du condamné, se prépara à sauter... quand une main le ramena violemment vers la vie.
C'était Alexandre, livide, qui venait de réaliser qu'il avait faillit tuer quelqu'un : Theo.
Theo était maintenant quelqu'un.
Theo était à terre, sa chute avait était si rapide qu'il pensa d'abord avoir sauté.
Alors qu'il fixait le ciel, il réalisa qu'il avait été rattrapé in
extremis par Alexandre.
Celui qui le faisait tant souffrir, l'amour inaccessible et douloureux, l'empêchait maintenant d'être en paix... il se releva et la rage l'envahit.
Il se sentait mu par une force rare, celle que seul le désespoir et la colère pouvait engendrer. Il fit face à Alexandre, le saisi violemment par le col et le projeta à terre avant de se jeter sur lui.
Pendant un quart d'heure Theo se déchaîna contre lui, il pleurait, criait, frappait. Alexandre était tétanisé, il ne s'attendait pas à tant de hargne, il venait de mesurer la douleur dont il était en partie responsable.
Il réussit cependant à prendre le dessus et à immobiliser Theo...
La fureur était passée, Theo avait cessé de lutter alors qu'Alexandre plaquait fermement ses poignets contre le sol.
Il y eu un long silence, seulement trahi par les souffles haletant. Les cheveux hirsute, les peaux rougies par l'effort, Alexandre et Theo se contemplaient maintenant.
Il se passa de longues minutes durant lesquelles les muscles de Theo se dénouaient lentement.
Theo se mit à pleurer de plus belle, l'émotion l'avait submergée,
l'abcès était crevé et tout ce qu'il avait gardé en lui se concrétisait par des sanglots salvateurs.
Alexandre relâcha progressivement son emprise sur Theo, pour s'asseoir à ses côtés. Délicatement, il le saisit par les épaules pour le relever et le prendre dans ses bras.
Les bras de Theo se mirent timidement à entourer le cou d'Alexandre. Alexandre lui caressait le dos comme pour lui dire « rassure-toi, tout va s'arranger » et de ses mains, il essuya doucement ses larmes chaudes.
La gorge nouée, la voix hésitante, Theo livra enfin son secret :
« - Oui je suis PD, et je te déteste, et pourtant je t'aime, et je
souffre de te désirer »
« - Je le sais Theo... »
Il pris les mains de Theo, lui fit un sourire pour la première fois bienveillant et le reposa tout doucement sur le sol.
Une délicieuse odeur d'herbe foulée flotait dans l'air, l'endroit était protégé des regards, rien ne pouvait plus gâcher ce moment inespéré. Alexandre s'était allongé auprès de Theo et le serrait maintenant contre lui.
Il lui pris la main, se mit à la caresser tendrement, remonta le long de son bras puis de sa joue. Délicatement, il déboutonna la chemise de Theo, déposa un doux baiser au creux de son cou, puis sur son front et enfin, contre toute attente...
sur sa bouche.
Theo aventura alors sa langue sur les lèvres d'Alexandre comme une
invitation. Les deux langues se lièrent, celle d'Alexandre avait le goût de l'eau, celle de Theo le goût du miel.
Le temps s'était arrêté, le soleil brillait toujours comme avant. Il inondait toujours le visage de Theo mais pour la première fois depuis des années, il réchauffait aussi son coeur.
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