Nécrologie d'un mirebalais
Par Aimé de la Fondrière
Bulletin de la société secrète "La Rose Socratique" - 1741
On nous informe du décès avant-hier de Baptiste Lavant, cordonnier de son métier, mais que la plupart d'entre vous ont mieux connu dans les fonctions de mirebalais où il officia pendant près de vingt ans pour le compte de nombreux salons amis de la Rose Socratique.
Enfant de la paroisse de St Denis, Baptiste Lavant fut admis à quatorze ans au nombre des enfants de chur de la cathédrale. Peu remarquable par sa voix, il dut surtout cette place à la curiosité du préfet aux liturgies, qui sut découvrir en lui d'autres qualités et talents. M. le Préfet avait en effet coutume de soumettre ses élèves à des évaluations très complètes, et c'est lui qui le premier signala à son prieur les prédispositions exceptionnelles de Baptiste.
Ceux qui ont connu ce véritable phénomène comprendront sans peine l'intérêt qu'il soulevât chez ses professeurs. Ses proportions d'une part avaient largement de quoi surprendre, surtout chez un enfant de quinze ans ; ses facultés morales d'autre part, à cet âge d'innocence, laissaient augurer de débordements futurs particulièrement alléchants.
Le prieur, incrédule, voulut constater de facto les dires de son subalterne, et convoqua Baptiste pour un entretien particulier, où celui-ci donna, semble-t-il, toutes satisfactions. Son protecteur ne put dès lors plus s'en passer même si cette amitié lui causait quelques difficultés d'ordre pratique, lui rendant par exemple presque impossible la position assise.
L'évêque de C., qui connaissait les murs du prieur, ne manqua pas de le remarquer et s'en étonna.
"Cher Prieur, dit-il. Dans quel état vous vois -je ! Permettez-moi de m'interroger en vieux compagnon d'armes qui vous a vu supporter les plus terribles épreuves et les pires assauts sans jamais verser une plainte sur ce qui est la cause de votre actuel tourment. Il faut que celui-ci soit bien énorme pour justifier le désarroi où je vous vois plongé !"
Le prieur, jaloux de son protégé, éluda la question en arguant d'une crise de veines d'or. À quoi l'évêque répliqua qu'il aurait reçu d'un fournisseur quelque trop merveilleuse et trop forte épice, et que cela était pécher que de se la réserver à soi seul et de ne la point partager avec ses supérieurs hiérarchiques. Dès lors, le destin de Baptiste fut tout tracé.
De 16 à 18 ans, il demeura au service de l'évêque de C., dont il devint l'ami, le confident, et l'organisateur des plaisirs. C'est à cette époque que les plus anciens d'entre nous l'ont connu. Fier de sa trouvaille, l'évêque en fit le centre de ses fameux soupers, dont certains sont restés particulièrement vivants dans les mémoires. Tour à tour faune, Bacchus, Priape, Baptiste excellait dans les rôles mythologiques de caractère, et le tout Paris socratique se pressait pour l'admirer.
Ses talents d'acteur étaient toutefois réservés, sur prescription des médecins de l'évêque, à une frange assez âgée de ses nombreux amis. Seuls en effet les plus avancés dans la carrière, et par conséquent les plus larges d'idées, pouvaient supporter sans dommages les performances du jeune homme. Mais Baptiste excellait décidément en tout, et chacun se consolait de la restriction imposée en profitant de sa conversation par ailleurs brillante. Prenant langue facilement, il savait aussi laisser la parole à son interlocuteur, encourageant celui-ci d'habiles propos et politesses. Polémiste par plaisir, il finissait toutefois par se rendre aux arguments de l'autre, s'y soumettant même avec une extrême bonne volonté. C'était alors un grand plaisir que d'instruire ce beau gaillard dont l'esprit jeune et élastique s'emparait goulûment de tout objet nouveau, et le maniait en tous sens, de façon qu'il rendît prestement son suc, perdît pour lui tout mystère.
L'abus de cette jeunesse bouillonnante finit toutefois par troubler l'âme de M. de C. Ce dernier se compromit comme chacun sait dans la fâcheuse affaire du meurtre de Senlis, dont fut victime le jeune Duc de R. L'examen de la dépouille mortelle, ignoblement écartelée, ne laisse aucun doute sur l'arme du crime, sans qu'on puisse toutefois déterminer si l'évêque se servit effectivement de Baptiste comme d'une arme, où si la mort du jeune R. était un accident.
Son protecteur embastillé, Lavant retourna un temps à son métier d'origine, reprenant la boutique de cordonnier que son père venait de lui léguer dans les faubourgs. C'est là qu'un membre éminent de notre société le reconnut un jour, et lui proposa de reprendre du service.
Quelle ne fut pas la joie de ceux qui l'avaient connu ! le temps et l'expérience, chez beaucoup, avaient fait leur office. Et chacun désespérait de retrouver un jour le seul homme qui fût désormais à la mesure de leur appétit. Ce retour sur la scène socratique fut un triomphe. Un club des admirateurs de Baptiste fut constitué, à qui l'on doit la bonne idée d'avoir fait réaliser un moulage en cire du colosse. Celui-ci sert désormais d'étalon aux olisbos qui, à juste titre, portent le nom de "Baptistes", et que les plus fortunés d'entre nous exposent fièrement sur la cheminée de leur boudoir.
Pendant près de dix ans, par la suite, Baptiste fut de toutes les fêtes les plus courues de la capitale. Ses proportions admirables lui assurèrent succès et respect, même si l'éclat de son étoile allait ternissant, avec l'arrivée sur la place de jeunes hommes dont l'épée était peut-être moins tranchante, mais le fourreau d'un cuir moins distendu. On notera toutefois qu'il subit ces dernières années la concurrence inattendue du cafre Mameth, ramené en France par le comte de G., et de qui on n'arriva point à le départager. La rencontre eut lieu lors d'une fantaisie mémorable, organisée par le baron H. et intitulée Le Combat des Titans. Si la partie fût déclarée nulle, le spectacle de ces deux monstres se pourfendant mutuellement n'en fut pas moins délectable.
N'oublions pas enfin de porter aux hauts faits d'armes de Baptiste Lavant la conquête de nombreux châteaux réputés jusqu'alors imprenables, puisque liés aux plus hautes sphères ecclésiastiques et de l'État. Est-ce dans ces lieux qu'il contracta le mal qui vient de l'emporter ? Nul ne le peut dire, mais tirons-en au moins l'enseignement qu'il n'est point de chose mieux partagée que la vérole.
Salut à toi Baptiste ! Ta statue de cire, encore longtemps, nous parlera de toi, et nous permettra de rêver et de nous exercer, en attendant la venue d'un artisan aussi bien outillé que toi.
© Nicolas Muys, 2000
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