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Une pluie froide commençait à tomber, et les réverbères luisaient fantômatiquement dans le brouillard humide. Les public-houses se fermaient et des groupes ténébreux d'hommes et de femmes se séparaient aux alentours. D'ignobles éclats de rire fusaient des bars; en d'autres, des ivrognes braillaient et criaient....
Etendu dans le hansom, son chapeau posé en arrière sur sa tête, Dorian Gray regardait avec des yeux indifférents la honte sordide de la grande ville; il se répétait à lui-même les mots que lord Henry lui avait dits le jour de leur première rencontre: «Guérir l'âme par le moyen des sens et les sens au moyen de l'âme...» Oui, là était le secret; il l'avait souvent essayé et l'essaierait encore. Il y a des boutiques d'opium où l'on peut acheter l'oubli, des tanières d'horreur où la mémoire des vieux péchés s'abolit par la folie des péchés nouveaux.
La lune se levait basse dans le ciel, comme un crâne jaune.... De temps à autre, un lourd nuage informe, comme un long bras, la cachait. Les réverbères devenaient de plus en plus rares, et les rues plus étroites et plus sombres.... A un certain moment le cocher perdit son chemin et dut rétrograder d'un demi-mille; une vapeur enveloppait le cheval, trottant dans les flaques d'eau.... Les vitres du hansom étaient ouatées d'une brume grise....
«Guérir l'âme par le moyen des sens, et les sens au moyen de l'âme.» Ces mots sonnaient singulièrement à son oreille.... Oui, son âme était malade à la mort.... Etait-il vrai que les sens la pouvaient guérir?... Un sang innocent avait été versé.... Comment racheter cela? Ah! il n'était point d'expiation!... Mais quoique le pardon fut impossible, possible encore était l'oubli, et il était déterminé à oublier cette chose, à en abolir pour jamais le souvenir, à l'écraser comme on écrase une vipère qui vous a mordu.... Vraiment de quel droit Basil lui avait-il parlé ainsi? Qui l'avait autorisé à se poser en juge des autres? Il avait dit des choses qui étaient effroyables, horribles, impossibles à endurer....
Le hansom allait cahin-caha, de moins en moins vite, semblait-il.... Il abaissa la trappe et dit à l'homme de se presser. Un hideux besoin d'opium commençait à le ronger. Sa gorge brûlait, et ses mains délicates se crispaient nerveusement; il frappa férocement le cheval avec sa canne.
Le cocher ricana et fouetta sa bête.... Il se mit à rire à son tour, et l'homme se tut....
La route était interminable, les rues lui semblaient comme la toile noire d'une invisible araignée. Cette monotonie devenait insupportable, et il s'effraya de voir le brouillard s'épaissir.
Ils passèrent près de solitaires briqueteries.... Le brouillard se raréfiait, et il put voir les étranges fours en forme de bouteille d'où sortaient des langues de feu oranges en éventail. Un chien aboya comme ils passaient et dans le lointain cria quelque mouette errante. Le cheval trébucha dans une ornière, fit un écart et partit au galop....
Au bout d'un instant, ils quittèrent le chemin glaiseux, et éveillèrent les échos des rues mal pavées.... Les fenêtres n'étaient point éclairées, mais ça et là, des ombres fantastiques se silhouettaient contre des jalousies illuminées; il les observait curieusement. Elles se remuaient comme de monstrueuses marionnettes, qu'on eût dit vivantes; il les détesta.... Une rage sombre était dans son coeur.
Au coin d'une rue, une femme leur cria quelque chose d'une porte ouverte, et deux hommes coururent après la voiture l'espèce de cent yards; le cocher les frappa de son fouet.
Il a été reconnu que la passion nous fait revenir aux mêmes pensées.... Avec une hideuse réitération, les lèvres mordues de Dorian Gray répétaient et répétaient encore la phrase captieuse qui lui parlait d'âme et de sens, jusqu'à ce qu'il y eût trouvé la parfaite expression de son humeur, et justifié, par l'approbation intellectuelle, les sentiments qui le dominaient.... D'une cellule à l'autre de son cerveau rampait la même pensée; et le sauvage désir de vivre, le plus terrible de tous les appétits humains, vivifiait chaque nerf et chaque fibre de son être. La laideur qu'il avait haïe parce qu'elle fait les choses réelles, lui devenait chère pour cette raison; la laideur était la seule réalité.
Les abominables bagarres, l'exécrable taverne, la violence crue d'une vie désordonnée, la vilenie des voleurs et des déclassés, étaient plus vraies, dans leur intense actualité d'impression, que toutes les formes gracieuses d'art, que les ombres rêveuses du chant; c'était ce qu'il lui fallait pour l'oubli.... Dans trois jours il serait libre....
Soudain, l'homme arrêta brusquement son cheval à l'entrée d'une sombre ruelle. Par-dessus les toits bas, et les souches dentelées des cheminées des maisons, s'élevaient des mâts noirs de vaisseaux; des guirlandes de blanche brume s'attachaient aux vergues ainsi que des voiles de rêve....
—C'est quelque part par ici, n'est-ce pas, m'sieu? demanda la voix rauque du cocher par la trappe.
Dorian tressaillit et regarda autour de lui....
—C'est bien comme cela, répondit-il; et après être sorti hâtivement du cab et avoir donné au cocher le pourboire qu'il lui avait promis, il marcha rapidement dans la direction du quai.... De ci, de là, une lanterne luisait à la poupe d'un navire de commerce; la lumière dansait et se brisait dans les flots. Une rouge lueur venait d'un steamer au long cours qui faisait du charbon. Le pavé glissant avait l'air d'un mackintosh mouillé.
Il se hâta vers la gauche, regardant derrière lui de temps à autre pour voir s'il n'était pas suivi. Au bout de sept à huit minutes, il atteignit une petite maison basse, écrasée entre deux manufactures misérables.... Une lumière brillait à une fenêtre du haut. Il s'arrêta et frappa un coup particulier.
Quelques instants après, des pas se firent entendre dans le corridor, et il y eut un bruit de chaînes décrochées. La porte s'ouvrit doucement, et il entra sans dire un mot à la vague forme humaine, qui s'effaça dans l'ombre comme il entrait. Au fond du corridor, pendait un rideau vert déchiré que souleva le vent venu de la rue. L'ayant écarté, il entra dans une longue chambre basse qui avait l'air d'un salon de danse de troisième ordre. Autour des murs, des becs de gaz répandaient une lumière éclatante qui se déformait dans les glaces pleines de chiures de mouches, situées en face. De graisseux réflecteurs d'étain à côtes se trouvaient derrière, frissonnants disques de lumière.... Le plancher était couvert d'un sable jaune d'ocre, sali de boue, taché de liqueur renversée.
Des Malais étaient accroupis près d'un petit fourneau à charbon de bois jouant avec des jetons d'os, et montrant en parlant des dents blanches. Dans un coin sur une table, la tête enfouie dans ses bras croisés était étendu un matelot, et devant le bar aux peintures criardes qui occupait tout un côté de la salle, deux femmes hagardes se moquaient d'un vieux qui brossait les manches de son paletot, avec une expression de dégoût....
—Il croit qu'il a des fourmis rouges sur lui, dit l'une d'elles en riant, comme Dorian passait.... L'homme les regardait avec terreur et se mit à geindre.
Au bout de la chambre, il y avait un petit escalier, menant à une chambre obscure. Alors que Dorian en franchit les trois marches détraquées, une lourde odeur d'opium le saisit. Il poussa un soupir profond, et ses narines palpitèrent de plaisir....
En entrant, un jeune homme aux cheveux blonds et lisses, en train d'allumer à une lampe une longue pipe mince, le regarda et le salua avec hésitation.
—Vous ici, Adrien, murmura Dorian.
—Où pourrais-je être ailleurs, répondit-il insoucieusement. Personne ne veut plus me fréquenter à présent....
—Je croyais que vous aviez quitté l'Angleterre.
—Darlington ne veut rien faire.... Mon frère a enfin payé la note.... Georges ne veut pas me parler non plus. Ça m'est égal, ajouta-t-il avec un soupir.. Tant qu'on a cette drogue, on n'a pas besoin d'amis. Je pense que j'en ai eu de trop....
Dorian recula, et regarda autour de lui les gens grotesques, qui gisaient avec des postures fantastiques sur des matelas en loques.... Ces membres déjetés, ces bouches béantes, ces yeux ouverts et vitreux, l'attirèrent.... Il savait dans quels étranges cieux ils souffraient, et quels ténébreux enfers leur apprenaient le secret de nouvelles joies; ils étaient mieux que lui, emprisonné dans sa pensée. La mémoire, comme une horrible maladie, rongeait son âme; de temps à autre, il voyait les yeux de Basil Hallward fixés sur lui.... Cependant, il ne pouvait rester là; la présence d'Adrien Singleton le gênait; il avait besoin d'être dans un lieu où personne ne sût qui il était; il aurait voulu s'échapper de lui-même....
—Je vais dans un autre endroit, dit-il au bout d'un instant.
—Sur le quai?...
—Oui....
—Cette folle y sera sûrement; on n'en veut plus ici..
Dorian leva les épaules.
—Je suis malade des femmes qui aiment: les femmes qui haïssent sont beaucoup plus intéressantes. D'ailleurs, cette drogue est encore meilleure....
—C'est tout à fait pareil....
—Je préfère cela. Venez boire quelque chose; j'en ai grand besoin.
—Moi, je n'ai besoin de rien, murmura le jeune homme.
—Ça ne fait rien.
Adrien Singleton se leva paresseusement et suivit Dorian au bar.
Un mulâtre, dans un turban déchiré et un ulster sale, grimaça un hideux salut en posant une bouteille de brandy et deux gobelets devant eux. Les femmes se rapprochèrent doucement, et se mirent à bavarder. Dorian leur tourna le dos, et, à voix basse, dit quelque chose à Adrien Singleton.
Un sourire pervers, comme un kriss malais, se tordit sur la face de l'une des femmes:
—Il paraît que nous sommes bien fiers ce soir, ricana-t-elle.
—Ne me parlez pas, pour l'amour de Dieu, cria Dorian, frappant du pied. Que désirez-vous? de l'argent? en voilà! Ne me parlez plus....
Deux éclairs rouges traversèrent les yeux boursouflés de la femme, et s'éteignirent, les laissant vitreux et sombres. Elle hocha la tête et rafla la monnaie sur le comptoir avec des mains avides.... Sa compagne la regardait envieusement....
—Ce n'est point la peine, soupira Adrien Singleton. Je ne me soucie pas de revenir? A quoi cela me servirait-il? Je suis tout à fait heureux maintenant....
—Vous m'écrirez si vous avez besoin de quelque chose, n'est-ce pas? dit Dorian un moment après.
—Peut-être!...
—Bonsoir, alors.
—Bonsoir...répondit le jeune homme, en remontant les marches, essuyant ses lèvres desséchées avec un mouchoir.
Dorian se dirigea vers la porte, la face douloureuse; comme il tirait le rideau, un rire ignoble jaillit des lèvres peintes de la femme qui avait pris l'argent.
—C'est le marché du démon! hoqueta-t-elle d'une voix éraillée.
—Malédiction, cria-t-il, ne me dites pas cela!
Elle fit claquer ses doigts....
—C'est le Prince Charmant que vous aimez être appelé, n'est-ce pas? glapit-elle derrière lui.
Le matelot assoupi, bondit sur ses pieds à ces paroles, et regarda autour de lui, sauvagement. Il entendit le bruit de la porte du corridor se fermant.... Il se précipita dehors en courant....
Dorian Gray se hâtait le long des quais sous la bruine.
Sa rencontre avec Adrien Singleton l'avait étrangement ému; il s'étonnait que la ruine de cette jeune vie fut réellement son fait, comme Basil Hallward le lui avait dit d'une manière si insultante. Il mordit ses lèvres et ses yeux s'attristèrent un moment. Après tout, qu'est-ce que cela pouvait lui faire?... La vie est trop courte pour supporter encore le fardeau des erreurs d'autrui. Chaque homme vivait sa propre vie, et la payait son prix pour la vivre.... Le seul malheur était que l'on eût à payer si souvent pour une seule faute, car il fallait payer toujours et encore.... Dans ses marchés avec les hommes, la Destinée ne ferme jamais ses comptes.
Les psychologues nous disent, quand la passion pour le vice, ou ce que les hommes appellent vice, domine notre nature, que chaque fibre du corps, chaque cellule de la cervelle, semblent être animés de mouvements effrayants; les hommes et les femmes, dans de tels moments, perdent le libre exercice de leur volonté; ils marchent vers une fin terrible comme des automates. Le choix leur est refusé et la conscience elle-même est morte, ou, si elle vit encore, ne vit plus que pour donner à la rébellion son attrait, et son charme à la désobéissance; car tous les péchés, comme les théologiens sont fatigués de nous le rappeler, sont des péchés de désobéissance. Quand cet Ange hautain, étoile du matin, tomba du ciel, ce fut en rebelle qu'il tomba!...
Endurci, concentré dans le mal, l'esprit souillé, l'âme assoiffée de révolte, Dorian Gray hâtait le pas de plus en plus.... Comme il pénétrait sous une arcade sombre, il avait accoutumé souvent de prendre pour abréger son chemin vers l'endroit mal famé où il allait, il se sentit subitement saisi par derrière, et avant qu'il eût le temps de se défendre, il était violemment projeté contre le mur; une main brutale lui étreignait la gorge!...
Il se défendit follement, et par un effort désespéré, détacha, de son cou les doigts qui l'étouffaient.... Il entendit le déclic d'un revolver, et aperçut la lueur d'un canon poli pointé vers sa tête, et la forme obscure d'un homme court et rablé....
—Que voulez-vous? balbutia-t-il.
—Restez tranquille! dit l'homme. Si vous bougez, je vous tue!...
—Vous êtes fou! Que vous ai-je fait?
—Vous avez perdu la vie de Sibyl Vane, et Sibyl Vane était ma soeur! Elle s'est tuée, je le sais.... Mais sa mort est votre oeuvre, et je jure que je vais vous tuer!... Je vous ai cherché pendant des années, sans guide, sans trace. Les deux personnes qui vous connaissaient sont mortes. Je ne savais rien de vous, sauf le nom favori dont elle vous appelait. Par hasard, je l'ai entendu ce soir. Réconciliez-vous avec Dieu, car, ce soir, vous allez mourir!...
Dorian Gray faillit s'évanouir de terreur....
—Je ne l'ai jamais connue, murmura-t-il, je n'ai jamais entendu parler d'elle, vous êtes fou....
—Vous feriez mieux de confesser votre péché, car aussi vrai que je suis James Vane, vous allez mourir!
Le moment était terrible!... Dorian ne savait que faire, que dire!...
—A genoux! cria l'homme. Vous avez encore une minute pour vous confesser, pas plus. Je pars demain pour les Indes et je dois d'abord régler cela.... Une minute! Pas plus!...
Les bras de Dorian retombèrent. Paralysé de terreur, il ne pouvait penser.... Soudain, une ardente espérance lui traversa l'esprit!...
—Arrêtez! cria-t-il. Il y a combien de temps que votre soeur est morte? Vite, dites-moi!...
—Dix huit ans, dit l'homme. Pourquoi cette question? Le temps n'y fait rien....
—Dix-huit ans, répondit Dorian Gray, avec un rire triomphant.... Dix-huit ans! Conduisez-moi sous une lanterne et voyez mon visage!...
James Vane hésita un moment, ne comprenant pas ce que cela voulait dire, puis il saisit Dorian Gray et le tira hors de l'arcade....
Bien que la lumière de la lanterne fut indécise et vacillante, elle suffit cependant à lui montrer, lui sembla-t-il, l'erreur effroyable dans laquelle il était tombé, car la face de l'homme qu'il allait tuer avait toute la fraîcheur de l'adolescence et la pureté sans tache de la jeunesse. Il paraissait avoir un peu plus de vingt ans, à peine plus; il ne devait guère être plus vieux que sa soeur, lorsqu'il la quitta, il y avait tant d'années.... Il devenait évident que ce n'était pas l'homme qui avait détruit sa vie....
Il le lâcha, et recula....
—Mon Dieu! Mon Dieu, cria-t-il!... Et j'allais vous tuer!
Dorian Gray respira....
—Vous avez failli commettre un crime horrible, mon ami, dit-il, le regardant sévèrement. Que cela vous soit un avertissement de ne point chercher à vous venger vous-même.
—Pardonnez-moi, monsieur, murmura James Vane.... On m'a trompé. Un mot que j'ai entendu dans cette maudite taverne m'a mis sur une fausse piste.
—Vous feriez mieux de rentrer chez vous et de serrer ce revolver qui pourrait vous attirer des ennuis, dit Dorian Gray en tournant les talons et descendant doucement la rue.
James Vane restait sur le trottoir, rempli d'horreur, tremblant de la tête aux pieds.... Il ne vit pas une ombre noire, qui, depuis un instant, rampait le long du mur suintant, fut un moment dans la lumière, et s'approcha de lui à pas de loup.. Il sentit une main qui se posait sur son bras, et se retourna en tressaillant.... C'était une des femmes qui buvaient au bar.
—Pourquoi ne l'avez-vous pas tué, siffla-t-elle, en approchant de lui sa face hagarde. Je savais que vous le suiviez quand vous vous êtes précipité de chez Daly. Fou que vous êtes! Vous auriez dû le tuer! Il a beaucoup d'argent, et il est aussi mauvais que mauvais!..
—Ce n'était pas l'homme que je cherchais, répondit-il, et je n'ai besoin de l'argent de personne. J'ai besoin de la vie d'un homme! L'homme que je veux tuer a près de quarante ans. Celui-là était à peine un adolescent. Dieu merci! Je n'ai pas souillé mes mains de son sang.
La femme eut un rire amer....
—A peine un adolescent, ricana-t-elle.... Savez-vous qu'il y a près de dix-huit ans que le Prince Charmant m'a fait ce que je suis?
—Vous mentez! cria James Vane.
Elle leva les mains au ciel.
—Devant Dieu, je dis la vérité! s'écria-t-elle....
—Devant Dieu!...
—Que je devienne muette s'il n'en est ainsi. C'est le plus mauvais de ceux qui viennent ici. On dit qu'il s'est vendu au diable pour garder sa belle figure! Il y a près de dix-huit ans que je l'ai rencontré. Il n'a pas beaucoup changé depuis. C'est comme je vous le dis, ajouta-t-elle avec un regard mélancolique.
—Vous le jurez?...
—Je le jure, dirent ses lèvres en écho. Mais ne me trahissez pas, gémit-elle. Il me fait peur.... Donnez-moi quelque argent pour trouver un logement cette nuit.
Il la quitta avec un juron, et se précipita au coin de la rue, mais Dorian Gray avait disparu.... Quand il revint, la femme était partie aussi....
Une semaine plus tard, Dorian Gray était assis dans la serre de Selby Royal, parlant à la jolie duchesse de Monmouth, qui, avec son mari, un homme de soixante ans, à l'air fatigué, était parmi ses hôtes. C'était l'heure du thé, et la douce lumière de la grosse lampe couverte de dentelle qui reposait sur la table, faisait briller les chines délicats et l'argent repoussé du service; la duchesse présidait la réception.
Ses mains blanches se mouvaient gentiment parmi les tasses, et ses lèvres d'un rouge sanglant riaient à quelque chose que Dorian lui soufflait. Lord Henry était étendu sur une chaise d'osier drapée de soie, les regardant. Sur un divan de couleur pêche, lady Narborough feignait d'écouter la description que lui faisait le duc du dernier scarabée brésilien dont il venait d'enrichir sa collection.
Trois jeunes gens en des smokings recherchés offraient des gâteaux à quelques dames. La société était composée de douze personnes et l'on en attendait plusieurs autres pour le jour suivant.
—De quoi parlez-vous? dit lord Henry se penchant vers la table et y déposant sa tasse. J'espère que Dorian vous fait part de mon plan de rebaptiser toute chose, Gladys. C'est une idée charmante.
—Mais je n'ai pas besoin d'être rebaptisée, Harry, répliqua la duchesse, le regardant de ses beaux yeux. Je suis très satisfaite de mon nom, et je suis certaine que M. Gray est content du sien.
—Ma chère Gladys, je ne voudrais changer aucun de vos deux noms pour tout au monde; ils sont tous deux parfaits.... Je pensais surtout aux fleurs.... Hier, je cueillis une orchidée pour ma boutonnière. C'était une adorable fleur tachetée, aussi perverse que les sept péchés capitaux. Distraitement, je demandais à l'un des jardiniers comment elle s'appelait. Il me répondit que c'était un beau spécimen de Robinsoniana ou quelque chose d'aussi affreux.... C'est une triste vérité, mais nous avons perdu la faculté de donner de jolis noms aux objets. Les noms sont tout. Je ne me dispute jamais au sujet des faits; mon unique querelle est sur les mots: c'est pourquoi je hais le réalisme vulgaire en littérature. L'homme qui appellerait une bêche, une bêche, devrait être forcé d'en porter une; c'est la seule chose qui lui conviendrait....
—Alors, comment vous appellerons-nous, Harry, demanda-t-elle.
—Son nom est le prince Paradoxe, dit Dorian.
—Je le reconnais à ce trait, s'exclama la duchesse.
—Je ne veux rien entendre, dit lord Henry, s'asseyant dans un fauteuil. On ne peut se débarrasser d'une étiquette. Je refuse le titre.
—Les Majestés ne peuvent abdiquer, avertirent de jolies lèvres.
—Vous voulez que je défende mon trône, alors?...
—Oui.
—Je dirai les vérités de demain.
—Je préfère les fautes d'aujourd'hui, répondit la duchesse.
—Vous me désarmez, Gladys, s'écria-t-il, imitant son opiniâtreté.
—De votre bouclier, Harry, non de votre lance....
—Je ne joute jamais contre la beauté, dit-il avec son inclinaison de main.
—C'est une erreur, croyez-moi. Vous mettez la beauté trop haut.
—Comment pouvez-vous dire cela? Je crois, je l'avoue, qu'il vaut mieux être beau que bon. Mais d'un autre côté, personne n'est plus disposé que je ne le suis à reconnaître qu'il vaut mieux être bon que laid.
—La laideur est alors un des sept péchés capitaux, s'écria la duchesse. Qu'advient-il de votre comparaison sur les orchidées?...
—La laideur est une des sept vertus capitales, Gladys. Vous, en bonne Tory, ne devez les mésestimer.
—La bière, la Bible et les sept vertus capitales ont fait notre Angleterre ce qu'elle est.
—Vous n'aimez donc pas votre pays?
—J'y vis.
—C'est que vous en censurez le meilleur!
—Voudriez-vous que je m'en rapportasse au verdict de l'Europe sur nous? interrogea-t-il.
—Que dit-elle de nous?
—Que Tartuffe a émigré en Angleterre et y a ouvert boutique.
—Est-ce de vous, Harry?
—Je vous le donne.
—Je ne puis m'en servir, c'est trop vrai.
—Vous n'avez rien à craindre; nos compatriotes ne se reconnaissent jamais dans une description.
—Ils sont pratiques.
—Ils sont plus rusés que pratiques. Quand ils établissent leur grand livre, ils balancent la stupidité par la fortune et le vice par l'hypocrisie.
—Cependant, nous avons fait de grandes choses.
—Les grandes choses nous furent imposées, Gladys.
—Nous en avons porté le fardeau.
—Pas plus loin que le Stock Exchange.
Elle secoua la tête.
—Je crois dans la race, s'écria-t-elle.
—Elle représente les survivants de la poussée.
—Elle suit son développement.
—La décadence m'intéresse plus.
—Qu'est-ce que l'Art? demanda-t-elle.
—Une maladie.
—L'Amour?
—Une illusion.
—La religion?
—Une chose qui remplace élégamment la Foi.
—Vous êtes un sceptique.
—Jamais! Le scepticisme est le commencement de la Foi.
—Qu'êtes-vous?
—Définir est limiter.
—Donnez-moi un guide.
—Les fils sont brisés. Vous vous perdriez dans le labyrinthe.
—Vous m'égarez.... Parlons d'autre chose.
—Notre hôte est un sujet délicieux. Il fut baptisé, il y a des ans, le Prince Charmant.
—Ah! Ne me faites pas souvenir de cela! s'écria Dorian Gray.
—Notre hôte est plutôt désagréable ce soir, remarqua avec enjouement la duchesse. Je crois qu'il pense que Monmouth ne m'a épousée, d'après ses principes scientifiques, que comme le meilleur spécimen qu'il a pu trouver du papillon moderne.
—J'espère du moins que l'idée ne lui viendra pas de vous transpercer d'une épingle, duchesse, dit Dorian en souriant.
—Oh! ma femme de chambre s'en charge.... quand je l'ennuie....
—Et comment pouvez-vous l'ennuyer, duchesse?
—Pour les choses les plus triviales, je vous assure. Ordinairement, parce que j'arrive à neuf heures moins dix et que je lui confie qu'il faut que je sois habillée pour huit heures et demie.
—Quelle erreur de sa part!... Vous devriez la congédier.
—Je n'ose, M. Gray. Pensez donc, elle m'invente des chapeaux. Vous souvenez-vous de celui que je portais au garden-party de Lady Hilstone?.... Vous ne vous en souvenez pas, je le sais, mais c'est gentil de votre part de faire semblant de vous en souvenir. Eh bien! il a été fait avec rien; tous les jolis chapeaux sont faits de rien.
—Comme les bonnes réputations, Gladys, interrompit lord Henry.... Chaque effet que vous produisez vous donne un ennemi de plus. Pour être populaire, il faut être médiocre.
—Pas avec les femmes, fit la duchesse hochant la tête, et les femmes gouvernent le monde. Je vous assure que nous ne pouvons supporter les médiocrités. Nous autres femmes, comme on dit, aimons avec nos oreilles comme vous autres hommes, aimez avec vos yeux, si toutefois vous aimez jamais....
—Il me semble que nous ne faisons jamais autre chose, murmura Dorian.
—Ah! alors, vous n'avez jamais réellement aimé, M. Gray, répondit la duchesse sur un ton de moquerie triste.
—Ma chère Gladys, s'écria lord Henry, comment pouvez-vous dire cela? La passion vit par sa répétition et la répétition convertit en art un penchant. D'ailleurs, chaque fois qu'on aime c'est la seule fois qu'on ait jamais aimé. La différence d'objet n'altère pas la sincérité de la passion; elle l'intensifie simplement. Nous ne pouvons avoir dans la vie au plus qu'une grande expérience, et le secret de la vie est de la reproduire le plus souvent possible.
—Même quand vous fûtes blessé par elle, Harry? demanda la duchesse après un silence.
—Surtout quand on fut blessé par elle, répondit lord Henry.
Une curieuse expression dans l'oeil, la duchesse, se tournant, regarda Dorian Gray:
—Que dites-vous de cela, M. Gray? interrogea-t-elle.
Dorian hésita un instant; il rejeta sa tête en arrière, et riant:
—Je suis toujours d'accord avec Harry, Duchesse.
—Même quand il a tort?
—Harry n'a jamais tort, Duchesse.
—Et sa philosophie vous rend heureux?
—Je n'ai jamais recherché le bonheur. Qui a besoin du bonheur?... Je n'ai cherché que le plaisir.
—Et vous l'avez trouvé, M. Gray?
—Souvent, trop souvent....
La duchesse soupira....
—Je cherche la paix, dit-elle, et si je ne vais pas m'habiller, je ne la trouverai pas ce soir.
—Laissez-moi vous cueillir quelques orchidées, duchesse, s'écria Dorian en se levant et marchant dans la serre....
—Vous flirtez de trop près avec lui, dit lord Henry à sa cousine. Faites attention. Il est fascinant....
—S'il ne l'était pas, il n'y aurait point de combat.
—Les Grecs affrontent les Grecs, alors?
—Je suis du côté des Troyens; ils combattaient pour une femme.
—Ils furent défaits....
—Il y a des choses plus tristes que la défaite, répondit-elle.
—Vous galopez, les rênes sur le cou....
—C'est l'allure qui nous fait vivre.
—J'écrirai cela dans mon journal ce soir.
—Quoi?
—Qu'un enfant brûlé aime le feu.
—Je ne suis pas même roussie; mes ailes sont intactes.
—Vous en usez pour tout, excepté pour la fuite.
—Le courage a passé des hommes aux femmes. C'est une nouvelle expérience pour nous.
—Vous avez une rivale.
—Qui?
—Lady Narborough, souffla-t-il en riant. Elle l'adore.
—Vous me remplissez de crainte. Le rappel de l'antique nous est fatal, à nous qui sommes romantiques.
—Romantiques! Vous avez toute la méthode de la science.
—Les hommes ont fait notre éducation.
—Mais ne vous ont pas expliquées....
—Décrivez-nous comme sexe, fut le défi.
—Des sphinges sans secrets.
Elle le regarda, souriante....
—Comme M. Gray est longtemps, dit-elle. Allons l'aider. Je ne lui ai pas dit la couleur de ma robe.
—Vous devriez assortir votre robe à ses fleurs, Gladys.
—Ce serait une reddition prématurée.
—L'Art romantique procède par gradation.
—Je me garderai une occasion de retraite.
—A la manière des Parthes?...
—Ils trouvèrent la sécurité dans le désert; je ne pourrais le faire.
—Il n'est pas toujours permis aux femmes de choisir, répondit-il....
A peine avait-il fini cette menace que du fond de la serre arriva un gémissement étouffé, suivi de la chute sourde d'un corps lourd!... Chacun tressauta. La duchesse restait immobile d'horreur.... Les yeux remplis de crainte, lord Henry se précipita parmi les palmes pendantes, et trouva Dorian Gray gisant la face contre le sol pavé de briques, évanoui, comme mort....
Il fut porté dans le salon bleu et déposé sur un sofa. Au bout de quelques minutes, il revint à lui, et regarda avec une expression effarée....
—Qu'est-il arrivé? demanda-t-il. Oh! je me souviens. Suis-je sauf ici, Harry?...
Un tremblement le prit....
—Mon cher Dorian, répondit lord Henry, c'est une simple syncope, voilà tout. Vous devez vous être surmené. Il vaut mieux pour vous que vous ne veniez pas au dîner; je prendrai votre place.
—Non, j'irai dîner, dit-il se dressant. J'aime mieux descendre dîner. Je ne veux pas être seul!
Il alla dans sa chambre et s'y habilla. A table, il eut comme une sauvage et insouciante gaieté dans les manières; mais de temps à autre, un frisson de terreur le traversait, alors qu'il revoyait, plaquée comme un blanc mouchoir sur les vitres de la serre, la figure de James Vane, le guettant!...
Le lendemain, il ne sortit pas et passa la plus grande partie de la journée dans sa chambre, en proie avec une terreur folle de mourir, indifférent à la vie cependant.... La crainte d'être surveillé, chassé, traqué, commençait à le dominer. Il tremblait quand un courant d'air remuait la tapisserie. Les feuilles mortes que le vent chassait contre les vitraux sertis de plomb lui semblaient pareilles à ses résolutions dissipées, à ses regrets ardents.... Quand il fermait les yeux, il revoyait la figure du matelot le regardant à travers la vitre embuée, et l'horreur paraissait avoir, une fois de plus, mis sa main sur son coeur!...
Mais peut-être, était-ce son esprit troublé qui avait suscité la vengeance des ténèbres, et placé devant ses yeux les hideuses formes du châtiment. La vie actuelle était un chaos, mais il y avait quelque chose de fatalement logique dans l'imagination. C'est l'imagination qui met le remords à la piste du péché.... C'est l'imagination qui fait que le crime emporte avec lui d'obscures punitions. Dans le monde commun des faits, les méchants ne sont pas punis, ni les bons récompensés; le succès est donné aux forts, et l'insuccès aux faibles; c'est tout....
D'ailleurs, si quelque étranger avait rôdé autour de la maison, les gardiens ou les domestiques l'auraient vu. Si des traces de pas avaient été relevées dans les parterres, les jardiniers en auraient fait la remarque.... Décidément c'était une simple illusion; le frère de Sibyl Vane n'était pas revenu pour le tuer. Il était parti sur son vaisseau pour sombrer dans quelque mer arctique.... Pour lui, en tout cas, il était sauf.... Cet homme ne savait qui il était, ne pouvait le savoir; le masque de la jeunesse l'avait sauvé.
Et cependant, en supposant même que ce ne fut qu'une illusion, n'était-ce pas terrible de penser que la conscience pouvait susciter de pareils fantômes, leur donner des formes visibles, et les faire se mouvoir!... Quelle sorte d'existence serait la sienne si, jours et nuits, les ombres de son crime le regardaient de tous les coins silencieux, le raillant de leurs cachettes, lui soufflant à l'oreille dans les fêtes, réveillant de leurs doigts glacés quand il dormirait!... A cette pensée rampant dans son esprit, il pâlit, et soudainement l'air lui parut se refroidir....
Oh! quelle étrange heure de folie, celle où il avait tué son ami! Combien effroyable, la simple remembrance de cette scène! Il la voyait encore! Chaque détail hideux lui en revenait, augmenté d'horreur!...
Hors de la caverne ténébreuse du temps, effrayante et drapée d'écarlate, surgissait l'image de son crime!
Quand lord Henry vint vers six heures, il le trouva sanglotant comme si son coeur éclatait!...
Ce ne fut que le troisième jour qu'il se hasarda à sortir. Il y avait quelque chose dans l'air clair, chargé de senteurs de pin de ce matin d'hiver, qui paraissait lui rapporter sa joie et son ardeur de vivre; mais ce n'était pas seulement les conditions physiques de l'ambiance qui avaient causé ce changement. Sa propre nature se révoltait contre cet excès d'angoisse qui avait cherché à gâter, à mutiler la perfection de son calme; il en est toujours ainsi avec les tempéraments subtils et finement trempés; leurs passions fortes doivent ou plier ou les meurtrir. Elles tuent l'homme si elles ne meurent pas elles-mêmes. Les chagrins médiocres et les amours bornées survivent. Les grandes amours et les vrais chagrins s'anéantissent par leur propre plénitude....
Il s'était convaincu qu'il avait été la victime de son imagination frappée de terreur, et il songeait à ses terreurs avec compassion et quelque mépris.
Après le déjeuner du matin, il se promena près d'une heure avec la duchesse dans le jardin, puis ils traversèrent le parc en voiture pour rejoindre la chasse. Un givre, craquant sous les pieds, était répandu sur le gazon comme du sable. Le ciel était une coupe renversée de métal bleu. Une légère couche de glace bordait la surface unie du lac entouré de roseaux....
Au coin d'un bois de sapins, il aperçut sir Geoffrey Clouston, le frère de la duchesse, extrayant de son fusil deux cartouches tirées. Il sauta à bas de la voiture et après avoir dit au groom de reconduire la jument au château, il se dirigea vers ses hôtes, à travers les branches tombées et les broussailles rudes.
—Avez-vous fait bonne chasse, Geoffroy? demanda-t-il.
—Pas très bonne, Dorian.... Les oiseaux sont dans la plaine: je crois qu'elle sera meilleure après le lunch, quand nous avancerons dans les terres.... Dorian flâna à côté de lui.... L'air était vif et aromatique, les lueurs diverses qui brillaient dans le bois, les cris rauques des rabatteurs éclatant de temps à autre, les détonations aiguës des fusils qui se succédaient, l'intéressèrent et le remplirent d'un sentiment de délicieuse liberté. Il fut emporté par l'insouciance du bonheur, par l'indifférence hautaine de la joie....
Soudain, d'une petite éminence gazonnée, à vingt pas devant eux, avec ses oreilles aux pointes noires dressées, et ses longues pattes de derrière étendues, partit un lièvre. Il se lança vers un bouquet d'aulnes. Sir Geoffrey épaula son fusil, mais il y avait quelque chose de si gracieux dans les mouvements de l'animal, que cela ravit Dorian qui s'écria: «Ne tirez pas, Geoffrey! Laissez-le vivre!...»
—Quelle sottise, Dorian! dit son compagnon en riant, et comme le lièvre bondissait dans le fourré, il tira.... On entendit deux cris, celui du lièvre blessé, ce qui est affreux, et celui d'un homme mortellement frappé,—ce qui est autrement horrible!
—Mon Dieu! J'ai atteint un rabatteur, s'exclama sir Geoffrey. Quel âne, que cet homme qui se met devant les fusils! Cessez de tirer! cria-t-il de toute la force de ses poumons. Un homme est blessé!...
Le garde général arriva courant, un bâton à la main.
—Où, monsieur? cria-t-il, où est-il?
Au même instant, le feu cessait sur toute la ligne.
—Ici, répondit furieusement sir Geoffrey, en se précipitant vers le fourré. Pourquoi ne maintenez-vous pas vos hommes en arrière?... Vous m'avez gâté ma chasse d'aujourd'hui....
Dorian les regarda entrer dans l'aunaie, écartant les branches.... Au bout d'un instant, ils en sortirent, portant un corps dans le soleil. Il se retourna, terrifié.... Il lui semblait que le malheur le suivait où il allait.... Il entendit sir Geoffrey demander si l'homme était réellement mort, et l'affirmative réponse du garde. Le bois lui parut soudain hanté de figures vivantes; il y entendait comme le bruit d'une myriade de pieds et un sourd bourdonnement de voix.... Un grand faisan à gorge dorée s'envola dans les branches au-dessus d'eux.
Après quelques instants qui lui parurent, dans son état de trouble, comme des heures sans fin de douleur, il sentit qu'une main se posait sur son épaule; il tressaillit et regarda autour de lui....
—Dorian, dit lord Henry, je ferai mieux d'annoncer que la chasse est close pour aujourd'hui. Ce ne serait pas bien de la continuer.
—Je voudrais qu'elle fut close à jamais, Harry, répondit-il amèrement. Cette chose est odieuse et cruelle. Est-ce que cet homme est....
Il ne put achever....
—Je le crains, répliqua lord Henry. Il a reçu la charge entière dans la poitrine. Il doit être mort sur le coup. Allons, venez à la maison....
Ils marchèrent côte à côte dans la direction de l'avenue pendant près de cinquante yards sans se parler.... Enfin Dorian se tourna vers lord Henry et lui dit avec un soupir profond:
—C'est un mauvais présage, Harry, un bien mauvais présage!
—Quoi donc? interrogea lord Henry.... Ah! cet accident, je crois. Mon cher ami, je n'y puis rien.... C'est la faute de cet homme.... Pourquoi se mettait-il devant les fusils? Ça ne nous regarde pas.... C'est naturellement malheureux pour Geoffrey. Ce n'est pas bon de tirer les rabatteurs; ça fait croire qu'on est un mauvais fusil, et cependant Geoffrey ne l'est pas, car il tire fort bien.... Mais pourquoi parler de cela?...
Dorian secoua la tête:
—Mauvais présage, Harry!... J'ai idée qu'il va arriver quelque chose de terrible à l'un d'entre nous.... A moi, peut-être....
Il se passa la main sur les yeux, avec un geste douloureux....
Lord Henry éclata de rire....
—La seule chose terrible au monde est l'ennui, Dorian. C'est le seul péché pour lequel il n'existe pas de pardon.... Mais probablement, cette affaire ne nous amènera pas de désagréments, à moins que les rabatteurs n'en bavardent en dînant; je leur défendrai d'en parler.... Quant aux présages, ça n'existe pas: la destinée ne nous envoie pas de hérauts; elle est trop sage.... ou trop cruelle pour cela. D'ailleurs, que pourrait-il vous arriver, Dorian?... Vous avez tout ce que dans le monde un homme peut désirer. Quel est celui qui ne voudrait changer son existence contre la vôtre?...
—Il n'est personne avec qui je ne la changerais, Harry.... Ne riez pas!... Je dis vrai.... Le misérable paysan qui vient de mourir est plus heureux que moi. Je n'ai point la terreur de la mort. C'est la venue de la mort qui me terrifie!... Ses ailes monstrueuses semblent planer dans l'air lourd autour de moi!... Mon Dieu! Ne voyez-vous pas, derrière ces arbres, un homme qui me guette, qui m'attend!...
Lord Henry regarda dans la direction que lui indiquait la tremblante main gantée....
—Oui, dit-il en riant.... Je vois le jardinier qui vous attend. Je m'imagine qu'il a besoin de savoir quelles sont les fleurs que vous voulez mettre sur la table, ce soir.... Vous êtes vraiment nerveux, mon cher! Il vous faudra voir le médecin, quand vous retournerez à la ville.... Dorian eut un soupir de soulagement en voyant s'approcher le jardinier. L'homme leva son chapeau, regarda hésitant du côté de lord Henry, et sortit une lettre qu'il tendit à son maître.
—Sa Grâce m'a dit d'attendre une réponse, murmura-t-il.
Dorian mit la lettre dans sa poche.
—Dites à Sa Grâce, que je rentre, répondit-il froidement.
L'homme fit demi-tour, et courut dans la direction de la maison.
—Comme les femmes aiment à faire les choses dangereuses, remarqua en riant lord Henry. C'est une des qualités que j'admire le plus en elles. Une femme flirtera avec n'importe qui au monde, aussi longtemps qu'on la regardera....
—Comme vous aimez dire de dangereuses choses, Harry.... Ainsi, en ce moment, vous vous égarez. J'estime beaucoup la duchesse, mais je ne l'aime pas.
—Et la duchesse vous aime beaucoup, mais elle vous estime moins, ce qui fait que vous êtes parfaitement appariés.
—Vous parlez scandaleusement, Harry, et il n'y a dans nos relations aucune base scandaleuse.
—La base de tout scandale est une certitude immorale, dit lord Henry, allumant une cigarette.
—Vous sacrifiez n'importe qui, Harry, pour l'amour d'un épigramme.
—Les gens vont à l'autel de leur propre consentement, fut la réponse. —Je voudrais aimer! s'écria Dorian Gray avec une intonation profondément pathétique dans la voix. Mais il me semble que j'ai perdu la passion et oublié le désir. Je suis trop concentré en moi-même. Ma personnalité m'est devenue un fardeau, j'ai besoin de m'évader, de voyager, d'oublier. C'est ridicule de ma part d'être venu ici. Je pense que je vais envoyer un télégramme à Harvey pour qu'on prépare le yacht. Sur un yacht, on est en sécurité....
—Contre quoi, Dorian?... Vous avez quelque ennui. Pourquoi ne pas me le dire? Vous savez que je vous aiderais.
—Je ne puis vous le dire, Harry, répondit-il tristement. Et d'ailleurs ce n'est qu'une lubie de ma part. Ce malheureux accident m'a bouleversé. J'ai un horrible pressentiment que quelque chose de semblable ne m'arrive.
—Quelle folie!
—Je l'espère.... mais je ne puis m'empêcher d'y penser.... Ah! voici la duchesse, elle a l'air d'Arthémise dans un costume tailleur.... Vous voyez que nous revenions, duchesse....
—J'ai appris ce qui est arrivé, M. Gray, répondit-elle. Ce pauvre Geoffrey est tout à fait contrarié.... Il paraîtrait que vous l'aviez conjuré de ne pas tirer ce lièvre. C'est curieux!
—Oui, c'est très curieux. Je ne sais pas ce qui m'a fait dire cela. Quelque caprice, je crois; ce lièvre avait l'air de la plus jolie des choses vivantes.... Mais je suis fâché qu'on vous ait rapporté l'accident. C'est un odieux sujet....
—C'est un sujet ennuyant, interrompit lord Henry. Il n'a aucune valeur psychologique. Ah! si Geoffrey avait commis cette chose exprès, comme c'eut été intéressant!... J'aimerais connaître quelqu'un qui eût commis un vrai meurtre.
—Que c'est mal à vous de parler ainsi, cria la duchesse. N'est-ce pas, M. Gray?... Harry!... M. Gray est encore indisposé!... Il va se trouver mal!...
Dorian se redressa avec un effort et sourit.
—Ce n'est rien, duchesse, murmura-t-il, mes nerfs sont surexcités; c'est tout.... Je crains de ne pouvoir aller loin ce matin. Je n'ai pas entendu ce qu'Harry disait.... Etait-ce mal? Vous me le direz une autre fois. Je pense qu'il vaut mieux que j'aille me coucher. Vous m'en excuserez, n'est-ce pas?...
Ils avaient atteint les marches de l'escalier menant de la serre à la terrasse. Comme la porte vitrée se fermait derrière Dorian, lord Henry tourna vers la duchesse ses yeux fatigués.
—L'aimez-vous beaucoup, demanda-t-il.
Elle ne fit pas une immédiate réponse, considérant le paysage....
—Je voudrais bien le savoir...dit-elle enfin.
Il secoua la tête:
—La connaissance en serait fatale. C'est l'incertitude qui vous charme. La brume rend plus merveilleuses les choses.
—On peut perdre son chemin.
—Tous les chemins mènent au même point, ma chère Gladys.
—Quel est-il?
—La désillusion.
—C'est mon début dans la vie, soupira-t-elle.
—Il vous vint couronné....
—Je suis fatigué des feuilles de fraisier.
—Elles vous vont bien.
(La feuille de fraisier est l'ornement héraldique, en Angleterre, des couronnes ducales. (N.D.T.))
—Seulement en public....
—Vous les regretterez.
—Je n'en perdrai pas un pétale.
—Monmouth a des oreilles.
—La vieillesse est dure d'oreille.
—N'a-t-il jamais été jaloux?
—Je voudrais qu'il l'eût été.
Il regarda autour de lui comme cherchant quelque chose...
—Que cherchez-vous? demanda-t-elle.
—La mouche de votre fleuret, répondit-il.... Vous l'avez laissée tomber.
—J'ai encore le masque, dit-elle en riant.
—Il fait vos yeux plus adorables!
Elle rit à nouveau. Ses dents apparurent, tels de blancs pépins dans un fruit écarlate....
Là-haut, dans sa chambre, Dorian Gray gisait sur un sofa, la terreur dans chaque fibre frissonnante de son corps. La vie lui était devenue subitement un fardeau trop lourd à porter. La mort terrible du rabatteur infortuné, tué dans le fourré comme un fauve, lui semblait préfigurer sa mort. Il s'était presque trouvé mal à ce que lord Henry avait dit, par hasard, en manière de plaisanterie cynique.
A cinq heures, il sonna son valet et lui donna l'ordre de préparer ses malles pour l'express du soir, et de faire atteler le brougham pour huit heures et demie. Il était résolu à ne pas dormir une nuit de plus à Selby Royal; c'était un lieu de funèbre augure. La Mort y marchait dans le soleil. Le gazon de la forêt avait été taché de sang.
Puis il écrivit un mot à lord Henry, lui disant qu'il allait à la ville consulter un docteur, et le priant de divertir ses invités pendant son absence. Comme il le mettait dans l'enveloppe, on frappa à la porte, et son valet vint l'avertir que le garde principal désirait lui parler.... Il fronça les sourcils et mordit ses lèvres:
—Faites-le entrer, dit-il après un instant d'hésitation. Comme l'homme entrait, Dorian tira un carnet de chèques de son tiroir et l'ouvrant devant lui:
—Je pense que vous venez pour le malheureux accident de ce matin, Thornton, dit-il, en prenant une plume.
—Oui, monsieur, dit le garde-chasse.
—Est-ce que le pauvre garçon était marié? Avait-il de la famille? demanda Dorian d'un air ennuyé. S'il en est ainsi, je ne la laisserai pas dans le besoin et je leur enverrai l'argent que vous jugerez nécessaire.
—Nous ne savons qui il est, monsieur. C'est pourquoi j'ai pris la liberté de venir vous voir.
—Vous ne savez qui il est, dit Dorian insoucieusement; que voulez-vous dire? N'était-il pas l'un de vos hommes?...
—Non, monsieur; personne ne l'avait jamais vu; il a l'air d'un marin.
La plume tomba des doigts de Dorian, et il lui parut que son coeur avait soudainement cessé de battre.
—Un marin!... clama-t-il. Vous dites un marin?...
—Oui, monsieur.... Il a vraiment l'air de quelqu'un qui a servi dans la marine. Il est tatoué aux deux bras, notamment.
—A-t-on trouvé quelque chose sur lui, dit Dorian en se penchant vers l'homme et le regardant fixement. Quelque chose faisant connaître son nom?...
—Rien qu'un peu d'argent, et un revolver à six coups. Nous n'avons découvert aucun nom.... L'apparence convenable, mais grossière. Une sorte de matelot, croyons-nous....
Dorian bondit sur ses pieds.... Une espérance terrible le traversa.... Il s'y cramponna follement....
—Où est le corps? s'écria-t-il. Vite, je veux le voir!
—Il a été déposé dans une écurie vide de la maison de ferme. Les gens n'aiment pas avoir ces sortes de choses dans leurs maisons. Ils disent qu'un cadavre apporte le malheur.
—La maison de ferme.... Allez m'y attendre. Dites à un palefrenier de m'amener un cheval.... Non, n'en faites rien.... J'irai moi-même aux écuries. Ça économisera du temps.
Moins d'un quart d'heure après, Dorian Gray descendait au grand galop la longue avenue; les arbres semblaient passer devant lui comme une procession spectrale, et des ombres hostiles traversaient son chemin. Soudain, la jument broncha devant un poteau de barrière et le désarçonna presque. Il la cingla à l'encolure de sa cravache. Elle fendit l'air comme une flèche; les pierres volaient sous ses sabots....
Enfin, il atteignit la maison de ferme. Deux hommes causaient dans la cour. Il sauta de la selle et remit les rênes à l'un d'eux. Dans l'écurie la plus écartée, une lumière brillait. Quelque chose lui dit que le corps était là; il se précipita vers la porte et mit la main au loquet....
Il hésita un moment, sentant qu'il était sur la pente d'une découverte qui referait ou gâterait à jamais sa vie.... Puis il poussa la porte et entra.
Sur un amas de sacs, au fond, dans un coin, gisait le cadavre d'un homme habillé d'une chemise grossière et d'un pantalon bleu. Un mouchoir taché lui couvrait la face. Une chandelle commune, fichée à côté de lui dans une bouteille, grésillait....
Dorian Gray frissonna.... Il sentit qu'il ne pourrait pas enlever lui-même le mouchoir.... Il dit à un garçon de ferme de venir.
—Otez cette chose de la figure; je voudrais la voir, fit-il en s'appuyant au montant de la porte.
Quand le valet eût fait ce qu'il lui commandait, il s'avança.... Un cri de joie jaillit de ses lèvres! L'homme qui avait été tué dans le fourré était James Vane!...
Il resta encore quelques instants à considérer le cadavre....
Comme il reprenait en galopant le chemin de la maison, ses yeux étaient pleins de larmes, car il se savait la vie sauve....
—Pourquoi me dire que vous voulez devenir bon? s'écria lord Henry, trempant ses doigts blancs dans un bol de cuivre rouge rempli d'eau de rose. Vous êtes absolument parfait. Ne changez pas, de grâce....
Dorian Gray hocha la tête:
—Non, Harry. J'ai fait trop de choses abominables dans ma vie; je n'en veux plus faire. J'ai commencé hier mes bonnes actions.
—Où étiez-vous hier?
—A la campagne, Harry.... Je demeurais dans une petite auberge.
—Mon cher ami, dit lord Henry en souriant, tout le monde peut être bon à la campagne; on n'y trouve point de tentations.... C'est pourquoi les gens qui vivent hors de la ville sont absolument incivilisés; la civilisation n'est d'aucune manière, une chose facile à atteindre. Il n'y a que deux façons d'y arriver: par la culture ou la corruption. Les gens de la campagne n'ont aucune occasion d'atteindre l'une ou l'autre; aussi stagnent-ils....
—La culture ou la corruption, répéta Dorian.... Je les ai un peu connues. Il me semble terrible, maintenant, que ces deux mots puissent se trouver réunis. Car j'ai un nouvel idéal, Harry. Je veux changer; je pense que je le suis déjà.
—Vous ne m'avez pas encore dit quelle était votre bonne action; ou bien me disiez-vous que vous en aviez fait plus d'une? demanda son compagnon pendant qu'il versait dans son assiette une petite pyramide cramoisie de fraises aromatiques, et qu'il la neigeait de sucre en poudre au moyen d'une cuiller tamisée en forme de coquille.
—Je puis vous la dire, Harry. Ce n'est pas une histoire que je raconterai à tout le monde.... J'ai épargné une femme. Cela semble vain, mais vous comprendrez ce que je veux dire.... Elle était très belle et ressemblait étonnamment à Sibyl Vane. Je pense que c'est cela qui m'attira vers elle. Vous vous souvenez de Sibyl, n'est-ce pas? Comme cela me semble loin!... Hetty n'était pas de notre classe, naturellement; c'était une simple fille de village. Mais je l'aimais réellement; je suis sûr que je l'aimais. Pendant ce merveilleux mois de mai que nous avons eu, j'avais pris l'habitude d'aller la voir deux ou trois fois pas semaine. Hier, elle me rencontra dans un petit verger. Les fleurs de pommier lui couvraient les cheveux et elle riait. Nous devions partir ensemble ce matin à l'aube.... Soudainement, je me décidai à la quitter, la laissant fleur comme je l'avais trouvée....
—J'aime à croire que la nouveauté de l'émotion doit vous avoir donné un frisson de vrai plaisir, Dorian, interrompit lord Henry. Mais je puis finir pour vous votre idylle. Vous lui avez donné de bons conseils et...brisé son coeur.... C'était le commencement de votre réforme?
—Harry, vous êtes méchant! Vous ne devriez pas dire ces choses abominables. Le coeur d'Hetty n'est pas brisé; elle pleura, cela s'entend, et ce fut tout. Mais elle n'est point déshonorée; elle peut vivre, comme Perdita, dans son jardin où poussent la menthe et le souci.
—Et pleurer sur un Florizel sans foi, ajouta lord Henry en riant et se renversant sur le dossier de sa chaise. Mon cher Dorian, vos manières sont curieusement enfantines.... Pensez-vous que désormais, cette jeune fille se contentera de quelqu'un de son rang. Je suppose qu'elle se mariera quelque jour à un rude charretier ou à un paysan grossier; le fait de vous avoir rencontré, de vous avoir aimé, lui fera détester son mari, et elle sera malheureuse. Au point de vue moral, je ne puis dire que j'augure bien de votre grand renoncement.... Pour un début, c'est pauvre.... En outre savez-vous si le corps d'Hetty ne flotte pas à présent dans quelque étang de moulin, éclairé par les étoiles, entouré par des nénuphars, comme Ophélie?...
—Je ne veux penser à cela, Harry? Vous vous moquez de tout, et, de cette façon, vous suggérez les tragédies les plus sérieuses.... Je suis désolé de vous en avertir, mais je ne fais plus attention à ce que vous me dites. Je sais que j'ai bien fait d'agir ainsi. Pauvre Hetty! Comme je me rendais à cheval à la ferme, ce matin, j'aperçus sa figure blanche à la fenêtre, comme un bouquet de jasmin.... Ne parlons plus de cela, et n'essayez pas de me persuader que la première bonne action que j'aie faite depuis des années, le premier petit sacrifice de moi-même que je me connaisse, soit une sorte de péché. J'ai besoin d'être meilleur. Je deviens meilleur.... Parlez-moi de vous. Que dit-on à la ville? Je n'ai pas été au club depuis plusieurs jours.
—On parle encore de la disparition de ce pauvre Basil.
—J'aurais cru qu'on finirait par s'en fatiguer, dit Dorian se versant un peu de vin, et fronçant légèrement les sourcils.
—Mon cher ami, on n'a parlé de cela que pendant six semaines, et le public anglais n'a pas la force de supporter plus d'un sujet de conversation tous les trois mois. Il a été cependant assez bien partagé, récemment: il y a eu mon propre divorce, et le suicide d'Alan Campbell; à présent, c'est la disparition mystérieuse d'un artiste. On croit à Scotland-Yard que l'homme à l'ulster gris qui quitta Londres pour Paris, le neuf novembre, par le train de minuit, était ce pauvre Basil, et la police française déclare que Basil n'est jamais venu à Paris. J'aime à penser que dans une quinzaine, nous apprendrons qu'on l'a vu à San-Francisco. C'est une chose bizarre, mais on voit à San-Francisco toutes les personnes qu'on croit disparues. Ce doit être une ville délicieuse; elle possède toutes les attractions du monde futur....
—Que pensez-vous qu'il soit arrivé à Basil? demanda Dorian levant son verre de Bourgogne à la lumière et s'émerveillant lui-même du calme avec lequel il discutait ce sujet.
—Je n'en ai pas la moindre idée. Si Basil veut se cacher, ce n'est point là mon affaire. S'il est mort.... je n'ai pas besoin d'y penser. La mort est la seule chose qui m'ait jamais terrifié. Je la hais!...
—Pourquoi, dit paresseusement l'autre.
—Parce que, répondit lord Henry en passant sous ses narines le treillis doré d'une boîte ouverte de vinaigrette, on survit à tout de nos jours, excepté à cela. La mort et la vulgarité sont les deux seules choses au dix-neuvième siècle que l'on ne peut expliquer.... Allons prendre le café dans le salon, Dorian. Vous me jouerez du Chopin. Le gentleman avec qui ma femme est partie interprétait Chopin d'une manière exquise.... Pauvre Victoria!.. Je l'aimais beaucoup; la maison est un peu triste sans elle. La vie conjugale est simplement une habitude, une mauvaise habitude. Mais on regrette même la perte de ses mauvaises habitudes; peut être est-ce celles-là que l'on regrette le plus; elles sont une partie essentielle de la personnalité.
Dorian ne dit rien, mais se levant de table, il passa dans la chambre voisine, s'assit au piano et laissa ses doigts errer sur les ivoires blancs et noirs des touches. Quand on apporta le café, il s'arrêta, et regardant lord Henry, lui dit:
—Harry, ne vous est-il jamais venu à l'idée que Basil avait été assassiné?
Lord Henry eut un bâillement:
—Basil était très connu et portait toujours une montre Waterbury.... Pourquoi l'aurait-on assassiné? Il n'était pas assez habile pour avoir des ennemis; je ne parle pas de son merveilleux talent de peintre; mais un homme peut peindre comme Velasquez et être aussi terne que possible. Basil était réellement un peu lourdaud.... Il m'intéressa une fois, quand il me confia, il y a des années, la sauvage adoration qu'il avait pour vous et que vous étiez le motif dominant de son art.
—J'aimais beaucoup Basil, dit Dorian, avec une intonation triste dans la voix. Mais ne dit-on pas qu'il a été assassiné?
—Oui, quelques journaux.... Cela ne me semble guère probable. Je sais qu'il y a quelques vilains endroits dans Paris, mais Basil n'était pas homme à les fréquenter. Il n'était pas curieux; c'était son défaut principal.
—Que diriez-vous, Harry, si je vous disais que j'ai assassiné Basil? dit Dorian en l'observant attentivement pendant qu'il parlait.
—Je vous dirais, mon cher ami, que vous posez pour un caractère qui ne vous va pas. Tout crime est vulgaire, comme toute vulgarité est crime. Ça ne vous siérait pas de commettre un meurtre. Je suis désolé de blesser peut-être votre vanité en parlant ainsi, mais je vous assure que c'est vrai. Le crime appartient exclusivement aux classes inférieures; je ne les blâme d'ailleurs nullement. J'imagine que le crime est pour elles ce que l'art est à nous, simplement une méthode de se procurer d'extraordinaires sensations.
—Une méthode pour se procurer des sensations? Croyez-vous donc qu'un homme qui a commis un crime pourrait recommencer ce même crime? Ne me racontez pas cela!...
—Toute chose devient un plaisir quand on la fait trop souvent, dit en riant lord Henry. C'est là un des plus importants secrets de l'existence. Je croirais, cependant, que le meurtre est toujours une faute; on ne doit jamais rien commettre dont on ne puisse causer après dîner.... Mais ne parlons plus du pauvre Basil. Je voudrais croire qu'il a pu avoir une fin aussi romantique que celle que vous supposez; mais je ne puis.... Il a dû tomber d'un omnibus dans la Seine, et le conducteur n'en a point parlé.... Oui, telle a été probablement sa fin.... Je le vois très bien sur le dos, gisant sous les eaux vertes avec de lourdes péniches passant sur lui et de longues herbes dans les cheveux. Voyez-vous, je ne crois pas qu'il eût fait désormais une belle oeuvre. Pendant les dix dernières années, sa peinture s'en allait beaucoup. Dorian poussa un soupir, et lord Henry traversant la chambre, alla chatouiller la tête d'un curieux perroquet de Java, un gros oiseau au plumage gris, à la crête et à la queue vertes, qui se balançait sur un bambou. Comme ses doigts effilés le touchaient, il fit se mouvoir la dartre blanche de ses paupières clignotantes sur ses prunelles semblables à du verre noir et commença à se dandiner en avant et en arrière.
—Oui, continua lord Henry se tournant et sortant son mouchoir de sa poche, sa peinture s'en allait tout à fait. Il me semblait avoir perdu quelque chose. Il avait perdu un idéal. Quand vous et lui cessèrent d'être grands amis, il cessa d'être un grand artiste. Qu'est-ce qui vous sépara?... Je crois qu'il vous ennuyait. Si cela fût, il ne vous oublia jamais. C'est une habitude qu'ont tous les fâcheux. A propos qu'est donc devenu cet admirable portrait qu'il avait peint d'après vous? Je crois ne point l'avoir revu depuis qu'il y mit la dernière main. Ah! oui, je me souviens que vous m'avez dit, il y a des années, l'avoir envoyé à Selby et qu'il fut égaré ou volé en route. Vous ne l'avez jamais retrouvé?... Quel malheur! C'était vraiment un chef-d'oeuvre! Je me souviens que je voulais l'acheter. Je voudrais l'avoir acheté maintenant. Il appartenait à la meilleure époque de Basil. Depuis lors, ses oeuvres montrèrent ce curieux mélange de mauvaise peinture et de bonnes intentions qui fait qu'un homme mérite d'être appelé un représentant de l'art anglais. Avez-vous mis des annonces pour le retrouver? Vous auriez dû en mettre.
—Je ne me souviens plus, dit Dorian. Je crois que oui. Mais je ne l'ai jamais aimé. Je regrette d'avoir posé pour ce portrait. Le souvenir de tout cela m'est odieux. Il me remet toujours en mémoire ces vers d'une pièce connue, Hamlet, je crois.... Voyons, que disent-ils?...
Like the painting of a sorrow,«Oui, c'était tout à fait cela....
Lord Henry se mit à rire....
—Si un homme traite sa vie en artiste, son cerveau c'est son coeur, répondit-il s'enfonçant dans un fauteuil.
Dorian Gray secoua la tête et plaqua quelques accords sur le piano. «Like the painting of a sorrow» répéta-t-il «a face without a heart.»
L'autre se renversa, le regardant les yeux à demi fermés....
—A propos, Dorian, interrogea-t-il après une pose, «quel profit y a-t-il pour un homme qui gagne le monde entier et perd—comment diable était-ce?—sa propre âme?»
Le piano sonnait faux.... Dorian s'arrêta et regardant son ami:
—Pourquoi me demandez-vous cela, Harry?
—Mon cher ami, dit lord Henry, levant ses sourcils d'un air surpris, je vous le demande parce que je suppose que vous pouvez me faire une réponse. Voilà tout. J'étais au Parc dimanche dernier et près de l'Arche de Marbre se trouvait un rassemblement de gens mal vêtus qui écoutaient quelque vulgaire prédicateur de carrefour. Au moment où je passais, j'entendis cet homme proposant cette question à son auditoire. Elle me frappa comme étant assez dramatique. Londres est riche en incidents de ce genre. «Un dimanche humide, un chrétien bizarre en mackintosh, un cercle de figures blanches et maladives sous un toit inégal de parapluies ruisselants, une phrase merveilleuse jeté au vent comme un cri par des lèvres hystériques, tout cela était là une chose vraiment belle dans son genre, et tout à fait suggestive. Je songeais à dire au prophète que l'art avait une âme, mais que l'homme n'en avait pas. Je crains, cependant, qu'il ne m'eût point compris.
—Non, Harry. L'âme est une terrible réalité. On peut l'acheter, la vendre, en trafiquer. On peut l'empoisonner ou la rendre parfaite. Il y a une âme en chacun de nous. Je le sais.
—En êtes-vous bien sûr, Dorian?
—Absolument sûr.
—Ah! alors ce doit être une illusion. Les choses dont on est absolument sûr, ne sont jamais vraies. C'est la fatalité de la Foi et la leçon du Roman. Comme vous êtes grave! Ne soyez pas aussi sérieux. Qu'avons-nous de commun, vous et moi, avec les superstitions de notre temps? Rien.... Nous sommes débarrassés de notre croyance à l'âme.... Jouez-moi quelque chose, Dorian. Jouez-moi un nocturne, et tout on jouant, dites-moi tout bas comment vous avez pu garder votre jeunesse. Vous devez avoir quelque secret. Je n'ai que dix ans de plus que vous et je suis flétri, usé, jauni. Vous êtes vraiment merveilleux, Dorian. Vous n'avez jamais été plus charmant à voir que ce soir. Vous me rappelez le premier jour que je vous ai vu. Vous étiez un peu plus joufflu et timide, tout à fait extraordinaire. Vous avez changé, certes, mais pas en apparence. Je voudrais bien que vous me disiez votre secret. Pour retrouver ma jeunesse je ferais tout au monde, excepté de prendre de l'exercice, de me lever de bonne heure ou d'être respectable.... O jeunesse! Rien ne te vaut! Quelle absurdité de parler de l'ignorance des jeunes gens! Les seuls hommes dont j'écoute les opinions avec respect sont ceux qui sont plus jeunes que moi. Ils me paraissent marcher devant moi. La vie leur a révélé ses dernières merveilles. Quant aux vieux, je les contredis toujours. Je le fais par principe. Si vous leur demandez leur opinion sur un évènement d'hier, ils vous donnent gravement les opinions courantes en 1820, alors qu'on portait des bas longs...qu'on croyait à tout et qu'on ne savait absolument rien. Comme ce morceau que vous jouez-là est délicieux! J'imagine que Chopin a dû l'écrire à Majorque, pendant que la mer gémissait autour de sa villa et que l'écume salée éclaboussait les vitres? C'est exquisément romantique. C'est une grâce vraiment, qu'un art nous soit laissé qui n'est pas un art d'imitation! Ne vous arrêtez pas; j'ai besoin de musique ce soir. Il me semble que vous êtes le jeune Apollon et que je suis Marsyas vous écoutant. J'ai mes propres chagrins, Dorian, et dont vous n'en avez jamais rien su. Le drame de la vieillesse n'est pas qu'on est vieux, mais bien qu'on fût jeune. Je suis étonné quelquefois de ma propre sincérité. Ah! Dorian, que vous êtes heureux! Quelle vie exquise que la vôtre! Vous avez goûté longuement de toutes choses. Vous avez écrasé les raisins mûrs contre votre palais. Rien ne vous a été caché. Et tout cela vous fût comme le son d'une musique: vous n'en avez pas été atteint. Vous êtes toujours le même.
—Je ne suis pas le même, Harry.
—Si, vous êtes le même. Je me figure ce que sera le restant de vos jours. Ne le gâtez par aucun renoncement. Vous êtes à présent un être accompli. Ne vous rendez pas incomplet. Vous êtes actuellement sans défaut.... Ne hochez pas la tête; vous le savez bien. Cependant, ne vous faites pas illusion. La vie ne se gouverne pas par la volonté ou les intentions. C'est une question de nerfs, de fibres, de cellules lentement élaborées où se cache la pensée et où les passions ont leurs rêves. Vous pouvez vous croire sauvé et fort. Mais un ton de couleur entrevu dans la chambre, un ciel matinal, un certain parfum que vous avez aimé et qui vous apporte de subtiles ressouvenances, un vers d'un poëme oublié qui vous revient en mémoire, une phrase musicale que vous ne jouez plus, c'est de tout cela, Dorian, je vous assure que dépend notre existence. Browning l'a écrit quelque part, mais nos sens nous le font imaginer aisément. Il y a des moments où l'odeur du lilas blanc me pénètre et où je crois revivre le plus étrange mois de toute ma vie. Je voudrais pouvoir changer avec vous, Dorian. Le monde a hurlé contre nous deux, mais il vous a eu et vous aura toujours en adoration. Vous êtes le type que notre époque demande et qu'elle craint d'avoir trouvé. Je suis heureux que vous n'ayez jamais rien fait: ni modelé une statue, ni peint une toile, ni produit autre chose que vous-même!... Votre art, ce fut votre vie. Vous vous êtes mis vous-même en musique. Vos jours sont vos sonnets.
Dorian se leva du piano et passant la main dans sa chevelure:
—Oui, murmura-t-il, la vie me fut exquise.... Mais je ne veux plus vivre cette même vie, Harry. Et vous ne devriez pas me dire ces choses extravagantes. Vous ne me connaissez pas tout entier. Si vous saviez tout, je crois bien que vous vous éloigneriez de moi. Vous riez? Ne riez pas....
—Pourquoi vous arrêtez-vous de jouer, Dorian? Remettez-vous au piano et jouez-moi encore ce Nocturne. Voyez cette large lune couleur de miel qui monte dans le ciel sombre. Elle attend que vous la charmiez. Si vous jouez, elle va se rapprocher de la terre.... Vous ne voulez pas? Allons au club, alors. La soirée a été charmante, il faut bien la terminer. Il y a quelqu'un au White qui désire infiniment faire votre connaissance: le jeune lord Pool, l'aîné des fils de Bournemouth. Il copie déjà vos cravates et m'a demandé de vous être présenté. Il est tout à fait charmant, et me fait presque songer à vous.
—J'espère que non, dit Dorian avec un regard triste, mais je me sens fatigué ce soir, Harry; je n'irai pas club. Il est près de onze heures, et je désire me coucher de bonne heure.
—Restez.... Vous n'avez jamais si bien joué que ce soir. Il y avait dans votre façon de jouer quelque chose de merveilleux. C'était d'un sentiment que je n'avais encore jamais entendu.
—C'est parce que je vais devenir bon, répondit-il souriant. Je suis déjà un peu changé.
—Vous ne pouvez changer avec moi, Dorian, dit lord Henry. Nous serons toujours deux amis.
—Pourtant, vous m'avez un jour empoisonné avec un livre. Je n'oublierai pas cela.... Harry, promettez-moi de ne plus jamais prêter ce livre à personne. Il est malfaisant.
—Mon cher ami, vous commencez à faire de la morale. Vous allez bientôt devenir comme les convertis et les revivalistes, prévenant tout le monde contre les péchés dont ils sont eux-mêmes fatigués. Vous êtes trop charmant pour faire cela. D'ailleurs, ça ne sert à rien. Nous sommes ce que nous sommes et serons ce que nous pourrons. Quant à être empoisonné par un livre, on ne vit jamais rien de pareil. L'art n'a aucune influence sur les actions; il annihile le désir d'agir, il est superbement stérile. Les livres que le monde appelle immoraux sont les livres qui lui montrent sa propre honte. Voilà tout. Mais ne discutons pas de littérature.... Venez demain, je monte à cheval à onze heures. Nous pourrons faire une promenade ensemble et je vous mènerai ensuite déjeuner chez lady Branksome. C'est une femme charmante, elle désire vous consulter sur une tapisserie qu'elle voudrait acheter. Pensez-vous venir? Ou bien déjeunerons-nous avec notre petite duchesse? Elle dit qu'elle ne vous voit plus. Peut-être êtes-vous fatigué de Gladys? Je le pensais. Sa manière d'esprit vous donne sur les nerfs.... Dans tous les cas, soyez ici à onze heures.
—Faut-il vraiment que je vienne, Harry?
—Certainement, le Parc est adorable en ce moment. Je crois qu'il n'y a jamais eu autant de lilas depuis l'année où j'ai fait votre connaissance.
—Très bien, je serai ici à onze heures, dit Dorian. Bonsoir, Harry....
Arrivé à la porte, il hésita un moment comme s'il eût eu encore quelque chose à dire. Puis il soupira et sortit....
Il faisait une nuit délicieuse, si douce, qu'il jeta son pardessus sur son bras, et ne mit même pas son foulard autour de son cou. Comme il se dirigeait vers la maison, fumant sa cigarette, deux jeunes gens en tenue de soirée passèrent près de lui. Il entendit l'un d'eux souffler à l'autre: «C'est Dorian Gray...!» Il se remémora sa joie de jadis alors que les gens se le désignaient, le regardaient; ou se parlaient de lui. Il était fatigué, maintenant, d'entendre prononcer son nom. La moitié du charme qu'il trouvait au petit village où il avait été si souvent dernièrement, venait de ce que personne ne l'y connaissait.
Il avait souvent dit à là jeune fille dont il s'était fait aimer qu'il était pauvre, et elle l'avait cru; une fois, il lui avait dit qu'il était méchant; elle s'était mise à rire, et lui avait répondu que les méchants étaient toujours très vieux et très laids. Quel joli rire elle avait. On eût dit la chanson d'une grive...! Comme elle était gracieuse dans ses robes de cotonnade et ses grande chapeaux. Elle ne savait rien de la vie, mais elle possédait tout ce que lui, avait perdu.
Quand il atteignit son habitation, il trouva son domestique qui l'attendait.... Il l'envoya se coucher, se jeta sur le divan de la bibliothèque, et commença à songer à quelques-unes des choses que lord Henry lui avait dites....
Etait-ce vrai que l'on ne pouvait jamais changer.... Il se sentit un ardent et sauvage désir pour la pureté sans tache de son adolescence—son adolescence rose et blanche, comme lord Henry l'avait une fois appelée. Il se rendait compte qu'il avait terni son âme, corrompu son esprit, et qu'il s'était créé d'horribles remords; qu'il avait eu sur les autres une désastreuse influence, et qu'il y avait trouvé une mauvaise joie; que de toutes les vies qui avaient traversé la sienne et qu'il avait souillées, la sienne était encore la plus belle et la plus remplie de promesses....
Tout cela était-il irréparable? N'était-il plus pour lui, d'espérance?...
Ah! quel effroyable moment d'orgueil et de passion, celui où il avait demandé que le portrait assumât le poids de ses jours, et qu'il gardât, lui, la splendeur impolluée de l'éternelle jeunesse!
Tout son malheur était dû à cela! N'eût-il pas mieux valu que chaque péché de sa vie apportât avec lui sa rapide et sûre punition! Il y a une purification dans le châtiment. La prière de l'homme à un Dieu juste devrait-être, non pas: Pardonnez-nous nos péchés! Mais: Frappez-nous pour nos iniquités!...
Le miroir curieusement travaillé que lord Henry lui avait donné il y avait si longtemps, reposait sur la table, et les amours d'ivoire riaient autour comme jadis. Il le prit, ainsi qu'il l'avait fait, cette nuit d'horreur, alors qu'il avait pour la première fois, surpris un changement dans le fatal portrait, et jeta ses regards chargés de pleurs sur l'ovale poli.
Une fois, quelqu'un qui l'avait terriblement aimé, lui avait écrit une lettre démentielle, finissant par ces mots idolâtres: «Le monde est changé parce que vous êtes fait d'ivoire et d'or. Les courbes de vos lèvres écrivent à nouveau l'histoire!»
Cette phrase lui revint en mémoire, et il se la répéta plusieurs fois.
Il prit soudain sa beauté en aversion, et jetant le miroir à terre, il en écrasa les éclats sous son talon!... C'était sa beauté qui l'avait perdu, cette beauté et cette jeunesse pour lesquelles il avait tant prié; car sans ces deux choses, sa vie aurait pu ne pas être tachée. Sa beauté ne lui avait été qu'un masque, sa jeunesse qu'une raillerie.
Qu'était la jeunesse d'ailleurs? Un instant vert et prématuré, un temps d'humeurs futiles, de pensées maladives.... Pourquoi avait-il voulu porter sa livrée.... La jeunesse l'avait perdu.
Il valait mieux ne pas songer au passé! Rien ne le pouvait changer.... C'était à lui-même, à son propre futur, qu'il fallait songer....
James Vane était couché dans une tombe sans nom au cimetière de Selby; Alan Campbell s'était tué une nuit dans son laboratoire, sans révéler le secret qu'il l'avait forcé de connaître; l'émotion actuelle soulevée autour de la disparition de Basil Hallward, s'apaiserait bientôt: elle diminuait déjà. Il était parfaitement sauf à présent.
Ce n'était pas, en vérité, la mort de Basil Hallward qui l'oppressait; c'était la mort vivante de son âme.
Basil avait peint le portrait qui avait gâté sa vie; il ne pouvait pardonner cela: c'était le portrait qui avait tout fait.... Basil lui avait dit des choses vraiment insupportables qu'il avait d'abord écoutées avec patience. Ce meurtre avait été la folie d'un moment, après tout.... Quant à Alan Campbell, s'il s'était suicidé, c'est qu'il l'avait bien voulu.... Il n'en était pas responsable.
Une vie nouvelle...! Voilà ce qu'il désirait; voilà ce qu'il attendait.... Sûrement elle avait déjà commencé! Il venait d'épargner un être innocent, il ne tenterait jamais plus l'innocence; il serait bon....
Comme il pensait à Hetty Merton, il se demanda si le portrait de la chambre fermée n'avait pas changé. Sûrement il ne pouvait être aussi épouvantable qu'il l'avait été? Peut-être, si sa vie se purifiait, en arriverait-il à chasser de sa face tout signe de passion mauvaise! Peut-être les signes du mal étaient-ils déjà partis.... S'il allait s'en assurer...!
Il prit la lampe sur la table et monta.... Comme il débarrait la porte, un sourire de joie traversa sa figure étrangement jeune et s'attarda sur ses lèvres.... Oui, il serait bon, et la chose hideuse qu'il cachait à tous les yeux ne lui serait plus un objet de terreur. Il lui sembla qu'il était déjà débarrassé de son fardeau.
Il entra tranquillement, fermant la porte derrière lui, comme il avait accoutumé de le faire, et tira le rideau de pourpre qui cachait le portrait....
Un cri d'horreur et d'indignation lui échappa.... Il n'apercevait aucun changement, sinon qu'une lueur de ruse était dans les yeux, et que la ride torve de l'hypocrisie s'était ajoutée à la bouche...!
La chose était encore plus abominable—plus abominable, s'il était possible, qu'avant; la tache écarlate qui couvrait la main paraissait plus éclatante; le sang nouvellement versé s'y voyait....
Alors, il trembla.... Etait-ce simplement la vanité qui avait provoqué son bon mouvement de tout à l'heure, ou le désir d'une nouvelle sensation, comme le lui avait suggéré lord Henry, avec un rire moqueur? Oui, ce besoin de jouer un rôle qui nous fait faire des choses plus belles que nous-mêmes? Ou peut-être, tout ceci ensemble?...
Pourquoi la tache rouge était-elle plus large qu'autrefois! Elle semblait s'être élargie comme la plaie d'une horrible maladie sur les doigts ridés!... Il y avait du sang sur les pieds du portrait comme si le sang avait dégoutté sur eux! Même il y avait du sang sur la main qui n'avait pas tenu le couteau!...
Confesser son crime? Savait-il ce que cela voulait dire, se confesser? C'était se livrer, et se livrer lui-même à la mort! Il se mit à rire.... Cette idée était monstrueuse.... D'ailleurs, s'il se confessait, qui le croirait? Il n'existait nulle trace de l'homme assassiné; tout ce qui lui avait appartenu était détruit; lui-même l'avait brûlé.... Le monde dirait simplement qu'il devenait fou.... On l'enfermerait s'il persistait dans son histoire.... Cependant son devoir était de se confesser, de souffrir la honte devant tous, et de faire une expiation publique.... Il y avait un Dieu qui forçait les hommes à dire leurs péchés sur cette terre aussi bien que dans le ciel. Quoi qu'il fit, rien ne pourrait le purifier jusqu'à ce qu'il eût avoué son crime....
Son crime!... Il haussa les épaules. La vie de Basil Hallward lut importait peu; il pensait à Hetty Merton.... Car c'était un miroir injuste, ce miroir de son âme qu'il contemplait.... Vanité? Curiosité? Hypocrisie? N'y avait-il rien eu d'autre dans son renoncement? Il y avait lu quelque chose de plus. Il le pensait au moins. Mais qui pouvait le dire? Non, il n'y avait rien de plus.... Par vanité, il l'avait épargnée; par hypocrisie, il avait porté le masque de la bonté; par curiosité, il avait essayé du renoncement.... Il le reconnaissait maintenant.
Mais ce meurtre le poursuivrait-il toute sa vie? Serait-il toujours écrasé par son passé? Devait-il se confesser?... Jamais!... Il n'y avait qu'une preuve à relever contre lui. Cette preuve, c'était le portrait!... Il e détruirait! Pourquoi l'avait-il gardé tant d'années?... Il s'était donné le plaisir de surveiller son changement et sa vieillesse. Depuis bien longtemps, il n'avait ressenti ce plaisir.... Il le tenait éveillé la nuit.... Quand il partait de chez lui, il était rempli de la terreur que d'autres yeux que les siens puissent le voir. Il avait apporté une tristesse mélancolique sur ses passions. Sa simple souvenance lui avait gâté bien des moments de joie. Il lut avait été comme une conscience. Oui, il avait été la Conscience.... Il le détruirait!...
Il regarda autour de lui, et aperçut le poignard avec lequel il avait frappé Basil Hallward. Il l'avait nettoyé bien des fois, jusqu'à ce qu'il ne fut plus taché. Il brillait.... Comme il avait tué le peintre, il tuerait l'oeuvre du peintre, et tout ce qu'elle signifiait.... Il tuerait le passé, et quand ce passé serait mort, il serait libre!... Il tuerait le monstrueux portrait de son âme, et privé de ses hideux avertissements, il recouvrerait la paix. Il saisit le couteau, et en frappa le tableau!...
Il y eut un grand cri, et une chute!...
Ce cri d'agonie fut si horrible, que les domestiques effarés s'éveillèrent en sursaut et sortirent de leurs chambres...! Deux gentlemen, qui passaient au dessous, dans le square, s'arrêtèrent et regardèrent la grande maison. Ils marchèrent jusqu'à ce qu'ils eussent rencontré un policeman, et le ramenèrent avec eux. L'homme sonna plusieurs fois, mais on ne répondit pas. Excepté une lumière à une fenêtre des étages supérieurs, la maison était sombre.... Au bout d'un instant, il s'en alla, se posta à côté sous une porte cochère, et attendit.
—A qui est cette maison, constable? demanda le plus âgé des deux gentlemen.
—A M. Dorian Gray, Monsieur, repondit le policeman.
En s'en allant, ils se regardèrent l'un l'autre et ricanèrent: l'un d'eux était l'oncle de sir Henry Ashton....
Dans les communs de la maison, les domestiques à moitié habillés, se parlaient à voix basse; la vieille Mistress Leaf sanglotait en se tordant les mains; Francis était pâle comme un mort.
Au bout d'un quart d'heure, il monta dans la chambre, avec le cocher et un des laquais. Ils frappèrent sans qu'on leur répondit. Ils appelèrent; tout était silencieux. Enfin, après avoir essayé vainement de forcer la porte, ils grimpèrent sur le toit et descendirent par le balcon. Les fenêtres cédèrent aisément; leurs ferrures étaient vieilles....
Quand ils entrèrent, ils trouvèrent, pendu ou mur, un splendide portrait de leur maître tel qu'ils l'avaient toujours connu, dans toute la splendeur de son exquise jeunesse et de sa beauté.
Gisant sur le plancher, était un homme mort, en habit de soirée, un poignard au coeur!... Son visage était flétri, ridé, repoussant!... Ce ne fut qu'à ses bagues qu'ils purent reconnaître qui il était....
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