Drogue d'amour (1)
de Paul
Introduction au « récit autobiographique » : il s'agit d'une description d'une situation qui m'arrive en moyenne une fois par an : tomber amoureux. J'ai bientôt 21 ans et je me prénomme Paul. Je suis étudiant en école d'ingénieurs.
Ah, bel étalon de Quentin, ta beauté, ton charme et ta distance envers moi me contraignent à la prose. J'ai croisé ton regard pour la première fois au Centre De Documentation (CDI) ; tu avais stationné ton Renault Espace à la hauteur de ma table, moi étant dans le CDI et toi dehors ; une vitre nous séparait ; alors que je laissais mon esprit divaguer à des réflexions inutiles, mon regard fut attiré par le tien, avec une telle force que je n'ai même pas cherché à baisser les yeux ou détourner la tête, j'étais tout simplement scotché et pris au dépourvu ; puis tu as baissé les yeux, et tu es parti en voiture. Je ne savais pas encore que mon cur allait chavirer quelques semaines plus tard.
Les jours se succédèrent, je remarquais de plus en plus sa présence, pour finalement le chercher dans chacun des lieux où son apparition était probable. Il n'y avait d'ailleurs pas foison de ces lieux (le self, la Résidence des étudiants de mon école d'ingénieurs (il s'agit d'une vingtaine de bâtiments alignés en trois rangées), et le CDI quelquefois). Le samedi midi il m'apparaissait au self ; le samedi soir, dimanche midi et dimanche soir à la Résidence. Ce n'était qu'une vision fugace (le temps pour lui de marcher entre son bâtiment et celui d'un de ces compères) mais elle me remplissait d'une vitalité inhabituelle pendant quelques heures. Quentin avait bien dû remarquer que je le fixais souvent, mais il ne m'accordait jamais plus d'une demi-seconde de regard réciproque, les yeux dans les yeux. J'aurais pu me contenter de ces brèves apparitions, mais mon désir de contemplation ne pouvait se résoudre à si peu.
Un mercredi soir, vers 18h, dans mon école d'ingénieurs, alors que j'examinais le tableau d'affichage des informations pour les élèves de première et deuxième année, mon attention quintupla en lisant ces quelques mots : « Soutenance de philosophie [
] jeudi 29 mai [
] Quentin XXXXXXXX » ; ayant moi-même dû en première année effectuer ce travail en philosophie, je savais que le public était autorisé dans la salle ; c'était l'occasion rêvée pour le déshabiller du regard, entendre sa voix, être prêt de lui.
Le lendemain soir, j'étais assis dans l'amphithéâtre quand lui et son groupe de travail rentrèrent sur scène.
Bien sûr, je me fis plaisir ! Je l'ai dévoré des yeux ; il a remarqué ma présence dans la salle en me lançant quelques imperceptibles regards. Quand ce fut son tour de parler, je fermais les yeux ; sa voix était si agréable que j'en fus d'autant plus charmé (et d'autant plus frustré de ne pas pouvoir aller plus loin avec lui). Il n'avait pas appris son texte par cur, il lisait sa feuille en balayant du regard le public de manière régulière, toutes les une à deux secondes ; son style de présentation était assez plaisant même si le sujet traité, « les rites funéraires dans le monde » n'était pas spécialement gay
. Pendant la phase des « questions du jury », il ne se fit quasiment pas entendre ; je trouvais de mon côté « qu'il avait trop la classe » en n'essayant aucune réponse aux questionnements un peu ennuyeux de l'auditoire. Ne pouvant pas rester dans l'amphithéâtre durant la délibération du jury, je me suis retiré par la porte du fond comme si de rien n'était.
Je ne savais pas si Quentin avait compris que j'étais venu uniquement pour le voir ; le soir même, je lui envoyais un mail, prétextant d'avoir trouvé sur Internet la réponse à une des questions du jury auquel son groupe et lui n'avait pas su répondre. Le contenu de mon mail était le suivant :
« Salut,
J'ai bien aimé votre travail ; j'ai trouvé sur Internet pourquoi nous disons « pompes funèbres » ; il s'agit du texte qui suit en pièce jointe.
Bonne soirée. »
[Pièce jointe :
« Le terme "pompes funèbres" date du XVIe siècle :
il se compose du mot latin "pompa" qui signifie procession, cortège, ce mot a ensuite été synonyme de luxe, de grand cérémonial, c'est pour cela qu'il s'est retrouvé dans l'expression "en grande pompe" et "pompes funèbres".
Ainsi, cette expression a d'abord été employée pour désigner le faste des grandes cérémonies funéraires (notamment au XVIIe), les longs cortèges ...
Ce n'est qu'à la fin du XIX et au XXe siècle que l'enterrement est devenue une charge de la mairie et non plus de la famille, le terme pompes funèbres a donc été employé pour désigner ces entreprises qui ont remplacé le menuisier, les porteurs, les pleureuses, les employés de mairie, le fleuriste ...pour proposer une offre "tout en un" - »
D'après cris5954, sur answers.yahoo.com ]
J'espérais bien sûr qu'il me réponde quelque chose pour me montrer qu'il me manifestait un peu d'attention, d'importance ! Il n'en fit rien. Je décidais alors de ne plus faire une seule démarche pour me rapprocher de lui, l'affaire était close, je ne l'intéressais pas. Ma peine était grande.
Le vendredi s'acheva ; cela faisait un jour que j'essayais de l'oublier. Le samedi midi, alors que je le voyais par habitude au self, je décidai de ne pas y aller, pour pouvoir manger à la Résidence sur une des tables extérieures ; je choisis la table la plus proche du bâtiment dans lequel Quentin réside (si ce n'est pas contradictoire avec mon intention formulé quelques lignes plus haut
) De plus, mon petit copain Julien était avec moi ce week-end ; nous mangions en « amoureux » ; j'avais la sensation d'avoir trompé Julien sentimentalement ; et pourtant, je l'aimais -et je l'aime toujours- , mais cela s'apparente plus à un amour « pépère », dans lequel chacun s'est attaché à l'autre en étant heureux. Et voilà que moi je tente de réunir deux types d'amour dans mon cur : un amour « papillon » avec ce Quentin où la folie amoureuse déborde de toute part, et un amour « pépère » avec mon chéri de Julien.
Nous mangions donc tranquillement en ce samedi midi sur la table en bois, près du lieu de résidence de Quentin (j'avais expliqué la veille à mon chéri Julien que j'étais un peu « tombé amoureux » d'un élève de première année qui se prénommait Quentin, que c'était juste passager et que lui (Julien), je l'aimais toujours etc
etc
). C'est alors qu'à quelques mètres de notre table, en s'en éloignant, Quentin marchait d'un pas lent, une cigarette à la main ! Je ne l'avais jamais vu fumer auparavant ; j'étais un peu bouleversé, ne sachant comment expliquer ce comportement inhabituel venant de lui. J'en profitais d'ailleurs pour montrer à Julien qui était ce fameux « Quentin ».
Le samedi après-midi, Julien, des copains et moi sommes allés au cinéma ; je ne parvins pas à rentrer dans le film tant mes pensées allaient à Quentin. Ce fut similaire tout le reste du week-end.
Les jours qui suivirent ne furent pas de grandes révélations ; je l'ai juste surpris un soir, au self, à me scruter des yeux à son tour ; c'était la première fois qu'il me fixait aussi longtemps. C'était hier, jeudi 5 juin 2008.
Après quelques recherches livresques, je fus convaincu qu'il y avait une origine chimique à l'amour. La focalisation (que j'ai) à voir en lui un être unique serait due à mon taux de dopamine élevé. Une baisse de la sérotonine favoriserait les obsessions. La bouffée de bonheur succédant à son apparition dans mon champ de vision serait due à une libération d'endorphines
enfin, pour faire bref, l'amour est une drogue qui nous balance entre souffrance et bonheur et nous jette violemment dans une sorte de dépendance.
Que cette situation est pénible
je sais pourtant comment m'en sortir, je l'ai déjà expérimenté à trois reprises : tenter le dialogue avec la personne en question et/ou lui faire part de sa passion amoureuse pour elle ; à trois reprises la déception fut grande (ah ces hétéros
), mais je pouvais enfin tourner la page. Mais là, je n'ai plus trop le courage de supporter un quatrième échec. Je laisserai donc le temps couler sur cet amour (qui fut surement à sens unique). Mes pensées vont pour finir aux êtres que j'aurais moi-même bouleversés sentimentalement et je les prie de m'excuser pour cette aliénation amoureuse sur laquelle je n'ai aucun véritable contrôle.
Paul.
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