Lettre de Marie de Rabutin-Chantal, Marquise de Sévigné (1626-1696)
À sa fille, Françoise Marguerite de Sévigné, Comtesse de Grignan (1646-1705)
Paris,
Le 1er décembre 1686
Ma très chère fille,
Je suis allée hier à l'enterrement d'un valet appelé Sébastien Grobit. Tu ne le connais pas et il n'est pas de mon équipage. Mme de Lafayette, qui l'a souvent rencontré, m'a demandé de la rejoindre au Cimetière de Saint-Sauveur pour y admirer le spectacle qui s'y offrait.
Je n'ai pas rencontré moins de 12 Nobles pour se recueillir sur la tombe d'un valet. Il y avait là même Monsieur de
, mais je ne puis t'en dire plus sur cette lettre.
Chacun montrait son visage le plus sombre et pleurait comme il le ferait pour un ami très cher. Il faut dire que tout comme ces messieurs, Sébastien Grobit était un bougre, certainement l'un des plus apprécié à la cour. On m'en a décrit les formes, son visage avenant et fin était si féminin qu'il troublait nombre d'hommes mariés et amateurs de demoiselles. Ses dents parfaites, blanches, brillantes comme des perles, toujours en sourire, faisaient rayonner son visage. Son corps, gracile et lisse, plaisait par sa douceur. Mais cela n'était rien car la nature l'avait généreusement pourvu.
Campagnard, monté à la ville, mourrant de faim comme beaucoup, mais bien pourvu par Dame Nature, il avait commencé une carrière en baissant à la volée sa culotte pour un sou. Sa réputation se fit si rapidement, qu'il fut pris sous la protection de la noblesse avant même que la police ne pense à l'arrêter pour ses actes immoraux, pourtant encore bien innocent, tu l'avoueras.
Pourtant comme tout ce qui touche à la noblesse peut toucher à l'ignoble. Ce garçon au regard si angélique proposa bientôt ses services pour un louis découvrant aussi pour le prix son fondement dont il ne cachait rien. Cette partie semblait autant plaire que la première pour des raisons qui resteront toujours pour moi des mystères.
Son succès vint aux oreilles du Duc de Montpensier, sodomite avéré, qui le prit dans son équipage comme valet de nuit. Comme son ouvrage le lui commandait, il veillait au bon sommeil de son Noble Maître.
Son caractère était particulièrement aimable. Toujours empli de bonne volonté, il ne refusait aucun ordre quel qu'il fut. Ainsi personne ne sut vraiment s'il appréciait ceux qui concernaient la chair et qui furent pourtant son quotidien.
J'ai ouï dire qu'avant qu'on ne referme son cercueil, et alors que son visage recouvert de pustules était caché par un linge blanc, j'ai oublié de te dire que cet homme est mort de la vérole, tous ont regardé, sinon admiré avec nostalgie, une dernière fois l'objet que l'on comparait volontiers chez lui à celui d'un âne. Tu rendras visite à ton Cadichon pour en mesurer l'ampleur.
Mme de Lafayette l'a vu un jour à l'uvre. Le prenant à part, elle lui a donné son Louis, mais l'a épargné de se retourner. Elle m'a certifié qu'elle n'avait jamais rencontré une aussi belle forme parmi tous les nobliaux qui ont si souvent tourné autour d'elle. Selon elle, la campagne vivifie son homme et l'usage immodéré de la cour fait fondre les virilités. Si Sébastien Grobit, apprécié pour son incommensurable ingénuité, ne refusait aucune demande, il était guidé par son protecteur qui le refusait systématiquement à la gente féminine. Aussi la marquise ne put connaître les services pourtant si généreusement prêtés ici et là pour quelques profits destinés au Duc. Elle n'en fut pas désespérée pour autant car jamais elle n'aurait pu recevoir en elle cette prune de belle taille. Ceci te donne une idée de cette extrémité du valet.
Depuis Cinq-Mars, avec lequel, on le comparait souvent, jamais homme ne fit parler autant de lui pour ses qualités. Comme lui, il est mort à 23 ans, après d'horribles souffrances. Il a passé les derniers mois de sa vie dans la cellule d'un père prieur au monastère de Clairvaux. C'est ce même père qui lui fit son épitaphe : "Ci-gît, Sébastien Grobit, valet de son état, aimé de son Maître pour ses qualités naturelles. Que le Seigneur l'accueille à sa droite, le regarde et continue de doter les hommes de l'avantage qu'Il lui a accordé".
Comme tu le vois, ma chère fille, Paris restera toujours un lieu d'étonnement. Salue pour moi Le Marquis de Grignan.
Ta mère aimante.
Marie de Sévigné
Pédro Torres
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