Le Test
Scénario de Pédro Torres
Un centre de dépistage du SIDA
L'infirmière :
- "Asseyez-vous là, on vous appellera par votre numéro !"
L'homme s'assied à la place indiquée. Il n'y a plus beaucoup de sièges disponibles dans cette salle. Une vingtaine de personnes, des hommes, silencieux, le regard fuyant, attendent l'appel de leur numéro.
Deux types de numéros sont lancés à la cantonade par la jeune femme de l'accueil. Ceux qui se suivent, résonnent à cadence régulière. Toutes les dix minutes, un appel de ce type se fait entendre, 6455, 6456, 6457
Il concerne ceux qui souhaitent faire le test du SIDA. Les numéros non suivis, 5237, 5425, 5315
reviennent plus fréquemment. Ceux qui sont concernés serrent un petit carton dans leur main. C'est le document qui permettra au médecin d'ouvrir l'enveloppe des résultats. Ce petit carton, notre homme, aussi anxieux que les autres, le plie et le replie entre ses doigts.
L'homme a remarqué que les chiffres non suivis sont appelés plus souvent. Le patient, s'il est séronégatif, doit recevoir quelques conseils d'usage, puis laisse rapidement la place à un autre, pense-t'il. Parfois l'attente se fait plus longue, et la tension monte parmi ceux qui attendent leurs résultats. Celui qui sort de la consultation est alors scruté intensément. On essaye de décrypter ses sentiments, est-ce du soulagement ou de l'angoisse, est-il séronégatif ou séropositif ? Mais lui, comme les autres, part le visage fermé, inexpressif.
L'homme, pour tromper son angoisse, regarde le visage de ceux qui l'entourent. Sont-ils tous homosexuels ? Difficile à dire. La plupart doivent l'être, c'est le quartier qui veut ça. Tous ont un visage commun que rien ne permet de distinguer, mis à part un ou deux cas qui lui semblent douteux.
L'infirmière :
- "5630 !"
L'homme sursaute c'est son tour. Il vérifie par acquis de conscience un nombre qu'il connaît par cur. C'est bien celui qui est inscrit sur son petit carton. 5630, ça lui semble être sympathique, un nombre porte bonheur. Espérons-le, pense-t'il en croisant les doigts.
Le médecin qui le reçoit est un tout jeune homme. Il n'a pas la trentaine. Ses cheveux blonds et son sourire engageant le rajeunissent encore. L'homme, lui serre la main, s'assied et lui tend son carton. Le médecin cherche l'enveloppe correspondante et l'ouvre. Pendant ce temps, pour penser à autre chose, l'homme se dit que ce docteur est mignon. Il se demande si lui aussi est homosexuel.
Le médecin :
- "Bien, vous êtes séropositif. Vous avez été contaminé par le virus du SIDA
".
Le médecin parle. Il parle sans cesse, sans s'arréter, sans doute pour éviter que l'esprit de son interlocuteur ne parte dans une angoisse non maîtrisée. C'est pourtant ce qui arrive, l'homme ne l'écoute plus. Seules quelques bribes de phrases lui parviennent : "Parfois plus de dix ans de maladie asymptomatique
, progrès rapide de la médecine
, espoir
, hôpital
, suivi médical
, traitement. Le cur de l'homme s'est serré, sa gorge l'étouffe. Il halète. Il se sent paniqué, perdu. Sa tête se vide. Il n'arrive plus à aligner ses pensées. Il reprend toutefois conscience de ce qui l'entoure lorsqu'il sent que le médecin lui donne ses dernières recommandations.
- Informez vos partenaires. A partir de maintenant, il est vital de ne plus avoir de relations sexuelles sans protection. Voici des numéros d'appel si ça ne va pas, il y aura toujours quelqu'un au bout du fil qui vous conseillera et vous aidera à passer les moments les plus difficiles."
L'homme :
- "Merci docteur."
L'homme se lève, mû par une sorte d'automatisme, et quitte la pièce. Les autres hommes dans la salle d'attente guettent son regard. Celui-ci est inexpressif.
Assis dans un métro
Un instant après, l'homme se retrouve dans le métro. Il n'a pas prêté attention au trajet qu'il vient de faire et ne sait plus comment il se retrouve dans cette rame qui le ramène chez lui.
Georges, mon cher Georges, comment t'annoncer la nouvelle ? Que te dire ? Pourquoi cela ? L'homme n'a pas une seule pensée pour lui, tout son attention se porte sur Georges. Cent fois il essaye de lui expliquer ce qui arrive, cent fois ses explications se perdent dans un bégaiement lamentable, cent fois ses pensées s'embrument et se délitent.
Lorsqu'il n'en peut plus de se répéter les mêmes explications, il pense à la tendresse qu'ils se sont toujours portée, aux petits bonheurs qu'ils ont jusqu'à présent partagés. Georges, pourquoi m'as-tu fait ça ? Comment en parler maintenant ? Ses relations avec Georges vont changer. Comment ? Il ne le sait pas, mais aujourd'hui débute une époque pleine d'incertitudes et de douleurs annoncées.
Chez l'homme
Des automatismes l'amènent jusque chez lui. Ses mains tremblent, il a du mal à ouvrir la porte, après quelques essais infructueux, il décide de sonner. Sa femme lui ouvre la porte.
L'homme :
- "Chérie, laisse les enfants jouer, et suis moi dans la cuisine, je dois te parler".
La femme inquiète de son ton, le suit sans un mot.
L'homme :
- "Georges est séropositif".
Sa femme :
- "Mon Dieu, quand te l'a t'il annoncé ?"
L'homme :
- "Il ne le sait pas. Il a eu peur et m'a demandé d'aller chercher les résultats pour lui."
Sa femme :
- "Mais comment vas-tu lui dire ?"
L'homme éclate en sanglot, il prend sa femme dans ses bras pour qu'elle le soutienne.
L'homme :
- "Je ne sais pas, c'est la chose la plus difficile que je puisse annoncer à mon petit frère".
Présentation technique
Ce scénario propose un film très court, se situant à Paris, ou dans une grande ville de province. Il ne demande aucun moyen technique important ou onéreux. Il ne comporte que trois lieux de tournage et quatre acteurs, mais il exige la présence de figurants.
les lieux :
un centre de dépistage du SIDA
le métro
un appartement
les acteurs par ordre d'entrée en scène :
une infirmière à l'accueil du centre de dépistage
un homme qui attend les résultats
un jeune médecin qui lui annonce les résultats
la femme de l'homme
La salle d'attente du centre de dépistage est remplie de figurants.
Il y a peu de dialogues. Il nécessite donc de la part du metteur en scène un travail sur l'ambiance. L'un des intérêts de ce film est sa chute inattendue. Le spectateur suit l'angoisse d'un homme qui découvre les résultats positifs d'un test. Le spectateur s'angoisse avec lui. La chute de l'histoire va le soulager un instant. Mais après réflexion, cette peur que le spectateur ressentait vis à vis de lui-même par transfert psychologique, se porte sur l'autre, un être aimé. Cette chute a pour objectif d'ouvrir le débats entre les spectateurs du film. Le choc ressenti permet d'ancrer des dangers du SIDA dans la tête des spectateurs, aussi bien pour soi que pour les êtres aimés.
Ce scénario, par sa construction, s'adresse d'abord au homosexuels, puis plus largement aux hétérosexuels.
Ce film véhicule des valeurs sur :
la difficulté d'aller se faire dépister
l'angoisse de la découverte de la séropositivité
l'amour entre deux frères
Pédro Torres
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