Lager et Fair (1)
de Saguilan



La rentrée

Il scrutait, appuyé contre la grille d'un immeuble, la sortie de l'école primaire séparée de lui par une route. C'était un grand jour qu'il n'aurait manqué pour rien au monde: voir sa fillette sortir la tête haute du centre scolaire des Mimosa. Pour l'occasion, il avait demandé à Yves, son supérieur hiérarchique de le laisser partir une heure plutôt, quelques jours auparavant pour être à quatre heures et demie pile devant sa chérie en ce deux septembre 2005. Pierre était même arrivé avec cinq minutes d'avance, lapse de temps durant lequel il imagina ce qu'elle porterait.
La sonnette retentit et ce sont d'abord des jeunes d'une dizaine d'années qui se mirent à déferler dans le square. Ca et là se détachaient dans cette masse quelques enfants moins âgés, gauches et à la démarche non assurée, souvent doublés par les plus grands. Le regard de Pierre essayait de trouver une petite gosse blonde dans ce tumulte, mélange d'effervescence à l'idée d'avoir retrouver des amis, et; de regret, les vacances étant déjà finies.
Une mamie au visage accusateur qui remontait le trottoir, un kadi à la main, se retourna en passant devant lui. Ca n'avait pas été la première à l'avoir fait, mais, c'est elle qui le poussa à se rapprocher contre la porte encaissée de l'immeuble. Il savait ce qu'on lui reprochait: être un homme à plusieurs mètres de la sortie d'une école. Ces gens-là ne pouvaient-ils pas simplement penser à ce qu'il était: un pauvre père? S'il avait pu se poster plus près, il l'aurait fait.
Il devait se montrer moins visible et l'idée lui vint à l'esprit qu'un pédophile aurait eu le même comportement extérieur pour se dissimuler. Aussi ne pouvait-il pas blâmer ceux qui l'avaient dévisagé. Il agissait en voleur, mais le voleur ce n'était pas lui…
Après s'être détourné quelques instants des Mimosa, il jeta un coup d'œil furtif de nouveau vers lui, geste qui fut automatiquement répété et prolongé car il l'avait vu: Julie.
Elle attendait timide un cartable jaune et gris qui avait déjà l'air pesant sur ses épaules frêles. Elle portait un tee-shirt fleuri sous un gilet rose. Sa mère, conformément à ses désirs, lui avait fait des couettes. D'aussi loin, il ne pouvait voir si elles tenaient par des élastiques agrémentés de motifs élaborés ou simples. Il va s'en dire que la petite, comme toute les filles de son âge, appréciait toute marque de personnalisation.
Ou était donc sa mère? Cela faisait un moment qu'elle attendait. Les autres fillettes et garçonnets trop jeunes pour rentrer seuls chez eux avaient tous étaient récupérés.
Pierre aurait voulu lui dire: « papa est là, on va rentrer; on passe d'abord à la boulangerie », mais ça c'était avant et Dieu seul savait si tout allait recommencer comme avant.

Soudain, sur le trottoir d'en face qui menait à l'école il vit un jeune courir en tenant de sa main son sac bandoulière pour qu'il ne bouge pas. Dans son esprit, il se dit qu'il était peut-être lié à Julie. Cela fut confirmé. A sa vue, elle fut enjoués et les quelques instants de solitude qu'elle avait passés malgré la présence d'un adulte dans la cours ne furent plus qu'un mauvais souvenir. Ils échangèrent deux trois mots et le jeune l'embrassa. Ils partirent en empruntant le chemin par lequel il avait dévalé.
Qui était cet homme? En bon père, Pierre avait éprouvé de la jalousie à son égard. Il avait vu de ses yeux ce que réserverait l'avenir: sa fille dans les bras d'un autre. Il aurait préféré voir sa mère la chercher plutôt que de le voir lui. Il le ramenait à sa triste condition d'homme foutu à la porte en instance d'un je-ne-sais-quoi hypothétique et variable au grès des affects d'une femme, sa femme. Elle avait les cartes en mains, lui était désemparé.
Ils étaient séparés depuis le début des grandes vacances, c'est-à-dire deux longs mois et n'avait pas revu Julie entre-temps. La rentrée qu'il ne voulait manquer pour rien au monde était aussi l'occasion de la revoir après si longtemps. C'était doublement un grand événement. Il s'agissait d'une école primaire mais, elle y intégrait une classe de CP. Comment cela se faisait-il? Pour cause de travaux d'assainissement, cette section avait été fermée dans la maternelle de quartier où elle était. Malgré le mécontentement des parents, les progénitures étaient condamnées à se rendre dans des structures un peu plus éloignées, deux pour être précis. Comme tous les préparatifs pour la rentrée s'étaient faits avant les vacances, il savait précisément dans laquelle elle allait faire se premiers pas de « grande avant l'heure ». La question des horaires avait été plus problématique. Il s'était présenté auprès de la directrice qu'il avait déjà vue et qui ne connaissait rien de ses déboires sentimentales pour lui demander si on allait travaillé toute cette première journée de classe. Pour se faire, elle lui avait redemandé son nom qu'elle n'avait pas encore mémorisé: c'était la première année de Julie Boutin, fille de Pierre Boutin. Elle se rappela le passage de Madame Boutin quelques jours auparavant et en demanda des nouvelles. Elle ne fut pas interrogée par le fait qu'ils eussent à peu de temps près effectué la même démarche. Elle avait mis ça sur le dos de l'étourderie des hommes qui oublient tout le temps leurs emplois du temps, à l'inverse des femmes ponctuelles qui ne ratent jamais un rendez-vous. Il n'avait pas eu à se justifier. Qui pouvait penser que ce couple traverser une tragédie? Madame Blanchard n'avait reçu aucune consigne lui interdisant de communiquer le contenu de la semaine de Julie. Fallait-il mettre cela sur le dos d'une possible réconciliation dans un futur proche?
Non , la mère avait simplement peur des quand-dira-t-on…

C'est à cela que pensa Pierre, une fois revenu dans son studio qu'il louait depuis deux mois, toujours dans le 13ème, dans l'espoir de voir furtivement sa fille dans la rue. Les quand-dira-t-on, voilà la cause de son silence. Une mère qui vient chercher seule sa fille tous les jours après le travail alors qu'elles portent toutes les deux d'un homme dont on ne voit même pas l'ombre, voilà quelque chose qui de nos jours encore est tabou. Il ne s'agit pas là d'une femme divorcé qui s'assume et qui a repris son nom ou refait sa vie avec un autre homme mais d'une femme qui se sent trahie et qui a le plus grand mal à joindre les deux bouts. Les ragots c'était là sa peur qui l'avait même poussée à ne pas être présente en ce jour de rentrée. Elle l'avait bien emmenée à 8 heures et demi et elle comptait le faire le temps qu'il fallait mais rien ne l'obligeait à raconter sa vie à cette heure matinale où tout le monde est pressé. Il en allait tout autrement du soir où les pipelettes sont réunies.
Pierre en conclut que le jeune homme était un garde à domicile. Il avait l'air plus jeune que lui surtout avec son sac bandoulière orange. Il était de plus vêtu de jean de la tête aux pieds. Mais, comme l'on dit, l'habit ne fait pas le moine. Il n'avait aucun moyen d'évaluer sont âge précisément. Lui aussi n'était pas très vieux approchant la trentaine. Il connaissait des amis qui avaient adopté ce « look étudiant». Aussi pouvait-on douter du statut du jeune homme. Lui qui avait 27 ans pouvait être remplacé par un jeunot. Etait-il l'homme qui l'avait remplacé? Anne lui avait-elle caché des choses au téléphone? Etait-il un simple « étudiant nounou» ou un nouveau mec décontracté? Cumulait-il les deux?
Pierre, désarmé, alla chercher une bière dans le mini-réfrigérateur qu'il avait acheté pour immortaliser sa nouvelle vie de célibataire. Si elle recherchait des hommes au profil étudiant, il avait de quoi la satisfaire à présent, lui qui vivait seul dans un studio qui lui bouffait un peu plus du tiers de son salaire.
Il n'avait jamais vraiment bu avant cette séparation officieuse. S'il y avait au moins un côté positif à celle-ci, c'était celui-là. Il rattrapait le temps perdu, lui qui n'avait jamais fait d'excès car il avait rencontré Anne très tôt, en première année de BTS action commerciale. Ca avait été l'amour coup de foudre. Les choses s'étaient ensuite enchaînées mécaniquement: diplômés en 1999, bébé en 2000, mariage en août 2001. Ce qui aux yeux de beaucoup serait une vraie réussite, un conte de fée idyllique, laissait entrevoir çà et là des frustrations. Il n'avait jamais connu de fille avant elle, ça avait été la première. Ses week-ends, ils les avait tous passés en sa compagnie. Des amis, il n'en avait pas eus au Lycée. L'amour était assez puissant pour combler toute sa vie. Et maintenant qu'il buvait, c'était seul car tous ses collègues étaient casés, non sans avoir vécu auparavant une « vie dépravée ».
Lui n'avait commis qu'une faute, une seule faute qui avait gâché son existence entière et qui n'en aurait pas été une s'il l'avait faite avant de la connaître. Cette faute lui restait au travers de l'estomac et s'il fallait le refaire il ne recommencerait pas. Mais voilà, comment expliquer cela à Anne?

Il reprit une 8.6. Son réfrigérateur en était pour tout dire rempli depuis des semaines. L'alcool occupait ses soirées. Qu'avait-il d'autre à faire, tout seul dans son studio? Ce n'était que sa deuxième bière, pas assez pour être bourré, assez pour être lucide et en vouloir à la terre entière, à commencer par ses collègues.
« Bande d'enfoirés! Vous vous êtes bien éclatés durant votre jeunesse et maintenant vous vivez une vie bien rangée. Moi je merde, j'ai tout fait à l'envers et je vais finir vieil alcoolique »
A 27 ans, il avait commencé à boire et ce qui ne devait être qu'une façon d'oublier pendant quelques jours s'était pérennisé. A l'âge où l'on n'a en général plus rien à découvrir du monde, il avait rencontré une salope et la bière, l'un n'entraînant pas forcément l'autre. Avec 10 ans de retard, il se serait bien passé de la première, mais, pour la seconde, il commençait à prendre le pli.
Avant de n'être encore plus saoul, il prit la décision d'appeler Anne. Elle lui autorisait quelques contacts téléphoniques avec elle et surtout avec leur fille. Là, il voulait parler avec la mère et la conversation n'allait pas être de tout repos. Il n'allait pas se montrer complaisant et tenir un discours de langue de bois dans la situation infime où sa situation pourrait s'améliorer. Si une traite de statut quo avait été signé depuis quelques temps, il fallait que les choses évoluent.
3 bips interminables où il voyait la nounou, sa femme et sa fille au restaurant.
On décrocha finalement. Au bout du fil, la voix d'Anne:
— Allô!
— Allô, c'est Pierre.
— Tu veux parler à Julie?
— Non, c'est à toi que je veux parler.
— …Très bien, fit-elle après un temps d'hésitation qui marquait sa gêne.
— Pourquoi tu as mis tant de temps à répondre?
— On vient juste de rentrer, je l'ai emmenée faire les courses. Deux bras en plus ne sont pas de trop. Elle n'a beau n'avoir que 6 ans, elle peut porter un sac rempli à ras bord.
— Ca, c'est à cause de leur sac d'école; on les charge comme des mules.
— …
L 'humour de Pierre ne fit pas mouche et peut-être pas sans raison. En un jour de classe on ne se fait pas des avants-bras en béton, surtout à 6 ans, quand on commence à en porter un. En toute logique, c'est le contraire qui aurait dû se passer: elle aurait dû être épuisé.
Il aurait bien voulu plaisanter sur la nécessité d'avoir deux autres bras. Il s'en abstint car il ne semblait pas bon ton de plaisanter sur ce sujet. Ce n'était pas non, plus la tournure qu'il avait prévu de donner initialement à ses propos. Cette incohérence était due à l'effet de la bière, variable et parfois étrange chez lui.
— Je vais être franc avec toi, dit-il avec un sérieux qu'il avait du mal à canaliser tant l'effet euphorisant de la bière se faisait sentir en lui, je suis allé devant l'école de Julie à l'heure de la sortie sans lui parler. Je ne crois pas que tu me l'ais interdit, n'est-ce pas?
— C'est exact.
— J'ai vu un jeune homme la chercher… Laisse une chance à notre couple, rajouta-il désinhibé et abruptement, laissant paraître ses craintes.
Anne poussa des ricanements. Là où l'humour ne faisait pas mouche, le sérieux était bizarrement risible. A tout égard, elle aurait du répondre d'un air tout aussi sévère: « il mes semble que c'est toi qui a commencé»; « je vais essayé, comme ça on sera quitte».
Qu'est-ce qui donc dans ces propos avait fait sourire une femme froide?
— Qu'est-ce qui te fait sourire?, fit Pierre ; à la fois intrigué et soulagé par ses gloussements qui n'avaient absolument rien de méchant ni de sadique.
— Il se trouve que ce jeune homme qui s'appelle Armand n'est pas attiré par les femmes.
— Quoi???
Question courte qui en disait plus long que sa brièveté. Il y était sous-entendu: « comment tu le sais? Tu lui as fait des propositions?»
Anne s'expliqua en détails:
— J'ai fait appel à une société qui engage des étudiants. Il m'on envoyé un homme alors que j'attendais plutôt une femme. Je l'ai questionné, j'ai fait en quelques sortes mon enquête de moralité. Tu l'auras remarqué, je suis un peu suspicieuse à l'égard des garçons ces derniers temps.
Premier pic de glace lancé dans une discussion qui avait bien commencé. Pierre ne broncha, non par crainte mais, parce qu'il voulait connaître le fin mot de l'histoire.
Elle continua:
— Je lui ai dit que j'aurais préféré une demoiselle comme nounou pour Julie. Je lui ai demandé s'il s'était déjà occupé d'enfants et ce qu'il avait poussé à choisir ce job plutôt qu'un autre. Sa réponse m'a ému. Il m'a dit qu'il n'avait pas particulièrement d'expérience car il était fils unique. Il a rajouté qu'il avait une raison toute personnelle de faire ce petit boulot: le fait qu'il soit gay et qu'il n'aura probablement jamais d'enfants. Sur le coup, je me suis sentie gênée comme si j'avais fait quelque chose de déplacé. Quand on y pense, c'est bien plus grave que d'avoir quelqu'un de stérile devant soi. Ils, je veux dire les homosexuels n'ont même pas le droit d'adopter. Je ne sais pas si j'ai pris pitié de lui, j'ai finalement accepter de le garder. De plus, toutes les recrues de cette société de services ont leur brevet de secourisme. Je ne pense pas avoir fait le mauvais choix.
— Je pense aussi, corrobora Pierre.
— Que fait-il, cet Armand?; rajouta-t-il.
Il est en deuxième année de fac d'Anglais à Jussieu.
— Bien, il va lui apprendre quelques mots.
— Tu vois, tu n'avais pas à t'inquiéter. Tu sais ce qu'on dit: les hommes biens sont soit gays, soit mariés…
Deuxième pic de lancer dans cette conversation qui n'avait pas vraiment de ton homogène. Il la coupa avant qu'elle finisse par dire plus de méchancetés et surtout s'assurer que la petite n'ait rien entendu:
— Julie est à côte de toi?
— Elle joue dans sa chambre. Tu veux sans doute savoir comment s'est passé sa première journée. Je vais la chercher.
Au bout du fil une voix timide:
— Allô papa?
— Allô, chérie! Ca va?!
— Oui…
— Comment s'est passée ta première journée?
— J'ai eu peur, confia-telle.
— De ta maîtresse, elle n'a pas l'air gentille?
— Non, pas elle.
— De qui alors?
— Des autres enfants…
— Ne t'inquiètes pas, tu vas te faire que des amis; la réconforta-il.
— Oui…
Devant sa timidité, il écourta la conversation:
— Tu me passes ta maman!
Il y avait une dernière chose qu'il devait lui dire: les choses devaient évoluer pour lui et sa fille. Il était fixé sur ce jeune homme. Maintenant, il devait l'être sur sa situation. Malgré les pics lancés, il ne décida pas de se montrer désagréable et se contenta de dire : « je veux la revoir, elle me manque tant! ».
— Tu lui manques aussi… passe dimanche pour la voir mais n'espère rien de moi.
Sur cette phrase, qui , elle aussi, était à la fois laconique et en disait beaucoup, elle raccrocha.
Dimanche, c'était le jour d'après comme le film catastrophe à grand budget. C'est ce qui lui vint immédiatement à l'esprit. Aussi ne s'emballa-t-il pas plus que cela. Tout au contraire, il n'exulta pas de joie. Le programme était annoncé et les jours d'après pouvaient être les derniers.

Pierre éteignit son portable machinalement, un vieux réflexe qui ne collait pas avec l'amertume qu'il ressentait à la fois dans sa pensée et dans sa bouche. Il soupira, puis le reprit, le déplia de nouveau, alla dans le menu photo et fit défiler toutes celles qu'il avait prises de sa femme et sa fille. Il n'y avait pas là que des clichés pris à la va-vite mais aussi de belles images cadrées les montrant lors de leurs dernières vacances, celles de l'année dernière bien entendu… Il y avait aussi des instants volés de la vie quotidienne. Son pouce les fit défiler lentement puis s'arrêta sur un portrait d'Anne souriante, son teint châtain et ses cheveux mi-longs. Aucune indication de lieu ne lui permettait de la dater. C'était on peut le dire une image intemporelle du bonheur.
Comment le temps destructeur pouvait-il tout corrompre? Etait-ce la même personne qu'il venait d'avoir entendue? Pourquoi ce visage si enfantin pouvait à présent cracher son venin? Elle n'avait pas été destinée à ça. Sa vie aurait pu être sans tâche, sans méchanceté si elle ne l'avait pas rencontré. Ou était-ce le lot de tous les hommes et de toutes les femmes que de passer par ces moments-là? Et s'il n'y avait qu'un homme pour être vertueux, elle aurait mérité de vivre avec lui, afin qu'aucune colère ne surgisse en elle. La colère était là à présent, on ne pouvait pas la gommer, on ne pouvait pas faire machine arrière. Et si l'on voyait sur son mobile le passé était-ce pour autant la panacée qui guérit tous les bobos?
Pour lui, en ce qui concernait sa fille, ça lui permettait d'être patient: il espérait de tout cœur la voir tous les jours de sa vie. C'était dans cette optique-là qu'il n'avait rien objecter au blocus de sa femme. Dans le pire des cas, personne ne pourrait lui interdire de la voir à jamais. Sa nostalgie était fondée, et le matin-même il savait qu'il allait revoir la même frimousse presque épargné pour l'instant par des affaires de grands. Il reverrai Julie toute sa vie, elle qui le considérait comme un papa poule, avec, il l'espérait, aucune forme de ressentiment.
Si l'on imaginait le pire des scénarios et si un quelconque divorce était prononcé, il était peu probable que Anne retourne la fille contre le père avec des affaires d'adultère. « L'usure du couple» serait sans doute le motif incriminé.
Au sujet de sa femme, pourrait-elle un jour lui pardonner? Il ne lui avait pas bien sûr parlé du fait qu'il n'avait connu aucune autre femme qu'elle avant, qu'il était pardonnable.
Quand elle avait reçu le coup de téléphone « anonyme » de celle qui avait volé sa pureté, sa candeur, son monde parfait; elle n'avait pas cru une seconde à une quelconque blague. Au bout du fil, une voix peu posée relatait que son mari l'avait trompée une fois, une seule fois. Cela avait rendu folle une certaine Marion qui disait que ça avait été le meilleur coup de sa vie. Cela aurait pu être faux mais elle connaissait son nom, Pierre, et le fait qu'il était blond. Elle avait insisté cyniquement et trivialement sur le fait qu'elle ne pourrait plus se faire que des blondinets.
Le téléphone avait glissé des mains d'Anne et s'était cogné violemment contre le parquet. Le bruit avait alerté Pierre qui été sur le point d'allumer la télé. La petite était entrain de jouer chez une voisine. Il rejoignit sa femme et lui demanda si tout allait bien. Il ne remarqua pas le téléphone décroché qui gisait par terre car elle s'était positionnée devant le chevet de la chambre à coucher comme s'il fallait cacher quelque chose. Il partit, ne se doutant de rien; elle avait mis le fameux bruit sous l'effet de l'imagination.
Ce qu'elle ignorait c'est que son geste maladroit avait orienté sa vie dans une direction qu'elle ne contrôlerait plus. Lorsqu'elle ramassa le combiner, on avait raccroché. Elle était resté là, debout, celui-ci contre la tempe, puis l'avait reposé. Elle s'était assise sur son lit et, en se rendant compte qu'elle se trouvait à la place de son mari infidèle, se releva.
Elle avait la certitude que c'était vrai: les arguments pour un quelconque canular étaient inexistants. Ils étaient appréciés dans leur quartier et il n'aurait pu s'agir d'une femme dont les avances auraient été rejetés de prime abord. Pierre n'avait pas non plus à l'évidence était violé.
Qui était-elle? Elle avait parlé d'un unique rapport: en avait-il eu avec d'autres? Un seul et avec une, c'était déjà trop. Son ton ne mentait pas, une comédienne n'aurait pas fait mieux. Marion, avec un tel nom elle devait être jolie mais Anne n'avait pas la capacité de poser un visage sur elle. En quelques secondes, toutes les teintes de cheveux lui passèrent par la tête. Si ça avait été une de leurs amies sa haine aurait pu avoir un objet concret, fusse-t-il ambivalent. Là on avait violé son innocence, le violeur, la violeuse en l'occurrence, avait pris la peine de se dissimuler et toute tentative pour la rechercher et la condamner était vouée à l'échec.
S'agissait-il là de la perversion d'une criminelle ou de la main de la justice venant condamner le coupable? Le coupable, c'était bien sûr Pierre, l'épouse fidèle n'avait rien fait. Par retournement de situation, la voix sans visage devint l'instrument de Dieu, aussi irreprésentable que lui. Le blondinet n'avait pas dû être contraint par la force à le faire et, s'il avait péché, il devait payer à présent.
Anne serra les poings, galvanisée par ses certitudes. Ce qu'elle ignorait, c'est que Marion n'avait aucunement l'intention de briser un couple. Elle voulait simplement crier sa rage et son désarroi car elle avait été amoureuse. Le combiner, coup du destin, était tombé au moment où elle aurait dû faire le plaidoyer de l'accusé et fondre en larmes. Sous la colère, ses propos avaient été très triviaux et ne laissaient pas présager que son monologue aurait pu dévier radicalement de trajectoire. Elle avait un cœur et tout le monde dans cette histoire, où elle était présente dans son absence et présente dans son absence passait à côté de sa véritable nature. Elle n'était qu'une salope aux yeux de Pierre et une violeuse métamorphosée en glaive de la justice comme un papillon qui sort de sa chrysalide à ceux d'Anne.

Pierre referma pour de bon son portable: il n'était plus l'heure ni de la nostalgie, ni des questions philosophiques. Malgré ses questionnements sans fin occasionnés par un si petit appareil, il remercia le ciel d'en posséder un et par là-même le fait de travailler à la fnac comme sous-responsable du rayon technologie. Comme tout employé il avait droit à de petites ristournes sur toutes les gammes de produits du magasin.
N'étant pas un grand intellectuel, il en profitait plus pour acheter de la hi-fi que des livres. Pour ce portable, il n'avait pas pris le must du must. Bien qu'il pouvait s'offrir un portable troisième génération avec fonction internet, il s'était limité à un modèle avec écran photo et câble USB pour transférer des images. Le monde auquel il voulait se connecter n'était pas celui de l'extérieur mais de sa famille.
Fallait-il idéaliser cette figure de père et de mari?
Certes, il avait commis un impair et si ce téléphone lui avait permis d'échanger quelques conversations au départ amicales avec Marion, il n'était pas voué à ça. Car ces conversations avaient été au commencement innocentes, tout au plus pouvait-on y déceler une séduction légère cachée sous de l'humour.
Pierre était très beau, c'était là son principal handicap car on attend en général plus des gens d'une grande beauté. Chez eux, c'est comme si elle révélait par contraste des défauts qui ne sont pas plus forts qualitativement que chez le reste de la population. C'était ce phénomène qui avait fait de lui plutôt un homme réservé, distant, alors qu'il avait des choses à dire, notamment auprès de la gente féminine. Anne l'avait fait sortir de son mutisme de forcené et le comprenait, et même si elle n'était pas la plus séduisante femme qu'on puisse imaginer, il s'en était foutu pas mal. Ce qui avait compté à l'époque, c'était la communication, le lien d'échange qui s'étaient établis entre eux. Marion avait eu la même approche, approche qui flatte l'ego; il avait simplement eu l'occasion de se sentir grandir.
Une fois que la chose eu été faite, devant les appels incessants de cette dernière, il avait éprouvé un sentiment de malaise à l'idée qu'elle soit si proche de lui, de son monde. Il lui avait dit de ne plus l'appeler car il avait été clair quelques jours après qu'ils eussent fait l'amour: il ne voulait plus la voir. C'était mieux pour lui, c'était mieux pour elle. Elle avait continué à l'appeler ouvertement, puis en masquée à toute heure de la journée. Sa femme ne s'en était pas rendue compte car il avait mis son nokia en mode vibreur, puis, devant l'entêtement de la maîtresse d'un jour, il l'avait complètement éteint.
Etrange accessoire qui avait réuni ce qu'il y avait de plus pur au monde et son contraire. Virtuellement la barre entre les deux était présente, technique et ces deux domaines ne pouvaient se rencontrer que dans l'esprit de Pierre ou dans celui-ci de manière passé ou parallèle.
Enfin, c'est ce qu'il pensait.
Une heure passa et il eut envie d'uriner. Il s'exécuta en laissant la porte des toilettes ouverte. Ces bruits n'allaient importuner personne pas comme ceux de la veille où il avait forcé sur la dose. Cela n'avait pas été la première, tout début suppose des tâtonnements et il ne savait pas très bien où se situait ses limites.
Il avait bu plus que de raison car il était libre, il avait travaillé en plus le samedi, et là, il avait pensé à la rentrée de Julie, au lendemain. L'attente de cette événement heureux le rongeant, il avait acheté une bouteille de gin. Ils se disait que ça allait bien tenir une longue journée, que ça allait faire l'affaire.
Il n'aimait pas les alcools forts pures, ce n'était pas faute d'avoir essayé pour goûter. Quelques rasades le dégoûtaient, tant l'amertume était forte. Aussi l'avait-il coupé avec une bouteille de Coca.
Cela correspondait de plus mieux à son tempérament. Il n'était pas amer au point de vouloir fusiller son palais, d'avoir des envies de recracher à chaque gorgée, de tousser de temps en temps. Il voulait de l'amertume sucrée, celle qui flatte le palais sans vous mettre à l'épreuve du feu.
Par contre, ce dont il s'était rendu compte c'est que son goût est traître. Agréable au goût, elle se boit sans fin et peut même faire sentir ses effets secondaires sans que l'on ait au préalable eu la sensation d'ivresse euphorique. L'on pourrait comparer ça à un homme qui aurait envie de dormir en pleine action, avant même d'avoir eu son orgasme. La comparaison est inadéquate et à ses limites car jusqu'à preuve du contraire l'amour ne fait pas vomir.
Quand il l'avait fait, seul l'instant comptait, sa famille, il n'y pensait plus. La nausée, il l'avait eue après, quelques heures après, durant des jours. S'il l'avait eue ne serait-ce que quelques instants pendant, il n'aurait pas joui. Mais la nature est ainsi faite: faire l'amour n'était pas avoir 0,75 litre d'alcool dilué dans les veines pour Pierre et pour certainement n'importe quel homme. Si en amour nausée il y a, elle vient avant et empêche tout déroulement de l'acte ou après.
Une maîtresse, une sorte d'alcool infaillible qui ne vous fait pas pressentir l'après-coup et vous garantit toute satisfaction immédiate?
Il ne voulait plus avoir à faire à ça de sa vie: c'était un bon alcool frelaté qui ne faisait pas vomir sur le coup mais qui marquait au fer rouge de son label « tu t'es bien fait baisé »( dans tous les sens) pour toujours.
Si c'était un alcool, il n'avait rien eu d'amer qui aurait pu laisser présager sa lente fermentation, même s'il y en avait eu une, insidieuse et qui ne criait pas son nom.
La fermentation, ça avait été les différents contacts au magasin pour divers anniversaires, pour préparer en avance les fêtes de fin d'année où tout simplement pour soi-disant se faire plaisir.
Puis, il l'avait vue dans une brasserie où il avait l'habitude de manger. Elle était toute seule. Malgré le fait qu'il était accompagné par ses collègues, il s'était joint à sa table, car la leur était remplie. Il ne pouvait donc pas par conséquent l'inviter à les rejoindre. Il avait fait ça par politesse et aussi pour développer leurs liens amicaux. Elle feignis l'indifférence et se para de son plus beau sourire. Elle avait déjà été servie, un bœuf carottes vichy, sans doute pour garder la ligne. Pierre qui ne l'avait pas été, fut interpellé par le serveur. Il avait machinalement commandé la même chose, même s'il n'aimait pas particulièrement ça. Tout cela s'était passé dans un silence total, tout juste l'avait-il saluée de la main en s'asseyant.
— Que fais-tu là? avait-il demandé.
Le ton était familier car il connaissait presque toute sa famille de manière interposée et leur goût en matière de hi-tech.
— Je passe mes RTT de la meilleure manière possible, accompagnée d'un bœuf vichy.
Pierre sourit. Il s'empressa de rajouter :
— Et le lecteur mp3 a plu à ton cousin?
— Oui, pas de problème; la technique ça le connaît : il va terminer ingénieur.
— Ou dans le pire des cas vendeur dans une grande enseigne.
— Par contre, quand je lui ai parlé du même modèle en gris et bordeaux il a été un peu déçu.
— Je te l'avais dit, c'est celui qui se vend le mieux.
— Je pensais qu'un ton plus neutre ferait plus passe-partout.
— On peut le changer si tu veux.
— Non, si on développe sa sensibilité aux couleurs, il risque d'encore plus mal tomber que toi!
— Comme quoi?
— Je sais pas…styliste!
L'échange avait été plein d'humour et cela continua tout le repas. La pause de Pierre ne dura que 45 minutes, il avait même commandé un pichet de vin pour marquer d'une page blanche la journée et convia Marion à le revoir dans la même brasserie.
Il aurait apprécié avoir une bonne copine comme elle dans sa jeunesse, sa beauté- à elle- aurait pu lui servir de faire-valoir pour être accepté dans un petit groupe. Contrairement à celle des hommes, la beauté des femmes se suffit à elle-même: on ne leur demande pas grand chose à par être belle.
Marion était plus grande de 10 centimètres qu'Anne. Ses cheveux étaient aussi plus longs et permanentés. Ils étaient mystérieusement colorés en brun reflet prune. Leur véritable coloration restait un mystère.
Il serait caricatural et rabaissant pour une catégorie de femmes de dire que sa coloration aurait dû l'amener à se méfier. Mais dans les jeux de comparaisons on peut aller très loin. Si au niveau des bières, les blondes sont plus douces que les brunes, plus sucrées; au niveau des femmes il n'y avait aucune science exacte en la matière. Cendrillon n'est-elle pas châtain et Blanche Neige brune? L'une égale pourtant l'autre en gentillesse.
Pierre avait donc rencontré une brune sans amertume apparente, douce et joviale à l'inverse des amis d'Anne, qui allait déverser tout son fiel non seulement sur lui mais aussi sur sa petite bulle de bonheur.
L'esprit vide depuis qu'il avait uriné, il se frotta les yeux, comme un enfant. Ses doutes, ses questionnements existentiels étaient loin maintenant. Il s'était purgé le sang par un litre de bière qui devait bien contenir assez d'alcool pour soûler un moustique qui le piquerait. Ce litre avait réussi à le soulager et était sur le point de le mener dans les bras de Morphée. Il n'avait pas cependant ré-humidifiés ses globes oculaires asséchés après avoir brillé comme des perles toute la fin de journée, discrètement et avec retenu. Il n'était pas du genre à extérioriser ses sentiments par des crises de larmes; ses larmes à lui, que d'autres qualifieraient de crocodile, étaient continues et ne sortaient pas d'un coup par période de crise. Là, ses réserves étaient épuisées et c'était ça qui le démangeait. La fatigue aussi.
Sur un matelas de fortune, il s'endormit après avoir éteint une lampe posée à même le sol. Plus personne à qui penser, c'était sûrement ce qu'il préférait après les effets euphorisant et anxiolytiques de l'alcool. L'alcool était sa panacée quand ces trois moments se succédaient. Il voulait les contrôler avec la précision d'une horloge, c'était sans compter sur la résistance de son esprit et de son corps qui se rebellaient de temps à autre.
Mais en ce premier jour d'école, il dormait comme un poupon, impénétrable aux effusions du monde extérieure, même à la faim qui ne le tiraillait plus depuis qu'il avait découvert d'autres manières de se remplir.

« Poupon qui ne ressent même plus la faim, réveille-toi avant de dépérir »… Quand la faim ne nous tiraille plus, on perd la notion de danger imminent.

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