Lager et Fair (2)
de Saguilan



Les retrouvailles

Pierre attendit quelques instants avant d'appuyer sur l'interphone. S'il avait été fumeur, il aurait pris une clope.
Ca, il avait essayé très tôt pour essayer de s'insérer dans un groupe, en 3ème. L'histoire était resté sans lendemain car il avait tout de suite eu une bronchite aiguë. Elle avait inquiété sa mère au point de vouloir l'envoyer aux urgences. Il lui avait dit que ce n'était rien, même si il était à deux doigts de s'étouffer. Ce jour-là, il n'était pas allé au collège, et, les gens les plus populaires de la classe n'avaient pas pu se rendre compte de l'effet désastreux de quelques bouffées sur un corps pourtant athlétique pour son jeune âge.
Il était légèrement asthmatique, ce qui, à l'évidence, avait une répercussion sur ses prouesses sportives. Et s'il avait une allure d'adonis, ce n'était pas parce qu'il pratiquait des sports en dehors des cours.
Qu'en aurait-il était de sa condition s'il avait été à la fois gringalet et asthmatique? Les Sylvain, les Céline, les Jean-Pierre et les Gwenaëlle n'auraient pas manqué d'en faire leur souffre-douleur.
Oui, mais voilà, une tête de turc, ça avait au moins une existence, un rôle. Elle a le privilège et l'honneur d'être critiquée par les plus grands. « Tas d'os, tige », ça reste des appellations, quelle qu'en soit leur teneur sadique. Lui, on ne l'avait pratiquement jamais appelé avant l'incident de la cigarette, ni après. Tout juste l'interpellait-on pour aller chercher le cahier de texte.
La cigarette avait été un acte de bravoure isolé qui avait tenté en vain de briser son existence morose « d'extraterrestre » durant cette année de 3ème.

Pour l'alcool, il était un peu plus résistant. Il était quelque part entre le Breton-normand et l'Asiatique. Géographiquement, dans le 13ème, il était paradoxalement plus proche du Chinois que du buveur de cidre perfectionné. Métaboliquement, il se rapprochait de plus en plus du second, même si la machine s'emballait de temps à autre avec peu de « carburant », sans raison apparente.
Le jour d'avant, il avait pas joué avec ses limites car il voulait être frais et réactif devant Julie. L'attente n'avait pas été teintée d'amertume comme celle de Jeudi. Là, il allait l'embrasser, lui parler. Il allait se passer quelque chose, il n'allait pas être frustré de ne pas la prendre dans ses bras. C'était une victoire, certes en demi-teinte car Anne ne voulait pas particulièrement se réconcilier, mais une victoire quand même.

Il se décida à enclencher le bouton. Quelques fritures puis la voix d'Anne:
— Oui?
— C'est moi, Pierre, désolé de ne pas avoir précisé quand je passerais; dit-il, comme s'il fallait s'expliquer de quelque chose, de pas être passé plus tôt, dans la matinée.
Il n'avait pas à le faire: on attendait rien de lui.
Il n'avait pas non plus été obligé à appuyer sur l'interphone car il connaissait très bien le code d'accès: C103. Il était certes considéré comme un étranger, mais, jusqu'à peu, de nombreux immeubles étaient encore dépourvus d'interface ou de système de sécurité: on pouvait y entrer comme dans un moulin à vent, à une époque où tout le monde était plus heureux-aussi bien les jeunes que les locataires.
Dans un autre contexte, dans un autre lieu, peut-être se serait-il présenté sur le palier, devant une porte sans judas et sans crainte.
Le monde était devenu paranoïaque et trop d'interfaces tuait la communication.
Premier filtre de l'interphone où l'on peut jauger l'état d'humeur, la fragilité d'une personne en fonction de ses lapsus, de tournure de phrases alambiquées. Deuxième filtre, petit comme un trou de souris, mais suffisamment grand pour voir le désarroi et la gêne; et, pour laisser l'esprit s'embrumer de préjugés.
Plus de spontanéité devant un visage pris à vif, beau dans son innocence et sa vérité.

Anne avait scruté son visage gêné par l'œil de bœuf et elle avait pensé « sois gêné, tu as des raisons de l'être». Depuis deux mois, elle avait découvert qu'elle pouvait éprouver de la haine et être sadique. Bien sûr, vu les événements, elle s'en serait bien passée. Mais, sa nouvelle nature lui collait tellement bien à la peau qu'elle semblait toujours avoir existé. Pierre lui avait peut-être donné l'occasion d'expulser ses pulsions les plus noires. La dernière conversation au téléphone témoignait de cela. Si elle avait été un ange toute sa vie, croyant au prince charmant, un cœur très fleur bleu, elle n'était pas prête pourtant à renoncer à tout, à terminer ses jours héroïquement mère célibataire, ou même, pire, à prendre des calmants et s'en aller. Elle était candide, malgré cela et comme toute femme, elle avait les pieds ancrés dans la réalité. Elle ne faisait pas mentir les statistiques selon lesquelles les hommes réussissent mieux à se tuer…car moins attachés à la vie.
Sa candeur trouvait ses limites là-même où grandissait son amour depuis 6 années: Julie. En aucun cas elle n'avait la possibilité de devenir une héroïne tragique. Dans le fond, quelle femme censée pouvait l'être? Trop de choses comptaient sur terre et même l'honneur et la vertu ne pouvaient motiver une chute depuis la fenêtre du cinquième étage.
Elle aurait mérité l'homme le plus vertueux de l'univers et si elle avait dégringolé de son piédestal d'épouse comblée, elle avait appris que la vertu ne pesait pas grand chose face à son enfant, dans le sens où quelque soit nos rêves de pureté, il y a la réalité, la nécessité de vivre.
Il n'était pas question-là d'une fatalité accusée du genre de celles à affirmer « c'est la vie! » car la vie ce n'était pas forcément être trompé: elle connaissait des couples qui avaient traversé l'existence sans aucune embûche. La vie, ce n'était pas non plus être vertueuse au point de se tuer car l'innocence des jours heureux avait disparu.
Anne, contre tout fatalisme ou résignation avait perçu dans son malheur un joyau inestimable et inaliénable: sa fille. A présent, c'était sa réalité: c'est à elle qu'elle se raccrochait maintenant comme un petit singe à une guenon.
Cette image qui inverse les rôles mère/fille n'était pas présente de manière consciente et réfléchie, mais, c'est ce qui se passait.
L'amour d'un homme, elle en aurait peut-être un jour de nouveau, un autre: pour celui-ci, c'était fini. Et si Pierre revenait après quelques mois encore, il ne fallait plus s'attendre à avoir un prince charmant sans faille sur lequel on puisse se reposer, quand tout dehors est cruel, quand le patron nous presse à boucler quelque chose d'urgent en nous traitant comme une merde, quand on est fâchée avec une amie de longue date qui vient de nous trahir…quand on veut simplement prendre une pose. Il avait était déchu de son trône, comment pouvait-il le retrouver?
Pierre était devenu une agression extérieure parmi d'autres, un autre déchet du quotidien. Celui qui les faisait disparaître en un seul tendre câlin avait lui aussi disparu.
Quoi qu'il en fût, Anne devait penser à l'avenir de Julie, et, rester seule longtemps, n'était pas dans ses projets.
Une alternative se présenter à elle: le laisser revenir ou chercher quelqu'un d'autre.

Elle ouvrit la porte et Pierre sourit, ce qui fit ressortir ses pommettes saillantes.
— Entre, dit-elle, en se retirant aussitôt vers l'intérieur, le dos tourné.
Le sourire qu'il faut le dire n'était pas très naturel dans cette atmosphère de duel avait disparu.
Il s'agissait d'un duel : c'était à celui qui craquerait en premier, dans l'optique d'Anne qui s'amusait depuis quelques temps il était question d'une certaine manière de faire mal autant, autant que l'on lui avait fait; dans celui de Pierre, il fallait avoir par les sentiments. Dans ce match déséquilibré, la marge de manœuvre était plus vaste chez la femme car elle avait la possibilité de dire tout ce qu'elle avait sur le cœur en faisant planer l'épée de Damoclès du divorce au dessus de la tête de l'homme.
Cette épée entraînerait à elle seule un second duel si elle tombait quant aux questions au sujet de la garde de l'enfant. Pour l'instant virtuel, il était beaucoup plus sérieux que le premier et on le savait.
Devant tant de tension, Pierre attendit d'entendre les cris de joie de Julie. Il n'en fut rien. Surpris et obligé de casser par lui-même le froid qui s'était installé car personne n'allait sauter dans ses bras d'une seconde à l'autre, il demanda:
— Elle est sortie?
La mère répliqua:
— Elle est allée jouer chez les Gianelli.
Ce n'était pas la même copine que la fois où elle s'était retrouvée dehors, alors qu'un drame se jouer chez elle.
Le père n'avait aucune idée de quand le fameux coup de téléphone avait eu lieu car le son de la sonnerie avait été très faible et Anne avait été prompte à répondre. Aussi, il ne fut pas marqué par une quelconque analogie avec un acte passé. Il ignorait bien des choses: il se doutait bien qu'il y avait eu un contact mais il ne savait pas quand il avait eu lieu. Son visage n'était pas parcouru par le remord et cette innocence retrouvée faisait frémir Anne qui bouillonnait de l'intérieur. Certes, il ne savait rien, n'avait pas remarqué le combiner par terre ce jour-là, et elle avait eu assez de sans-froid pour ne pas éclater en sanglots. Si cet incident l'avait un peu alarmé, pris dans les tracas du quotidien, il l'avait oublié, et c'est bien longtemps après qu'Anne avait supposé certaines choses.
Anne énigmatique à souhait se dirigea vers le canapé beige et prit la veste couleur brique qui s'y trouvait ainsi qu'un sac noir. Son comportement était aussi embrumant que quelques rasades d'alcool. Mais, avec elle, on avait la certitude de retrouver sa lucidité bien vite.
Elle dit à Pierre:
— Je vais chez Stéphanie. En descendant, je dirai à Julie que tu es là.
— Je peux le faire, lança Pierre; pressé de la voir.
De plus, il préférait que ça soit lui qui lui fasse la surprise de ses retrouvailles.
— Non, ne te donne pas cette peine, coupa-t-elle ses ambitions.
Elle gâchait depuis le début son plaisir, lui qui aurait voulu la voir immédiatement se jeter dans ses bras. Là, elle lui interdisait d'aller la chercher. Il pensa au bout du compte que ce n'était pas simplement une méchanceté malsaine destinée à brider ses envies.
Il n'était plus là depuis deux mois, mais Dieu seul savait si les Giannelli s'en était aperçue. La sortie de l'école est un rendez-vous qu'assurent en général au moins à mi-temps chaque parent, et, si l'un d'eux manque à sa tâche, on soupçonne une anormalité. Là, dans l'immeuble, bien qu'une forme d'anonymat était maintenu, on s'apercevait vite d'une absence au coin poubelle. Si Pierre allait la chercher, on lui demanderait pourquoi on ne l'y voit plus trop souvent comme s'il s'agissait là d'un bistrot où l'on discute et où l'on prend des nouvelles de vieilles connaissances. Que pourrait-il alors répondre? Désormais, c'est ma femme qui s'en occupe toutes les semaines?
Anne avait été prévoyante et avait été de nouveau à l'affût des quand-dira-t-on. Et Pierre ne souhaitait pas jouer un jeu de faux-semblants. Elle avait utilisé d'autres faux, des faux-fuyants, lorsqu'il s'était aperçu de son changement de caractère depuis plusieurs mois. Elle ne lui faisait plus l'amour et prétextait alors des soucis de travail, et, contrairement à son habitude, ne s'était pas confiée sur les raisons de son mal-être.
Elle avait éclaté en sanglots dans la voiture, en revenant de chez ses parents qui habitaient et habitent toujours à Conflans. Elle ne l'avait pas fait auparavant car elle ne voulait pas prendre le risque de faire de la peine à Julie et l'inquiéter. Mais, là, s'en avait été trop: voir ses parents la taquiner et lui demander de faire un deuxième enfant comme le cousin germain André, en justifiant cela par le fait que les bébés peuvent rajeunir un couple et que chaque naissance est toujours comme la première; un cadeau inattendu de la vie. Elle avait souri sur le coup en entendant leurs propos, car cela partait d'un bon sentiment et que, entourée de son cocon familial, elle ne sentait pas leur écart avec la réalité. Sa mère pour de problèmes de fertilité n'avait eu qu'une seule fille. Aussi se réjouissaient-ils que la nouvelle génération fût plus féconde. Les photos du nourrisson âgé de quelques mois avaient circulé dans les mains de chacun.
Il tardait à Julie de le voir, de le tenir dans les mains. Il avait fallu lui expliquer que Lyon ce n'était pas la porte à côté. Elle avait répondu qu'il fallait qu'elle ait un petit frère. Toute cette ambiance avait fait croire à Anne, pour un après-midi, que rien n'avait changé dans sa vie, que la naissance de Loïc était un heureux présage pour tous.

La famille, c'était là son leitmotiv. En tant que femme, elle n'avait pas été indifférente aux lois de la sélection naturelle. Elle était tombée par un heureux hasard dans une section où il y avait plus de filles que de garçons sans que ces derniers ne fussent inexistants comme en BTS esthétique ou tertiaire où elle aurait pu très bien aller; et, sans que les autres potentielles rivales et prétendantes à mettre le grappin sur le beau gosse fussent très belles ou sortissent de l'ordinaire. Elle avait toutes ses chances pour sortir avec son prince charmant qui lui avait tapé dans l'œil depuis le début. Des projets de groupes, des simulations de travail en entreprise les avaient rapprochés sans que le dit-hasard seulement y eût intervenu. Elle avait choisi une simulation de projet plutôt accès sur la vente de produits de haute-technologie en communication pour être près de cette homme, de quelqu'un de sexe masculin, de ce qui était relativement rare en section commerciale, de surcroît quand venait s'y ajouter la beauté. Ce projet avait mis en déroute les autres rivales courageuses mais pas assez téméraires pour se farcir un long travail de plusieurs semaines fourni dans un domaine plus masculin que féminin.
Anne avait attendu que tous les autres sujets qui étaient les plus attractifs fussent distribués pour se retrouver finalement seule à vouloir et devoir choisir ce sujet. Cela avait relevé d'un « machiavélisme à la sauce féminine», elle, obligée de jauger les différentes parties en présence, pour, en définitive, ressortir triomphante de ses combats. Les autres ne pouvaient concilier désir, appétit et capacité à faire des sacrifices pour cela.
Elle n'était pas seule dans ce groupe mais avec deux autres garçons en plus de Pierre. Ils étaient moins attrayants que lui et il ne lui avait même pas traversé l'esprit qu'elle pût tomber amoureuse d'un membre de ce couple.
Quel rapport entre la beauté de Pierre et le rêve de famille d'Anne?
C'était que pour avoir une belle progéniture, il avait fallu l'homme le plus beau de la terre. Sa symétrie parfaite jusque dans les moindres détails comme les mains et ses pommettes avait en une fraction de seconde émue Anne.
Il est des études scientifiques qui démontrent aujourd'hui que l'alchimie de l'attirance et du beau passe par une harmonie de traits qui est le reflet de la capacité que l'on a eu à se défendre contre les agressions du monde extérieur lors de sa jeunesse, notamment au début de la puberté.
Anne n'avait pas connu Pierre au collège, jeune adolescent, mais, elle avait pu déduire de sa peau uniforme, sans tache, qu'il n'avait jamais eu d'acné.
Cela avait été confirmé lorsqu'elle avait demandé à voir ses photos de classe. Il n'avait jamais été un vilain petit canard. Si beaucoup de gens se trouvaient moches adolescents, avec un gros nez, des lunettes et des appareils dentaires, lui, avait pris très tôt conscience de sa beauté.
Son problème était plus intérieur que la fable du vilain petit canard qui se transforme en superbe cygne. A défaut de se transformer en cygne, le commun des mortels s'arrange avec l'âge, l'argent aidant, et, se trouve de toute façon mieux qu'à quinze ans.
Pierre lui éprouvait depuis son plus jeune âge un décalage entre son apparence physique et le sentiment que les choses ne changent pas. Sa beauté, qu'on lui faisait remarquer à cinq ans dans sa famille, dans la rue était un facteur d'inertie.

Si Anne le faisait s'ouvrir depuis leur première année supérieure, il y avait des choses sur lesquelles on ne pouvait pas discuter. Ce mal-être-là était resté intérieur, il perdurait encore et allait savoir comment y mettre un terme.
Sa splendeur n'était source que de bonheur pour Anne et la promesse d'avoir une belle fille heureuse et en bonne santé. Si le système immunitaire de Pierre l'avait protégé des agressions extérieures et avait fait de lui quelqu'un de parfaitement symétrique, peut-être que s'il l'avait rencontrée plutôt, elle aurait décelé son asthme léger, et, par conséquent, l'aurait trouvé moins attrayant. C'était là un petit vice caché dont elle ne savait toujours rien. Ses crises légères, il les avait eues dans son enfance, si légères que sa maladie avait été pendant longtemps non diagnostiquée. Les choses étaient à présent presque invisibles, et, s'il avait du mal à respirer, il était le seul à le savoir.
Le fait qu'il ne fumait pas ne laissait-il pas présager que c'était un bon parti qui n'allait jamais mourir d'un cancer et allait soutenir ses enfants le plus longtemps possible?
Qu'en était-il de la pollution? Le Sud de Paris était moins pollué que l'Ouest, plus industriel. Par conséquent, elle ne le gênait pas. Il y avait aussi pas loin le bois de Vincennes, véritable poumon d'air frais.
Son asthme ne le gênait pas non plus pour faire l'amour. C'était un sport particulier, à part. Et si Anne avait été au courant de sa maladie, elle aurait sans doute souhaité qu'il eût une bonne crise avant d'avoir fait l'amour avec Marion ou pendant.
En parlant de troubles de santé, elle ignorait aussi que son comportement risquait de faire de Pierre un véritable alcoolique jusqu'à la fin de ses jours.

Le manque de courtoisie d'Anne conjoint au retard de Julie qui se faisait désirer poussa Pierre à prendre un apéritif. Il avait décidé de prendre ses aises parce que l'on s'était montré froid. Enfin, ça devait se justifier comme ça et par une quelconque sensation de manque. Il se dirigea vers le buffet couleur acajou, en ouvrit le compartiment mini-bar, prit un verre à martini qu'il remplit finalement de punch coco car il n'y en avait plus. En fait, il en restait un très petit fond, même pas équivalent à la dose que l'on sert dans un bar-tabac. C'est dire que ça ne pouvait le rassasier. Il y avait là, en plus de la bouteille de punch, du pastis et du whisky, alcools qui avaient été réservés jusque là au père et au beau-père.
Le pastis l'aurait bien tenté mais pas le goût du scotch, plus précisément du seigle et du malt pour les raisons évoquées plus haut: l'amertume. Même s'il devait y avoir du soda pour le diluer, l'alcool anglais ne lui plaisait guère. Il y avait bien du malt dans les bières blondes…en plus faible quantité que dans les brunes. Aussi son péché mignon n'était en aucun cas une voie d'accès vers ses saveurs fortes. Celles qu'il aimait, lui, c'étaient celles du houblon: autre ingrédient rentrant dans la composition des bières et dont les arômes sont plus marqués dans celles qu'il aimait. Il le savait, cependant, le processus de fermentation qui donnait ces arômes lui était inconnue.
Alors, pourquoi ne s'était-il pas rabattu sur le pastis?
Bien sûr, il ne s'agissait pas là d'être euphorique, mais, chez lui, il se revoyait devant son beau-père assez urbain pour servir tout le monde en train de lui demander: pour vous ce sera un martini rouge comme d'habitude?
Les alcools forts que les aînés prenaient s'était une affaire d'hommes. Approchant la soixantaine, ils se donnaient bonne conscience en le diluant alors qu'ils ne le faisaient pas avant la cinquantaine. Ils n'en étaient pas moins nocifs.
L'alcool avait eu au moins le mérite d'insuffler du changement dans la vie de Pierre. Il regrettait simplement de ne pas l'avoir découvert avec des amis le week-end et de manière plus modérée.
Devant son impossibilité de concilier sa beauté statique et son conflit tout aussi figé avec elle, il avait trouvé, ou plutôt s'était imposé à lui un moyen de s'évader pour un temps de se sempiternelles questions sur ces sujets.
Si boire de l'alcool était né d'un conflit fâcheux qui pouvait se finir par une séparation, il n'en restait pas moins que cela calmer des problèmes profondément enfuis en lui.
De plus, dans une vie où rien ne bouge, il se serait bien vu défier son beau-père en lui disant:
« Non, cette fois, je vais prendre un pastis, s'il vous plaît ». Là, il serait devenu un homme, et pour un temps, celui des apero, se serait senti en communion avec les gens normaux.
La normalité, c'était d'être sorti dès la 3ème avec une fille, avoir fait parti d'un groupe de potes, ne pas se sentir gêné par un physique, et, enfin, se marier avec la femme de sa vie: « celle qui n'est pas regardante si on a l'alcool mauvais».
Comment aurait-il justifié son soudain penchant pour le petit jaune? Le fait justement de devenir un homme.

Il avait dégusté son punch comme un fin connaisseur, en laissant le liquide touché les moindres papilles de sa langue. Les endroits où il n'y en avait pas ne furent pas épargnés puisqu'il le fit passer en dessous lentement.
Il se rendit compte que certains cocktails étaient des délices de saveur, fallait-il le démontrer? S'il était question de truisme, un autre lui vint automatiquement en tête. C'est que quelque soit la saveur de certains alcools de fin palais, il y a la nécessité de se remplir.
Anne avait la sienne, celle de vivre pour sa fille mais toutes deux relevaient d'une dépendance. Pierre connaissait aussi celle de sa femme. Mais elle était supplantée et il risquait qu'elle fût définitivement et radicalement éliminée.
Bien sûr, Pierre ne pensait pas aux effets à long terme de la bière. Etre séparé de sa fille l'avait amené à boire et le tonneau était percé car on ne la lui rendait pas. Le problème, c'était que le mal était aussi un bien.
Il avait ouvert la boîte de Pandore et ce mal-là n'en était pas un. Si l'adultère était considéré depuis la nuit des temps comme l'une des plus grandes misères de l'humanité, adultère qu'il avait goûté, il y avait eu aussi dans la jarre l'ivresse « de l'ambroisie terrestre ». Qu'importe l'immortalité des dieux, si l'on a le plaisir. Et qu'importait le flacon, la boîte des malheurs, du moment que l'on avait l'ivresse.
A ce titre pourrait-on comparé l'attitude de Pierre à celle du surhomme de Nietzsche bien qu'il ne sût rien de sa philosophie? Y avait-il une harmonie préétablie entre ce qu'il vivait et la pensée du grand homme? Fallait-il accepté aussi bien le négatif que le positif de la vie, la souffrance pour le plaisir?
Du haut de son mètre 84, Pierre se sentait un petit homme. Il n'avait pas étudié Nietzsche au lycée, en terminal. Il pensait simplement : « ça me fait du bien!».

Julie tardait vraiment et l'anxiété le gagna. N'était-elle pas pressée de le voir? L'avait-elle oublié?
Elle avait été timide au téléphone, pas très démonstrative. Néanmoins, cela se comprenait; le premier jour d'école l'avait un peu déboussolée. Là, remise de ses émotions, elle aurait dû depuis longtemps le rejoindre.
L'embrassade avec le nounou lui revint en tête, Armand, se rappela-t-il; le prénom était resté gravé dans celle-ci. Mais enfin il était gay, il n'avait rien à craindre quoi qu'il pensa que la bisexualité devait quand même être plus répandue que l'homosexualité pure et dure.
Il avait déclaré qu'il l'était à 100% donc, même s'il pensait ceci, il n'avait rien à craindre.
Il se resservit quand même un verre, cette fois remplis presque jusqu'au ras bord. Il pouvait se le permettre: la bouteille de punch était pleine et on ne verrait même pas une baisse de niveau.
Comme si on allait débarquer d'une seconde à l'autre, il le but d'un trait par grandes gorgées, en faisant descendre et monter sa pomme d'Adam comme un ascenseur. L'effet fut immédiat: une sensation agréable de chaleur lui parcourut tout le corps de haut en bas, dans le sens inverse du morceau qui était resté coincé dans la gorge du premier homme. Puis, après avoir passé de celle-ci à son ventre, elle remonta jusqu'au sommet de son crâne et y resta loger.
Il alla dans la cuisine et lava son verre aussitôt, le reposa dans le buffet puis s'assit dans le canapé. Son regard se tourna obliquement vers la porte, aux aguets qu'il était. Toujours rien: son empressement n'avait pas été couronné de succès. Dans son angle de vue se détacha un objet noir métallisé sous l'accoudoir droit.
Anne avait oublié son portable. L'avait-elle fait exprès pour qu'il y voit de nouveaux prénoms masculins dans le carnet d'adresses, id est de futurs prétendants à le remplacer? Cela était fort possible et Pierre hésita à le consulter.
Mais le faire, c'était un argument à double tranchant: soit il y voyait ce qu'il ne voulait pas voir et il était fixé sur ses intentions, soit il n'y découvrait rien de particulier et, dans ce cas, il serait soulagé, en espérant que cela fût le signe de jours meilleurs.
Il s'essuya les mains sur son pantalon noir comme pour les nettoyer et comme si sa pureté pouvait être communiquée par magie au portable. Il les avait lavées il y a peu, mais la sensation de moiteur avait semblait-il laisser une sorte de couche dont il fallait se débarrasser. Il s'agissait bien là de magie, car, à la manière d'un devin qui doit se purifier pour lire l'avenir, il espérait que cela orientât dans le bon sens sa destinée.
Il saisit le portable de la main droite et l'alluma.
Bien qu'il eût les mêmes fonctions que le sien, il savait qu'il n'allait pas trouver de photos réconfortantes. C'est qu'Anne n'était pas très gadget; plus pipelette, elle avait pris plus grand soin de trouver un forfait adéquate. Pas de photos: si elle en avait mises de Pierre les aurait-elle effacées? Là était une autre question terrorisante.
Il alla dans le menu, sélectionna carnet d'adresses et fit défiler les noms et numéros de téléphone. Aucun ajout de prénom de fille, mais un de garçon: Armand. Lui correspondait un numéro commençant par 01. Il n'avait sans doute pas de portable.
Il fut soulagé qu'aucune véritable présence masculine, enfin d'homme hétérosexuel, n'y figurait.
Il lui vint à l'esprit que s'il avait vu le nom et le numéro de téléphone d'un remplaçant possible, il aurait tout fait pour sauver son couple, quitte à acheter avec beaucoup d'argent quelqu'un si la méthode des bons sentiments ne suffisait pas. Et si cela ne marchait pas, peut-être aurait-il était poussé à faire des choses encore moins catholiques comme se montrer menaçant ou engager un tueur à gage.
Tout était possible dans cette situation-là: un ange pouvait se transformer en démon. Fort heureusement, ce qui n'était que de l'ordre du fantasme n'allait pas se réaliser.
Cependant, il avait sous les yeux le numéro d'Armand, la nounou de sa fille et s'il avait pensé soudoyer un prétendant, il avait la capacité de débaucher un jeune étudiant en lui faisant miroiter le moyen d'arrondir encore plus ses fins de mois: il suffirait qu'il le laisse voir sa fille en échange de quelques compensations.
Pierre se félicita de cette idée géniale: cela lui permettrait de voir sa fille après l'école, lors de ses jours de repos et Anne ne s'en rendrait même pas compte.
Il s'empressa de sortir son nokia et rentra le numéro d'Armand. Il vérifia plusieurs fois chaque chiffre pour s'assurer qu'il n'eût pas commis de faute.
C'était là une chance inestimable et Anne n'oublierait sûrement pas deux fois de suite le sien.
Il avait voulu se rassurer sur l'avenir de son couple et il ne pensait plus que ce geste avait été intentionnel de la part de celle qui était encore officiellement sa femme. Rien ne lui garantissait qu'elle allait être plus compréhensive et le laisser voir Julie autant qu'il le voulût. La froideur d'Anne ne le laisser pas présager. De toute façon, il voulait plus que ce qui était possible. Le verre et demi de punch lui insufflait de l'optimisme même si ce constat était évident. Il entrevoyait un semblant de possible, plutôt un succédané: il fallait s'en contenter.
Il rangea soigneusement les portables, l'un pour ne pas l'oublier, l'autre pour que l'on ne vît pas qu'on l'avait manipulé.
Pierre soupira un bon coup comme s'il s'était dépensé puis s'affala en arrière. 5 minutes passèrent et il se redressa en avant pour atteindre la télécommande.

Enfin la porte s'ouvrit et il vit une trombe s'abattre sur lui. Julie ne lui avait même pas laissé le temps de la prendre.
Elle l'enlaçait maintenant de ses petites mains qui essayaient tant bien que mal de se rejoindre.
— Tu en a mis du temps pour arriver?!
— C'est ta faute, tu n'es pas venu plutôt. Comme je m'ennuyais, je suis allé voir un dessin animé chez Julie.
Julie avait pour son âge un caractère bien trempé. Pierre ne le lui reprocha pas comme à l'accoutumée, car, contrairement à ce qu'on avait dit on l'avait attendu avec impatience. Il pouvait largement excuser son insolence et il lui promit que la prochaine fois il viendrait plus tôt.
— Il était bien au moins ce dessin animé? s'empressa-t-il de demander pour s'assurer que l'attente n'avait pas été si douloureuse que ça.
— Super! s'écria-t-elle
— C'était quoi?
— La ferme se rebelle…
— C'est l'histoire de quoi? Questionna-t-il perplexe.
— De vaches qui parlent.
— Je suppose que c'était assez bien pour que tu restes jusqu'au bout pour le voir.
— Toi aussi t'aurais aimé.
— Ben, ne me raconte pas l'histoire, on le verra tous les deux ensemble un jour.
— D'accord!
Julie avait retrouvé tout son entrain en quelques jours. On dit que les changements d'humeur sont fréquents à cet âge. Pierre savait, lui, que tous les enfants n'étaient pas forcément aussi imprévisibles et versatiles dans leur caractère.
A 6 ans, il était déjà très rêveur et solitaire, et, il ne comprenait pas qu'on lui fît des remarques aussi répétées sur son physique. Il appréhendait toujours le moment où on lui touchait les cheveux comme s'il s'agissait d'un caniche que l'on caressait.
Julie, bien qu'elle fût aussi blonde, ne connaissait pas ce problème, car on semblait accorder plus de pudeur aux fillettes qu'aux garçons. Elle n'était pas caressée par des mamies voulant passer des poils de leurs caniches aux cheveux soyeux de véritables enfants car ce n'était pas convenu : on ne touchait pas aux jeunes demoiselles. De plus, les temps avaient changé, dans un contexte où la pédophilie faisait la une des faits divers de plus en plus souvent, même les petits garçons devaient être de moins en moins caresser à la tête.
La plus grande peur de Pierre, c'était que Julie devienne aussi réservé que lui. Il ne voulait pas que l'histoire se répète et n'ayant toujours pas confiance en lui, il ne savait pas comment la rendre forte. Etre un papa-poule, la couvrir de jouets ne suffisait sûrement pas pour insuffler de l'amour-propre. Il lui donnait de l'amour, mais, ne connaissant pas l'amour-propre, l'estime de soi, il ne savait lui communiquer la force de se battre, force qui était paradoxalement dévolue aux gens moches par leurs parents.

L'après-midi continua dans la bonne humeur. Julie commença par montrer ses fournitures d'école de grande: une trousse Jimmy neutron, dont elle était particulièrement fière; une règle rose et des cahiers illustrés d'animaux. Elle avait fait tout l'inventaire de son sac et Dieu nous pardonne si nous avons oublié deux-trois fournitures.
Le reste de l'après-midi avait été fournie: on avait joué à UNO et on était allé acheter des chouquettes chez le boulanger.
Elle se serait terminée le mieux du monde si papa était resté attendre le retour de maman. Julie qui sentait les problèmes latents que lui avait essayé d'expliquer sa mère par des mots simples comme: « ça t'arrive d'être fâchée contre ta meilleur ami, c'est pareil pour nous » avait demandé : « quand c'est que tu seras plus fâché avec maman?».
Pierre avait répondu: « Bientôt!», même si dans son esprit, il ne pouvait le dire.

A six heures et demi, il était de nouveau chez lui, avec un nouveau coup de téléphone à passer. Cela était pressant, mais pas autant que de boire. Le pli semblait définitivement pris, et même si on s'abstenait un jour dans l'espoir de voir sa fille, cela ne durait pas.
Le dernier jour où il n'avait pas bu remontait tout simplement d'avant la séparation. Bien sûr, depuis il ne s'était pas bourré la gueule tous les jours; une bière pouvait lui suffire pour se calmer.
Il avait tenter de renouer en vain avec une époque de sobriété où il ne dépendait de rien. Une journée d'attente n'avait pas suffi à lui refaire une deuxième virginité. Même si à ses débuts il n'avait pas forcément besoin d'une dose physique d'alcool, et que rien ne l'obligeait métaboliquement à se remplir, il avait vu des films où l 'on buvait simplement parce qu'il y avait une raison: chagrin d'amour, chômage, perte d'un parent, séparation, chômage; c'était selon le goût du réalisateur et le vécu des protagonistes.
Boire, c'était toujours en premier lieu et dans les premiers temps un geste politique pour dire que l'on a mal. Simplement, là où l'on rencontrait dans la vie une âme charitable qui se baisse sur vous, voit votre chagrin et vous redresse; Pierre ne connaissait aucun tierce susceptible de le faire.
Toute acte politique qu'il fût, le fait de boire chez Pierre se faisait seul, dans le clair-obscur d'une pièce illuminait par une simple lampe de chevet.
Pouvait-il parler de son penchant à Anne? Non, cela pourrait avoir l'effet inverse de celui recherchait. Fallait-il la faire chanter du genre: « si tu me quittes, l'alcool aura raison de moi et pense à Julie, elle sera orpheline de père!».
Ce n'était pas non plus la solution. Même si boire en était une à un mal, il fallait rencontrer des gens aptes à le comprendre.
De plus, contrairement à un amant esseulé dont on pouvait pardonner le penchant pour l'alcool, lui sentait qu'il avait commis une faute. On pouvait tout aussi bien lui dire: « si tu en es là maintenant, c'est que tu le mérites! ».
Il n'était finalement pas un Roméo désabusé dont les parents refusent l'union avec la descendante d'un clan ennemi, ni un chômeur privé de son statut social. Dans ces cas de figure, il s'agissait soit d'être d'une permissivité tolérable, de voir que l'amour est plus fort que les barrières sociales, soit de redonner une chance à quelqu'un.
On avait là à faire à des valeurs morales élevées comme l'entraide et la tolérance, que du positif. Lui avait côtoyé ce qui d'entrée de jeu ôté toute prétention à la pureté totale.
Là où des films dépeignaient des Devdas, on ne s'était pas vraiment penché sur son cas. Il était en fait loin d'être pardonnable et les autres buveurs étaient des enfants de cœur à côté de lui.
L'alcool, c'était un vice toléré et même valorisé par la société lorsqu'il était question d'une sorte d'ordalie par laquelle passaient les cœurs brisés en face de cette même société, étrangement double, sous son aspect intolérant. Par un plaisir complexe, elle contraignait les âmes sensibles pour mieux se régaler de leurs souffrance et conserver ceux dont la prestation scénique était la plus pathétique, à sa guise selon ses désirs.
Dans le meilleur des cas, il était une passade nécessaire dans la vie de gens qui se reconstruisaient ensuite. Dans le pire, on en mourrait mais toujours avec sa pureté comme le héros Devdas, qui meurt sous le poids des conventions sociales qui lui interdisent de convoler avec Parvoti.
Il y en avait un troisième dans lequel l'alcool n'était pas un révélateur de pureté, et où l'on mourrait sur le bûcher par ce qu'on était une sorcière.
Force était de constater que cette troisième voie était très peu prisée par les cinéastes.
Ce que l'on pouvait comprendre c'était pourquoi il buvait mais pas compatir à ce qu'il avait fait.
Le fait qu'il était puceau avant d'avoir connu Anne pouvait expliquer sûrement des choses. Cependant, expliquer, ce n'était pas pardonné, pas plus qu'un acquittement.
Etrange acte politique de celui qui crie sans qu'on l'entende.
A défaut de se faire entendre par les autres, Pierre en voulait au destin. Même s'il ne croyait pas en Dieu, il criait sa rage envers lui. Il pensait bien que les choses s'organisaient selon des lois, selon des rapports de cause à effet, en somme à une finalité, sans qu'elle fût insufflée par un père aimant car quel père désirerait tel sort pour ses enfants?
L'attitude d'Anne, c'était de faire sa vie avec ce qui restait, sa fille. Celle de Pierre se bornait plutôt à une attitude plus pessimiste : passer le restant de sa vie avec ce qu'il n'y avait plus qu'à faire pour s'apaiser-boire. Faire avec le reste ou rester à faire une chose, s'enliser de jour en jour dans la torpeur, là était la question.
Pris dans l'extase de l'alcoolisme, il ne percevait que ses aspects dynamisant et euphorisant. Il croyait en sa trinité sacrée: euphorie, apathie et narcose, dont chaque composante donnait de la contenance à cause de son origine grecque recherchée. Il n'en voulait ni d'autre, ni d'autre Dieu que l'alcool.
Dire qu'il s'était marié en faisant des promesses que l'on croit pouvoir être éternelles.
En face de l'autel, il avait senti la pression monter tout le long du prêche. Il s'était senti la gorge serrée, incapable de desserrer son nœud de cravate devant tout le monde. Pour l'occasion, il avait mis un costume beige, le blanc ça salissait trop. La fantaisie était venu de sa chemise et de sa cravate ton saumon. Il ne comprenait pas très bien ce que l'on disait en face de lui:Parabole d'on ne savait quel évangile, prière galvaudée et psalmodiée; tout avait été fait pour l'ennuyer et le stresser. L'important, ça avait été de dire oui, je le veux à la fin du calvaire.
Quand on lui avait dit « vous pouvez embrasser la mariée », il l'avait fait avec fougue.
Il y avait eu une période de flottement dans leur vie car elle était tombée en ceinte juste après être diplômée. Sans argent, il n'avait pas payé les frais du mariage. Les deux familles s'étaient cotisées car comment s'unir sans le sou?
Ils n'avaient pas prémédité la naissance de Julie. Anne voulait un enfant, mais, pas aussi vite. Elle aurait voulu d'abord avoir une vie rangée, un bon métier et un chez soi pour accueillir la merveille.
C'était la théorie, dans les faits, son inconscient de femelle avait fait qu'elle avait oublié sa pilule, quelques fois. Ces choses là ne pardonnaient pas et lorsque Pierre l'avait appris, il avait éprouvé un mélange de joie et de peur.
Joie d'avoir un petit bout de chou à soi, peur de ne pas être à la hauteur.
Comme elle s'était rendu compte qu'elle avait oublié la pilule et que ses règles du mois tardaient à venir malgré son arrêt, elle s'était procurée très vite un test de grossesse qui avait viré au rose.
On s'était rendu chez un médecin qui avait confirmé par un test plus pointu et sans appel la grossesse. Même si elle n'avait commencé que depuis six semaines, ça ne traversa même pas l'esprit de Pierre d'avorter.
Cela faisait deux ans que nos tourtereaux étaient amoureux et leurs liens étaient assez solides pour faire face à ça.

Pour Pierre, il avait trouvé la « bonne » qui ne lui en demandait pas trop: pas d'être un surhomme parce qu'il avait un belle gueule.
Cela n'était pas de la parano: en troisième, il avait tenté de fumer tout seul pour pouvoir le faire ensuite en groupe mais ceci était bien plus qu'une tentative de s'insérer à ses yeux. C'en avait une de rattraper les pots cassés car en début de troisième, il avait mal recopié son emploi du temps et l'heure de dessin du vendredi avait sauté. La semaine qui suivit, il avait donc quitté le cours de maths et s'était apprêté à quitter le collège. Malheureusement pour lui, le chemin qui longeait le stade était celui sur lequel donnait la salle de dessin, assez proche pour entendre quelqu'un qui l'avait appelé. Ce quelqu'un, c'était Hervé, une connaissance de cinquième qui n'en était pas une. Ils avaient déjà été dans la même classe. La différence entre lui et l'autre, c'était qu'il était invisible tandis que l'autre avait pignon sur rue. C'était un comique qui, on peut le dire, était connu de personnes qu'il ne connaissait même pas.
Il l'avait interpellé par la fenêtre:
— Eh Pierre qu'est-ce que tu fous dehors? T'as perdu ton cerveau?
D'autres camarades de classe qui étaient les sous-fifres d'Hervé sortirent leurs têtes des fenêtres et aussitôt rentrées une clameur s'échappa de la salle 151.
Pierre revenant sur ses pas avait entendu les rires et c'est honteux qu'il y rentra la tête basse et l'esprit confus.
Il ne s'était pas fait remarqué jusqu'à présent et c'était là le seul moment où il l'avait été. Mais comme nous l'avons dit plus haut, ce n'était pas là la chance de sa vie; cette acte n'avait pas eu plus de répercussion que ça et ne l'avait pas conduit au stade de tête de turque de la classe ou de star.
D'où étaient donc venues la parano et le malaise de Pierre?
C'est que quelques jours plus tard, il s'était trouvé derrière deux camarades de sexe féminin sur le chemin de l'école. Elle parlait de tout et de n'importe quoi et Pierre écoutait d'une oreille distraite. Il ne pouvait pas faire autrement et le fameux épisode de la salle revint. Elles en plaisantèrent et ce qui aurait pu être bon-enfant prit une allure de cruauté.
Voici quels avaient été les propos:
— Pierre le bien nommé comme Pierre Richard!
— Tu plaisantes! Il est vachement mieux gaulé!
— Oui, mais qui voudrait d'un Pierre Richard?
— Tu as raison, bonne déduction: un Pierre reste un Pierre…
Il avait ralenti puis s'était arrêté net de peur qu'elles ne l'eussent vu. Il en voulut un instant à sa mère de l'avoir appelé Pierre puis en était venu à la conclusion qu'elle n'avait rien fait de mal. Il n'était pas particulièrement maladroit et c'était la première fois qu'on avait décelé ce caractère. Ca n'avait pas été de l'associer au comique qui avait été sadique à ces yeux mais de parler méchamment de son physique. Ce dernier avait mis en relief un soi-disant défaut.
Comme dans un test d'urine, ce qui ne l'avait tracassé que quand on touchait ses cheveux s'était révélé en changeant de couleur. On l'avait affublé d'être distrait et si elles avaient pu, les deux collégiennes dont il ne connaissait plus les noms, auraient trouvé d'autres tares congénitales.
Elles n'avaient rien de spécial physiquement, ni trop belles, ni trop laides:le genre de filles que l'on croise dans la rue sans faire attention. C'était pour cela qu'elles s'étaient permises de critiquer quelqu'un d'hors normes.
Pierre, même s'il avait eu un monde un peu autarcique, n'était pas un distrait caractériel. S'il avait eu ce mauvais passage, il se rattrapait aujourd'hui. Dans son métier, il était très concentré, concentration qui lui permettait de débusquer toute anomalie dans le réassort ou la gestion des stocks.
Le taux de sadisme de cet événement côtoyait celui des blagues fréquentes à l'égard des filles un peu rondes au visage d'ange. Elles fusent à leur égard et on leur dit souvent: « dommages que vous soyez si grosses, vous auriez pu être des canons».
Le problème dans toutes ses critiques, c'est qu'on ne prenait pas les gens dans leur simplicité, ici et maintenant. Pourquoi ne pas reconnaître que l'on est beau quand on a un problème de surpoids? Pourquoi mettre en relief une petite erreur parce qu'on est beau?

Pour le moment, sur ce point, Anne n'avait pas retourné sa veste et critiqué son physique. Elle aurait pu par méchanceté: « je n'aurais dû jamais sortir avec un mec si beau, il fallait s'y attendre. Mieux vaut être heureuse avec un petit moche que malheureuse avec un grand beau volage».
Il ne lui avait jamais parlé de ses complexes, elle savait simplement que de première abord, il était très réservé. Anne n'avait pas pensé à faire porté le chapeau à sa beauté. Au téléphone, Marion avait dit « blondinet, pas « belle gueule ». Elle ne confondaient pas les deux et sa couleur de cheveux n'avait pas été ce qui l'avait séduit le plus chez lui. De plus, elle ne pensait pas fondamentalement que les beaux puissent être plus infidèles que les moches.
Ce qui s'était passé ne s'expliquait par le simple fait de la beauté.

Pour en revenir à l'incident, s'agissait-il vraiment de réparer les pots cassés? Non, pas aux yeux de la populace oublieuse: c'est de s'être retrouvé derrière les deux pimbêches qui lui avait donné l'impression qu'il fallait rafistoler les bouts, alors que quelque chose était depuis toute éternité brisée, à l'image de la faute originelle qui commence avant tout, que l'on ne se rappelle pas avoir commise et nous éloigne d'un paradis heureux à jamais perdu. Il ne savait pas ce qu'elles étaient devenues mais, ils auraient bien voulu les revoir pour avoir quelques explications.
Elles s'étaient sûrement mariées avec des mecs populaires et avaient eu une descendance ni trop laide, ni trop moche. Elles ne se posaient sans doute pas la question de savoir si elles allaient être des mères à la hauteur.
Voilà ce qui était la vie rêvée des gens normaux, non celles des anges, et encore moins des anges un peu rondelets.
Quant à Anne, soulignons que si elle n'attendait pas un surhomme, elle aurait voulu et elle voulait un homme…

Pierre posa sa bière et décida d'appeler Armand. Les choses se répétaient à deux jours d'intervalle. Il s'était un peu rempli et passa à l'acte avec entrain. L'alcool, encore une fois, le galvanisait. Il y eut plusieurs bips et il se pouvait que le jeune fût parti dehors car il était dimanche. Mais, on décrocha finalement:
— Allô, Armand à l'appareil!
— …
— Allô!
L'esprit de Pierre avait calé comme un moteur. Il avait appelé, mais là, corrompre un étudiant qui avait de prime abord une voix sympathique et pleine de vie lui parut tout d'un coup aussi insurmontable que de franchir l'Himalaya.
Sa détermination avait disparu. Au bout de l'appareil « un allô, y'a quelqu'un?! » qui lui fit aussitôt raccroché.
Il chercha du regard la foster, autre bière blonde, qui avait disparu de son champ de vision. Sa pomme d'Adam joua aux montagnes russes ou au saut à l'élastique.
Il la reposa et lança:
« merde, j'ai tout foiré! »
Il passa sa main sur son front qui avait transpiré.

Armand fut déçu de cet appel car il s'attendait à ce que la hot line de son fournisseur Internet l'appelle pour lui dire que le problème avait enfin été résolu.
Il était rentré précipitamment pour voir les résultats du Grand Prix d'Italie et savoir si Raikkonen était monté sur le podium. Il n'avait pas pu ouvrir sa connexion et consulter les pages sports. La veille, il les avait consultées et avait vu que Juan Pablo Montoya, son partenaire, était deuxième sur la grille de départ et qu'il avait réalisé la pole position en survolant tout le monde en 1'20 ''878, ce qui promettait un bon doublet. Le lendemain matin, Armand s'était reconnecté pour être au courant du moindre fait ou potin autour de la course dont n'était pas avare aol info. A sa grande déception, aucune nouvelle croustillante sur la coupe de cheveux de tel ou tel coureur, mais ce terrible coup du sort qui avait un goût de déjà-vu: Kimi avait été rétrogradé de 10 places pour avoir changé de moteur après les essais, suite à un bruit suspect, conformément à de nouvelles règles qui ne faisaient pas l'unanimité chez les présentateurs.
Cela lui était déjà arrivé en Grande-Bretagne et en France- deux fois de suite, il n'y avait pas si longtemps; la différence, c'est que le moteur s'était alors flingué au cours des essais et non après. On imagine la tristesse encore plus grande de se voir déposséder de quelque chose que l'on avait acquis avec rage, après-coup. Au moins si on casse pendant, on sait à quoi s'attendre, ce n'est pas une surprise de dernière minute.
Pourquoi pénaliser un pilote qui jouait de malchance? La réponse des autorités de la FIA( fédération internationale automobile) était que l'on était plus compétitif lors de la course avec un moteur tout neuf.
Armand avait réfléchi depuis longtemps sur ce sujet car, depuis le début de la saison, il y avait eu beaucoup de rétrogradations( qui n'avaient pas touché que son favori)et il pensait avoir trouvé la solution au problème. Pourquoi n'en créait-on pas des vieillis, que l'on stockerait à ces fins pour les casses? comme ça l'on ne pourrait pas taxer les infortunés pilotes de concourir avec un avantage. La solution lui paressait si évidente qu'il ne savait pas pourquoi on ne la mettait pas en pratique.
Son goût pour l'équité l'aveuglait un peu et il ne se figurait pas que cela devait être très dur à mettre en place, il n'y avait pas 36000 façons de vieillir des moteurs. Il fallait les user sur le terrain. Problème que n'avait pas entrevu notre jeune homme dans toutes ses implications. Fallait-il demandait aux participants de faire des séances supplémentaires, des essais sur des circuits privés dans l'unique but d'amasser des V10 encrassés et toussotant? Leurs planning étaient déjà chargé au rythme d'un grand prix toutes les deux semaines. Il ne pourrait pas avoir cette nouvelle fonction. Si l'on suivait l'idée simple jusqu'au bout, il fallait créer un nouveau métier dans le cercle du paddock, les « chauffeurs » au sens propre du terme, agissant dans l'antichambre de chaque écurie. Ils seraient à peine connus du grand public: le strass ça serait pour les autres, au devant de la scène. Peut-être y dénicherait-on quelques talents.
Si l'on prend d'autres domaines d'activité, il existe aussi des métiers auxquels on pourrait les affilier. Utilisons un terme anglais car l'un de ceux-ci est connu que sous cette forme dans les milieux spécialisés: fluffer. Dans le théâtre burlesque, c'était le comédien masculin qui chauffait le public avant le show féminin. Dans le cinéma pornographique, c'est la personne chargée de chauffer la « porn star » avant l'acte fatidique. Pas besoin de faire un dessin, on imagine aisément comment! Le premier sens est un brin désuet, même s'il serait possible d'y associer tous les artistes modernes, qui font des ouvertures, et des premières parties de concert au risque de les vexer car qui voudrait simplement passer pour une mise en bouche? Certainement ceux qui s'y dévouaient dans le milieu du X gay avec délectation car approchant de la matérialisation de leurs fantasmes autrement inaccessibles( sans vilain jeu de mots) mais pas des ego surdimensionnés! Dans tous les cas, on chauffait dans l'ombre pour assurer les meilleures conditions de travail des grands de ce monde, seul taxés de prouesses hors normes!
Quoi qu'Armand eût un soupçon d'inventivité, sa réalisation devrait avoir de toute façon un coup élevé, beaucoup plus que de simples gâteries faites avec dévouement.
Il était enragé de ne pouvoir voir les résultats après avoir donné des cours d'anglais et de français à des lycéens et collégiens.
Etre garde à domicile ne suffirait sûrement pas à maintenir son niveau de vie: celui d'un jeune qui aime sortir. Il avait une bourse et avait trouvé sa chambre par le CROUS, mais cela palliait seulement à l'alimentaire et à l'habitat, à se remplir la panse et au toit sur la tête. Pour vivre sa jeunesse autrement que comme un ascète, il fallait donner de sa personne en travaillant… et louper quelques grands prix de formule 1.

Il les avait tous regardés pendant les vacances et avait assisté aux deux très belles victoires d'affilé de Raikkonen en Hongrie et en Turquie.
Il s'était pris récemment de passion pour la formule 1 et notamment pour le beau Kimi. Plus calé sur l'esthétisme, il savait qu'il coiffait d'une longue distance d'avance les autres sportifs, et, de surplus, que la MP4-20 était sans doute la plus belle des monoplaces jamais conçue avec ses teintes argentée, noires pour les dominantes; rouge pour le délicat liseré la parcourant tout le long du bec, et son aileron profilé comme les ailes d'un avion supersonique.
Il savait que son conducteur avait été vice champion du monde en 2003 et avait fini à deux point de Schumacher au classement final. Il avait appris, après coup, qu'il dominait le championnat jusqu'à la mi-saison; après quoi, Schumi refit surface. A l'époque, Kimi n'était encore qu'un outsider, la surprise du championnat. Il avait fait ses preuves en 2001 chez Peter Sauber et 2002- titularisé chez Mc Laren, mais, c'était alors un succès d'estime tant la mécanique était capricieuse.
La MP4-17 était aussi moins attrayante que la MP4-20. Avec son aspect plus rectiligne, moins aérodynamique, le logo de Mc Laren un peu trop utilisé pareil à la virgule Nike renversé dessus, et le nom Miki écrit en gros sur les côtés toujours marqué de rouge; elle faisait plutôt pensé à une improbable barre chocolaté nordique, finlandaise à défaut d'être suisse.
Ses références sportives étaient toutes fraîches. Armand ne pouvait savoir si Mikka Hakkinen, qui céda sa place à Kimi en 2002, avait évolué dans ce genre de monoplace mais, avec le prénom Mikka écrit en gros, le rapprochement aurait été plus flagrant car Mikka, à une lettre près, c'est une célèbre marque de chocolat!
Une chose était sure, c'est que les designers de Mc Laren avait changé le petit détail qui tue. Remplacer le double logo rouge Mc Laren par un simple sur les parties supérieures des flancs et équilibrer le tout avec le liseré du devant- en n'oubliant pas de ne plus surligner un peu trop généreusement le nom du conducteur, y avait jouait pour beaucoup. Du reste, leur symbole n'était pas l'équivalent du sigle des secondes mais plutôt du boomerang!
Etait-ce là qu'une question de bon goût?
Armand n'était pas très versé dans la technique mais il savait cependant que le châssis pouvait être plus ou moins fin en fonction de la puissance du moteur, de l'effet tourbillon d'air( pour mieux l'évacuer) et de l'adhérence des pneus. Tous ces critères multiples étaient rentrés en ligne de compte pour accoucher de la merveille des merveilles.( Terme utilisé de façon redoublé car étant déjà utilisé sous sa forme simple pour qualifier Julie!).
C'était aussi le cas des monoplaces des autres écuries, qui était conçu à peu de choses prés de la même façon. Il existait une règle générale en formule 1 qui faisait évoluer les bolides vers plus de finesse même si certaines se démarquaient par des spécificités génétiques propres. La technique les faisait tendre vers plus de splendeur selon une loi proportionnel à la courbe de la vitesse et de la tenue de route, de manière analogue au moteur de la théorie de l'évolution selon laquelle l'humanité depuis qu'elle existait progressait vers plus en plus de beauté: la sélection. On était bien loin de la ferrari du pourtant célèbre Niki Lauda et encore plus de celle de J.M Fangio, semblable à une dragée sur roues. Même les dernières monoplaces d'Ayrton Senna faisaient pale figure en comparaison. Restait la nostalgie.
Armand avait appris les résultats du trio de tête du grand prix à la radio, sur sport FM. Rien de mieux que les anciens media pour connaître les podiums quand les nouveaux ont quelques soucis techniques. En ce 4 septembre , Juan Pablo Montoya, coéquipier de Kimi, était monté sur la première marche devant les Renault de Fernando Alonso et de Giancarlo Fisichella et, avait sauvé l'honneur des Mc Laren. Ils avaient donc marqué respectivement 10, 8 et 6 points au classement des pilotes 2005.
Mais le numéro d'arrivée de Kimi restait une inconnu. Il se demandait s'il était arrivé en quatrième place et avait gagné la médaille en chocolat; il en avait les capacités, même avec un gros handicap. C'était dans l'optique des championnats du monde de constructeurs et de pilotes qu'il devait marquer des points.
Pour cette saison, il talonnait de très près Alonso. Durant les 14 grands prix qui avaient devancé celui d'Italie, il avait accumulé 71 points contre 95 pour le second et égalé le nombre de victoires de ce dernier. Les deux écuries étaient au coude à coude. Tout était encore possible.
Las d'attendre une improbable aide de la part de la hot line, Armand se décida à appeler un ami qui était rentré de vacances:Fred pour savoir si la coupe de chocolat avait été attribuée à la MP4-20 qui n'avait plus rien de chocolat!
« — Allo, Fred!
— Oui, c'est moi!
— Désolé de te déranger, je t'appelle parce que j'ai un petit problème technique.
— Je t'arrête tout de suite Armand, je ne fais pas dans le viagra.
— Toujours le mot pour rire. C'est aussi grave que ça pour moi. Tu sais que j'aime depuis peu la formule 1.
— Oui, à cause de Kimi… laisse-moi deviner, t'as un problème avec ton ordinateur et tu n'as pas pu voir les résultats.
— Bon don de voyance!
— Je regarde tout de suite ça!
Le temps qu'il mette son ordinateur en tension et appuie sur l'icône yahoo, le pouls d'Armand s'accéléra brutalement.
Les deux amis de Fac n'étaient pas chez le même fournisseur d'accès. Cela ne les avait pas empêché de se trouver des points communs. Il y avait bien sûr l'anglais mais, pas l'orientation sexuel. Fred était un hétéro fini un peu lourd mais sympathique.
Yahoo, aol, tous ces serveurs avaient des pages info et Fred communiqua le contenu de celles qu'il était habitué à consulter dans la rubrique sport.
— Alors: Kimi, victime d'une sortie de piste a dû abandonné au 38ème tour.
— Non! Il est poursuivi par la poisse.
— C'est grillé pour les championnats.
Fred avait été initié par Armand, même s'il n'avait jamais vraiment vu une course entière.
— Ca me dépite cette affaire. L'écart est trop grand maintenant pour espérer quoi que ce soit.
— T'aurais dû craquer sur Alonso au lieu de craquer sur un homme du nord.
— Je n'aime pas tout ce qui est ibérique, tu connais mes résultats en espagnol.
— Ca c'est vrai, c'est pas fameux.
Il peinait à avoir la moyenne. Il se rattrapait en anglais et en Français où il était parmi les meilleurs. C'était une question de goût et d'affinité.
Au bout du fil, malgré l'humour de Fred, Armand ne savait quoi rajouter. Voyant son désarroi, il arrêta de le faire marcher car Kimi avait bel et bien fini la course… en 4ème position:
— Bon, j'arrête de plaisanter. Ton beau Kimi a fini sa course, il a fini 4ème!
— C'est pas vrai!
D'un coup, Armand avait retrouvé ses espérances. Rien n'était perdu et la fin de saison allait être mouvementé!
Il avait marché car Monza, le circuit italien, était considéré comme le plus rapide de la saison avec ses longues lignes droites que l'on prenait à fond la caisse. Sur cette piste, le risque était plus important que sur n'importe quelle autre de faire une sortie dans le gravier car elles étaient entrecoupées de « curva », de « variante » et de parabola pour la faire à la mode transalpine, compréhensible par tout amateur de sport auto francophone. Pour le néophytes, ils peuvent avoir recours aux notions de racines latines pour savoir de quoi il s'agit, ces mots correspondent à courbe, chicane et parabole. Vous me direz curva et parabola sont transparents, mais variante, issue comme le même terme français homonyme variante de varia, « choses variés », a bien la définition de chicane :« passage en zigzag qu'on est obligé d'emprunter». Variante met l'accent sur la différence, variabilité, là où chicane serait incompréhensible par un autre locuteur de langue romane, car d'origine obscur.
Il rajouta:
— Enfoiré! Tu m'as bien fait marché!
— A charge de revanche!
— Ca tu peux en être sûr…
— Je te rappelle un chose: Alonso est dans une écurie française, Kimi dans une étrangère. Ca serait pas une bonne chose que la France gagne son premier titre de championnat du monde?
— Oui, mais ça voudrait dire…
— Que Alonso sera performant.
— Entre mes amours et la patrie, je suis déchiré; s'improvisa en poète Armand.
— Bon, arrête tes emportées lyriques et bosse en attendant la rentrée!
— C'est dans un mois.
Quelque chose fit tilt dans la tête de Fred. Armand l'appelait pour demander un petit renseignement mais ça faisait un bon moment qu'ils ne s'étaient pas vus.
— Eh t'as du toupet, tu m'appelles en me demandant si Raikko a fini la course et tu me demandes même pas comment s'est passé mon mois en Irlande dans cette putain de société d'import-export!
Pour atténuer la chose, Armand lui fit remarquer qu'ils avaient dans les jours précédents parler de cela sur internet et qu'il allait y venir.
— T'as raison et c'est vrai que c'était pas si passionnant que ça. Je me suis fait chier, dit-il.
La rancune avait disparu et il rajouta:
— Je m'en souviens, tu m'as parlé de ton expérience dans le télémarketing aussi et du fait que t'enchaînes avec la garde d'enfants… au fait, pourquoi tu n'as pas pu voir le grand prix d'aujourd'hui?
— Les enfants, justement! s'écria Armand.
— Quoi? Tu garde des gosses même le dimanche?!
— Non, je donne des cours à des collégiens.
— Tu vas t'arranger pour que ça ne se reproduise pas?
— Pour sûr, j'vais tout faire pour voir les derniers grands prix de cette saison.
— Au fait, en parlant d'espagnol, Juan Pablo Montoya, il l'est pas?
— Ca compte pas, il est colombien. Il doit plutôt être habitué à jouer de l'ocarina ou un truc dans le genre.
Une petite ampoule s'alluma de nouveau dans la caboche de Fred:
— Tiens, au fait, Armand et Alonso, ça commence presque pareil si on roule le R ou si on le prononce à la japonaise! Tu devrais te sentir plus proche de lui.
Armand sourit et répondit:
— Arrête de me chambrer. Tu vas chercher loin!
— C'était pour vous rapprocher un peu.
— Alonso, c'est son nom de famille, et Armand c'est mon prénom.
— Ah bon! C'est quoi son prénom?
— Fernando…
— Autant pour moi…
La discussion se poursuivit tard dans la nuit et nous laisserons ces points de suspension… en suspension. Là où certains s'amuser, d'autres-en plus particulier une personne-se morfondaient. Pierre, à cause d'un fâcheux coup de téléphone loupé, avait vidé un pack et demi de bière et peinait à trouver le sommeil.
Soudoyer un étudiant n'était peut être pas si simple que ça et Anne avait fait son enquête de moralité. Il était irréprochable. Sans doute ce garçon était-il serviable, aimable avec un cœur en or. Il devait déjà avoir une expérience dans la vie active et se destiner à enseigner l'anglais pour être proche des jeunes. Il avait reçu son brevet de secourisme. L'avait-il passé chez les boy-scouts? Etait-il catholique? Est-ce que son orientation était mal vécu par ses parents? Comment vivait-il les grandes questions d'actualité sur le droit des gays en matière de mariage et d'adoption?
Armand lui parut tout d'un coup plus proche. Il avait brossé un portrait imaginaire à partir des bribes d'information que lui avait communiquées Anne et, bizarrement, il se dit qu'il aimerait bien le rencontrer.

Pierre était sur le point de finir une nouvelle canette quand il s'aperçut subitement qu'il n'arrivait plus à faire le point. C'était le signe d'alarme: il avait trop bu mais, ses résistances psychiques s'étaient encore une fois rebellées et il était conscient d'un tas de choses. L'alcool avait un effet moindre que d'accoutumée. Les effets anxiolytiques et euphorique n'avaient pas été au rendez-vous. Il avait pris une dose conséquente car ses yeux le lui révélaient: il en clignota, les ferma plus longtemps puis, les rouvrit afin de retrouver un semblant d'acuité visuelle. Rien à faire, il était comme un objectif détraqué. Il essaya de boire une nouvelle gorgée mais il ne put pas. C'était fini pour cette journée qui était déjà achevée depuis deux heures. Ce qui était fini c'était la recharge journalière d'alcoolisation qui ne commençait pas avec le matin et ne se terminait pas au crépuscule. Celle-ci commençait après le travail vers dix-neuve heures jusqu'à pas d'heure dans la nuit, en fonction de la demande du corps et s'était parti pour 24 heures jusqu'à la prochaine fois. On arrivait bien à des journées et l'expression n'est pas mal usitée. Elle est utilisée à bon escient: les quelques heures de boisson remplissaient pour des journée terrestres et diffusaient dans l'organisme lentement.
Il se sépara avec un haut le cœur du fond de la canette en le versant dans l'évier de la cuisine, ce qui dura bien, quelques secondes. Il ne voulait ni vomir, ni avoir mal à la tête; non pas cette nuit, il ne voulait pas se réveiller comme un mort-vivant en ayant tout oublié de la veille et des instants de bonheur qu'il avait passés avec Julie. Ces moments étaient par les temps qui couraient rares: il devait en rester quelque chose rien que pour espérer…

Sur Paname et sa proche banlieue, les bavards et les buveurs s'endormirent, un cinq, comme les cinq points de la quatrième place. La capitale continua sans eux à vivre, à se noyer dans les cocktails, les paillettes et les corps galbés. Des étudiants en vacances à quelques semaines de la rentrée, un mari esseulé doublé d'un père attristé: qu'allait-il advenir des uns et des autres?


 

Diffusez votre publicité sur nos textes pour tous publics en 468x60 ou 728x90, nos textes pour adultes en 468x60 ou 728x90
Les textes diffusés ici sont la propriété de leurs auteurs respectifs et de TextesGais.com. Tous droits réservés.
Site muni du tag ICRA pour la protection des mineurs.
Editeur : Editions textes gais. Hébergeur : Olf Software.
(c) Textesgais.com


Retour à la liste des textes 

Site protégé par copyright et conception JL productions © 2009 - Les textes diffusés ici sont la propriété de leurs auteurs respectifs et de TextesGais.com. Tous droits réservés. Site muni du Tag ICRA pour la protection des mineurs . Editeur : Editions Textes Gais - Hébergeur : Olaf Software