Lager et Fair (3)
de Saguilan
Plan matinal au travail
A l'état limite de la gueule de bois, Pierre se réveilla à sept heures moins le quart comme d'habitude lorsqu'il allait travailler. On ne pouvait pas dire que cela était des horaires particulièrement matinaux pour un salarié. Il prit même le luxe de rester un quart d'heure au pieu pour sortir du brouillard. Il était un privilégié car il travaillait à Paris même depuis deux ans, à la Fnac Bastille. Il avait eu sa mutation à la faveur de sa situation familiale. Cela lui avait permis de chercher le plus souvent possible Julie à la sortie de la maternelle ou de la garderie les jours où il ne pouvait pas se libérer plus tôt.
Anne était depuis plus longtemps sur Paris car elle avait décroché son premier contrat dans un commerce de luxe bien placé après avoir gardé un an Julie à la maison, dans les plus beaux quartiers; cela en raison de ses excellents résultats et d'un chouia de piston. Un parent d'un amie y connaissait quelqu'un de haut placé. On avait emménagé dans le 13ème pour cela.
Cette fulgurante ascension sur le tard à cause du bébé mais commençant sur les chapeaux de roue avait rendu bien terne le parcours de Pierre, qui avait postulé là où il avait fait ses études et son stage long de fin d'études, à Cergy même, plus précisément au centre commercial des Trois Fontaines. Le créneau qu'il avait choisi offrait plus de débouchés mais était moins prestigieux.
Qu'importait, il se sentait mieux dans son élément et, au moins, il n'avait ni cherché très loin pour faire sa première expérience, ni attendu longtemps pour être embauché.
Si Anne avait feint quelques temps de s'intéresser aux produits high-tech, une fois Pierre berné et en poche, son inclination pour le luxe avait ensuite surgi. Ses accessoires à elle, c'étaient du Hermès, du Sephora et non du made-in Auchan.
Pierre ne lui en tenait aucun grief: chacun avait sa petite lubie et son domaine de prédilection. Par contre, il avait été décidé de ne pas acheter d'habits de marque pour Julie. Ils avaient eu jusque-là un train de vie confortable, beaucoup plus que leurs parents à leur âge-même quand ils habitaient chez ceux d'Anne les premières années de leur vie de couple mais, ils voulaient au maximum préserver son innocence. Tôt ou tard, la folie des marques allait déteindre sur elle ; sûrement à l'adolescence. Pour l'instant, ce qui l'intéressait dans le choix de vêtements, c'étaient les formes et les couleurs, les animaux et, bien sûr les dessins animés. Elle y trouvait son bonheur.
A cet âge, on pouvait être encore émerveillé par des choses simples et sans griffes, bien que quelques publicitaires tentaient de plus en plus d'appâter les petits avec des logos spécialement faits pour eux.
Pierre se leva et alla se vider la vessie. Comme il avait consommé relativement rapidement son pack et demi de bière et qu'il n'avait uriné que deux fois avant de se coucher à cause de la massue qui s'était abattue sur lui sans crier gare, elle l'avait fait comme un ballon de baudruche qui se dégonfle.
La sensation de picotement au niveau du sphincter ne s'était manifestée qu'au réveil et, s'il avait bu encore plus, il n'y aurait pas eu de quart d'heure de luxe: il aurait été poussé par un désir impérieux de se soulager sans attendre.
Au risque de paraître trivial, il faut souligner qu'il n'était pas allé à la selle. Comprendre un alcoolique, c'est aussi se pencher sur ses besoins intimes, quitte à paraître scabreux. Là où certains se faisaient de plus en plus fréquemment et de manière pressante, les autres se raréfiaient car il ne mangeait pratiquement plus que le midi, au boulot.
C'était aussi çà la réalité des « poivrots», comme on les appelle couramment avec une affection teintée de dédain.
Au coin cuisine, il prit un mug et se fit du café, non pas à la cafetière, mais en versant des grains lyophilisés dans de l'eau chauffée au micro-onde. Il n'en avait pas, quel était l'intérêt d'en avoir, seul, à moins d'être vraiment accro à la caféine? Mais quelle idée d'accélérer le rythme de son cerveau, d'être hyperactif quand on cherche plutôt à s'apaiser? Le dernier excès en la matière remontait à la période tendue du lancement de la TNT où il avait eu un surplus de travail. Au « QG », ils avaient été en rupture de stocks, tant la propagande sur cette formidable invention qui permettait de doubler le nombre de chaînes sans changement totale d'équipement avait marché. Les bruits qui sortaient du four étaient pareils à des vrombissements réguliers décuplés par son état border line.
Quelque chose l'avait inconsciemment retenu de franchir les frontières: s'il avait bu car il s'était aperçu que son plan n'était pas si bien échafaudé que ça, Julie avait été son garde-fou.
Son éloignement l'avait entraîné à boire, pour oublier pour un temps la souffrance de ne plus faire un câlin à sa fille chaque matin, de ne plus la conduire à l'école et; lorsqu'elle se rapprochait en souvenir ou en réalité, il supputait ses chances d'évoluer vers un avenir rempli de joie, de chouquettes et d'UNO. A cause de cela, il freinait la mécanique.
Il y avait des fluctuations dans le processus d'alcoolisation, comme le dirait un spécialiste psychiatre en addictologie avec un langage de scientifique, précieux et froid.
Si l'on pouvait disséquer au scalpel sa vie, si la banalité et l'universalité du cas de Pierre en faisait à certains égards un « numéro », il ne fallait pas passer à côté de sa singularité.
A ceux qui sourient quand ils voient un clochard éméché, il faudrait dire qu'il y a un homme qui a été amené à se torcher pour des raisons X ou Y.
Si les effets étaient identiques chez tous: la dépendance et le plaisir, les causes pouvaient varier du tout au tout et n'étaient pas saisissables de manière aisée.
Comme un enfant de 3 ans qui se posent des questions métaphysiques, Pierre n'arrêtait pas de trouver des « pourquoi». La différence, c'était que les siens ne relevaient d'aucune candeur.
Pourquoi je bois? Parce que ça fait du bien.
Pourquoi j'ai besoin de me sentir bien? Parce que je suis seul.
Pourquoi je suis seul? Parce que je ne suis pas avec ma fille.
Pourquoi je ne suis pas avec ma fille? Parce que ma femme m'a mis à la porte.
Pourquoi elle m'a mis à la porte? Parce que je l'ai trompée.
Pourquoi je l'ai trompée? Parce que j'ai rencontré une autre femme.
Pourquoi j'ai rencontré une autre femme? Parce qu'une autre femme est venue à la Fnac.
Pourquoi elle est venue à la Fnac? Pour demander des conseils.
Pourquoi je lui ai donné des conseils? Pour l'aider.
Pourquoi l'ai-je aidé? A cause de mon métier.
Pourquoi à cause de mon boulot? Mon boulot, c'est d'aider les gens.
Pourquoi mon boulot c'est d'aider les gens? Parce que c'est mon boulot.
Pourquoi c'est mon boulot? Parce que
...
PARCE QUE, PARCE QUE, PARCE QUE, PARCE QUE, PARCE QUE!
Ils débouchaient dans tous les cas sur des tautologies où l'on se répétait. On se posait beaucoup de questions pour au final tomber sur ce triste constat: le serpent se mordait la queue, on ne sortait pas du cercle vicieux des raisonnements. On pouvait les continuer ad vitam aeternam en trouvant encore des pourquoi ou, ce qui revenait paradoxalement à la même chose: répondre par un parce que c'est comme ça, synonyme d'absence de conclusion définitive et sure.
En matière de naïveté, Pierre, dans sa jeunesse, ne se rappelait pas s'être émerveillé sur le bleu de la mer ou du ciel. « Pourquoi les cheveux jaunes ça fait parler tout le monde? » avait été le grand mystère de la création. Si le monde chez un enfant pouvait être source de ravissement où l'on décèle une harmonie instinctive corroborée par les histoires bibliques et mythiques racontées par les parents, savoir pourquoi le blond des cheveux attirait avait été pour Pierre celle de son malaise liée d'incompréhension.
Julie lui avait demandé :« pourquoi les flamands roses sont roses? », après avoir revu une énième fois le roi lion. La question l'avait turlupinée depuis longtemps et, il avait répondu: « parce qu'ils mangent des crevettes roses ». Elle avait poussé la réflexion plus loin en demandant pourquoi elles aussi étaient roses. Il lui avait expliqué qu'elles mangeaient de petites bestioles se nourrissant de petits grains roses dans les lacs d'Afrique. « Pourquoi roses? », avait fait la petite, ne démordant pas de son désir à percer les secrets de la vie.
Pierre, collé et gêné, s'était écrié: « c'est le bon dieu qui a voulu ça!», en pensant que cela allait mettre un terme à ses questions.
« Pourquoi le bon dieu veut ça? », avait-elle rajouté, après un long silence de réflexion.
« Parce que Dieu voulait que tu vives dans un beau monde! ».
La réponse trouvée après mûre cogitation avait satisfait Julie. Dans sa tête, c'était une bonne justification.
La beauté, ultime justification de tout, mais, pourquoi les cheveux blonds étaient si appréciés? Pierre vivait avec depuis toujours et savait que l'expression « nos chères têtes blondes » était galvaudée. S'il est vrai qu'un certain nombre d'individus passent d'une coloration blonde à des teints châtains voire bruns, lui s'était rendu compte, de manière empirique, que les blonds restaient minoritaires à tout âge, surtout dans la banlieue parisienne où il avait grandi, là où le brassage culturel et ethnique rendait encore plus rare cela.
Dans son cas, qu'est-ce qui était apprécié la beauté ou la rareté? Les deux à la fois? Ce qui est rare est précieux, ce qui est précieux a de la valeur, ce qui a de la valeur on veut le posséder.
Le seul animal de la création a être gros et rose, était aussi une rareté et, c'est ce qui lui donnait du prix. Pierre avait-il donc une valeur marchande?
Ca avait été le cas aux yeux de Marion qui avait débordé d'imagination pour le séduire, lui qui avait été son premier blondinet, son trophée doré.
Mais, suffisait-il d'être rare pour être considéré comme beau?
Non, les géants et autres cas hors normes n'étaient pas des modèles de beauté.
Si cette dernière était un facteur possible d'explication, il n'était pas suffisant.
Chez les jockeys, y avait-il une seule personnalité taxée d'avoir du sex-appeal? Dans les basketteurs, le plu sexy est aussi le plus petit relativement aux autres joueurs, Tony Parker. Ces constats étaient corroborés par les inclinations naturelles et instinctives du garde à domicile. Dans sa boîte à fantasmes, il y avait aussi d'autres critères que la simple apparence physique pour le titiller.
Qu'est-ce qui différenciait Raikkonen de Tony Parker à part bien sûr les origines? C'était que le premier était mis en valeur par une tenue suggestive même si elle cachait la plupart du temps tout le corps du conducteur, là où le second montrait bien ses muscles, mais sous un t-shirt XXL et un short long style surfer. Pour ce dernier, on voyait bien un peu de la marchandise, mais elle n'était pas vraiment attrayante dans ce contexte. Chez un pilote de f1, on pouvait imaginer toucher cette seconde peau qu'était la combinaison tatouée des noms des sponsors, pareils à des marques de virilité, et ce qu'il y avait en dessous, quelque chose au contraire d'immaculé et sans taches. Le comble de l'érotisme était atteint quand il dé-zippait le haut de sa fermeture pour laisser entrevoir le début prometteur d'un torse bien-fait; ceci pour et dans l'imaginaire d'Armand, car dans la réalité il était quand même dissimulé par une espèce de justaucorps à manches longues. De toute façon, un seul geste vers le bas suffisait pour être déshabillé du regard et qui savait si un conducteur trop pressé ne l'avait pas oublié avant une compète?
Ces détails étaient encore plus pertinents et remarquables dans le milieu des courses moto, la tenue étant plus moulante pour cause d'aérodynamisme: le pilote plus visible devait se fondre dans l'air au même titre, sinon plus que son bolide à deux roues. Mais, les chaînes hertziennes n'en diffusaient pas. Aussi, ne connaissait-il aucun coureur de la discipline, à part le multiprimé Valentino Rossi que l'on voyait quelques minutes dans les journaux télévisés.
Finalement, après toutes ces considérations que conclure? Le jaune était-il beau parce qu'il était jaune?
Encore des tautologies incapables de saisir la nature du beau. On n'avançait guère d'une pousse dans l'élucidation du mystère.
Ce qui était sur et certain, c'est que le blond était blond et que le rose du flamand rose était rose; après, s'il y avait consensus pour dire beau, on ne savait pas trop pourquoi.
Dans le prisme des questions sans aucune réponse, les ruminations chromatiques arrivaient en tête chez les Boutin père et fille. Chez le premier, on n'expliquait rien finalement en disant « c'est jolie », chez la seconde, apprenti métaphysicienne, on s'était demandé dans la nuit pourquoi cette couleur et pas une autre: un flamand rose vert, ça aurait pu exister!
Pour Pierre, elles étaient tacites et siégeaient quelque part dans ses retranchements sous la forme d'un subconscient à moitié voilé qui ne se manifestait que d'une manière symptomatique de maladie de l'âme, ou, par à-coups, par flashs visuels. Tout ressasser du passé, en une seule fois, serait en effet dangereux pour lui au risque de lâcher totalement prise sur la réalité: il pourrait éclater en mille morceaux comme une bouteille de verre. Si cela avait été un terrain disposant qui avait fait germer des graines d'alcoolisme, l'élément déclencheur restait la perte de sa fille.
Si beaucoup de choses s'étaient enchaînées depuis qu'il avait trompé sa femme comme être séparé de son confort matériel pour se retrouver dans un peu plus qu'une chambre de bonne, la séparation d'avec sa femme à proprement parlé et les tensions mêmes avec ses propres parents, c'était ce qui le faisait le plus souffrir.
S'il n'avait plus sa télé 16/9ème, son lecteur/enregistreur DVD, son caméscope numérique, son home-cinéma
j'en passe et des meilleurs, il lui restait son précieux portable et son GPS qui contrastait avec l'allure générale de sa fiat brava diesel. De la haute technologie dans du bas de gamme, voilà qui faisait dépareiller comme des chaussettes de ville avec des baskets. Là où le commun des mortels préférerait avoir à l'inverse des chaussures de ville entourant de vulgaires chaussettes de sport, en l'occurrence une belle carrosserie de voiture, une Mercedes pour les rêveurs les plus fous comme Armand et, un intérieur un peu moins sophistiqué- s'il fallait faire des compromis, lui; se contentait de la petite touche qui tue, de la perle dans un écrin pourri.
Quand il sortait ou laissait son véhicule dehors, il l'enlevait et, soit le mettait dans le coffre, soit le remmenait dans son studio. Pour la frime, on repassera: les voleurs ne se seraient pas privés de forcer son tacot pour s'en emparer.
La guimbarde blanche était à moitié un legs de la part d'Anne car ils n'avaient qu'une voiture. Elle s'en était séparée sans aucun état d'âme, car elle n'était pas habituée à la faire fonctionner même si elle avait son permis. C'était le monsieur qui prenait la route quand on allait chez les Boutin à Argenteuil ou à Conflans chez ses parents. Un quelconque manque de conduire ne la submergeait pas. Par contre, elle avait pris conscience que c'était bien pratique d'en avoir une, cela plus en raison d'une question de confort- même s'il ne fallait pas être très exigeant pour en trouver sur des sièges en tissu rugueux et non en cuir, que pour une raison de durée de trajet: elle passait souvent ce dernier debout dans le train, sa fille avait un sort plus enviable car certains lui offraient gracieusement leurs places. Il y avait aussi beaucoup d'indécrottables qui attendaient que d'autres le fassent.
Par la route ou les rames, on mettait a peu près le même temps pour faire le déplacement car le 13ème n'était pas particulièrement proche de leurs anciens domiciles. La chose était pourtant moins compliquée qu'elle pourrait sembler être a priori puisqu'il y avait cette bonne invention qu'était le périphérique qui permettait de rejoindre n'importe quelle direction sans emprunter des détours dans la banlieue et qui fonctionnait parfaitement bien le week-end. Une fois la bonne porte prise, celle de Champerret, il suffisait de se laisser aller, là où les habitants des régions au sud de Paris devaient passer par Versailles.
Voiture, hic-tech, s'était, selon les clichés, des hobbies de garçon. Pierre ne dérogeait pas à la règle, même si les bolides l'intéressaient un peu moins et, avec Anne, ils formaient la parfaite image d'Epinale du couple homme/femme
autrement dit
d'hétérosexuel!
Anne ne rêvait pas de rouler dans une belle carrosserie et, Pierre, dont tout le budget était passé dans les gadgets, se contentait de la sienne avec une bosse sur la portière arrière droite qui, elle ne faisait pas tache avec les gentes poussiéreuses et non lustrées des roues.
Passons sur la rupture et évoquons ses relations houleuses avec ses parents: Jacqueline et Maurice. Au début de sa nouvelle vie de célibataire, il était régulièrement allé chez eux, à leur demande, pour manger les bons plats mitonnés de sa mère. A l'époque, il avait encore de l'appétit, même si son osso buco avait un goût différent.
Anne et Pierre s'étaient entendus sur le fait qu'il ne fallait évoquer qu'un break devant tout le monde. Jacqueline, bonne maman, avait demandé à son fils de revenir dans son nid douillet d'adolescent: un splendide pavillon f5 avec véranda pour couronner le tout s'il vous plaît! Cette petite fantaisie avait été rajoutée après son départ, les parents ne sachant que faire de l'argent bien mérité de leurs retraites cumulés. On pensait que pour faire une pause, il n'était pas nécessaire qu'il cherche un appartement coûteux.
Il ne voulait pas y retourner, car elle était synonyme pour lui de tant de frustrations. Il y avait passé toutes les nombreuses heures d'oisiveté que laisse une vie de collégien ou de lycéen assis dans son lit à être travaillé finalement par les mêmes problèmes qu'il avait à présent dans son studio.
Peut-être aurait-il été plus marqué dans une atmosphère qui n'aurait rien eu de nostalgique à la manière de la madeleine de Proust que l'on déguste à l'ombre d'un vieux chêne, mais tout de cauchemardesque. Il aurait probablement disjoncté facilement, car tout lui aurait rappelé le gouffre qui le séparait du monde, dans une maison tranquille de petits-bourgeois qui aurait pris les aspects terrifiants de celle d'Amityville. Le miroir de la salle de bain se serait mis à parler comme celui de la méchante reine de Blanche neige à chaque fois qu'il se serait regardé dedans pour faire sa toilette et, qu'aurait-il dit:
«regarde ta gueule: t'as pas changé, toujours le même visage juvénile. On dirait que ta peau de pêche a été créée dans l'unique but de défier le temps. Il n'as jamais eu d'emprise sur elle. Tu n'as jamais ressemblé à une calculette et tu ne m'as jamais souillé en tentant de percer des pustules. Quant à maintenant, ne cherchons pas à y déceler de quelconques rides. Tu n'as même pas celles du lion, car tu ne souris presque jamais. On pourrait dire de toi que tu as été créé par un sculpteur. Ta beauté est figée: tu ne peux t'en affranchir. Elle te confine dans tes plus profonds retranchements à accepter ton sort avec soumission. Toute tentative de rébellion serait vouée à l'échec. Tu es contraint à l'accepter, elle qui s'alimente d'elle-même, source intarissable d'aigreur. Plus tu es beau, moins tu t'extériorises et moins tu t'extériorises plus tu es beau. Va savoir qui dans la nuit des temps a devancé l'autre! Problème épineux de l'uf et de la poule. Ah, Tu t'actives déjà les méninges pour savoir pourquoi le jaune est jaune!
Excuse-moi, bon, j'arrête-là, je ne vais pas risquer de te faire avoir un break-out de neurones
en tous cas le jaune de l'uf est jaune, comme le pastis d'ailleurs
»
S'il était revenu chez ses parents, il n'aurait même pas trouvé des compensations à ses problèmes dans l'alcool. Comment aurait-il fait pour boire en cachette et ramener des packs de bière? Il aurait peut-être dissimulé dans son sac quelques canettes, 3 ou 4 tout au plus qu'il aurait achetées au prix fort d'un euro cinquante l'unité chez l'épicier- s'il eût voulu les déguster fraîches, à la température idéale, car, il aurait été douteux qu'il se munisse d'un mini-réfrigérateur. Il aurait pu aussi prétexter des sorties pour rentrer à des heures indues où tout le monde dort pour se réapprovisionner en bibine de supermarché tiède et pas chère. Encore aurait-il fallu patienter dehors, trouver des occupations nocturnes et retarder la « recharge », de quelques heures, à moins qu'il l'eût commencé plus tôt, dehors, en buvant comme un sans domicile fixe, dans sa voiture.
Son sort, pour un alcoolique était donc des plus enviables. Quand il ne buvait pas des marques, il lui arrivait de trouver des bières deux fois moins chères pour un même nombre de degrés dans une supérette du quartier. Il y allait aussi quand il était en rupture de stock dans sa petite réserve personnelle et s'il n'avait pas la possibilité de se rendre immédiatement dans une grande surface, plus éloignée. Soulignons tout de même l'intérêt notoire des épiceries qui sont ouvertes jusqu'à minuit parfois ainsi que le dimanche, et qui dépannent bien, en cas de pépin, quelque soit le produit que l'on recherche. Lorsque les douze coups de l'horloge sonnent, il est quand même plus fréquent d'y croiser des buveurs invétérés en manque qui ont fait un mauvais calcul de quantité que des boulimiques à la limite de la fringale, quoi que les boulimiques soient de plus en plus nombreux. Ce qui distingue ces deux franges de la population, toutes deux soumises à une addiction, c'est que la première englobe toutes les catégories socioprofessionnelles tandis que la seconde se compose plus volontiers de pauvres.
Cela faisait aussi le charme des épiceries aux yeux de Pierre:
Rencontrer un richard propre sur lui mais qui devait revenir de Vincennes pour y côtoyer les filles de joie et le voir prendre une canette à un prix de luxe que l'on était prêt à payer quelque soit son salaire, c'était fréquent. Quelques fautes qu'ils eussent à se faire pardonner, la boisson marquait une connivence, là où dans les autres secteurs de la vie, le fric partageait.
Supérette, supermarché, épicerie, chacun avait ses avantages et ses inconvénients.
Pour résumer, faisons un tableau récapitulatif:
SUPERETTE
Avantages: proche, bière générique pour la moitié d'une « griffée », avec le même taux de concentration d'alcool.
Inconvénients: pas de marques de prestige, pas de discrétion quand on passe devant tout le monde à la caisse seulement avec de la bière, fermeture à 20 heures.
SUPERMARCHE
Avantages: bières de marque un peu moins chères que chez l'épicier, discrétion à la caisse quand il s'agit de faire les courses pour la semaine, fermeture à 22 heures.
Inconvénients: éloigné.
EPICERIE
Avantages: Proximité, possibilité d'avoir des bières de marque fraîches, ouverte jusqu'à minuit, discrétion absolue devant l'épicier, possibilité de croiser d'autres alcoolo.
Inconvénient: prix de luxe des bières.
Il permet d'entrevoir la complexité des rapports que l'on peut entretenir avec des commerces!
Comment faisait donc les jeunes pour boire chez leurs parents, entendons-nous bien âgés de plus de dix-huit ans et donc aptes à faire leur choix?
A part les recettes que nous avons entrevues, dures à mettre en pratique dans le cas du réapprovisionnement de nuit, car même s'il s'agissait de sortir le samedi avec son véhicule, il n'était pas rare que l'on croise des parents étrangement poussés par un désir noctambule d'aller aux toilettes et de risquer d'être confondu.
Pourquoi se cacher si l'on était majeur? La société n'était pas permissive à ce point et même à 27 ans, on était l'éternel petit enfant de sa maman et son papa. S'assumer sur ce point, c'était au mieux rendre triste ses vieux, si tant est que l'on puisse dire que c'était quelque chose de positif, au pire, être mis à la porte.
Se planquer avait du bon dans ce genre de choses, même si cela voulait dire automatiquement consommer moins, faute de réassortiments réguliers, sérieux et rapides à l'image de ceux de la fnac. Pierre le faisait aussi, puisqu'il ne le criait pas sur les toits sa nouvelle passion, même si c'était à un autre niveau, un peu moins culpabilisant.
S'il n'était pas retourné dans sa maison où il se serait senti dans un espace mentalement étriqué, suffoquant contrairement à ses dimensions physiques en raison de la proximité lourde de Jacqueline et Maurice qui l'aurait empêché de s'étancher et de s'épancher dans les chiottes voir sur leur sol en tant de grands bourrages, pourquoi entretenait-il malgré tout des relations houleuses avec eux?
C'est que le break durait depuis trop longtemps pour eux. Laisser couler de l'eau sous les ponts, oui d'accord, des chamailleries ça arrivait à tout le monde et l'on avait aussi besoin de prendre le large pour faire le point. Mais ne plus parler ensemble depuis plus d'un mois, ça faisait presque d'eux des étrangers. Et comment se retrouver sans un minimum de médiation?
Lorsqu'ils avaient vu leur belle-fille qui venait régulièrement montrer Julie, ils ne s'étaient pas conduits de manière déplacée en la harcelant de questions, en lui disant qu'à leur goût tout ça était un peu trop long. De toute façon, comment auraient-ils pu l'être devant leur petite-fille?
Pour Pierre, leurs bonnes intentions du départ s'étaient transformées bien vite au cours des semaines, en un véritable inquisitoire. On avait essayé de lui tirer les vers du nez pour savoir ce qui n'allait pas. Cette ingérence dans sa vie qui continuait encore le faisait enragé surtout qu'il ne devait rien dire et tout retenir en lui.
Le comble avait été atteint quand son père lui avait fait le reproche d'être un peu trop réservé. Il avait sous-entendu que c'était peut-être ce qui bloquait les choses. Pour tout autre fils, cela serait passer comme une lettre à la poste. Mais Pierre n'était pas n'importe quel fils et le conseil ou plutôt la critique donnée ne lui avait pas paru anodine.
Il l'avait prise à cur et avait été à deux doigts de sortir de ses gongs. En quelques secondes, il avait vu toute sa vie défilait devant ses yeux. Elle lui était apparue infiniment longue et silencieuse. Si la mort devait ressembler à quelque chose, c'était à cela.
Le père qui connaissait son fils sans le connaître, avait fait vibrer pour la première fois la corde sensible. Après une réaction si pataude, qui était de mauvais aloi, on ne pouvait que se demander pourquoi il ne l'avait pas fait plus tôt. Avec la délicatesse d'un éléphant qui se promène dans un magasin de porcelaine, il avait blessé celui qui cherchait dans ce bas monde une bouée de sauvetage, quelque chose pour s'amarrer et ne pas dériver; quelqu'un en qui on puisse avoir confiance.
Avoir confiance en quelqu'un, c'était être près d'une personne qui ne critiquait pas, même si ce n'était pas avoir confiance en soi. Ce rôle qui lui avait été pendant des années dévolue, de manière affective, était tragiquement usurpé.
Pierre s'en était voulu d'avoir été dupe. On l'avait trompé, même ses parents se liguaient contre lui.
Quand on le traitait de réservé, il ne répondait pas du tac au tac mais dans sa tête ça bouillonnait.
Son foisonnement intérieur était riche mais quand il se sentait attaqué par les personnes qu'il idolâtrait, il se mettait à les détester, presque autant qu'Anne à son égard, comme un chien sur qui on lance un bâton, et qui croit que c'est le bâton qui lui a voulu du mal.
Touché dans sa chair et manquant de recul, il n'avait pas considéré ensuite qu'il était peut-être aussi et avant tout dupe de lui-même. Ses parents étaient après tout des gens ni meilleurs, ni pires que les autres. Ce qui l'avait trompé, c'était également son imagination. A trop attendre de ses proches, il s'en était créé des chimères.
Ces surs ne se sentaient pas en reste, elles qui avaient deux ans d'écart entre elles et qui ne l'avaient pas autorisé à jouer aux barbapapa, à kiki ou encore à la barbie en leur compagnie. Le couple fusionnelle n'avait laissé aucune chance à Pierre de s'y intégrer. Elles n'étaient pas jumelles, mais c'était tout comme. Deux ans après la plus grande, la plus petite, avait été habituée à porter les mêmes vêtements aux couleurs acidulés et flashy de la fin des années 70. Il n'avait pas été rare qu'on les confondît sur les photos. Elles étaient l'une et l'autre d'un châtain très clair qui n'avait pas bougé depuis cette époque, à l'image de leurs parents. Pierre était blond de part sa grand-mère maternelle qu'il n'avait jamais connu car elle avait décédé lorsqu'il avait eu un an. La chose avait sauté une génération et les avait épargnées.
1978, l'année de naissance de Pierre avait été aussi celle du premier rock-opéra: starmania. Et un jeune chanteur prometteur à la voix aiguë avait chanté « au gros loto de l'univers, j'ai pas choisi le bon numéro ».
Il aimait Balavoine, mais il n'avait pas revendiqué son appartenance à une génération désenchantée en mal de repères. Sa souffrance, il vivait avec et si sa naissance et la création de star mania avait été simultanées, il ne fallait pas y voir un signe du destin.
Un peu plus tard, il n'avait pas évolué vers les Ziggy, les stella Spotlight, les Marie Jeanne et Johny Rockfort des années 90: les Gothiques, tout autant romantiques que leurs modèles dans leurs refus de faire des compromis entre leurs aspirations et la réalité, mais encore moins fréquentables.
Il n'avait jamais eu d'idée suicidaire au point de « s'étendre sur l'asphalte et de se laisser mourir ». Sa chanson préférée du chanteur était plutôt Laziza, plus rythmée et correspondant à la période de sa prime jeunesse. Il avait fredonné tous les jours «danse avec-moi, je te veux si tu veux de moi
que tu vives ici ou là-bas ce n'est pas un problème pour-moi ». A 7 ans, il avait compris les paroles qui parlaient de différence, de racisme, d'une histoire d'amour entre des gens de cultures opposées; et cette chanson, par un effet après-coup, correspondait plus à ce qui allait venir, quand les choses allait se compliquer. Il avait su que son message avait été profond: la preuve, elle était resté bien placé pendant des mois au top 50 et ses paroles, il les avait trouvées dans le télé 7 jours.
Croire en la tolérance, c'était plus beau que de céder au désespoir. Contre vents et marées, il y croyait encore. Il n'en avait pas fait le deuil malgré le coup dur de la réaction de Maurice.
Pourquoi cette allusion, alors?
C'est qu'avoir les cheveux aussi dorés qu'un champ de blé, ça avait relevé de la loterie!
Oui, il ne lui restait que sa fille pour ne lui faire aucune remarque déplacée. Il n'y avait qu'elle partout où il regardait dans le meilleur comme dans le pire, dans ses excès et ses prises de conscience, elle qui portait la double casquette de l'enclenchement du processus et de sa fin virtuelle, du moins pour l'instant de son ralentissement. Elle l'aimait, c'était pour ça qu'elle n'était pas uniquement un catalyseur.
Pierre prit ensuite une douche vite fait. L'effet tonifiant de l'eau chaude le réveilla encore un peu plus. Il laissa sa barbe de trois jours et se contenta de se brosser les dents. Il se raserait le lendemain matin. Il enfila un pantalon gris rayé et une chemise unie. C'était la tenu la plus passe partout qui permettait d'accueillir avec élégance, savoir-vivre et professionnalisme les clients; même si il n'y avait aucune consigne clairement édictée en la matière. Les libraires de la fnac ne se dérangeaient pas pour porter de large vêtements de trekking, tenant par une ceinture cloutée et laissant apparaître souvent un caleçon calvin klein, seul marque d'élégance. A faire dans la provocation, ou dans l'anticonformisme, il y avait des bornes infranchissables: on devait portait des sous-vêtements variés et irréprochables au niveau de la propreté car apparents.
Là où les uns se croyaient branchés et intellos à la fois en ayant un scalpe d'iroquois et des anneaux dans les oreilles, les « techniques» ne se créaient même pas cette contrainte qu'était celle de changer plus que régulièrement de boxer.
Quelque que soit le camp auquel on appartenait, on était quand même identique avec son veston vert et la querelle tacite des traditionalistes et des avant-gardistes y trouvait un bon compromis.
Notre employé fringant, emprunta les lignes 6 et 5 pour se rendre à la Bastille. Avec bonheur, il repensa à sa fille, et un sourire contenu marquant plutôt la sérénité se dessina sur son visage. Cette béatitude, stupéfia un instant un jeune cadre avec sa serviette, étonné de croiser quelqu'un de si frais de si bon matin.
Quand l'effet toxique disparaissait, quand les légers coups de marteau s'estompaient jusqu'à devenir inexistants, cela était comparable à la sensation de bien-être que l'on éprouve lorsque l'on s'arrête de se cogner la tête contre le mur. Cette douleur-là avait un terme, et il était plus apprécié, car succédant à une période de privation. Revoir Julie, avait relevé du même principe, mais il avait trouvé ça trop court et en la matière des théories adverses s'affronter: soit l'on pouvait penser que la séparation décuplait le plaisir des retrouvailles, soit la distance conformément à la sagesse populaire du vieux Maurice faisait disparaître les liens, « loin des yeux, loin du cur », comme l'on dit.
Aucune ne semblait être fausse et au bout du compte, cela devait être vrai que sa femme s'éloignait de jour en jour un peu plus. Quant à Julie, l'honnêteté qui les unissait ne devait pas tarir, il ferait tout pour l'entretenir et elle serait un bon rempart contre le constat fataliste du père et grand-père.
Après que le train eût dépassé la station Quai de la Rapée, Pierre se leva et se dirigea vers les portes pour sortir à la prochaine. L'homme à la serviette, juste assis devant lui s'était repoussé en arrière comme un Bernard-l'Hermite qui se recroqueville dans sa coquille pour laisser passer un gabarit plus grand que lui qui prenait pourtant toujours le plus grand soin de ne pas s'entrechoquer avec autrui.
Arrivé à son poste, revêtu de son veston pareil à une blouse d'école qui gommait les différences entre « collaborateurs », il bulla quelques minutes puis les premiers clients arrivèrent.
Selon un principe de chaises tournantes chacun s'occupait de l'accueil, des stocks et de rendre les plus attrayants possibles les rayons comme s'il s'agissait de morceaux de choix de buf ou de poisson. Pierre avait une corde en plus à son arc, celle de repasser derrière presque tout le monde pour vérifier si le travail avait été bien fait.
Ce lundi, il était à l'accueil, derrière son comptoir qui avait des allures de chaire de professeur émérite ès technologies nouvelles. Il y avait un modèle de tube cathodique 16/9ème à prix bradé depuis quelques semaines qui suscitait toutes les convoitises, et il ne comptait plus les clients qui pensaient qu'il y avait anguille sous roche.
En toute sincérité, Pierre disait que c'était une très bonne affaire, presque à moitié prix, malgré quelques limitations à long terme. Son coût était imbattable par rapport aux nouvelles technologies plasma et LCD qui avaient encore du mal à trouver leur public et donc à être amorti en raison d'une consommation électrique encore trop élevée. Le problème, c'était que le tube cathodique malgré son balayage à 100 hertz allait faire figure de dinosaure à coté des normes haute définition qui allaient surgir sur le marché. Là où la fréquence ne pouvait pas être augmenter indéfiniment, les satellites et internet diffusaient toujours plus d'informations. Les écrans plats, au contraire, suivaient cette tendance en multipliant le nombre de pixels, qui lui, ne devait pas forcément tendre vers l'infini, car l'il avait ses limites. Toujours est-il que le jeu préféré des jeunes des années de la période post disco, new-ave, seul à avoir massivement profiter de leurs écrans cathodiques qui s'étaient démocratisés après une période monotone de noir et blanc: regarder de près la télé pour voir le bonhomme en carré, en bleu, rouge, et vert, allait appartenir à l'histoire. Pierre avait constaté que sa fille, même bébé ne collait pas son nez tout juste devant. Etait-ce une preuve de la plus grande intelligence de la part du sexe féminin? Non, ces surs aussi avaient fait comme lui. Cette différence s'expliquait par le fait que les écrans volumineux avaient quand même fait un petit bout de chemin depuis, il est vrai moins spectaculaire, du 100 hertz, ce n'était plus du 50 et, surtout par la curiosité engrangé par le passage à la couleur.
A 10 heures, le magasin retrouva sa tranquillité et l'esprit de Pierre était assez inactif pour qu'il se remît à penser au coup de téléphone à Armand. Ca avait été un fiasco total, mais il ne pouvait pas rester sur un tel échec. Il devait bien avoir une solution et contourner le problème de son honnêteté.
Il n'y avait qu'à lui mentir! Plus facile à dire qu'à faire. Sans compter qu'il fallait rentrer en contact avec lui de manière opportune mais aussi improbable pour ne pas paraître trop calculateur.
Y avait-il d'autres moyens que le téléphone pour qu'il communique?
Ce n'était pas le moyen le plus approprié pour lier amitié d'autant plus que l'on ne se voyait pas au préalable. Et s'il se faisait passer pour un dépressif pathologique qui compose des numéros au hasard, Armand prendrait-il pitié de lui au point de vouloir nouer des liens?
Pierre pensait qu'il pouvait l'avoir en tirant sur la corde sensible, en se faisant passer pour un ami pour finalement lui avouer qui il était: un père désespéré près à tout pour revoir sa fille.
Comment devenir amis quand on n'évolue pas dans le même milieu, quand on habite pas dans le même quartier- il avait consulté le 12 qui était appelé à disparaître et avait vu qu'il habitait presque dans le 14ème, à la lisière de Paris, à Gentilly?
Le point était là et il repensa à un détail: il était gay.
Oui, est alors?
Un gay, ça devait bien aller de tant en tant dans le Marais au moins pour écouter de la musique électro à défaut de se faire draguer dans des bars.
La chose devait être encore plus compliquée et à chaque fois que l'on avançait un peu, on tombait encore sur un os. A la manière de poupées gigognes que l'on ouvre, il y avait toujours un problème dissimulé. Il semblait même que lorsque l'on en ouvrait, on en découvrait toujours de plus grosses, inversement à leurs tailles dans la réalité.
Quel était le nouveau problème?
C'est qu'il fallait se faire passer pour plus que pour un ami!
De premier abord, l'idée semblait saugrenue. Elle était pourtant plus envisageable et moins diabolique que ce qu'il avait envisagé de faire auparavant: de bien pires choses comme devenir menaçant contre un éventuel prétendant.
Même s'il allait se jouer des sentiments d'un jeune homme, il pensait que cela ne serait nécessaire que le temps qu'il rencontre Julie au domicile familial, suite à quoi il dirait toute la vérité: juste assez tôt pour qu'il ne s'attache pas à lui.
Comme ça, personne ne serait blesser. Tout le monde serait à même de comprendre la souffrance d'un père dans ces conditions.
Un quart d'heure après, un flot ininterrompu de clients déferla, empêchant Pierre de peaufiner son plan. Le reste de la journée ne lui laissa pas non plus une seconde de répit, si bien que c'est seulement sur le trajet du retour et chez lui qu'il y repensa et qu'il s'aperçut que certaines variables restaient aléatoires.
Arrivé chez lui, il récapitula:
Je le rencontre dans le Marais,
Je sympathise avec lui,
Je m'arrange pour le voir chez mon ancien chez-moi,
Je vois Julie,
Je lui explique ensuite qui je suis,
Il compatit et me laisse la voir quand je le désire.
Si l'on découvrait de nouvelles poupées russes à chaque questionnement, restait qu'elles ne se ré-emboîtaient pas harmonieusement les unes dans les autres car les plus grandes étaient enfermées dans les plus petites. On pouvait les ouvrir dans un sens mais pour tout refermer, la tâche semblait plus ardue. Devant lui, Pierre avait un puzzle de morceaux éparses qui ne s'enchaînaient pas aussi logiquement que dans sa brève récapitulation.
Premièrement, il fallait qu'il aille dans le marais, dans un lieu où l'on se pose quelques instants: dans un bar, par exemple. Il n'en manquait pas, donc pas de problème à ce niveau. Mais si le jeune homme était déjà en couple, comment d'emblée se montrer entreprenant? Et qu'irait-il faire dans un quartier gay s'il était amoureux? Un muti-partenaire? Cela ferait bien son affaire tout en le répugnant car c'était quand même le garde à domicile de sa fille!
Il était néanmoins, peu probable qu'il le soit. Alors seul ou accompagné? Il fallait qu'il soit « célibataire ». Et dans ce cas pourquoi le croiserait-il au Marais? Serait-il entrain de chercher des partenaires de passage?
L'idée le dégoûta encore une fois, mais il se dit que ce n'était que des préjugés.
Serait-il avec des amis simplement pour s'amuser?
Dans ce cas-là comment lui parler?
Et il fallait le prendre en filature, une fois qu'il sorte de sa chambre.
Sur ce détail, pas de problème non plus. Elle donnait sur une station du RER B débouchant tout droit et sans correspondance sur Châtelet Les Halles et donc sur le Marais. Les villes qui entourent Paris sont si petites que l'on est jamais très loin du train!
Mais, il fallait quand même se montrer discret, mettre un sweat-shirt avec capuche, par exemple.
Le plus gros impondérable était si il allait y aller.
Et qui disait qu'il le laisserait faire connaissance?
Et si les choses dégénéraient jusqu'à aller au baiser?
Malgré le portrait dressé par Anne, il ne pouvait s'empêchait d'imaginer le pire et de penser qu'il s'était peut être caché derrière une façade. Il l'avait d'abord considéré comme quelqu'un de sûrement sensible: garder des enfants, n'en était-il pas la preuve?; mais, visualiser ce qu'il devait faire avait mis à mal quelque peu ses convictions. Une femme ça attendait longtemps avant de se faire embrasser, un gay ça devait être plus pressé.
Pierre revit à la baisse ses ambitions, un peu par peur, et il se contenterait de se faire passer pour un provincial fraîchement débarqué à Paris en quête d'amitiés sincères, et gaies comme lui.
Les rouages se remirent à tourner pour aussitôt s'arrêter:
Cela serait-il suffisant pour qu'il le laisse venir jusqu'à son lieu de travail et qu'il voit Julie?
Il prétexterait des horaires décalés et l'impossibilité de le voir et donc d'entretenir des liens sociaux pour qu'il cède. Et si ce n'était dans la demeure familiale cela serait dehors, bien sûr en la compagnie de la petite, car il ne pourrait pas la laisser toute seule.
Après, il lui suffirait de tout révéler.
Se faire passer pour un potentiel petit-ami! Pierre avait vu gros et maintenant il était rassuré par le nouveau personnage qu'il allait jouer. De plus, avec lui, il était gagnant à tous les coups si ça marchait:
Si Armand était en couple et était fidèle, il était clair que l'image du provincial était la plus adaptée à la situation. Il n'était plus obligé d'être « célibataire ».
S'il était seul, cela ne serait pas jouer indûment avec ses sentiments comme il pensait le faire au tout début, influencé par tout ce que l'on entendait sur cette étrange faune qu'étaient les gays et ce qu'il avait vu de sa partie la plus visible près de son lieu de travail, sur le passage en rentrant. Comme tout le monde le sait le défiler de la fête des fiertés commence à la République pour se prolonger jusqu'à Montparnasse avec un grand rassemblement à la place de la Bastille où se mélangent dragqueens peroxydées et jeunes mâles aux torses dénudés. A première vue, Armand ne faisait pas partie de ces étranges oiseaux sur le plan physique, mais les rumeurs allaient bon train et certains grands-pères, entendez par là hommes politiques sous-entendaient que les murs douteuses ne se limitaient pas à la vitrine mais à tous.
Si elles étaient donc fondées et s'il recherchait d'emblée un aventure, qu'il soit seul ou en couple, alors là Pierre pourrait faire une chose qu'il ne ferait pas en tant normal: le faire chanter et lui dire qu'il révélerait tout à sa femme de sa vie débridée. Si cette opportunité ne se présentait pas ainsi, dans un contexte moins calculateur, il dirait tout non pas parce qu'il serait à cheval sur les principes mais plutôt vis à vis de sa fille. Il voulait l'entourer de ce qu'il y avait de meilleur, même s'il n'avait pas fait dans cette catégorie en trompant Anne. Rappelons une chose tout de même, il avait été en grande part victime. S'il y avait une catégorie judiciaire pour qualifier ce qu'il avait fait, c'était acte sexuel non-prémédité, à l'image d'un homicide non-prémédité. Cette remarque a de quoi faire bondir alors que les viols se multiplient de plus en plus. Revenons pour la légitimer sur cette journée noire où tout avait basculé:
Discussion pour dézonner un lecteur dvd réfractaire à l'être par de simples codes. Pierre confirme, c'est un des modèles les plus revêches. Il lui dit qu'il ne faut pas désespérer pour autant car chaque problème à sa solution: en l'occurrence, une simple puce à intégrer, qu'il se propose gracieusement de lui installer gratuitement. Il se vente par là-même d'être un bidouilleur émérite, rôle qu'endossent souvent les techniques car c'est officieusement toléré, à des fins le plus souvent lucrative. Mais, comme Marion est une amie, il lui propose de passer chez elle en début de soirée. Elle prend l'air pensif et dit qu'elle sera bien chez elle vers dix-huit heures. Avant l'heure fatidique, elle brûle un parfum d'intérieur. C'est la seule chose qu'elle peut faire pour rendre son appartement plus intimiste et pour susciter le désir. Se changer, ça serait risqué d'apeurer la bête. Elle aurait pu se vêtir d'une tenue plus aguichante pour aller au magasin, ce qu'elle n'a pas fait pour éviter qu'il n'éprouve des soupçons quant à son égard. Tout doit être naturel. Il arrive enfin muni de la puce et d'un fer à souder. Il la félicite pour la déco, remarque l'odeur de miel, va vers le lecteur dvd et le débranche. Il s'installe sur une table pour dévisser l'appareil. Il fixe le petit artéfact avec dextérité en un tour de main. « Voilà, c'est fini », s'écrie-t-il. « Si vite», pense dans sa tête Marion. Il faut qu'elle agisse, le temps est compté. Il prend le sony des deux mains et le rebranche. Il est maintenant accroupi, il essaye d'insérer un dvd lorsqu'elle tente le tout pour le tout: elle le masse du bout des doigts, au niveau des épaules et derrière la nuque. « Qu'est-ce que tu fais? », fait-il. Elle répond qu'elle masse un dépanneur qui doit se détendre après un travail exténuant. Il dit que ce n'était pas grand chose, elle insiste sur l'encolure, cette endroit sensible bourré de fibres nerveuses. Il se sent destréssé, juste le bon moment pour porter le coup de grâce: elle l'embrasse à ce niveau. A partir de cet instant, tout se passe comme si elle avait désolidarisé la tête de Pierre du reste du corps. Elle n'a pourtant pas brisé son cou comme celui d'un lapin. Il n'y a eu aucun bruit sec, elle l'embrasse à présent se frayant un chemin dans sa bouche. Il se dirige dans la chambre, laissant le tiroir-disque ouvert.
Avec une économie de moyens, Marion était arrivée à ses fins.
De son côté:
une relation sexuel préméditée et volontaire,
De celui de Pierre:
seule la volonté s'était exprimé dans le feu de l'action.
Pour le dire simplement: il n'avait rien vu venir. Il n'avait pas fomenté l'idée de coucher avec une autre femme qu'Anne.
C'était bien cette idée de non-préméditation qui lui donnait un peu de cohérence interne par rapport à ce qu'il attendait d'Armand: ne pas considérer les autres comme des objets, même s'il s'apercevait bien que le brouillon de plan du départ était ostensiblement en porte-à-faux au regard de ce dont il ne voulait plus être victime et en aucun cas commanditaire. Vraiment, la nouvelle mouture, était malgré le cas extrême du gay libidineux qui veut coucher avec n'importe qui, la meilleure. Dans son fond, Pierre espérait qu'Armand fusse bel et bien un gentil garçon.
Honnête ou usurpateur d'honnêteté: il y avait néanmoins là quelque chose de ludique à essayer de découvrir ce qu'il était. Quoi que l'on pouvait être honnête en travail et inconstant en amour à cause du sexe.
Comme le doute s'était immiscé en lui, il ne ferma pas l'il de la nuit, malgré la recharge.
Au matin, il dut de nouveau partir pour entamer une nouvelle journée répétitive de labeur.
Il avait pris avant deux bols de café, non pas pour se réveiller, mais pour encore plus activer son cerveau
Il allait devoir être en possession de toutes ses facultés pour mener a bien son projet.
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