Lager et Fair (4)
de Saguilan



Essais libre de Pierre Boutin

Premier essai

Dès Mardi, Pierre se positionna non loin d'un bâtiment neuf contrastant avec d'autres édifices anciens qui pointaient à l'angle de la rue. Même les alentours de Paris n'était pas homogène et le récent y côtoyait le bon chic bon genre.
Armand aurait pu y trouver intra muros, une chambre de bonne relégué au dernier étage mais pas là où il voulait, le plus proche de sa fac, et au risque de se retrouver exténuer les jours de panne d'ascenseur- pas toujours bien rôdés, après avoir monté les escaliers. Il en connaissait qui avait fait ce choix dans les arrondissements les plus excentrés et les moins chers. Près de Jussieu, la spéculation avait le vent en poupe, à cause de la présence de la Sorbonne et du quartier latin, non loin.
La mansarde sur le toit et le conglomérat n'avaient pas été les deux seules voies à explorer d'après lui, l'année précédente, alors qu'il voulait voler de ses propres ailes et vivre relativement loin de ses parents.
Il avait espéré un temps faire partie, dans le 14ème, de La Cité Universitaire Internationale qui, comme son nom l'indique, met en relation des étudiants de différentes cultures et pays, le tout pour favoriser une enrichissante émulsion intellectuelle. Optimiste, il avait tenté sa chance pour être finalement débouté: son dossier était passé à la trappe. La lettre qu'il avait reçue chez lui était « joliment» formulée:
« Suite à votre demande de location de chambre à La Cité Universitaire Internationale, nous avons le regret de vous annoncer qu'elle n'a pu aboutir. Nous vous conseillons de tenter votre chance en deuxième cycle. La Cité a en effet vocation à rassembler des jeunes ayant des expériences de vie à partager. Les voyages, les rencontres, seront votre meilleur atout pour cela.
Nous vous prions de croire en l'assurance de nos sentiments les meilleurs. »
Il fallait y comprendre:
« Ayez plus de bagout, après on reparlera. Vous manquez pour l'instant de maturité »
Oui, mais comment faire des expériences si on en laisse pas la possibilité? Allez à l'étranger pour voir des étrangers: tout le monde n'en a pas les moyens!
C'est là où le bas blesse. On demande du vécu avant de pouvoir accéder à une tranche de vie épanouissante. Mais, c'est bien pour vivre ce qu'on a jamais expérimenté qu'on fait la démarche!
Bref, pour lui qui aurait bien voulu dépasser son Œdipe avec un étranger, ça avait été une catastrophe, motif inavouable qu'il n'avait pas stipulé dans sa lettre de dossier.

Remontons à l'origine de son inclination pour l'exotisme.
Tout d'abord, il avait déjà fantasmé sur un scandinave par le passé: Oliver Bjerrehus dont le sublime visage avait été placardé sur tous les arrêts-bus pour la campagne de promotion d'un parfum. Ce danois était le plus beau brun qu'il avait jamais vu avec ses yeux gris-bleus profond. Armand avait ensuite fait une recherche sur Internet pour trouver d'autres clichés de lui. Il était tombé sur un excellent site qui classait les hommes les plus sexy de la terre par secteur d'activité. C'est là qu'il avait découvert dans la section sportifs, dans la rubrique formule 1 Raikkonen. Sa blondeur et son nom aux sonorités étranges témoignaient de ses origines: il n'avait pas eu de mal à deviner de quel pays il venait-la Finlande.

Un autre homme du froid, dans un autre genre au regard clair comme les reflets dans la glace, « l'iceman».

Comment avait-il pu passer à côté? Avait-il déjà entendu son nom ou vu son visage à la télé? Non et pour une cause bien simple: c'est qu'on ne mangeait pas devant la télé chez lui. Ses parents étaient habitués à prendre leur repas dans la salle à manger, à côté de la cuisine, une fois les titres passés. Le journal était amputé de sa fin qui était pour eux du superflus, cela englobait bien sûr l'actualité sportive. Il n'avait pas su vraiment ce que c'était jusqu'à ce qu'il le découvre.
Armand s'était mis à apprendre le danois pour un peu se rapprocher d'Oliver et aussi, par là-même, voir quels étaient les points communs entre cette langue et l'anglais qui sont apparentés. Il était encore lycéen, bientôt étudiant quand il l'avait acheté une très bonne méthode assimil qui faisait presque oublier les difficultés de sa prononciation. Ils se destinait à faire des études sur les Anglo-saxons et savait que leurs lointains ancêtres étaient venus du Danemark( les Angle et les Jutes) et de Saxe en Allemagne. Et là, en voyant kimi, il avait été sur le point de se mettre au finnois!
Finalement, il ne l'avait pas fait mais, s'était pris de passion pour la formule 1.
Le site qui était aussi anglo-saxon avait réservé d'autres bonnes surprises.
Dans la catégorie artistes, il y avait un chanteur du nom de Darius au charme particulier et légèrement dépaysant car il avait un peu de sang perse dans les veines. Il était half-bred comme dans la chanson de Cher, métisse avec un père iranien et une mère anglaise. Prénommé comme un célèbre roi, il avait été éliminé avant la fin dans pop idol, le tenant d'outre-manche d'à la recherche de la nouvelle star. Malgré son élimination prématurée, le nombre de photos répertoriées- dont certaines le montrait dans des talk-shows- témoignait de sa popularité.
Dans les stars de cinéma, Armand avait cliqué sur un autre nom évocateur de contrées lointaines: Arjun Rampal, un acteur indien qui n'avait rien a envié aux autres. S'il y avait un bon effet de la colonisation britannique, s'était d'être resté en contact avec les cultures de l'ancien empire et de faire connaître de belles choses quelque fût le domaine: culinaire, habits, monuments ou beaux mâles.
La terre semblait regorger de trésors à idolâtrer, mais Armand, un brin exclusif s'était limité à n'avoir que comme modèles les scandinaves. Tout savoir sur chacun aurait été aussi une entreprise a plein temps. Il avait néanmoins collectionné les JPEG de tous et chargé le premier album de Darius qui, pour un coup d'essai, était une bombe.
Kimi avait aussi détrôné Oliver car, ne mesurant qu'un mètre soixante-quinze contre une taille mannequin, il lui était apparu beaucoup plus accessible. S'il avait douté de sa préférence un temps, l'affaire avait été définitivement entérinée lorsqu'il avait su que le second avait publié une autobiographie intitulé « Oliver uden filter», avec pour sous-titre « sex and rock'n'roll ». Il avait traduit cela par: « Oliver, sans filtre, sexe et rock'n'roll », bien qu'il ne pouvait être sur de la signification du terme « filter».
Des articles en danois faisaient mention de conquêtes multiples, faciles avec le métier de top model. Il n'en avait compris que quelques mots comme « mange pigerne », c'est-à-dire: «beaucoup de filles», mais c'était à la fois suffisant pour se faire une idée du propos et trop pour lui: il voulait imaginer de gentils garçons. Et même s'il était plus probable que l'on ait une expérience homosexuelle dans le milieu du mannequina, au moins pour essayer ou sous l'effet de quelque drogue que dans celui des voitures, chose qui allait-on savoir figurait dans l'ouvrage, il n'aimait pas l'idée que l'homme idéal fût doté d'une sexualité débridée.

Pierre qui attendait, planté comme un piquet ignorait tout du caractère d'Armand aux fantasmes à la fois relevés et focalisés sur un seul être: pour l'instant celui-ci était un archétype, mais il espérait bien le rencontrer un jour. Il n'y voyait aucun paradoxe: l'on pouvait vouloir un mec à la fois bon amant, prêt à se travestir en combinaison de kart à défaut d'en trouver une de formule 1 pour pimenter des jeux d'adulte; et, fidèle.
Pierre patienta jusqu'à 22 heures, suite à quoi il rentra chez lui, bredouille. Il avait rongé son frein alors qu'il était prêt à appuyer sur l'accélérateur.

Suite de la série.

Il remit ça les trois jours qui suivirent.
Mercredi, rebelotte, il poireauta pour rien.
Jeudi, Armand sortit enfin de sa tanière, mais il ne se dirigea pas vers la gare. Il avait décidé de marcher tranquillement dans la rue. Pierre se mit à le suivre et se rendant compte que ça ne servait à rien s'arrêta.
Vendredi, l'un de jours les plus probables pour aller dehors, il le vit sortir vers 18 heures, juste un peu après qu'il se fût posté devant chez lui. Et cette fois, il se dirigea bien vers la station RER. En cette journée il avait été libéré plus tôt, comme son employée, et Pierre avait pensé qu'il allait au contraire le voir rentrer, une demi-heure après, comme le mercredi.
Dans le train, il fit bien attention de monter dans le même wagon, tout en prenant soin de se retrouver dans le dos d'Armand. Comme il l'avait prévu, il était descendu à Châtelet Les Halles. Il le suivit mais dans sa tête, tout n'était pas gagné d'avance, en premier lieu parce que cette station était un nœud névralgique qui rassemblait plusieurs grandes lignes. Dieu seul savait à ce moment où il pouvait bien aller. Chez un parent? Chez un ami? La liste des éventualités était longue.
Deuxièmement, il pouvait n'être venu que pour faire du shopping. Et les choses se présentait ainsi car il rentra dans différentes boutiques de vêtements: une, deux et trois. Heureusement, pour lui il n'était resté que cinq minutes dans les deux premières et un peu plus pour la dernière car il y avait acheté quelque chose. Pour ne pas se faire surprendre à la sortie, il s'était toujours mis dans le sens de la marche d'Armand, en espérant qu'elle ne fût pas rétrograde, tout le contraire: logique et rationnelle. Le jeune homme semblait une fois à l'extérieur être sûr de ne pas y retourner. Ne connaissait-il pas le doute du choix inhérent aux achats de vêtement qui fait revenir sur ses pas? Apparemment, non.
Enfin, on emprunta les escaliers roulants pour se retrouver sur le parvis. C'était un bon signe!
Bizarrement, Pierre s'aperçut qu'il ne s'était pas renseigné précisément sur les ruelles qui débouchaient sur le Marais à partir du parvis. Il évolua donc un instant dans un parfait flou artistique jusqu'à ce qu'un drapeau multicolore se dessine au loin. On était sur la bonne voie. Il avait été sensible au signe de ralliement comme un marin qui croiserait la terre ferme après des mois d'errance.
Armand qui marchait au milieu du chemin bifurqua vers la droite et s'assit à la terrasse réputée d'un bar. Pour un début de mois de septembre, le climat était encore clément. On était presque en été indien et il fallait profiter de cette grâce.
Un serveur, bien de sa personne et à l'allure svelte, s'empressa de prendre sa commande. N'oublions pas que nous étions dans un village gay et que ce petit détail comptait. Après qu'il fût parti la chercher, Armand regarda machinalement sur le côté. Pierre recula, même s'il était en dehors de son champ de vision.
Peut-être l'avait-il remarqué. Dans tous les cas, il fallait agir: il n'allait pas s'éterniser ici… à moins qu'il attende des amis. S'il s'agissait de cela, il n'étaient pas très ponctuels.
Pierre s'élança puis un geste le stoppa dans sa marche. Il avait retiré la capuche de son sweat-shirt. C'était mieux de se présenter à découvert et non comme un voleur. Mais, il pensa tout de même que c'était encore trop et que cela consistait à se montrer à un tierce muni d'une pancarte: « je vais faire un sale coup».
Il décida donc de rebrousser chemin pour trouver une poubelle et se séparer de ce sweat-shirt qu'il avait acheté spécialement pour se dissimuler. Tout en redescendant la rue, il s'aperçut qu'il n'y en avait aucune. Haletant, il pressa le pas, jusqu'à se retrouver à l'embouchure de la grande place du parvis. Il scruta les alentours, toujours pas de container, même une boîte en carton qui traînait et qui aurait pu en faire office.
Pourquoi ne l'avait-il pas balancé plus tôt? Il aurait au moins dû penser à apporter une sacoche pour le glisser dedans.
Son regard se détourna de la place pour se fixer sur LA solution. Il y avait à gauche une ruelle avec des commerces plus traditionnels que les bars aux devantures bariolées, dont une boulangerie et une papeterie.
Il hésita une seconde entre les deux, mais il était clair qu'il fallait mieux opter pour la seconde. Elle allait moins être bondée. Cela fut avéré et il n'eut même à attendre pour formuler sa requête à une dame d'un certain âge portant des binocles:
— Bonjour, je n'ai pas le temps de vous expliquer mais pourriez-vous me rendre un service, me prendre mon sweat-shirt. J'ai un rendez-vous urgent et je ne peux pas m'en débarrasser autrement.
— Il y a des poubelles sur le parvis, fit-elle avec calme.
— Je vous payerez! C'est une question de vie et de mort!
Il sortit un billet de 10 euros.
— Ca me gêne , mais j'accepte.
Etait-elle ennuyée à cause du vêtement ou des sous? La formulation était ambiguë.
Elle prit néanmoins avec plaisir les 10 euros. C'était toujours ça de gagner. Le remord la travaillant un peu, elle proposa à Pierre de prendre un journal pas cher.
Il déclina l'offre.
— Même pas un programme télévisuel? se fit-elle insistante.
— Non merci.
— C'est vous qui voyez.
Il ôta le fardeau qui dissimulait une chemise bleue et violette.
Une fois la transaction finie, il se dirigea précipitamment vers la porte en lançant un « encore merci ».
« Une question de vie ou de mort… Espérons que c'était pas la caméra cachée », marmonna seule la vendeuse, dans son commerce qui avait retrouvé sa tranquillité après cette aparté.

Il remonta l'allée à vive allure, la crainte au cœur qu'il fût parti. De côté, il vit qu'il avait commandé un cocktail orange et rouge. Sa descente vers la cible avait commencé et, il avait aussi noté en même temps qu'il n'avait fait que siroter.
Armand, perdu dans ses pensées floues et sans réel objet, en fut extirpé par une silhouette qui s'était positionnée derrière la chaise d'en face.
Sa tête se releva vers le visage. Il avait cru que c'était quelqu'un qu'il connaissait mais, en le voyant, c'était clair que c'était un inconnu.
Bien mis, il était peut-être un nouvel employé mais, il avait déjà été servis. Que lui voulait-on?
— Bonjour, lança Pierre.
— Bonjour, répondit Armand; l'air interrogateur.
— Je peux m'asseoir?
— Oui, fit le jeune homme qui, s'il n'avait pas eu le teint un peu mate, se serait mis à rougir comme une tomate.
Un étranger qui vous parle et qui ne s'avère pas être un barman, ça titille. Ca laisse la place à tout et n'importe quoi.
Pierre prit la chaise par les barreaux, la poussa et s'y assit.
— Voilà: je m'appelle Laurent( il avait pensé à un prénom de peur que Julie ait dit comment il s'appelait. Celui-ci lui était apparu pas mal). Je débarque de la province et j'aimerais bien rencontrer des gens pour lier des amitiés sincères… je t'avoue que je suis un peu perdu dans cette grande ville, tous mes amis sont ailleurs.
Le tutoiement était de mise dans cette situation inédite pour l'un et pour l'autre, et, c'est pour ça que Pierre l'employait, ce qui allait contre sa nature, car il avait coutume de vouvoyer même des enfants de 14 ans au boulot, comme un prof, ses élèves.
Chez Armand, la pression baissa d'un cran. On ne le draguait pas.
— Tu viens de quel région? fit-il.
Pierre avait attisé sa curiosité après l'avoir un moment émoustillé car, il n'y avait pas à dire; il sortait du lot.
— Je viens de Bourgogne.
Là aussi il avait fait preuve d'imagination. Il avait cherché une région peu connue pour ne pas qu'on le colle en criant: « Ah, oui! J'ai un cousin dans ce coin! », ou encore: « C'est là qu'a vécu mon père!». Exit aussi les départements touristiques du nord qu'il pourrait mieux connaître, comme la Normandie et la Bretagne. Ceux du sud, tel le Var ou les Landes étaient d'emblée hors de propos parce que les blonds n'y étaient pas légion. Quant aux ancêtres de sa famille, les uns venaient de Nantes, les autres, semblaient avoir habité les environs de Lutèce depuis le temps des romains. Même s'il savait tout du pourtour de la Loire, il fallait être prudent car Julie avait des« grands-pères » là-bas, des tontons et des cousins éloignés.
Le plan devait tenir jusqu'à ce qu'il la voit, et si quelque chose capotait avant, il serait réduit à néant. Nul doute qu'Armand n'aurait aucun état d'âme pour lui. Il dirait que les choses doivent se régler entre adultes et pas dans le dos des autres. C'était la situation du père qui a revu sa fille qui; espérait-il, allait émouvoir, mieux qu'un long discours et plus forte que les réticences d'une moralité abstraite.
La Bourgogne, c'était donc sa nouvelle contrée, qu'il avait choisi en pensant aussi bien à la rue Jeanne D'Arc dans le quartier près de chez lui qu'a ce que les bourguignons, complexés de l'avoir livrée aux Anglais alors qu'elle avait couronné Charles sept roi de France, n'étaient pas beaucoup à s'exiler hors de leur bourgade traîtresse. Qui sait, s'ils avaient été plus virulent, peut-être que les Britanniques nous auraient envahis au terme de la guerre de cent ans et nous ne serions pas français! Heureusement, la pucelle d'Orléans était quand même morte en martyre et fondatrice de la mère patrie.
— La Bourgogne…Je connais pas…
Pierre avait bien vu et il en profita pour glisser un mot d'humour.
— A part les vins et les vignobles, y'a pas grand chose à voir là-bas.
Malheureux qui s'aventure dans des domaines qu'il ne maîtrise pas. Et si son père était un féru de millésimes qui, à force d'en boire à table, avait fait s'imprimer dans le cerveau de son fils des noms bizarres de patelins paumés?!
— Le Beaujolais nouveau va pas tarder!
— Oui, il va arriver en novembre comme chaque année!
— Il contribue à la renommée internationale de ta région.
— Il paraît que les Japonais en raffolent.
— Moi, chais pas quel goût ça à…
Armand était donc inculte en vins bourguignons… gustativement parlant. N'ayant même pas tester le plus populaire, il allait de soit que les autres ne lui suggéreraient rien. Pierre, qui ne l'avait pas non plus fait car dans son entourage on avait plutôt coutume de boire des bordelais, se mit à renchérir:
— Il a des arômes boisés de fruits rouges ou de noix selon les années.
Tout le monde le savait grâce à la télé notamment ou, par oui-dires, mais; qu'il fût bourguignon était un gage d'exactitude. Qui plus que lui pouvait être une caution en la matière?
Comme Armand n'avait rien à dire de plus sur le sujet, il revint sur les motivations de Pierre qui lui parurent un peu vague:
— Tu m'a dit que tu veux te faire des amis. Des amis gays je suppose?
— Pas particulièrement, mais oui.
Le plus jeune des deux, pensant qu'il avait fait une bourde vu le contexte de la rencontre, s'écria:
— Suis-je bête! Nous sommes dans le Marais et c'est un bar gay!
Au risque de paraître encore plus long à la détente, il ajouta:
— Tu es aussi gay?
— Oui! Dit Pierre avec un ton qu'il espérait tant faire se peut aussi convaincant que naturel.
L'étudiant eut une mimique disgracieuse qui hors contexte aurait été difficile à décrypter!
— Excuse-moi, mais j'suis pas très malin!
— C'est rien, ça se comprend… J'aurais pu être poussé à chercher des relations amicales gay friendly parce que les gays passent pour des philanthropes!
— C'est du second degré?
— Non…
Surpris, le père de famille caché qui n'avait pas là voulu spécialement plaisanter, avait comme un ingénu balancé un préjugé sur les homos.
Pour rattraper le coup, il continua sur sa lancée en employant cette fois une intonation ironique:
— Regarde, tu as l'air gentil, j'ai l'air gentil dans le meilleur des mondes!
Il aurait pu rajouté: « celui de oui-oui!».
— C'est pas tout a fait faux, mais je te rappelle qu'il n'est que 19 heures et que les méchants loups ne sortent qu'après 21 heures.
— C'est aussi pour ça que je suis allé vers toi. Me présenter à quelqu'un aurait pu être mal compris.
Les choses étaient clairs dans ce début de conversation enlevé: Laurent ne cherchait pas de relation amoureuse. Armand pensa qu'il ne devait pas avoir de problèmes avec son physique pour en faire. Il se vexa une seconde à l'idée qu'il ne fût pas attirant puis, se dit qu'une relation amicale avec un tel individu, c'était déjà pas mal. De toute façon, si ce dernier l'avait dragué, cela l'aurait automatiquement rétrogradé d'au moins 10 places( comme en formule 1) dans l'échelle de la désirabilité. Si des hommes accostaient sans vergogne et maintes fois d'autres membres du même sexe, il ne fallait pas s'attendre à rencontrer quelqu'un pour qui les sentiments comptent. Même s'il avait été question d'un beau garçon, tout tour de passe-passe parfaitement calibré aurait suggéré une inclination à collectionner les conquêtes et par là-même un manque d'estime par rapport aux relations humaines.
Là tout était sans prise de tête, simple et la part d'improvisation de Pierre en était pour beaucoup.
Il continua sur les méchants loups:
— Ici, à Paris, beaucoup de personnes qu'elles soient hétéros ou homos, célibataires ou en couple pensent que le temps c'est de l'argent. Ils ne font rien de gratuit. C'est tout à on honneur, de vouloir lier des amitiés de manière instinctive… La plupart trouverait ça bizarre mais je te rassure: pas moi.
Pierre poussa un « ouf! » silencieux:ce jeune qu'il soit gay ou pas était bien sociable! Il s'enorgueillit tout de même un instant d'être de bonne compagnie. Il avait mis carte sur table- façon de parler car il cachait encore bien des choses- à propos du fait que ce n'était pas de la séduction et apparemment on passait un bon moment avec lui.
Si c'en était pas, son aspect extérieur avait quelque chose de fascinant. Quelques secondes de répits dans ce dialogue fluide permirent à Armand de remarquer que ses cheveux avait changé légèrement de teinte. Il y avait vu des reflets bruns et maintenant ils étaient d'un blond plus éclatant. Il crut d'abord a un phénomène d'hallucination. Puis, il se souvint que les cheveux de Kimi prenaient une coloration foncée à cause de la transpiration. On le voyait quand il enlevait son casque après la fin des courses. Mais, pourquoi Laurent aurait-il transpirait? Non ça ne devait pas être ça: sans doute venait-il de les avoir lavés sans prendre la précaution de les sécher après. Cela voulait-il dire qu'il n'habitait pas très loin?
Avec son mètre 80 au moins il avait des allures de mannequin, d'un Oliver kimisé ou d'un Kimi oliverisé selon que l'on envisageait quelle caractéristique entre la grandeur et la blondeur s'ajoutait à l'autre.
Son appendice nasal était tout ce qu'il y avait de parfait, ni trop saillant, ni trop petit. Il dessinait une pente agréable depuis une racine encaissée, surmonté d'arcanes sourcilières prééminentes qui renforçaient le côté hypnotisant d'un regard vert dont l'iris semblait receler des nuances d'une pierre de jade.
Ces yeux, il ne les avait vus nulle part ailleurs: aucun de ses référents d'esthète gay ne leur correspondait et il y avait chez lui plus que du simple hybride de scandinaves.
Peut-être la french touch!
Elle, il pensait qu'elle ne l'avait pas gâté avec son nez convexe dans le prolongement de son front. C'était, avec son menton un peu fuyant, l'un de ses complexes. L'ensemble n'avait pourtant rien de dis-harmonieux, ni de moche. Il était même au dessus de la moyenne des gens ordinaires.
Mais le jeune homme idéalisait tellement la beauté qu'il ne se trouvait pas à son goût. Pour compléter ce portrait, il était brun foncé, avec des yeux noirs.

Comme la conversation avait perdu un chouia de régime, Laurent la relança en demandant ce qu'il y avait dans son cocktail:
— Qu'est ce qui y'a dans ton verre?
— Rien d'illicite: du jus de mangue, un concentré d'essence de pastèque et du gingembre.
— Comment ça s'appelle?
— Angkor Tom.
— Très jolie nom poétique… ça fait voyager.
Comme pour corroborer cette assertion, Armand sirota de nouveau. Cela marquait le contentement, car il passait un agréable moment, de plus est avec quelqu'un qui s'avérait être cultivé. L'échange était équilibré et il n'avait pas l'impression de répondre à un coup de fil SOS amitié.
Bien qu'il ne lisait pas, Pierre avait bouffé du documentaire sur son lieu de travail. Il savait de quoi il retournait. C'était avec les images de films d'action, ce qui faisait vendre en priorité les téléviseurs: le rêve à porter de main sans se déplacer au bout du monde!
C'était un intello malgré lui…
— Il propose toute une série de cocktails aux saveurs exotiques et aux noms de monuments de tous les continents.
— Tu veux en tester un?
— Finis ton verre et on trinque ensemble après. Je t'en offre un.
Comme un gosse pressé de quelque chose, de recevoir des cadeaux, il vida son verre et alla chercher la carte.
Il la glissa devant Pierre, déjà ouverte à la page des boissons.
En parcourant le début de liste, il ne tomba que sur des breuvages colorés SANS ALCOOL. Arrivé au milieu de la liste, il contempla enfin des appellations qu'il rêvait de goûter: liqueur vodka cerise et litchi pour les fruits, liqueur GET, anisette.
Alors qu'il examinait les ingrédients, il revint sur la colonne de droite qu'il avait un peu négligée: celle où figurait entre autre « Angkor Tom», vers le haut, et « Pentagone », tout en bas.
Le Pentagone, qui avait-il dedans: 5 éléments comme les cinq côtés de l'édifice?
Pierre se mit à lire: Irish Cream et… la touche nord américaine: du sirop d'érable.
Il trouvait que c'était une recette simple, réduite à sa part congrue et qu'il ne fallait pas être particulièrement qualifié pour mélanger seulement deux ingrédients.
Il ne connaissait même pas la règle de la base du cocktail, toujours formée de trois entités gustatives principales. Il pensait qu'elles pouvaient être plus nombreuses et deux, ça faisait bien maigre.
Il oubliait que dans l'Irish Cream, il y avait à la fois de la crème, de l'alcool et du chocolat. Le compte était bon même pour lui mais, il l'ignorait. L'entité crème-chocolat y formait néanmoins comme une saveur unique tant elle était reconnue: On ne rabaisse pas le cacao laiteux par rapport au pur.
La règle valait en fonction des quantités dominantes, donc si l'on voulait un mélange plus corsé avec des entités plus fortes, les siennes n'en formeraient plus qu'une, noyé dans le reste. Là, si celui-ci était fort simple, on saisissait chacune des nuances qui jouissaient d'une égalité de traitement et de visibilité. Si l'on voit de près dans un massif une partie jaune:avec des jonquilles, des jacinthes et des tulipes jaunes, une rouge et une violette, on ne saisira plus les petites perceptions propres à ces fleurs, si on l'observe globalement.
Irish: ça voulait dire une variante de l'alcool tant redouté, du whisky. Mais la crème devait considérablement l'adoucir et l'arrondir, comme le lait de coco, le rhum, pourtant réputé plus fort. Il en buvait quand même, aussi, se fut décidé: il prendrait un Pentagone.
— Je vais prendre un Pentagone, et toi?
— Bon, d'accord! On passe à la vitesse supérieure: Je prendrai bien un Bloody Mary mais après ce que je viens de boire, ça risque de ne pas être très sucré.
— Je vais changer, je vais prendre un daiquiri.
Pierre leva son bras pour capter l'attention du serveur qui passait son chiffon sur une table. Les deux cocktails furent commandés et servis en un rien de temps.
Se faisant, on avait souri à Pierre et on avait volé les mots de la bouche d'Armand suivants:
« C'est l'un des meilleurs cocktails de la maison. »
Ce serveur était fort bavard! C'était à lui de le faire remarquer! Et pour lui qui était un habitué des lieux, pourquoi ne l'avait-il jamais gratifié de ses remarques? Il ne fallait pas chercher très loin pour comprendre: on avait pas la même plastique.
Notre « oui-oui » prit cela pour une simple combine commerciale éprouvée, rien de plus. Le flair du vendeur ne captait que les effluves du sens marchand qui, chez lui se combinait avec la volonté de satisfaire le client selon ses besoins. Il n'était pas vile au point de vendre une télé 16/9ème à un aveugle ou un lecteur mp3 à un sourd, ce que certains se venteraient même de faire. Il y avait une déontologie dans tout travail et le sien ne faisait pas exception. S'il disait que c'était l'un des meilleurs, il devait y avoir là aussi une part de vérité. Et puis, il y avait le goût de chacun: en flattant le choix d'un client, on ne se mouillait pas trop et, même si la consommation apportait un plaisir gustatif neutre, ni positif, ni négatif, être soutenu dans sa décision faisait qu'il était biaisé par des idées, si bien qu'à la fin, on y trouvait son comptant.
Le garçon avait mis en marche son gaydar, pour savoir si Pierre était gay. C'était un autre type de flair, aussi affûté, même plus. Le test du compliment, ne s'était pas soldé par un petit rire nerveux que les gays , de manière analogue aux femmes peuvent émettre lorsqu'ils sont dans une situation où il se sentent flattés, dérangés ou charmés. C'était un signe de reconnaissance et comme il était stigmatisé par un spécialiste, on ne pouvait pas le taxer de préjugé. Il pouvait être plus ou moins grave, féminin ou masculin et s'expliquait quasi scientifiquement: quand on à la chance de plaire, de se faire complimenter plus facilement, on devait bien réagir comme une « femme »-tournure volontairement provocante, de tels propos seraient même tenus par des sexistes, des homophobes mais à mauvais escient en ayant pour but de rabaisser des hommes déchus de leur force car cela ne dénotait pas une quelconque faiblesse, ou un déni de sa virilité: cela voulait simplement dire que l'on été plus souvent désiré. Et qui disait que seul la désirabilité était un attribut d'une moitié de la population? Le langage qui l'associait à l'expression « sexe faible » entretenait là pour le coup des fausses vérités et venait se télescoper avec la notion de mâle. Face à une réaction de séduction, il était normale de répondre d'une manière adéquate et cette manière ne portait pas de nom. Dans une société où l'on catégorisait tout, on oubliait que se faire charmer n'avait pas de sexe et, s'il arrivait que les hommes hétérosexuelles se faisaient draguer, on devait imputer leur manque de réactivité par rapport à elle. Si l'on dit comme des femmes, c'est que beaucoup de personnes n'ont pas d'autre image. On ne peut pas leur expliquer autrement.
S'il était un indice, son absence n'était pas néanmoins suffisant pour conclure à une non homosexualité. On ne quittait pas un extrême d'étiquetage des hommes et des femmes pour en retomber dans un autre. On ne devait pas absolument être comme ça et, c'est perplexe que le barman était retourné à l'intérieur de l'établissement qui l'employait.

Le Pentagone se présentait sous cette forme: de la glace pilée imbibée de sirop d'érable à la robe rousse surmontée d'une couche de celui-ci plus pure jusqu'à ce qu'il rencontre et se fonde dans la crème irlandaise beige en faisant un jolie camaïeu, le tout servi dans un verre tubulaire.
Après que Pierre l'eût miré comme un trésor, Armand, entreprenant, leva le sien et porta un toast:
— A notre amitié naissante!
— A notre amitié.
S'ensuivirent des boissons s'entrechoquant, des bruits de tintements.
Armand se passa de sa paille et prit une lampée qui vida sa coupe du tiers de son contenu.
Pierre comme dans un jeu de miroir aurait dû répondre au quart de tour à cette attitude en la reproduisant mais, devant son cocktail bicolore, il ne savait s'il fallait mélanger le rouge et le beige pour susciter tous les arômes de celui-ci. Fallait-il à l'inverse goûté d'abord la crème pour se laisser prendre lentement par la transition avec l'incandescence sucrée du fond? Il éprouvait une sorte de ravissement esthétique devant son aspect à l'instar de la petite joie qui peut traverser à voir les rayures blanches et rouges de la crème dentifrice de bon matin sur sa brosse à dent quand tout nous sourit, si bien qu'il prit timidement sa paille, la remonta puisqu'elle stagnait à la surface des profondeurs abyssales gelés transatlantiques et sirota.
La saveur de l'Irish Cream pas désagréable, celle d'un résidu de sirop d'érable puis encore celle de l'Irish Cream:
Dans cette « chicane gustative », il n'y avait eu aucune célérité. Pierre avait embrayé et changé de vitesse un peu avant de l'aborder et, en son centre, il avait même failli s'arrêté, charmé qu'il était par un îlot de douceur agréable. Il n'avait pourtant pas déraillé par une non-maîtrise de son engin. Il était repassé sereinement, sans adhérences et sans sortie de piste à ce qui demandait vers son extrémité un petit regain d'énergie.
Cela changeait par rapport au « saut élastique » dont Pierre s'était fait un sport favori. S'il avait pris, comme son invité un daiquiri, il aurait par réflexe et habitude accordé un peu moins d'attention à cet élixir de couleur uniforme, bien qu'il possède plusieurs nuances de goût. Il en avait dégusté de semblables, quelques jours auparavant, ce qui ne l'avait pas empêché de les engloutir dans une autre variété de punch!
Toutes ces associations ne traversaient par l'esprit de Pierre qui, si souvent affecté à des postes de remplaçant dans des jeux où il fallait être meneur, ce qui avait été tout simplement en inadéquation avec son caractère inhibé- comment un type impopulaire et discret aurait pu se montrer directif sur un terrain?- avait encore du mal à penser dépassement de soi et prouesses.
Et Alors? Dans son boulot, ne devait il pas être par la force des choses un peu du joueur qu'il aurait voulu être, c'est-à-dire commander?
Les chose n'était pas si simples que ça. Il avait obtenu ses galons au fil des années et sa formation était adéquate pour avoir des possibilités de promotion. Toutefois, il n'envisageait pas le fait de débusquer les erreurs des autres comme un droit omnipotent. Aucun abus de pouvoir avec lui: seulement la volonté de peaufiner. Il contrôlait plus les fautes que ses collègues, avec qui il partageait toutes les autres tâches. La polyvalence était le maître-mot de sa formation comme dans d'autres professions comme bibliothécaire par exemple, donc il n'avait pas la grosse tête par rapport à des vendeurs qui, à défaut d'avoir fait des études appropriées, mettaient plus de temps pour gravir les échelons. Apprendre sur le tas permettait pourtant d'entrevoir une belle évolution. Yves, quadragénaire en était la preuve par neuf, il était parti de rien.
Pierre n'était donc pas un meneur, et la société dans laquelle il travaillait, à la fois centralisée dans ses choix et distillant une part de responsabilité à chacun, à l'image d'une fourmilière ou chacun apporte sa petite touche à l'édifice, n'était pas ce qu'il y avait de plus éprouvant pour les nerfs. Ce n'était pas la fonction publique, mais…presque.
Ce qui était important chez elle, c'était que l'on avait pas la sensation d'être seul sur le bateau; ce qu'il n'aurait apprécié.
Il est évident que la beauté, lorsqu'elle ne servait pas de faire-valoir et débouchait sur un complexe n'aidait pas à prendre des responsabilités élevés. D'être toujours habitué à des rôles de second, il était très dur de se défaire et Pierre ne se voyait pas dans une quelconque petite entreprise qu'il dirigerait de main de fer.
Pas de tentative chez lui de sur-compenser par une hargne à toujours vouloir se dépasser. D'ailleurs y-avait-il un homme politique-pour rester dans les structures étatiques-ou un PDG connu qui était beau? Cela prouvait bien qu'il n'y avait pas de mécanisme qui poussait à être aux postes-clefs quand on l'était. Les grands de ce monde n'étaient même pour la plupart pas gâtés par la nature. Seul exception notable, les acteurs et mannequins qui ont su faire de leur apparence un gagne-pain. Une enquête a montré que les gens beaux touchent un salaire supérieur de 15% par rapport au reste de la population. Si c'est le cas, les employeurs et les DRH se fourvoient grandement dans leurs choix!

Sauteur à l'élastique ou pilote de ligne:
Qu'est-ce qui allait le mieux à Pierre?
Si on avait posé la question à Armand, il n'aurait pas compris l'allusion au saut mais pilote de ligne aurait suscité chez lui des images et des rapprochements entre lui et son idole. Cheveux blonds cendrés ou légèrement mordoré: on allait pas pinailler sur l'infime nuance qui existait entre eux.
Toujours est-il que notre blond avait aussi des allures de sainte-nitouche devant l'étudiant car il ne s'était pas jeté d'emblée sur la marchandise. Mais enfin, c'était une découverte pour lui.
Comme pour se justifier, il demanda pourquoi il avait pris un breuvage relativement ordinaire:
— C'est pas trop classique, un daiquiri?
— Non! C'est une valeur sure. En plus, j'ai déjà testé tous les autres cocktails.
Ce n'était pas un reproche, juste une tentative de dire pourquoi son débit était faible.
— …
Silence.
Avait-il était vexé pour si peu?
Il n'avait pas touché à sa coupe depuis avoir trinqué et il ne se risqua pas à la reprendre pour masquer la nouvelle perte de rendement de la conversation.
C'était normal après tout, ils se connaissaient peu et on pouvait pas marquer des points à tous les coups. Il n'était pas froissé, mais se fut pris comme tel.
A présent, il fallait avoir recours aux banalités, on allait tout de même pas se raconter son premier baiser ou la plus grande honte de sa vie.
— Tu n'as pas un rendez-vous au moins?
Quel maladresse: en sous-entendant ceci, Pierre pouvait soit montrer qu'il s'ennuyait tout d'un coup, soit laisser au jeune l'opportunité de trouver un prétexte pour partir.
Il aurait mieux fallu qu'il formule ainsi sa question: « Tu attends quelqu'un ?»
— Non, j'ai fait un tour dans les Halles et j'ai acheté une paire de jeans. Je n'attends personne, dit Armand.
— Comme c'est un bar sympa et comme il est juste à côté, je viens assez souvent ici. Durant la journée, la population qui le fréquente est en majorité gay friendly.
— Et la première fois que tu es venu ici, c'était quand?
— Avec de mauvaises fréquentations, pas très intéressantes. Je vais pas te déballer ma vie alors que l'on vient juste de se rencontrer. De toute façon, c'est pas passionnant. Mais ne t'inquiète pas, ce n'étaient pas des gens méchants: on n'était pas sur la même longueur d'onde.
Le quand s'était étrangement muté en un « avec qui » sans que Pierre l'eût voulu.
Pour rebondir et pour ne pas laisser la place à un temps mort, ce dernier demanda:
— Je peux voir ton jean?
— Oui, bien sûr.
Armand s'exécuta et sortit du sac un pantalon gris et vert quadrillé.
Il faisait à la fois moderne et habillé, plus que le marron qu'il portait. Il avait la même veste bleu foncé que le jour où il l'avait vu chercher Julie. dessous, il y avait un t-shirt noir avec des inscriptions sérigraphiées brillantes.
Il l'aurait bien félicité de son achat, s'il n'avait pas vu le prix:30 eus. L'élégance d'accord, mais à petit budget. Cette remarque ne tenait que pour les garçons, les filles en étaient exemptes.
— Au fait, tu fais quoi dans la vie?
— Chuis étudiant, j'vais rentrer en deuxième année de fac d'anglais à Jussieu.
— Bien…
— …En général, j'achète des vêtements un peu moins cher car j'ai pas trop les moyens mais là, c'était un coup de cœur.
On se rattrapait et Pierre lui aurait bien donné quelques leçons pour dépenser moins. Contrairement à sa femme qui parce qu'elle travaillait dans le prêt-à-porter féminin consommait toute l'année et donnait l'impression d'être une grosse flambeuse, lui se faisait un plaisir de dénicher des affaires et c'était lui qui allait dans les magasins pendant les soldes, pas elle: à évoluer dans la grande penderie de barbie, on en oubliait pratiquement les réalités économiques en la matière. Les fortunés n'étaient pas une espèce en voie de disparition et par son apparence, Anne était assimilable à eux. Les autres clignotants de richesses pour l'alimentation ou les sorties n'étaient pas toujours au vert et c'est ce qui faisait que, malgré tout, elle n'évoluait pas sur une autre planète. Et là, avec la séparation, elle accusait le coup. Elle devait piocher dans les comptes joint ou d'épargne, la somme nécessaire pour régler un loyer devenu beaucoup trop cher.
Dans son commerce, ce n'était pas la meilleur affaire qui comptait.
Dans celui de Pierre, où la qualité se faisait toujours moins cher car aucun frais de production ou prestige ne justifiait une stagnation des chiffres sur les étiquettes, c'était un signe de santé.
La différence par rapport à Anne: il vendait comparativement, toutes proportions gardées, des petits pains.
— Et toi, tu fais quoi?
— Un boulot alimentaire, depuis peu, dans la région parisienne; fit Pierre.
Armand, qui ne s'attendait pas à cette réponse, ne lui demanda pas de rentrer dans les détails et embraya sur le Pentagone:
— Alors, il est bon ce cocktail?
— Oui, excellent!
Le drapeau bleu qui avait été durant tout ce début agité et signifiant « interdiction de dépasser ou d'accélérer» fut enfin levé, Pierre but normalement rattrapant un Armand qui était au point mort. Nul doute que si ce dernier avait continué sur son rythme, il l'aurait devancé d'un tour.
Alliant tenue de route et vitesse de croisière, l'Oliver kimisé prit du plaisir à chaque millilitre.
L'étudiant calqua son comportement sur lui et s'il avait de l'avance, les gorgées du blond devinrent insensiblement plus longues de sorte que les deux hommes franchirent la ligne d'arrivée devant des carreaux noirs et blancs en même temps.
Avec brio, Pierre s'était montré à la hauteur.
De quoi?
— D'une course qui laissait peut être entrevoir l'issu du championnat de formule 1.
Une égalité cela c'était -il déjà produit en nombre de points? Le règlement stipulait que dans ce cas, c'était le coureur avec le plus de victoires qui remportait la compétition. Mais là, il y avait une différence conséquente: il n'avait pas s'agit d'une suite d'épreuves, mais d'une isolée, de sorte que comme à l'école des fans, tout le monde avait reçu un 10.
— D'un Kimi qui, même s'il perdait avait le même score que le brun.
A noter qu'il avait ainsi un profile de schizophrène pour à la fois choisir un alcool dans sa variété non-anglaise pour ne pas supporter le poids du souvenir de la faute de ses prétendus aïeuls et représenter symboliquement l'étalon d'une écurie British!
Mac Laren?
N'est-ce pas un nom typiquement écossais?!
Et certains ne le considèrent pas comme anglais.
C'est le nom d'un néo-zélandais Bruce Mac Laren, qui comme tous néo-zélandais descendait de quelque part, en l'occurrence d'Ecosse. Jeune pilote, travaillé par une maladie de deux ans qui le cloua durant son enfance et donc par la volonté d'espace, il fit des performances sur des circuits locaux puis internationaux. Remarqué par le patron qui dirigeait à l'époque une écurie avec des « cooper », il envoya ce fils de garagiste dans l'entreprise qui les confectionnaient. Pour lui qui connaissait depuis tout petit ce qu'étaient les voitures et mettre les mains dans le cambouis, il fabriqua pratiquement sa monoplace. Pour faire court, il créa sa propre écurie, devant l'insuccès des bolides dans lesquels il avait évolué à force de travail, d'huile de coude, de bons collaborateurs techniques et financiers, il s'autonomisa progressivement en passant par une phase où ses créations portaient le titre de « Mac Laren Cooper », en 1963. Un peu plus tard le divorce fut consommé, mais l'affaire roula en Angleterre; tout cela pour dire qu'il faut se méfier d'une marque et savoir ce qui se cache derrière. Le fils d'immigré était retourné au Royaume-Uni.
Il se pourrait bien aussi que l'Irish Cream la plus connue appartienne à un groupe multinationale, peut-être anglais. Mais l'appellation Irish suggère d'avantage l'origine que des noms à la Mac qui ne révèlent pas une appartenance nécessaire à la communauté écossaise(à défaut d'autre chose!) pour cause d'assimilation à de nouvelles nations en rupture avec la culture et la région d'origine qui du reste a fait un pacte avec la couronne d'Angleterre.
Il y avait un autre Mac, Mac Donald, et ce Mac était américain pour Julie.
L'origine d'une écurie?
Savoir ce qui la caractérisait le plus, n'était-ce pas chipoté?
Dans tout contexte international, on était plutôt un amalgame cosmopolite et Mac Laren avait pour concepteur de moteur Mercedes-Benz, des allemands.
Quant à Renault, il était à même de devenir la première écurie généraliste française à gagner, à la fois pour le moteur et le châssis en 2005. Elle l'avait fait auparavant que pour le premier dont elle équipait les benetton grâce au grand Schumacher. Une fois de plus, il s'agissait d'une longue histoire avec rachat de l'écurie éponyme et, une part non négligeable du travail et des effectifs(500 sur 750 soit les deux tiers) se trouvaient en Angleterre.
Le destin des Mac Laren et des Renault se ressemblaient donc un peu, sauf que le nom Renault était connu par tout français comme une marque nationale, là où un néo-zélandais moyen ou jeune ne saurait même plus qui fut Bruce.
Que gagne Mac Laren ou Renault, au niveau des pneus c'était du pareil au même car ces deux équipes se faisaient fournir par Michelin, dont on était sûr au moins de l'origine sans tergiverser: française-un p'tit bonhomme rondouillard et joufflu bien de chez nous!
Il n'y avait pas de troisième challenger et cela était des plus étonnants!
Miki(Shumacher) connaissait une passe noire après ses 5 titres de champions échelonnés de 2000 à 2004.Certaines mauvaises langues disaient que c'était l'heure de la retraite, qu'il avait perdu se réflexes. La vérité, c'est que sa Ferrari n'était plus à son meilleur niveau. Il était loin derrière Alonso et Kimi.

— Le soleil commence sérieusement à décliner! dit Armand, après plusieurs autres échanges de conversation.
— Tu as quelque chose à faire? questionna Laurent.
— Non, c'est pas à ça que je pensai. Mais si on prolonge cette soirée, je serais peut être obligé de te faire découvrir les lieux de sortie nocturne… Par la force des choses, je m'y connais un peu mais, c'est pas trop mon truc.
— En plus, tu as dépensé pas mal aujourd'hui.
— Effectivement!… Voilà ce que je te propose, je t'appelle la semaine prochaine pour que l'on se voit!
— D'accord, ça roule.
— Par contre, chais pas si j'ai de quoi écrire ton numéro.
— Tu veux un papier?
— Non, je parlais de stylo.
— Le papier, c'est moins important, on peut toujours écrire sur sa main.
— Voilà, j'en ai un.
Laurent avait sorti de son de portefeuille un stylo à pointe argentée.
Il demanda comment il faisait pour s'en passer:
— Comment tu fais quand tu veux signer un chèque.
— En général, je paye en liquide ou en carte bleu. Par contre, les jours de fac, j'ai toujours des stylos dans ma trousse.
— C'est peut être pour ça que tu ne penses pas à en avoir un dans ton portefeuille, en déduisit celui qui prenait des airs d'aîné.
— Sûrement.
— Merci, ajouta-il, en prenant le stylo.
Il marqua d'un point sa paume en le rapprochant prêt à écrire puis s'avisa:
— T'aurais pas un ticket de métro pour que je l'écrive?
Tu ne veux plus l'écrire sur ta main?
— A bien y réfléchir, j'pourrais me laver les mains par mégarde.
— Ecris-le sur ton ticket de caisse.
— J'y avais pas pensé. Décidément, je ne suis pas vif d'esprit aujourd'hui.
Il le sortit et Pierre s'étonna qu'il n'eût pas malgré tout quelques papiers de consultations de solde qu'il aurait conservés après être allé au distributeur de billets.
Voilà, je n'ai qu'un numéro de portable.
Il le décomposa et Armand le nota consciencieusement.
Et le tien, demanda Laurent en sortant son téléphone cellulaire.
— Je n'ai qu'un numéro de fixe:01...
On s'en serait douté.

Après cette échange de coordonnées, on se dirigea vers l'intérieur du bar, plutôt vide. Le barman qui les avait servi était accompagné d'un autre derrière le zinc. Ca et là étaient éparpillés des images de jeunes éphèbes ou d'hommes plus virils vitrifiés et encadrées sur lesquelles venaient se reflétaient les couleurs de néons fluorescents.
Comme on était resté dehors et que l'on avait pas adressé la parole à celui qui était chargé de faire les cocktails, on le salua.
Il répliqua par un bonsoir affectueux et prit les deux additions: l'une pour le mélange de nectars sans alcool, l'autre pour ce que l'on avait bu ensemble. L'une d'entre elles auraient pu servir pour inscrire le numéro de Laurent. Il aurait suffit de le faire soit avant, soit après le règlement et de toute façon la récupérer en demandant de la conserver comme un précieux trésor. Si elle avait été déjà estampillé, elle aurait suscité les affres du serveur mais pas du collègue qui n'était pas homosexuel: il n'y avait pas de discrimination à l'embauche en matière d'orientation sexuelle: le physique était déjà un assez contraignant critère et c'était même souhaitable car au moins avec un personnel diversifié on n'était pas obligées d'assister à des scènes de ménages journalières. Il l'aurait mémorisé et qui sait aurait peut être tenté sa chance! Armand et Laurent auraient pu attendre que l'on repasse sur la terrasse mais, il n'y avait eu que deux-trois clients qui s'étaient postés à l'extérieur durant l'intermède, de façon à ce que rien n'avait obligé le serveur à y allait trop fréquemment.
Le comparse fit vite la somme entre les consommations:
- Angkor Tom+Daiquiri+ Pentagone équivalait à 6eurs+7eurs+7,5eurs soit 20,5.
Il la communiqua de manière solennelle et chacun se déchargea de la part qui lui revenait:
6 pour Armand et 14,5 pour Laurent.
Ce dernier qui avait sorti un billet de 10 et un de 5 laissa la monnaie en guise de pourboire.
Une fois sorti, celui qui n'était pas de la jaquette demanda à l'autre:
— Tu crois qu'ils sont ensemble?
Malgré le fait qu'il ne le fût pas, la chose l'intéressait. Il prenait cela comme un jeu qui avait déteint sur lui et que les autres établissements où il avait travaillé auparavant n'offraient pas à ses employés. Quand on voit une femme et un homme qui se demanderait s'ils ne sont pas en couple? On peut se poser les questions suivantes à juste titres est-ce qu'ils sont parents? Est-ce qu'ils sont d'illicites amants, mais à tout prendre, c'est beaucoup moins amusant.
— Chais pas trop, en tous cas ils ont l'air de bien s'entendre. J'crois que j'ai déjà vu le brun mais le blond c'est la première fois, répondit-on.

La nouvelle énigme du siècle se retrouva dans les sous-sols de la gare des Halles et l'on se sépara en se promettant de se revoir au plus vite. Armand prit la voie pour descendre les escalators qui menaient au RER B tandis que Laurent fit mine de suivre la sienne, ferme, dans la foule souterraine; mais, une fois à l'abri des mauvais regards, il se repositionna vers la ligne 7 pour rentrer chez lui.

And the winner is Pierre (victoire sur la mise en marche de son plan), not only… En fin de semaine Kimi partit en première ligne derrière Montoya avec des Renault plutôt mal placées en face. Le doublet qui s'inversa au cours de la course au 34ème tour ne fut pourtant pas à la hauteur des espérances à cause de l'abandon avant le dénouement du colombien qui profita à Alonso. Au final, les deux hommes de tête du championnat, seuls, sans leurs coéquipiers mis hors jeu, se retrouvèrent sur le podium.
Pour le père, c'était urgent d'autant plus qu'il ne vit pas Julie ce week-end.


Suite


Retour au sommaire de Textes Gais


Diffusez votre publicité sur nos textes pour tous publics en 468x60 ou 728x90, nos textes pour adultes en 468x60 ou 728x90
Les textes diffusés ici sont la propriété de leurs auteurs respectifs et de TextesGais.com. Tous droits réservés.
Site muni du tag ICRA pour la protection des mineurs.
Editeur : Editions textes gais. Hébergeur : Olf Software.
(c) Textesgais.com