Le jugement
de Vincent Langlais


Ce matin-là, Lilian s'est réveillé avec la main posée sur la poitrine de Julien. Leurs longues étreintes nocturnes s'étaient révélées harassantes. Les rayons du soleil perçaient à travers les volets. Il brillait avec tout l'éclat et la magnificence qu'exigeait un dimanche d'été. Ils s'aimaient d'un amour fort et certainement durable. Lilian a ouvert les yeux le premier et a posé un baiser sur les lèvres de son amoureux qui s'est alors réveillé et l'a pris dans ses bras pour l'embrasser avec la tendre langueur qui fait naître le désir intense. Leur nudité ne fait qu'accroître celui-ci. Celui que l'on peut considérer comme l'un des acteurs principaux de cette histoire s'est allongé sur Julien. Il le caressait et touchait sa peau douce comme du velours avec sa bouche fine et délicate. Ensuite, ils ont fait l'amour passionnément et cet acte d'une beauté indécente a fait jaillir toutes les étincelles de leurs sentiments qui illuminaient l'intérieur de la chambre. Son ange, comme il le surnommait, aimait ces purs instants de plaisir lorsqu'il voyait les muscles et le corps puissant de « Lili » travaillait sur lui. Celui-ci recherchait un travail en tant que vendeur en textile masculin tandis que son petit ami exerçait ce métier dans une boutique de téléphones portables. Ils habitaient dans un petit appartement du centre-ville. La discussion qui s'est ensuivie a commencé par quelques mots doux initiés par Julien:
— « Je t'aime! Tu es si beau!
— Je sais! Je sais! Parfois c'est difficile à vivre d'avoir un physique de top-model! Lui a répondu ironiquement Lilian.
Ils se sont mis à rire simultanément et, ensuite, le ton emprunté par Julien s'est fait plus sérieux:
— Où as-tu rendez-vous demain après-midi?
— Dans un grand magasin proche d'ici qui se nomme « textiles Martial ». J'irai et je jugerai si le poste est intéressant. Monsieur Martial, le directeur, doit me recevoir à seize heure.
— Ce serait vraiment mieux pour nous s'il t'embauchait.
Ils ne dissimulaient plus leurs inquiétudes vis à vis de cette situation mais Lilian cultivait l'art d'utiliser la dérision:
— Lorsqu'il verra mon corps d'athlète il ne pourra pas résister à l'envie de m'essayer! »
Leur humeur très gaie revenait et les heures, emplies d'activités dominicales, s'écoulaient. Pour profiter de la chaleur estivale, ils sont allé se promener dans le parc qui entourait le lac de Sainte Clotilde. Main dans la main et les yeux dans les yeux, leur amour demeurait perceptible. C'était un endroit connu du public avec son cadre splendide ponctué de jeux d'enfants. En ce jour, énormément de couples avaient eu la même idée qu'eux. Ils les croisaient sans les voir. Ils existaient l'un pour l'autre et le monde qui les entourait ne trouvait plus aucune grâce pour eux. Brusquement, un homme, accompagné par son épouse, les a bousculé et a prononcé ces paroles racistes et dénuées d'intelligence:
— « Pourquoi venez-vous polluer notre air les pédés?
— Les pédés se moquent de ce que tu racontes sale fasciste! A rétorqué Lilian. »
Puis, l'inconnu s'est éloigné sans répondre avec un dodelinement de la tête qu'ils ont qualifié de stupide. La journée s'est achevé sans que cet incident ne vienne leur troubler l'esprit.
Le lendemain, Lilian s'est levé avec les appréhensions qui précèdent les moments décisifs. Il s'est rendu à l'établissement où il avait fait acte de candidature avec une inquiétude toujours plus envahissante. Parvenu à destination, il se trouvait à quelques centaines de mètres de la salle de culture physique où il avait prévu de s'entraîner après son entretien. La façade pouvait sembler dégradée mais l'intérieur possédait tous les atouts du magasin luxueux et moderne. A l'instant où il est entré, il s'est adressé à une vendeuse:
— « Bonjour! J'ai un rendez-vous avec monsieur Martial fixé a seize heure!
— Je vais le chercher!
L'homme qui est apparut après quelques minutes l'a figé de stupeur. Le même visage renfrogné, l'allure fière et son expression haineuse caractérisaient ce qui représentait pour lui un fort mauvais souvenir. Ils l'avaient croisé dans le parc et l'insulte proférée à leur encontre provenait de ce misérable individu. Celui-ci, malgré cette situation gênante, a respecté les règles essentielles de la politesse:
— Bonjour! Je suis Ludovic Martial! Suivez-moi vers mon bureau!
Lili est entré et s'est assis comme le lui indiquait cet adepte de l'intolérance. Il a commencé a observer attentivement son curriculum-vitae:
— Monsieur Reylli Lilian! Vingt deux ans! Vous ne résidez pas loin d'ici! Certes! C'est un avantage non négligeable! Malgré tout, ce détail ne vous introduira pas dans cette société!
La colère de notre héros le poussait à répliquer. Mais, avant qu'il ne puisse le faire, le directeur poursuivait son explication:
— Je n'aime pas l'image que vous donnez de vous même au monde extérieur. Pourtant, c'est important pour le commerce! Plus précisément, sachez qu'un homosexuel n'a pas sa place dans cette entreprise! Excellente soirée monsieur Reylli! Adieu!
Pendant cette minute où Lilian foudroyait son adversaire avec le regard, ce dernier a déchiré sa lettre. Le jeune homme a donc crié avec toute sa rage avant de quitter les lieux:
— Allez vous faire voir!! »
Puis, il s'est rendu au centre d'entraînement sportif, dont il était membre, pour se défouler. Parfois, certaines bandes rivales sillonnaient la ville à l'affût du moindre méfait à accomplir. Ces mauvais garçons survivaient grâce aux vols et aux trafics divers. Avec son gabarit de sportif accompli, il ne les craignait pas ce qui n'était pas le cas de monsieur Martial qui demeurait une proie facile. Deux heures après leur entrevue, il est sorti du magasin pour rentrer chez lui. Avant d'atteindre son véhicule, quelqu'un l'a interpellé:
— « Donnes ton portefeuille!
— Allez travailler comme les autres! A-t-il rétorqué.
Alors qu'il avait fini de prononcer ces paroles, cinq complices se sont approché de lui pour l'entourer. Ce grand gaillard d'origine africaine le menaçait désormais avec un couteau et lui a ordonné:
— Sois gentil! Donnes ton portefeuille! »
Ludovic Martial n'a pas obtempéré. Ainsi, le voleur lui a enfoncé son arme dans le ventre. Il s'est effondré tandis que la tâche de sang s'étendait sous sa chemise. Les brigands ont pris la fuite extrêmement rapidement. Lilian l'avait vu tomber. Il s'est précipité vers lui sans parvenir à le secourir.
Au cour de ses dernières secondes de vie, monsieur Martial l'a aperçu lorsqu'il accourait et il a lâché ces mots presque inaudibles:
— « Monsieur Reylli...Je suis désolé... »
La mort l'avait enveloppé de son voile glacial. Son esprit désincarné lui permettait de voir son corps inanimé, les tentatives des pompiers et des policiers pour le ranimer et, surtout, une autre personne qui se tenait face à lui! Elle lui est apparut comme son reflet et lui a adressé ces propos angoissants:
— « Ils ne réussiront pas à te faire revenir!
— Vous me voyez? Mais qui êtes-vous? Qu'est-ce qui m'arrive? L'a interrogé le défunt.
— Tu es mort et je représente ce qu'il y a de bon en toi! Tu n'as pas fait appel à moi souvent! C'est dommage! Un sort funeste t'est réservé!
— Je suis mort? Et qu'est-ce qui m'attend là-haut?
— Tu vivra le rejet, la haine et le racisme que tu as fait subir aux autres pendant toute ton existence terrestre jusqu'à ce que tu comprenne le mal que tu as répandu autour de toi! Mais, avant de trépasser, tu as ressenti le regret envers ce jeune homme. C'est la raison pour laquelle je suis là. Je peux t'aider à obtenir la grâce du ciel pour t'éviter ces souffrances. Accompagnes moi devant le conseil céleste. Ils restent ton ultime chance d'échapper à la damnation! »
Il s'est retrouvé dans une grande pièce blanche dépourvue de décoration et d'ameublement. Seulement un mur de lumière éclairait cet endroit. Dés leur arrivée, plusieurs voix, dont on ne pouvait définir la masculinité ou la féminité, leur ont parlé simultanément:
— « Pourquoi es-tu ici? Quelle est ta requête?
Son double a répondu à la place de Ludovic Martial:
— Je souhaite que vous m'évitiez la punition!
— Tu es le symbole de sa bonté! Ta présence signifie que ses regrets torturent son âme. Selon toi, est-ce réellement suffisant pour que nous puissions accéder à ta demande? Laisses ce mortel s'exprimer!
— Je regrette le mal que j'ai pu faire et, notamment, mon attitude envers le dénommé Lilian Reylli. Il aurait voulu me sauver mais il n'a pas pu le faire! A cet instant, j'ai compris que ces choses si injustes que j'ai accompli m'ont desservi!
— Quel satisfaction as-tu tiré du rejet de cet humain lorsque tu l'as rencontré pour travailler avec toi? L'homosexualité n'est pas un pêché! Souviens-toi de tous ces gens que tu as haï à cause de leur différence! Souviens-toi de cet enfant dont tu te moquais en classe avec tes camarades parce qu'il n'était pas comme toi! Souviens-toi de ces insultes prononcées pour blesser ces individus qui aiment différemment de toi ou qui n'ont pas la même couleur de peau! Tu n'as jamais accepté la différence! Ton éducation stricte ne t'a guère aidé mais elle ne constitue pas une excuse! Comment peux-tu prétendre savoir ce qu'est la normalité? Chaque être humain paie le prix de ses fautes lors de son accession à l'éternité! Cette règle doit s'appliquer à toi!
Son « ange gardien » l'a défendu:
— Il a regretté ce qui prouve sa capacité à être juste! Laissez lui l'occasion de vous le prouver!
Après un silence, les voix sépulcrales ont décidé de son avenir proche:
— La justice du ciel nous interdit de le condamner en ta présence! Donc il devra sauver sa vie! Nous le réintégrerons dans son enveloppe charnelle avant sa rencontre professionnelle avec le mortel nommé Reylli. S'il fait preuve de tolérance à cet instant précis nous l'épargnerons! »
Monsieur Martial comprenait le sens de cette épreuve. Ses anciens principes devaient être oubliés. Regretter ses méfaits lui avait permis d'obtenir une seconde chance. Il en déduisait la leçon: l'acceptation de l'autre, le respect et l'altruisme sont des qualités importantes qui peuvent se révéler essentielles pour survivre aux pires situations. Il s'est retrouvé dans son bureau au moment où sa vendeuse l'avait prévenu de la présence de Lilian dans le magasin. Cette fois-ci, il l'a reçu avec tous les égards qui lui étaient dus et s'est excusé longtemps pour l'avoir injurié la veille. Ensuite, il lui a signifié son embauche immédiate. Lili est ressorti gai et enthousiaste. Quelques minutes avant que notre « ressuscité » ne sorte pour rejoindre son épouse, son téléphone a retenti. Un fournisseur le prévenait du retard de la livraison du lendemain. Ces quelques minutes de communication téléphoniques avaient suffit pour changer son destin.
En effet, le même homme est venu l'accoster:
— « Donnes ton portefeuille!
— Non! Tu ne l'aura pas!
Lilian avait perçu le déroulement de la scène. Il s'est mis à courir et a réussi a frapper l'ennemi dans le dos. Le malfaisant s'est affalé sur la route avant de s'enfuir sans avoir rien obtenu. Le temps lui a manqué pour prévenir ses complices. Le dirigeant des « textiles Martial » a adressé sa gratitude à son sauveur:
— Merci! Sans vous les choses seraient certainement devenues plus graves! Comment puis-je vous remercier? Venez manger au restaurant avec mon épouse et moi ce soir! Vous pourrez emmener votre compagnon!
— Ce sera un plaisir! Lui a t-il répondu. »
A l'intérieur de sa voiture, le double de monsieur Martial lui est apparut assis sur la banquette arrière. Il lui a exprimé ses félicitations:
— « C'est bien Ludovic! Tu as franchi l'épreuve avec succès. Ainsi, tu as évité de traverser le couloir de la mort. Mais, il faudra toujours conserver ce comportement. Dans le cas contraire, je ne pourrai plus rien faire pour toi! Donc il ne faudra jamais m'oublier Ludovic! Absolument jamais! »

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