Ne me soumets pas à la tentation (2)
de William Borromé
Partie II
6:00 du matin; lundi. Il faisait sombre. Malgré l'étroit rayon de lumière pâle qui filtrait par les stores de ma fenêtre, ma chambre restait dans la pénombre la plus complète. Je ne pouvais que distinguer mon cadran qui me jetait carrément au visage son heure démoralisante. En effet, il était six heures du matin, le cadran - malheureusement - ne se trompe jamais. J'extirpai avec difficulté mon bras de son douillet repos et l'envoyai arrêter la sonnerie furibonde du même cadran. Je frottai mes yeux et tentai de voir autour de moi.
C'était le premier jour d'école; l'été - et les vacances - était terminé. Après une douche trop courte, un déjeuner sur le pouce, j'étais sortis dehors. L'odeur de l'automne m'avait alors frappé les narines comme un boulet. J'étais sortis les jours auparavant mais jamais une telle odeur ne m'était parvenue; une odeur de tristesse me semblait-il. L'automne était pour moi un moment où les sentiments refoulés et les désespoirs refaisaient surface. De voir tomber les feuilles et s'assombrir le ciel était une épreuve toujours difficile mais inévitable. Chaque jour un peu plus, je me sentais dépérir avec la nature et finalement mourir, languissant dans l'attente d'un printemps prochain. Je marchai dans la rue sombre encore à cette heure. Les feuilles avaient commencé à tomber et s'étalaient sans vie sur le sol. Chaque feuille qui craquait sous le pas lourd de mes souliers me faisait mal intérieurement, je ne pouvais pas l'expliquer, c'était ainsi.
J'atteignis enfin mon arrêt d'autobus. Celui-ci ne tarda pas à arriver. Un autobus orange, insipide et quasi-morbide dans sa simplicité chronique. Des rangées de bancs de cuir brun et inconfortable. L'allée était déjà salie et l'on pouvait distinguer des traces de pas boueux. Après avoir salué le vieux chauffeur rabougri sur son volant trop grand, je m'installai dans le deuxième banc. Je pris mon sac à dos et le plaçai sur mes genoux. J'accotai ensuite ma tête sur la vitre et regardai à l'extérieur. C'était le début de l'année, oui, mais j'étais un peu triste et surtout nerveux. Les souvenirs de mon été remontaient à ma mémoire. Je repensais à Jonathan... et à ma promesse. Il me semblait que ces deux événements étaient si loin mais pourtant quasi-palpables. L'autobus prenait lentement de la vitesse. Je voyais défiler à mes yeux un paysage morne et habituel: la même rue, les mêmes maisons et les mêmes arbres.
Après un trajet cahoteux d'une quinzaine de minutes, nous arrivâmes à l'école. Je débarquai et m'engouffrai par une des multiples portes, me fondant à la masse grouillante et bruyante d'étudiants. J'arrivais dans une nouvelle école: un monstre de briques et de pierre, de ciment et de tôle, de plastique et de céramique. Plus de 3000 étudiants, sous un même toit, passeraient une année à bosser pour obtenir leurs crédits.
Après avoir reçu mon horaire, je me dirigeai vers l'aire des casiers. Je vis alors Chris. Mon cur chavira. J'arrêtai de respirer. Pour un moment, la terre cessa de tourner. Les gens autour de moi s'immobilisèrent. L'horloge se tut. Il n'y avait que lui, accoté sur un casier bleu. Il avait changé. Inévitablement. J'avais du mal à concevoir à quel point le jeune garçon que j'avais connu l'année dernière en 6ème année avait pu à ce point changer... de par sa physionomie, son corps, son visage, tout.J'avançais comme au ralentis, fendant la foule. J'arrivaidevant lui, après des années de marche - me semblait -il ; le monde se remit à tourner. Il me remarqua aussi.
- Salut Will!
Sa voix avait changé... il n'y avait plus rien de féminin dans ce ton grave et viril.
- Salut, répondis-je.
- Alors, ça va? Passé un bel été...
Je m'arrêtai au mot "bel" je n'écoutai pas la suite. Beau. Il avait tout d'un beau garçon. Je ne m'étais jamais arrêté à le regarder, à le détailler pour ainsi dire. Il avait des cheveux blonds coupés cours. Ses yeux étaient gris. Un gris étrange... sans profondeur, simplement miroitant et décidément uniques. Il ne portait pas de lunettes. Son visage était pâle. Il avait des épaules larges, bien proportionnées et une taille élancée, à peine plus petit que moi. Son corps, sans être musclé, démontrait une bonne forme physique et une allure vigoureuse. Il n'était pas beau, il était séduisant. Comment n'avais-je pu le remarquer plutôt ?
- Tu es dans la lune ou quoi, me demanda-t-il ?
- Non, non, je suis là... tu disais ?
- Ton été, il a été bien ?
- Ouais, très très bien... balbutiai-je.
Je ne comprenais pas ce qui m'arrivait, je chavirais pour lui. Mon regard se perdait dans le sien sans que je puisse m'en empêcher. Tout allait de travers. Non. Ça ne peut pas se passer comme ça. J'étais en train de fondre pour ce garçon qui était mon ami depuis l'année dernière. Je perdais décidément la tête.
J'avais l'impression que mon expérience de cet été recommençait... John... Chris... non, je ne pouvais pas. Je repensai à ma promesse. Ce fut comme un poignard en plein coeur. Je décrochai un moment de la réalité et retournai à ce moment où, dans mon lit, à la noirceur, j'avais promis devant Dieu de ne jamais plus regarder un garçon comme j'avais regardé John. Je ne recommencerais pas.
Je détournai brusquement mon regard de Chris comme pour briser le charme. Je regardai autour de moi, les gens marchant, les gens parlant, les murs couverts de peintures classiques, les planchers de marbre, les casiers richement décorés, les portes sculptés et les fenêtres en vitraux gothiques au formes ogivales. Je cherchais à m'accrocher à un détail spécifique. Il me semblait que tout fuyait à mes yeux. Les objets se déplaçaient de mon regard pour ne laisser que Chris devant mon champ de vision. J'avais beau tourner la tête, il était toujours là.
Je pris alors panique, je devins fou. Je me retournai et partis en courant. Je ne regardais même pas où j'allais, je m'enfuyais, c'est tout. Je courus dans un long corridor qui m'était inconnu. Le haut plafond en arche sculpté me donnait l'impression d'être insignifiant. J'arrivai à une immense salle commune de forme ovale au-dessus de laquelle se dressait une imposante coupole vitrée par laquelle on pouvait voir le ciel assombri et noir. Des lumières brillaient tout autour des mezzanines entourant la salle. Je m'engouffrai dans un autre couloir -plus étroit celui-là - et trouvai finalement une porte de sortie. De l'air, de l'air frais. Je pris une grande respiration et fis quelque pas. Je me trouvais à l'arrière de l'établissement, près d'un boisé. Un sentier menait à celui-ci. Sans tenir compte des quelques gouttes de pluies qui tombaient, je suivis le sentier et me dirigeai vers le boisé. J'entrai dans celui-ci et fut rapidement envahis par la nature et son charme calmant. Je marchai encore un peu, je tentais te mettre mon esprit en ordre mais ne comprenais toujours pas ce qui m'était arrivé.
Dans ma tête, je ne voyais que Chris et son regard. Je m'étais enfui, j'avais eu peur de lui. Non, de moi-même. J'avais eu peur de mes sentiments. Dieu s'était interposé entre lui et moi pour m'empêcher de faire quoi que ce soit. Je le remerciais. Qui sait ce que j'aurais pu faire si je n'étais pas parti ? Pourtant, qu'allais-je dire à Chris? Comment expliquer cette fuite subite?
Je débouchai sur une petite clairière où se trouvait un banc. Un banc solitaire, seul au milieu de la forêt d'arbres matures. Je pris pitié pour ce banc. Seul au milieu de grands. J'allai m'y installer et compris ce paradoxe qui nous unissait. Le banc était seul, mais avec moi il ne l'était plus. Pourtant moi aussi j'étais seul, et même avec ce banc je le demeurais. Je me sentais si fragile et si éloigné des autres. J'avais l'impression de ne plus appartenir à ce monde qui me tourmentait, ce banc était un autre univers.
Les petites gouttes qui tombaient du ciel se firent plus denses. Bientôt, un averse se déclencha. La pluie tombait drue. Il faisait froid. Je n'avais qu'un chandail et un jeans, ainsi que mon sac sur le banc. Je ne voulais pas rentrer. L'eau coulait de mes cheveux dans mon cou et me donnait la chair de poule. Je délirais. Sur ce banc seul, je parlais. Comme toujours, je me parlais à moi-même, répondant à mes interrogations et laissant certaines questions en plan. Je me réprimandais bien-sûr, puis sombrais dans le silence.
Je portai attention aux bruits qui m'entouraient. Le vent dans les feuilles, l'eau tombant au sol, sur moi, sur le banc, dans les arbres. J'entendais aussi les branches des arbres craquer, les oiseaux s'envoler, puis la cloche de l'école sonner au loin, en écho. J'étais en retard. Première journée d'école: j'arrivais en retard. C'était réussi. J'avais gâché ma journée d'entrée à l'école secondaire. Bravo.
Je restai ainsi à geler, un moment, l'eau coulant sur mon visage et perlant à mon menton. Puis, j'entendis des feuilles craquer, un bruit de pas assurément. Je vis alors apparaître Chris, trempé jusqu'à l'os. Son chandail rouge collait à sa poitrine laissant deviner des formes à peine développées. Ses jeans semblaient tout aussi mouillés. Il avait les cheveux collés à la tête et l'eau coulait le long de ses joues. Ses yeux étaient interrogateurs. Il s'avança vers moi. Je levai la tête et le regardai dans les yeux, d'un regard accusateur: c'était sa faute. Je voulais le blâmer, je voulais lui crier que c'était à cause de lui que je ne me comprenais plus, qu'il me faisait du tord. Au lieu, je le fixai. Puis, il m'adressa la parole.
- Allez, rentrons, je suis gelé et tu l'es aussi.
Je me levai lentement de mon banc et mis mon sac dans mon dos. Puis, je le suivis. Durant le trajet, il ne me demanda aucune explication, il ne fit que marcher à mes côtés jusqu'à ce que nous arrivions à la grande salle où se tenait la présentation d'ouverture de l'année scolaire.
* * *
Le plancher de marbre sous mes pieds semblait redire l'écho de mes pas à chaque enjambée. Les murs rouges au bas de pierre arboraient comme partout leurs peintures baroques, reproductions des plus grands maîtres. Étrange endroit pour une école secondaire. En fait, il s'agissait d'un ancien couvent du 18ème siècle, convertis au début du 20ème siècle en collège privé. Je me sentais comme chez moi dans cet endroit si inspirant et plein d'histoire. Tendant l'oreille, j'imaginais la procession de religieuses traversant le réfectoire en silence. Le plafond, comme partout, mesurait plusieurs mètres. Le couloir était percé de plusieurs niches surmontées d'arches qui permettaient d'accéder aux portes des salles de classes. Je gravis quelques marches puis m'engageai dans un autre couloir. Je me trouvais dans l'aile Nord, celle qui était la plus proche du boisé arrière. En fait, l'école avait un plan cruciforme - original pour un ancien couvent - et 4 ailes distinctes: l'aile Nord, l'aile Sud, l'aile Est et l'aile Ouest. Je me trouvais au troisième étage de l'aile nord, peu fréquenté par les étudiants de par sa vocation demeurée très apostolique. En effet, à cet étage se trouvait la chapelle, demeurée intacte depuis le départ des religieuses mais restaurée au milieu du siècle, la ramenant à son apparence d'origine.
Devant les grandes portes de bois massif sculptées, je figeai. Devant les anges potelés gravés dans les arches de pierre surplombant l'entrée, j'arrêtai. Je me trouvais devant l'entrée de la chapelle, un endroit sombre, retiré. Derrière moi se trouvait une galerie donnant sur l'étage inférieur - le deuxième - puis, de chaque côté de celle-ci prenaient place deux imposants escaliers en demi-cercle. Un unique crucifix lourd de significations donnaient au visiteur un avertissement, tel une balise, qu'il entrerait dans un endroit spécial.
Je franchis le dernier mètre qui me séparait du pas de la porte et pris la poignée en main. Je tirai ensuite la porte qui grinça légèrement sur ses gonds. Je fis un pas puis refermai la porte derrière moi. Je faisais dos au choeur et au reste de l'église. En entrant, je m'étais tout de suite retourné afin de fermer la porte. C'était la première fois, je dois avouer, que j'entrais dans cette chapelle à laquelle les étudiants n'avaient pas accès habituellement. Je me trouvais là car je m'étais enfui, quelques minutes auparavant...
La salle de classe venait de se vider et le professeur était déjà parti. Je ramassais mes affaires et je n'avais pas remarqué Chris qui était resté à l'arrière de la classe. Je me dirigeais vers la porte alors qu'il vint me bloquer le passage.
- William, il faut qu'on parle, me demanda Chris, après le premier cours de la journée, quelques jours après la rentrée.
- De quoi veux-tu qu'on parle, répondis-je hargneusement.
- Tu le sais bien.
- Non, je ne sais pas. Laisse-moi passer, criai-je!
- Pas avant que tu t'expliques, répliqua-t-il.
- Je ne vois pas ce que j'ai à t'expliquer. Tu te pousses?
- Tu sais très bien de quoi je parle. Pourquoi tu m'évites ? Pourquoi ? On était super copain l'an dernier, et maintenant tu te pousses quand j'arrive ? Pourquoi tu fais ça ? Si tu veux plus être mon ami, si tu me trouve nul, dis-le, je te laisserai tranquille!
Chris était vraiment en colère. Il faut dire que depuis l'incident du début de l'année je l'évitais comme la peste. Je ne voulais pas me voir confronté à lui une nouvelle fois. J'avais peur de lui. J'avais peur de moi en fait. Vous savez ces sentiments contradictoires qui vous envahissent par moment et qui vous font agir au contraire de votre volonté. Tout ce que je voulais c'est d'être auprès de Chris, être avec lui, toujours. Pourtant, je partais quand il arrivait, je m'asseyais à l'autre bout de la classe, je l'évitais dans le couloir...
- Pourquoi tu fais ça, souffla-t-il d'une voix plaintive?
C'en était trop. Il était là devant moi, je pouvais sentir son souffle chaud contre mon visage. Je voyais sa peine dans ses yeux. Je pouvais sentir sa colère. Il était là à se confier, à me jeter au visage sa tristesse, sa douleur que je l'évite. Et moi, je le regardais placide, sans rien dire, le visage dur comme la pierre. Je ne voulais pas me laisser à un élan d'émotion.
- Laisse-moi passer, dis-je.
Chris se résigna. Il s'effaça dans l'ombre de l'arche et me laissa la voie libre. Malgré la pénombre, je pu voir ses yeux briller lorsque je passai à sa hauteur. Je marchai dans le couloir sans but ni direction. Puis, dès que je fus hors de sa vue, je partis à courir. Je dévalai escalier après escalier, puis j'en montai. Je ne savais pas où je me trouvais, jusqu'à ce que je passe les portes closes de l'aile Nord. L'atmosphère de l'endroit avait gardé toute sa lourdeur d'autrefois. L'air semblait toujours chargé de la fumée des chandelles... Voilà comment j'avais abouti dans cette chapelle.
J'étais toujours devant la porte, à la regarder de l'intérieur. Je pouvais voir le moindre grain du bois, la moindre ligne, le moindre défaut. Tranquillement, je me retournai et je regardai pour la première fois cette chapelle qui nous était interdite mais pourtant facilement accessible. Le plafond au-dessus de moi était bas, dû à la présence d'un jubé. J'avançai un peu puis longeai le mur en passant devant les confessionnaux. Je m'engageai par la suite dans l'allée de gauche, une voie mince entourée de bancs. Le sol était fait de petits carrés de céramique placés en mosaïques de couleurs sombres. Les murs étaient blancs pour la plupart mais couverts de décorations, de lignes or et rouge, de dessins, de peintures, de fresques. De hautes fenêtres en vitrail prenaient places tout au long des murs le long de l'église, laissant pénétrer une douce lumière tamisée.
Lorsque je dépassai enfin le jubé, je pus apercevoir la hauteur véritable du plafond. à une vingtaine de pieds au dessus de ma tête se dressait un imposant plafond voûté, sculpté, peint. Une véritable oeuvre d'art. Tout au long du transept étaient peintes des fresques étranges, mystérieuses et envoûtantes. Je m'arrêtai et fixai l'une d'entre elle. La peinture représentait en quelque sorte une reproduction de la création d'Adam, bien moins imposante que l'originale bien sûr, mais tout aussi belle. À travers les ombres, les nuances et les couleurs, on pouvait distinguer la musculature poétique et parfaite du premier homme. Suivant son bras tendu jusqu'au doigt, on rejoignait le doigt de Dieu lui-même pointant le bras. Lui aussi, Dieu, était représenté dans toute sa splendeur, dans le corps d'un homme viril et beau. Tous étaient beaux. Quel étrange paradoxe que ceci. Cette religion qui prônait le célibat, la chasteté, couvrait le mur de ses églises d'hommes nus, de femmes et d'anges. En y prêtant attention, c'étaient des orgies que je voyais peintes sur les murs sacrés de ce temple de Dieu. Dans quel but avait-on choisit ce modèle pour une religion si stricte?
Je m'avançai jusqu'à l'avant de l'église et m'engageai dans la première rangée de banc. Je m'installai près de l'allée centrale et m'agenouillai sur le prie-Dieu. Je relevai la tête et fixai le crucifix qui me surplombait de toute sa grandeur. Le christ, sur la croix regardait le sol avec la tête penchée sur le côté. Lui aussi, vêtu d'un simple tissu cachant son entre-jambe, offrait à l'assemblée son corps parfaitement sculpté par l'artiste. Je levai les yeux et dépassai le haut de la croix, je fixai alors l'arche surplombant le Chur, lui aussi recouvert de ces fresques troublantes, Dieu entouré d'anges, d'hommes et de femmes l'implorant pour entrer au Paradis, tous dans leur plus simple apparat, tous enjambant les autres, tous sans gêne.
J'entendis alors un bruit à l'arrière. Je n'étais pas seul dans la chapelle. Je me retournai et vis quelqu'un monter l'escalier tournant jusqu'au jubé. C'était un homme, probablement un des moines qui venait souvent ici. Je le vis arriver en haut, puis, après avoir sortis quelques feuilles d'une serviette, s'installer sur le siège de l'orgue. Je n'avais pas encore remarqué la splendeur de l'instrument à vent qui couvrait pratiquement les deux côtés du jubé, du plancher au plafond. Le clavier, au centre de la place faisait face au choeur, ce faisant, le moine ne me voyait pas. Les tuyaux de l'orgue étaient placés de part et d'autre de l'orgue dans une structure de bois vernie et sculptée. Les tuyaux les plus longs devaient bien faire 4 mètres. L'ensemble était impressionnant.
Le moine installa les feuilles sur l'orgue et commença à jouer. Je reconnus aussitôt dans la mélodie douce le "Jésus ma Joie" de Jean-Sébastien Bach. Les notes résonnaient magnifiquement contre le bois de la voûte du plafond, amplifiant le son et le renvoyant dans le chur pour compléter cette musique si envoûtante dans cet endroit sacré. Je me sentais frémir au son de la douce lyrique. Je me sentais voler dans cet espace de parfaite harmonie où la musique s'imprégnait dans les murs et en ressortait vivifiée. Je me rassis sur mon banc et baissai la tête; je mis mes mains en geste de prière et m'accotai sur le muret de bois massif. Au gré de la musique, mes larmes jaillirent. Au gré des notes, l'eau coula sur mes joues. Au même rythme que les accords entraient dans mes oreilles et faisaient revivre en moi des sentiments intenses, les larmes brûlaient mon visage et perlaient à mon menton. Je fixai alors le visage du Christ dans son martyre sur la croix; j'y vis le visage de Chris, celui qui m'avait conduit à me rendre ici, je vis le visage de mon ami, transfiguré dans le visage de Jésus. Mes larmes se firent plus denses; la musique se fit plus forte. Alors que je ne voyais plus ni n'entendait autre que ces notes, j'ouvrai la bouche et d'une voix roque je récitai, faiblement, le Notre Père.
"Notre père qui êtes au cieux,
Que votre nom soit sanctifié,
Que votre règne vienne,
Que votre volonté soit faite sur la terre comme au Ciel,
Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien et
Pardonnez-nous nos offenses,
Comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés,
Mais ne nous soumettez pas à la tentation,
Mais délivrez nous du mal."
Je fus alors pris de convulsions, de rage. Je voulais maudire ce Dieu qui me faisait subir toutes ses choses. Pourquoi devais-je faiblir chaque fois que je voyais Chris ? Pourquoi donc son visage me faisait-il cet effet chaque fois ? Quel était cette sensation dans mon ventre quand j'entendais sa voix et le sentais proche ? Quel était ce sursaut étrange lorsqu'il me touchait ? Pourquoi devais-je être soumis à ces tentations ? Tout autour de moi, les peintures d'homme nus, d'anges, ces représentations d'orgies s'offraient à mes yeux comme mille péchés. Je m'écriai alors, de toutes mes forces, incontôlablement :
- Ne me soumettez pas à la tentation !
Je retombai brusquement sur le banc, comme écrasé par un poids infini. La musique cessa. Je restai ainsi un moment jusqu'à ce que j'entende des bruits de pas se rapprocher. Je restai sans bouger jusqu'à ce que la personne qui venait soit à ma hauteur. Je levai alors les yeux et vis le moine. Il se tenait à mes côtés, dans l'allée centrale, la bible à la main. Il me fit un léger signe et je lui laissai une place à côté de moi. Il s'installa et ouvris le petit livre aux pages minces et relié de cuire. Il semblait perdu dans sa lecture. Puis, il referma le livre et leva son regard vers la croix. Il continuait de la fixer lorsqu'il me dit, doucement :
- C'est la première fois que tu viens ici ?
Je fis un "oui" de la tête ; sans même détourner son regard du chur, il poursuivis :
- Tu aimes la musique ?
Une fois de plus, je fis oui de la tête.
- Tu aimerais apprendre à jouer ?
Je me retournai vers lui, les yeux encore rouges par mes larmes. J'étais surpris. Le moine détourna finalement son regard de la croix et me fixa, d'un regard tendre et affectionné.
- Tu voudrais que je t'apprenne à jouer, dit-il en réitérant sa question.
- Oui, balbutiai-je.
Je ne croyais pas ce que je venais de dire. C'était sortit tout seul, comme mû par une volonté unique.
- Reviens me voir demain, à 5 heures de l'après-midi.
Le moine se releva lentement puis j'entendis ses pas s'éloigner vers l'arrière. Quelques minutes plus tard, il avait recommencé à jouer. Je me levai à mon tour, fis un salut sur le bord du banc et m'en fut comme j'étais venu.
* * *
J'avais manqué tout l'après-midi de cours lorsque je sortis finalement de la chapelle. Je me dirigeai vers mon casier. Après 15 minutes de marche dans les couloirs de l'aile Nord, puis de l'aile centrale jusqu'à l'aile Sud (là où se trouvent les casiers) j'arrivai en vue du petit rectangle métallique plus haut que large et surtout très très étroit. Je défis rapidement le cadenas et ouvrai la porte. Je pris mes livres et les jetai dans mon sac rapidement. Je refermai la porte et sortis à l'extérieur, en attendant l'autobus. Ce dernier était déjà arrivé et j'y entrai. Chris y était déjà. Je m'avançai vers lui. Il ne m'avait pas vu, il regardait par la fenêtre à sa droite.
- Chris, je peux m'asseoir? Demandai-je.
Il n'entendit apparemment pas.
- Chris ? Je peux m'asseoir, demandai-je à nouveau.
- Quoi ? Euh
Oui, bien sûr, répondit-il.
Je m'installai dans le banc et mis mon sac sur mes genoux. Les banquettes de l'autobus étant très étroites, je me trouvais littéralement collé sur lui. Je pouvais sentir son odeur, un léger parfum, peut-être même juste l'odeur de son gel de douche. Il me regardait, la mine triste, et à la fois surpris de me voir m'asseoir avec lui.
- Je suis désolé pour cet après-midi, dis-je.
Il hésita un moment.
- Moi aussi... j'ai été brusque, dit-il.
Il semblait sincère. Il poursuivit :
- Je veux toujours savoir pourquoi tu m'évites. Je croyais qu'on était copains, explique-moi.
Il me mettait pour le moins au pied du mur. Je ne savais trop que répondre. "Tu sais Chris, je t'aime, c'est pas de ma faute mais quand je te vois, tu me fais craquer". Je ne pouvais pas dire ça... j'aurais aimé.. mais je ne voulais pas le perdre.
- C'est que.. j'en sais rien, j'ai eu une grosse semaine ; je suis fatigué.
Mon explication était puérile. Ouais, depuis quand est-ce qu'on évite ses amis délibérément.. parce qu'on est fatigué ?
- Ah... je vois.
Il ne paraissait pas très sûr de mon excuse. Il s'en contenta pourtant.
- Tu veux bien me pardonner ce mauvais départ, demandai-je?
Il partit à rire.
- Bien sûr, alors, on reste copain?
- Oui, répondis-je.
Tout au long du trajet d'autobus, nous parlâmes de nos vacances. Nous avions une semaine à rattraper! J'avais toujours cette arrière-pensée pourtant qui trottait ici et là me disant "Tu l'aimes"; je la faisais taire. Ma visite à la chapelle m'avait fait du bien, j'avais fait sortir mes émotions et j'étais plus stable. Pourtant, je savais que je ne le serais pas longtemps.
À mes côtés, Chris arborait son plus grand sourire, son visage rayonnait, il paraissait content, je l'étais aussi. Je crois qu'il avait eu de la peine à me voir l'éviter... ça me faisait plaisir de me sentir apprécié. À côté de moi, proche comme il était, je pouvais sentir son haleine chaude sur mon visage, dans mon cou, dans mes cheveux. Je pouvais me perdre dans ses yeux gris, sans fin. Je pouvais simplement le regarder, le laisser parler et ne faire que "oui" ou "non" de la tête. Tout ce qui m'importait c'était de l'avoir à mes côtés, de le savoir proche... de pouvoir l'observer.
Le lendemain, je passai ma journée avec Chris. Enfin, je pouvais supporter de m'asseoir à ses côtés, je pouvais supporter de le voir. À 5 heures, je traversai l'aile centrale, puis l'aile Nord. J'arrivai de nouveau devant le portique de la chapelle. J'ouvrai la petite porte de droite et entrai. Lorsque j'aperçus le crucifix au mur du Chur, les larmes me montèrent aux yeux. Le souvenir de la journée précédente me revenait à la mémoire. Je refoulai mes émotions et me dirigeai vers l'escalier tournant menant au jubé. Les marches étaient hautes et étroites. Il fallait se tenir à la rampe car la pente était abrupte. J'arrivai en haut et me dirigeai vers le clavier de l'orgue. Le moine y était déjà, assis sur le banc, à feuilleter dans sa serviette.
- Bonjour jeune homme, dit-il d'une voix joviale. J'espérais bien que tu viennes.
- Bonjour, répondis-je, gêné.
- Je suis le Frère Arnault. Tu peux m'appeler Arnault.
- Mon nom est William.
Alors qu'il parlait, je pu le détailler de plus près. Il était décidément jeune pour un moine. Pas repoussant du tout. Il devait avoir dans la trentaine... du moins, dans la vingtaine avancée. Il avait les cheveux noirs très courts. Il portait des lunettes aux bords épais, noires elles aussi. Son visage était sérieux mais tout de même invitant. Il était de taille moyenne, mince. Il portait son costume de moine: une longue robe ample et foncée, attachée par une corde tressée à la taille.
- Tu as déjà joué de la musique? me demanda-t-il.
- Oui, je joue un peu de piano.
- C'est très bien. Tu peux me montrer?
- Il y a longtemps que je n'ai pas joué...
- C'est pas grave, m'encouragea-t-il.
Je m'installai à sa place sur le banc et plaçai mes doigts sur les touches. J'essayais de me rappeler une des pièces que je jouais autrefois (il y a quelques mois). En fait, javais pris des cours de piano pendant trois ans, puis j'avais continué de mon gré à jouer et apprendre quelques pièces à l'occasion. Dernièrement, pourtant, je n'avais pas rejoué, je ne sentais pas le besoin de m'installer et de jouer. Je me rappelai alors la "Sonate au Clair de Lune" de Beethoven, aussi connue sous le nom de "Moonlight Sonata". J'avais appris à jouer le premier mouvement "Adagio Sostenuto". Cette pièce me faisait vibrer chaque fois que je l'entendais ou la jouais. Je plaçai mes doigts en position puis commençai.
La pièce commençait lentement, doucement. Les premiers accords se répétant quatre fois, puis la seconde mesure, même chose, puis la musique se diversifiait, il y avait un léger crescendo, de très doux à doux... puis, le thème venait, baissant de quelques notes pour atteindre une sonorité grave. Mes doigts bougeaient naturellement sur le clavier, comme si je navais jamais cessé de jouer depuis des mois. Un nouveau crescendo, la musique toujours lente devenait doucement plus passionnée. On sentait venir la force en nous alors qu'on suivait la musique qui passait dans notre être en s'imprégnant partout. Passionnément, amoureusement, je jouais, je laissais défiler mes doigts selon mes souvenirs, je continuais sans m'arrêter, toujours avec un peu plus d'assurance, de fougue. Les notes montaient, montaient, le son se faisait plus aigu, puis tout retombait. Un crescendo rapide redonnait de la vigueur à la pièce puis mon bout préféré: les notes se succédaient étrangement et mélodieusement, montant sans cesse puis recommençant à mi-parcours jusqu'à atteindre un paroxyme qui redescendait pour revenir au thème... une boucle pour ainsi dire, un renouveau. Les mêmes accords, les mêmes mesures qui revenaient pour ramener celui qui écoutait sur terre. Toujours la musique s'embellissait, montait comme pour atteindre le ciel, mais toujours, le thème revenait pour le ramener sur le sol. Je ne me rendais pas compte du temps qui passait, seules les notes comptaient. Dans cette église, je sentais ma musique atteindre une puissance qu'elle n'avait jamais acquise avant... le piano de la maison sonnait si différemment, cet orgue à tuyau envoyait mes notes dans tout le vaste espace, amplifiant les simples crescendos en véritables regains de puissance... la musique semblait nous envahir, semblait sortir de chaque pierre, de chaque brique, comme mue par une force supérieure, un être.. Divin. Un décrescendo... puis la musique qui descendait lentement jusqu'à l'accord final, répété deux fois, puis retenu quelques secondes. La sonate était terminée.
Je me redressai sur le banc puis pris une profonde inspiration. J'avais la tête qui tournait légèrement. La fièvre de la musique m'avait reprise... j'étais à nouveau envoûté.
Arnault se retourna vers moi, son visage était éclairé d'une lumière heureuse.
- C'était magnifique, je savais que tu avais du potentiel... je l'ai vu dans tes yeux lorsque je me suis assis près de toi sur ce banc à l'avant.
J'étais gêné par ces compliments. En plus, il me regardait d'une manière si étrange, comme s'il avait vu un ange, ou eu une révélation. Son regard semblait accroché au miens; dans ses yeux noirs je pouvais me voir. Je détournai les yeux.
- Merci, dis-je.
Il sortit ensuite une série de feuilles, me rejoua le "Jésus ma joie" que j'avais entendu hier. J'étais assis tout près, et j'écoutais attentivement. Puis, lorsqu'il eu finit, il me parla de nouveau.
- Maintenant, à toi de jouer.
- Quoi ?
- Essaie, dit-il.
- Mais je ne peux pas...
Je m'installai à contrecur sur le banc puis m'efforçai à déchiffrer la partition... un sol, un dos, ah, non, c'est un dièse... il y a un bémol ici.. Ça semblait infiniment plus compliqué que Moonlight Sonata.
La soirée passa sans que je m'en rende compte. Vers 7 heures, j'arrêtai. Je pris congé d'Arnault, après l'avoir salué. Alors que je descendais l'étroit escalier du jubé, j'entendis des bruits de pas montant. Je vis alors apparaître un visage qui m'était inconnu... C'était un homme, apparemment d'une vingtaine d'années, peut-être 23 ou 24. Dans la noirceur, je ne pu qu'apercevoir son visage mais ne pu le détailler. Il sentait bon, un parfum masculin. Cette odeur me troubla, je ne pourrais la décrire... Cet homme semblait traîner avec lui de la fraîcheur; quelle sensation étrange. Il se plaqua contre le mur pour me laisser passer et je passai devant lui. Comme je le dépassais, mon cur se mit à battre plus vite, j'avais des papillons dans le ventre. C'était étrange. Je frôlais ce corps que je sentais musclé mais que je ne pouvais voir à cause de la noirceur. J'arrivai en bas mais restai comme figé. J'entendis alors Arnault parler:
- Ah, c'est toi Mylo! Je t'attendais.
J'entendis les pas de l'homme que j'avais croisé - qui était assurément Mylo. Il semblait se rapprocher de l'orgue. Je n'entendis plus aucun bruit. Je sortis de la chapelle et m'en fut à la maison.
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