Ne me soumets pas à la tentation (4)
de William Borromé
Partie IV
Vous savez ces idées qui parfois vous viennent à l'esprit et qui chaque fois vous donnent l'impression d'être important dans votre solitude ? Vous connaissez ces moments de jubilation alors que pour vous un éclair a éclairé pour un moment votre vie ? Il existe de ces moments dans nos vies durant lesquels on a la terrible impression d'avoir entrevu la création, d'avoir eu la chance de goûter au salut. Il y a de ces expériences desquelles on reste à jamais marqué. On garde de ces événements comme une empreinte, cachée derrière notre âme mais bien présente, toujours inchangée.
Ma lumière blanche créait un halo de lumière sur ma feuille couverte de marques, faisant refléter légèrement le papier sur la table. Le stylo, toujours dans ma main, semblait s'y être fondu tant mes doigts en avaient adopté la forme arrondie. Sur ma table blonde étaient étalés papiers, livres et crayons. Un bloc-note ouvert affichait des pensées, des idées, des citations. Un livre montrait fièrement une pauvre représentation de la création d'Adam. Sur le mur, devant moi, s'étalaient des dizaines de papiers jaunes collés au mur, tous marqués de mots, parfois de phrases, de formes et d'esquisses. Mon regard se perdait dans la contemplation d'un crucifix au-dessus du cadre de la porte, objet laissé par ma grand-mère lors d'une de ses rares visites à la Nouvelle-Orléans.
Je retournai à mon papier, en fait, à ma pile de papiers. Ils étaient en désordre, tous noirs d'écritures. Je les avais emplis en quelques heures. En revenant de l'école, j'avais eu le désir d'écrire. Après avoir vu devant moi une révélation divine, un amour masculin, j'avais eu la vision d'un projet grandiose, celui de Dieu. J'avais, dans un de ces blancs qui vous vident l'esprit, entrevu, presque compris même, le grand Dessein de Dieu.
Dans mon besoin de support religieux, j'avais peut-être tout imaginé, pourtant, l'idée me semblait trop belle pour provenir d'autre que du Grand lui-même. Sur les feuilles, j'avais écris ce que j'intitulai : « La grande théorie de l'amour masculin Dieu et l'homosexualité ». Je me mis à rire en relisant ces mots : j'aurais été condamné au XIVe siècle pour avoir simplement pensé ces mots. J'aurais été exclu, banni à jamais. Pourtant je ne pouvais m'empêcher de désirer montrer ce texte à tous, l'afficher dans les rues, le publier, le dire à la télévision, le chanter à la radio, l'animer sur l'Internet. Ce petit texte, couché devant moi me semblait extrêmement riche. Il me semblait que sa valeur même serait une révélation pour les autres. Ceci était un cadeau de Dieu à qui sait l'accepter. Pourtant, je savais bien que si je montrais ces feuilles à une personne moindrement refermée, mes papiers voleraient en éclats, en déchirures.
Dans les grandes lignes, et entre les lignes, ce manuscrit parlait de la relation multidimensionnelle de l'homme avec Dieu, le lien de l'homme avec le père, le lien du fils avec le frère. En vérité, ce texte démontrait comment l'amour entre hommes faisait partie du grand projet de Dieu. Celui de l'univers. Ainsi donc, dans ce texte, j'avais réalisé à quel point les homosexuels avaient un rôle important, un rôle clef, dans l'évolution de l'humanité, un rôle dans tous les sens, dans tous les côtés, à toutes échelles. Aimer un homme, pour un homme ne signifiait pas pécher, mais plutôt se rapprocher de Dieu, toucher plus que tous autres la grandeur Divine. Au matin de ce millénaire tout jeune, alors que la terre croule sous le poids des hommes et des femmes, épuisant toutes les ressources, buvant jusqu'à la dernière goutte le sang de notre planète, la surpopulation était devenue un problème majeur. Pourtant, alors que dans les grandes villes ils se montrent fièrement, les gays, comme nous aimons les appeler, semblent apporter une solution à ce problème mondial. D'un autre côté, qu'est-ce donc que l'homosexualité sinon une alarme et un rappel à l'original ? N'est-ce pas qu'après des siècles de sommeil nous nous devons de s'ouvrir aux autres, de vivre pleinement comme nous le devrions tous heureux, bien dans notre peau.
Dans ce texte, j'avais aussi écris et nié fortement une phrase que j'avais un jour entendue : « Dieu a envoyé à l'homosexuel le Sida, pour le punir ». Lorsque j'avais entendu ces mots sortir de la bouche du proféreur, j'avais mis un certain temps à les aligner dans ma tête, à les comprendre et les visualiser. J'avais été profondément choqué par ces mensonges. À l'intérieur de mon cur, je savais très bien que tout cela était faux. Dans toute ma confiance envers mon Dieu, je savais qu'il n'en était pas ainsi, il n'y avait aucun questionnement.
Je relus mon texte. Je mis les pages en ordre puis, je glissai les papiers si précieux pour moi dans une pochette jaune. Je scellai cette dernière et la glissai dans un cartable. Je remis ce dernier sur une tablette dans ma chambre. J'étais exténué. Il était minuit passé et le silence était tombé dans la maison. La musique dans mes écouteurs avait cessé depuis bien longtemps et je ne venais que de m'en rendre compte. Je retirai mes écouteurs et éteignis le lecteur CD. Je me levai puis m'étirai. Mon dos craqua comme un cri d'avertissement. Je fis quelques pas puis sortis de ma chambre. En ouvrant la porte, une bouffée d'air fais s'engouffra dans mes cheveux. Je marchai jusqu'à la salle de bain. Je fermai la porte de cette dernière et allumai la lumière. Je m'avançai vers le miroir et fit couler l'eau du robinet devant celui-ci. Mon visage semblait plus pâle qu'à l'habitude. Mes yeux étaient creux dans leur orbite et semblaient un peu cernés. J'aspergeai de l'eau sur mon visage et me délectai de la sensation de rafraîchissement sur ma peau. Je me regardai alors dans la glace et me contemplai. J'avais 13 ans, bientôt 14. J'avais pourtant l'impression d'en avoir beaucoup moins, même si mes idées me paraissaient infiniment plus sages que ma physionomie. Je réalisai alors l'immense différence qu'il existait entre mon corps et mon esprit, d'un côté un corps jeune, jovial, de l'autre côté, un esprit tortueux, sombre et mystérieux plein d'idées vieilles comme le monde mais de pensées aussi nouvelles que le matin. On n'aurait fait passer un test anonyme qu'on aurait jamais pu me retracer. Il existait une trop grande différence entre ces deux dimensions de mon être.
Je retournai à ma chambre et me glissai sous les couvertures après m'être dénudé. Au chaud, sous la protection de ce tissu confortable, je pouvais laisser mon corps et mon âme à mon imagination. Je me rappelai alors la peinture de la tentation d'Adam, et le passage dans la bible. Pourtant, je pouvais facilement imaginer Adam. Contre un arbre accoté, je pouvais voir son corps musclé, bien définis, de formes égales et de couleurs à en faire rougir la palette de Michel-Ange.
Debout sur un nuage, du haut de son Éden, Adam se laissait tenter par le Diable, Satan, plus bas. Pourtant, au lieu d'un serpent sur le fruit interdit, je voyais le diable comme un homme de chevelure blonde, nu, assis sur un banc de pierre sur terre. Le torse au vent la poitrine magnifique, on pouvait voir sa coloration foncée, comme brûlée et embrassée par les feux de l'enfer. Adam, nu lui aussi, descendait lentement mais sûrement, dans une valse avec les vents, vers son amant terrestre. Les yeux fixés, attachés à ceux de l'autre, ses cheveux volant au vent, il rejoignit le Diable. Alors, Adam, non pas chassé du Paradis mais descendu volontairement sur terre, se laissa au bras de l'homme sans aucune résistance. Sous le regard mélancolique de Dieu, ils s'unirent dans un amour plus pur qu'aucun n'aurait pu vivre au Paradis. Dans leur tendresse infinie, Adam et le Diable firent naître de leurs entrailles un désir de l'homme pour son prochain, une attirance psychologique et un désir physique, approuvé par la grâce de Dieu.
Comment pourrait-ce être approuvé par Dieu ? Ne savez-vous pas que le Diable est un ange, chargé par Dieu de veiller sur la terre et de donner aux hommes et aux femmes le salut et la chance de s'élever vers le père ? Ainsi vois-je le monde supérieur.
Je laissai voguer mes pensées vers des scènes plus érotiques encore, toujours sur le banc, le Diable avait commencé à s'occuper d'Adam, qui le regard vers le ciel, ne semblait ni regretter le Paradis, ni vouloir y retourner. Son organe en érection, fièrement érigé vers son créateur, Adam se laissa guider par le Diable vers une union sans précédant. Alors qu'il sentait son corps parcouru de frissons donnés par un traitement long et langoureux prodigué par la bouche voluptueuse du Diable, Adam tira ce dernier vers lui. L'ange terrestre, le démon des profondeurs et l'homme, se leva. Puis, dans une étreinte amoureuse, endiablée, ils ne firent qu'une seule bouche de leurs lèvres. Leurs langues brûlantes se touchant, leur souffle se partageant, il unirent pour toujours cet amour qui demeure encore aujourd'hui.
Je m'endormis sur ces images
* * *
Je me réveillai le lendemain matin à l'aube. C'était samedi matin. Il faisait un soleil merveilleux à l'extérieur et j'entendais quelques rares oiseaux voler dans les grands arbres près de ma fenêtre. Je repoussai doucement mes couvertures et me levai sur mon séant. Je regardai par la fenêtre. Le ciel était gris, comme la plupart des jours d'automne, je me dirigeai vers ma fenêtre et l'ouvris. Un vent terriblement froid vint lacérer ma peau encore endormie. Je refermai la fenêtre rapidement et la verrouillai.
Je sortis de ma chambre et allai prendre ma douche. Après m'être essuyé, je m'habillai d'un jeans usé et d'un t-shirt orange, comme mes cheveux. Je descendis par la suite à la cuisine. Mes parents y étaient déjà assis en train de manger. Je me pris un croissant dans le panier au centre de la table et commençai à le manger. Mon père leva alors son nez du journal.
- Aujourd'hui, on sort, dit-il.
- Ah bon ? Où donc, demandai-je ?
Ma mère répondit à mon interrogation.
- Ton père et moi nous avons décidé de prendre une fin de semaine en amoureux. Nous allons à Corpus Christi, là où nous nous sommes rencontrés.
- Ah oui, demandai-je ?
- Est-ce que ça t'ennuierait de rester seul pour la fin de semaine et le début de la semaine prochaine ? Nous allons revenir mercredi.
Je n'hésitai pas une seconde. J'adorais rester seul à la maison, ne faire que ce qui me chantait à la journée longue.
- Non maman, ça ne m'ennui pas du tout! Quand partez-vous ?
- Après le petit déjeuner, nous allons prendre le train à 9 heures.
Je terminai mon déjeuner assez rapidement et les aider à préparer leurs bagages. Ma mère me fit une liste détaillée de tout ce qu'il y avait à faire, à ne pas faire, de tout ce que je pouvais manger, ce que je ne pouvais pas manger. Elle a vérifié quatre fois le réfrigérateur et le garde-manger. Elle m'a donné son numéro de cellulaire au moins 5 fois après quoi je lui ai montré la note sur le téléphone montrant les numéros importants.
Vers 8 heures, mes parents ont chargé les sacs dans la valise de la voiture. J'ai embrassé mes deux parents et ils sont partis.
J'avais la maison à moi tout seul pour près de 5 jours. Je savais déjà ce que j'allais faire : j'allais me coucher tard, me lever tard, j'allais passer des heures sur Internet, j'allais mettre la musique au maximum et me la couler douce.. j'allais manger aux heures que je voulais!
* * *
Il était 9 heures 55 du soir. J'avais passé la journée sur Internet... et à écouter la télévision. Mon programme venait de terminer et j'étais plus ou moins assoupi sur le sofa. Il y eut quelques pauses publicitaires idiotes "Achetez maintenant et ne payez rien avant 2010!". Quelle blague! Quoi qu'il en soit, je n'avais rien à faire et je restai donc là à regarder la série d'images défiler sur mon écran, un torture pour les yeux sensibles.
Vers 10 heures apparut un message à l'écran "Attention, ce programme peut ne pas convenir à de jeunes enfants, un âge minimum de 16 ans est recommandé". Je devins tout à coup plus intéressé. Je voulais savoir quel programme allait jouer... Je n'avais pas 16 ans mais qui donc respecte les âges sur les émissions de télévision ? Pas moi.
Arriva alors à l'écran un programme dont j'avais entendu parlé un jour: Queer As Folk. Durant le générique du début, des hommes, moitié-nus, tous musclés, habillés de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, dansaient sur ce qui semblait être un immense kaléidoscope de toutes les couleurs vives. C'était vraiment, pour le moins, intéressant à regarder! Par la suite, durant une heure, je pus me délecter d'apprendre un peu plus sur la vie des homosexuels en général.. en suivant évoluer les personnages, je pus me familiariser avec la vie commune entre hommes.. et la vie en célibataire. J'en appris plus durant cette heure sur moi-même que je n'en avais appris durant toute ma courte vie. J'en savais plus après que je n'avais jamais pensé en savoir. J'aurais donné n'importe quoi à ce moment pour me trouver à la place de Justin... j'aurais donné n'importe quoi pour rencontrer Brian, ou Michael.. ou encore n'importe qui de ce programme de télévision. Ils me paraissaient tous comme mon unique salut.
Je fermai la télévision à 11 heures, à la fin du programme. Je repensai alors à l'émission
Une chose m'avait marquée : ils paraissaient tous heureux.
Je me rendis à mon lit et me couchai. Le lendemain je me levai vers 10 heures et passai des heures sur Internet à parler avec des amis. Finalement, dimanche soir arriva.
* * *
- Tu es moine ?
Arnault se retourna d'un bond. Son regard se fit interrogateur, incertain. J'étais dans la chapelle, je venais d'arriver. Arnault s'y trouvait déjà, seul. Il était assis sur un banc, visiblement en train de penser. Je venais juste de monter les escalier et, avant même de lui dire bonjour ou de lui signaler ma présence, la question avait jaillit, comme mille couteaux.
- Quoi ?
Je lui avait visiblement fait le saut.
- Tu es moine ?
Il réfléchit un moment, comme s'il avait besoin de temps pour analyser la question et la comprendre.
- Mais bien sûr ? Pourquoi cette question ?
C'était à mon tour d'être pris de cours. Je ne savais pas quoi dire. Je ne voulais pas lui avouer que je savais tout à propos de lui et Mylo, je ne voulais pas lui dire tout de suite. Je décidai de faire l'innocent...
- Pour rien, pour rien.
Il parut incertain de ma réponse. Tout de même, il m'invita à m'installer sur le banc de l'orgue. Je m'exécutai. Je jouai quelques notes, fis quelques gammes question de m'échauffer puis je lui posai une autre question.
- C'est qui Mylo ?
Comme si je lui avais demandé de me réciter le dictionnaire par coeur et à l'envers, il me regarda d'un air on ne peu plus confus. Il rougit un peu.
- Et bien...
Il bafouillait. Il savait que je me doutais de quelque chose. C'était évident. Je pouvais voir dans ses yeux son incertitude. Il semblait chercher une réponse à ma question. Il semblait chercher une explication valable.
- Mais c'est un ami, tu sais bien ?
- Oui.. bien sûr.
Je me contentai de cette pauvre excuse et continuai à jouer. J'étais assez content de moi. Je riais intérieurement, pas méchament. J'avais vu son regard piteux lorsque je lui avais posé la question. Ils se doutait assurément que je savais quelque chose. Sans plus tarder, je repris mes exercises et jouai à l'orgue.
Après une demi-heure, n'y tenant plus, je me jetai à l'eau.
- Tu es gay ?
Cette fois, je cru qu'Arnault allait perdre connaissance, ou du moins, tomber de sa chaise. La première fois, il s'était contenté de rougir et de bafouillé, cette fois, il passa du rouge au bleu et du bleu au blanc. Il était littéralement surpris.
- QUOI ?
Il n'avait pas posé cette question. Il l'avait criée. Je reposai ma question.
- Es-tu gay ?
Je réalisai alors que j'avais probablement été un peu rude... je devais lui donner des explications. Je le fis.
- C'est que, tu sais, j'ai cru que peut-être, toi et Mylo, et bien, tu sais, j'ai bien remarqué vos regards... votre relation me paraît évidente. C'est que j'ai la forte impression qu'il n'est pas pour toi qu'un simple ami. Et il y a plus...
Je m'arrêtai net.
- Qu'est-ce qu'il y a de plus ?
Il avait posé cette question sèchement. Je n'osais en dire plus, j'étais déjà allé trop loin. Arnault était pour moi un bon ami, il avait réussi à me changer les idées alors que tout allait mal. Il avait réussi à gagner ma confiance et j'avais gagné la sienne. Je ne voulais pas le perdre.
- Je suis désolé Arnault. J'ai tout vu. L'autre soir, j'avais oublié mon sac. Je ne voulais pas! Je suis remonté et je vous ai vu.. je ne voulais pas!
Ma voix se faisait carrément suppliante. Je reggretais d'avoir abordé le sujet. Je paraissais moins fier maintenant.
- Arnault, je suis désolé, je ne voulais pas, mais je sais maintenant...
Son visage passa de la colère à la tristesse.
- J'en déduit que nous devrons couper le contact. J'imagine que c'est notre dernière rencontre dans ce cas. Je ne voulais pas que tu saches, maintenant tu le sais.
Les larmes montèrent à mes yeux. Je ne voulais pas que ça finisse comme ça. Je ne voulais pas me séparer d'Arnault. Je l'aimais bien, il était pour moi plus qu'un ami, il était comme un grand frère. Je n'avais jamais réalisé plutôt, mais je l'aimais tendrement, je l'aimais plus qu'un ami, il était comme de la famille pour moi. J'éclatai en sanglot. Ses yeux se firent vitreux. Entre mes larmes, je criai:
- Non! Non! Je ne veux pas! Je ne veux pas te perdre.
J'essuyai mes larmes avec le revers de ma manche et me calmai.
- Arnault, je m'en foue que tu sois gay. C'est pas ce que je voulais dire... ça ne me dérange pas! Je veux continuer à venir jouer de l'orgue, je veux rester avec toi! Tu es comme le grand frère que je n'ai jamais eu! Toi seul peut me comprendre.
Arnault se leva de sa chaise et vint vers moi. Je me levai du banc et me jetai dans ses bras ouverts. Je fondis alors en larme et lui aussi. Il mis ma tête contre son épaule et je pleurai contre son coup. Je sentais son corps chaud contre moi. Je sentais son bras dans mon dos. Je sentais son étreinte me réconforter. Je l'entendis murmurer à mon oreille: "Je suis désolé". Je reculai un peu.
- Je te dois des excuses, me dit-il. Je n'ai pas été franc avec toi. Je suis homosexuel, c'est vrai. Pourtant, je suis moine. C'est que dans ma jeunesse, mes parents, ma famille et tout le contexte social n'acceptait pas l'homosexualité. Ne pouvant me résigner à vivre comme un hétérosexuel normal, je me suis consacré à la religion. J'ai fait voeu de pauvreté, de chasteté, c'est vrai. Pourtant, je n'ai pas respecté ce voeu... Personne ne doit savoir. J'ai rencontré Mylo un jour, et puis je suis tombé amoureux. Nous nous sommes rencontrés quelques fois, puis, m'avouant son amour, nous avons dû nour résigner à se voir en secret. De son côté, il vit en célibataire, il a un travail, un appartement, une vie. De mon côté, je suis moine, je vis dans une congrégation mais passe beaucoup de temps avec Mylo. Les autres croient qu'il n'est qu'un ami, tout comme j'ai essayé de te faire croire.
Je relevai la tête et le regardai dans les yeux.
- Je suis content que tu me l'aies dit... tu sais, l'autre soir, je vous ai vu vous embrasser.. je vous ai vu.. vous aimer. Pourtant ça ne m'a pas choqué.
Le regard d'Arnault se fit interrogateur.
- Je crois que je suis gay aussi, dis-je.
- Je sais, dit-il.
Il fit une pause.
- Le premier jour où je t'ai vu, dans l'église. Je t'ai vu marcher le long du transept. Je t'ai vu te rendre à l'avant. Je t'ai vu prier Dieu, j'ai vu ton désespoir, ton questionnement. J'ai vu ton débat intérieur. Puis, j'ai entendu ta peine, ton cri. Je suis alors venu. Dans le regret de mon choix de cacher mon homosexualité, j'ai décidé de t'aider. Je n'étais pas sûr au début, puis, à te voir évoluer, à te voir aller, j'ai eu la certitude que nous partageions un point en commun qui nous unis, d'une façon ou d'une autre. Je me suis alors promis qu'un jour je te dirais tout. Je ne veux pas que tu fasses comme moi. Ne te cache pas! Ne gaspille pas ta vie comme moi! Ne te cache pas sous la religion pour oublier ta véritable identité. C'est difficile, je sais, mais tu peux passer au travers. Tu dois être heureux. Tu dois vivre comme tu le veux et non comme il se doit. Si tu veux, nous ne nous reverrons plus. Si tu aimes mieux couper le contact, je respecterai ta décision. Pourtant, je dois avouer que je me suis attaché à toi et j'aimerais bien si tu continuais à venir.
J'étais fou de joie. J'étais si content de ce qu'il venait de dire. Je sautai dans ses bras à nouveau et, en réponse à ce qu'il m'avait dit, je l'embrassai sur la joue. Un baiser timide... un baiser d'affection.
Il me repoussa gentilment et me regarda de haut en bas.
- Tu as grandit toi.
Je me mis à rire et il fit de même.
- Je te le dis! Tu as grandit depuis la première fois où je t'ai vu.
- Merci Arnault, merci pour tes conseils, je te serai à jamais reconnaissant, dis-je.
- Ne dis pas de choses pareilles...
Il paraissait gêné.
- Au fait, si tu veux, Mylo peut venir à tous les jours... ça ne me dérange pas du tout qu'il reste, dis-je.
Arnault se mit à rire.
- Dans ce cas, je lui en parlerai dès ce soir! Quoi qu'il en soit, il ne faut pas pour autant négliger la fonction première de nos rencontres: l'orgue.
- Ah oui.. j'oubliais!
- Allez! Installe-toi.
Je retrouvai ma place sur le banc de l'orgue. L'atmosphère s'était détendue. Je sentais qu'Arnault était plus décontracté, plus ouvert aussi. J'étais content. Ça avait faillit tourner mal mais tout était bien qui finit bien.
Je jouai ainsi de l'orgue durant environ une heure et demi. Vers 7 heures, j'entendis la porte de la chapelle s'ouvrir. Arnault se leva et me fit signe de continuer à jouer. Il descendit l'escalier. Je savais qu'il allait parler à Mylo. Je continuai à jouer comme si de rien n'était. Je voulais leur laisser ce moment d'intimité.
Malgré la musique, je pouvais distinguer des voix parlant en bas. Je présumai que tout allait bien car quelques minutes plus tard, j'entendis à nouveau des pas dans l'escalier. Je vis alors apparaître Arnault. Il me fit un grand sourire puis un clin d'il. Suivit ensuite Mylo, toujours aussi beau, aussi magnifique. Il s'avança vers moi, à mon plus grand plaisir. Son parfum envahit mes narines et j'eus comme un étourdissement.
- Comme ça tu sais tout ?
- En quelque sorte, répondis-je à sa question.
- Ça ne te dérange pas, demanda-t-il ?
- Non, pas du tout!
Je fis un petit sourire en coin. Je voulais qu'il comprenne que ça ne me dérangeait vraiment pas du tout mais vraiment pas du tout. Il se mit à rire.
- Arnault m'a dit à propos de toi
ça va ?
- Ouais, bien sûr, il y a pas de secret, en fait, pas avec vous deux, dis-je.
- D'accord.
Je ramassai mes affaires et pris mon sac.
- Bon, je vais y aller, il est tard.
- Bonne fin de soirée!
- Vous aussi.
Je quittai la chapelle assez rapidement. J'aurais bien aimé rester un peu et les voir s'embrasser mais j'avais décidé qu'il valait mieux les respecter et les laisser seuls. Je ne voulais pas non plus passer pour un voyeur et espionner les gens en secret. J'arrivai à la maison vers 7 heures 30. Je soupai rapidement puis allai sur Internet. Je terminai la soirée à « chatter ». Finalement, je me couchai vers 23 heures. Je repensai alors à la journée.
Je savais maintenant que Arnault et Mylo étaient gays. Pourtant, je ne pouvais enlever de ma tête l'idée que, malgré tout, Arnault avait décidé d'être moine. C'était pour moi un choix horrible. Pourtant, je me rappelai ma promesse à Dieu
de devenir prêtre si j'étais homosexuel. Je fus alors frappé de stupeur. Arnault m'avait, plus tôt ce soir, dit qu'il regrettait son choix, qu'il regrettait d'être devenu moine au lieu de s'afficher comme homosexuel. Tout cela me parut alors si étrange. Et si Dieu m'avait envoyé Arnault pour m'avertir ? Qui de mieux qu'un homme de religion pouvait me faire comprendre que je ne devais pas me cacher mais vivre pleinement ?
Je réalisai alors à quel point difficile devait être la situation de Mylo et d'Arnault. Ils ne se voyaient qu'en secret et ne pouvaient s'aimer ouvertement. Ils devaient cacher leurs ébats, camoufler leur amour débordant. Ils devaient redoubler de prudence partout
je ne voulais pas vivre ainsi. Comment pourrais-je vivre si je devais toujours cacher mon identité ?
Je décidai alors qu'il était temps que je retire ma promesse, avant de devoir aller à l'encontre de mes mots. Durant quelques minutes, je pensai à ce que je pourrais dire à Dieu, j'essayais de trouver de bons arguments, de bonnes raisons de ne pas tenir ma promesse. Finalement, j'allai de but en blanc. Je savais bien qu'il savait déjà tout ce à quoi je pensais, tout ce que je faisais, mais c'était tout de même important pour moi de m'adresser à lui.
« Mon Dieu, pardonnez-moi mais je ne pourrai pas compléter cette promesse que je vous ai faite. Arnault m'a aujourd'hui fait réaliser que je ne serais pas heureux en tant que prêtre car je ne suis pas appelé à devenir prêtre. Si je deviens un homme de religion, ce sera pour me camoufler, me cacher, pour cacher aux gens mon identité. Je mentirais aux gens chaque jour, je vous mentirais. Qui a dit que mentir aux autres était mentir à soi-même ? Cette personne avait raison. Si je ne dis pas la vérité aux autres, c'est que je ne peux pas l'assumer et par conséquent, je me forcerais à croire le contraire de ce que je suis. Pardonnez-moi, seigneur, mais je ne deviendrai pas prêtre. Je désire rester tel que je suis et vivre heureux pour toujours. »
Je me sentais le cur léger, libéré par un poids lourd et fatigant. Je pouvais enfin reposer en paix, dormir en paix.
* * *
Le lendemain matin je me levai de bonne heure et me rendit à l'école, comme à tous les matins. La journée se passa normalement. J'allai à mes cours. Pourtant, toute la journée, j'avais très hâte à la pratique d'orgue. J'avais hâte de revoir Arnault et Mylo. J'avais hâte de les retrouver. J'adorais être en leur présence, je pouvais être moi-même avec eux. Je pouvais leur parler ouvertement, je me sentais en confiance.
Durant le cours de physiques, nous commençâmes un projet très intéressant. Il fallait inventer une théorie à partir de faits dictés par l'enseignant. Nous avions formé des groupes de deux dans la classe et chaque équipe avait reçu un document contenant des faits, des descriptions, des données, des chiffres, des illustrations. Le travail consistait à analyser tout ce paquet d'information et à en retirer une règle, une constante, une théorie en fait. Le projet s'échelonnerait sur plusieurs semaines et nous avions énormément de travail à faire. Il s'agissait du travail final du semestre.
Je me mis en groupe avec Chris. Nous travaillions toujours ensemble et je passais mes journées avec lui, il était donc naturel que je fasse mon travail final avec lui. Durant le cours, nous avons commencé à répertorier les informations et à tracer un plan de travail pour les jours à venir. Finalement, nous en avons conclu qu'il y avait beaucoup trop de boulot et qu'il faudrait en faire en dehors des heures de classe. Je l'invitai à passer chez moi vers 7 heures.
Le cours termina et je quittai Chris pour me rendre à la chapelle, comme à tous les soirs. J'y trouvai Arnault et Mylo déjà installés à parler. Lorsque j'arrivai, ils me saluèrent avec chaleur et m'invitèrent à les rejoindre pour parler. J'étais doublement content. Je me dirigeai vers eux et pris une chaise.
- Je t'ai apporté quelque chose, me dit Mylo.
- Ah oui ?
- Ce n'est rien d'extravagant.. il s'agit d'un livre.
- Vraiment ?
- Oui, c'est un livre qui m'a beaucoup aidé et qui j'espère va t'aider aussi.
Il sortit un petit sac de sa serviette et me le tendis. Je le pris dans mes mains et l'ouvris. Il y avait à l'intérieur un livre à couverture souple, semblable à une revue mais plus épaisse. Je sortis le livre du sac et regardai la couverture. Sur le dessus du livre, il y avait un dessin stylisé de deux garçons s'embrassant, en noir et blanc. Un dessin très simple, aux formes plutôt carrées mais en le regardant, on ne pouvait se tromper sur l'image. Le titre du livre était assez explicite: "Le guide de survie du jeune gay". J'ouvrai le livre et laissai glisser les pages rapidement entre mes doigts. L'odeur de Mylo était imprégnée dans les pages du livre.
- C'est comme un guide.. il y a des trucs, des conseils.. toutes sortes de choses intéressantes, souffla Mylo.
Je me retournai vers lui.
- Merci beaucoup... je ne sais comment te remercier assez!
- Lis-le. C'est tout ce que je demande.
Il se mit à rire. Je me levai de ma chaise et m'approchai de lui. Il se leva à son tour. Il ouvri les bras et je me jetai contre sa poitrine. J'entendis Arnault rire derrière moi. Je sentais le torse musclé de Mylo contre mon visage. Je sentais son parfum frais plus que jamais. Dans ses bras, je me sentais si bien. Il était beaucoup plus grand que moi mais ça ne me dérangeait pas, j'arrivais à ses épaules, si je ne pouvais pas profiter de son cou, je pouvais au moins profiter de sa poitrine. J'entendais son coeur battre. Le miens battait beaucoup plus vite.
Mylo me repoussa gentiment et vint déposer un baiser sur mon front. Je revis alors dans ma tête ce que j'avais vu le vendredi précédent, le baiser que j'avais surpris entre Mylo et Arnault.. je compris alors ce qu'ils devaient ressentir l'un pour l'autre.
Je ne jouai pas d'orgue ce soir là et partit plus tôt. Je partis vers 6 heures et quart et me dirigeai vers la maison. Lorsque j'arrivai en vue de la maison, je remarquai qu'il y avait une auto stationnée dans l'entrée, et de la lumière dans la maison. Ce ne pouvaient pas être mes parents car ce n'était pas leur auto. Je ne connaissais personne ayant cette auto.. et personne ayant les clés de la maison. Je marchai plus lentement. Finalement, arrivé devant la maison, je me dirigeai sur le côté et passai sous le couvert des arbres. J'ouvrai la clôture de la cour arrière sans bruit et me dirigeai vers la porte-patio. Je jetai un coup d'il à l'intérieur. Je ne vis personne. Je sortis ma clé de mes poches et ouvris la porte. J'étais dans la salle à manger.
Je me dirigeai lentement vers le salon et entendit des sanglots. Je me risquai dans l'embrasure de la porte. Je vis alors ma grand-mère, affalée sur le divan, un mouchoir à la main et les yeux cernés par les larmes. Mon grand-père était au téléphone. Il semblait tout aussi consterné. Je me précipitai dans le salon. Ma grand-mère me remarqua alors.
- William !
Je pouvais reconnaître les sanglots étouffés dans sa voix. Elle esquissa un sourire.
- Viens, dit-t-elle doucement.
Je m'avançai vers le divan. Ma grand-mère se leva et me prit dans ses bras. Elle fondit à nouveau en larme contre mon épaule. Elle paraissait réellement secouée.
- Mais qu'est-ce qu'il y a, demandai-je ?
- William
nous avons une..
Mon grand-père eut un hoquet, il tentait de m'expliquer mais semblait incapable.
- William.. nous avons une nouvelle à t'annoncer.
- Mais qu'est-ce qu'il y a, demandai-je ?
- Ce sont tes parents, prononça mon grand-père d'une voix à peine audible.
Je fus pris d'un vertige indescriptible. Dans ma tête, en quelques secondes, une série d'images défilèrent, toutes plus horribles les unes que les autres, j'imaginai toute une série de scénarios terribles. Je repris mon sang froid et demandai :
- Qu'y a t-il ?
Ma grand-mère recula un peu, puis hésita. Elle s'affala sur le divan et se remit à pleurer. Mon grand-père repoussa le téléphone et me regarda dans les yeux.
- Ils ont eu un accident.
- Quoi ? Quel genre d'accident ? Ils vont bien ?
Je regardai successivement mon grand-père, puis ma grand-mère pour tout signe positif. Je cherchais dans leur regard une réponse à mes questions. Je cherchais sur leur visage un signe que mes parents allaient bien. Je n'en trouvai aucun.
- Leur train
il y a eu un accident de train. Le train a déraillé
les trois locomotives ont explosées et leur wagon, leur wagon, le premier à l'avant
- NON!!
Je criai désespérément. Je tentai de sortir du salon mais mon grand-père me retins par le bras. Je me débattis. Je le frappai. Je voulais sortir de cet endroit maudit. Je voulais me réveiller et me retrouver dans mon lit. Je voulais ne rien avoir entendu. Mon grand-père me lâcha et je me précipitai à ma chambre. Je montai quatre à quatre les marches et ouvrai en trombe la porte de mon repère. Je me jetai sur mon lit et ne bougeai plus. Je ne portai pas attention aux bruits en bas. Je ne portai pas attention aux pas dans l'escalier. Je ne pleurais pas. Je n'en avais pas la force.
***
Je sentis un bras sur mes épaules. Je me retournai. Il faisait sombre. J'étais dans ma chambre. Seule une veilleuse dans le couloir me permit d'apercevoir le personne penchée sur moi. C'était Chris. Chris ? Je l'avais oublié, je lui avais donné rendez-vous à la maison. Je l'avais invité à venir travailler
Étrangement, je ne pouvais trouver la raison pour laquelle nous ne travaillions pas
je ne comprenais pas. Je réalisai alors que mon oreiller était trempé. J'avais pleuré
Je reçus alors un choc en plein cur, comme un coup de poignard. Mes parents étaient morts. Morts
partis. Je me remis à pleurer. Je fondis en sanglots. Chris se rapprocha de moi et me chuchota des mots doux à l'oreille. Il me prit dans ses bras, je pleurai contre son épaule. Il me serra fort dans ses bras. Le contact de son corps était réconfortant.
- Tu dois dormir maintenant, me dit-il doucement.
Il relâcha son étreinte et me repoussa sur le lit mais je le retins.
- Ne me laisse pas seul, je n'en ai pas le courage.
Chris s'allongea à mes côtés, son visage tout près du mien. Je dormis ainsi toute la nuit, avec lui.
À suivre...
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