La flamme des Indiens Pueblos de Thierry
vendredi 21 novembre 2008, 22:22 - Thierry - Lien permanent
Il n'y a qu'un seul être vivant et il est flamboyant comme le joyau de la haine à l'état brut. Jones est une lueur.
Dans l'Arizona le soleil donne la vie. Souvent pourtant, il en précipite aussi la fin. La flamme ne surveille pas les âmes. Elle est juste le témoin de leur embrasement. Elle obéit aux chants des fantômes qui célèbrent sa force destructrice.
Au-dessus de la petite base militaire de Delgos, aux portes du désert de Gila, l'astre de feu guette la venue de la nuit. Lorsque les derniers hurlements fêteront le maléfice.
Mike Jones détestait Graig Morten. Depuis trois mois qu'il était affecté dans sa chambrée, il ne cessait de le provoquer. Une incitation au duel dont l'issue se devait d'être fatale. L'homme perçoit les faiblesses de ses frères. Il discerne d'abord la cicatrice enfouie dans les chairs, il hume la plaie puis à son âme défendant saigne là où le mal n'a que faire de toute raison. Les Indiens avaient ce pouvoir là.
Graig était un homme différent de la plus part des autres. Mike le savait. Le premier n'avait rien dit. Aucun signe ne le laissait deviner mais toutefois, l'autre savait. La différence enfante la haine et la sert. Les deux hommes se demandaient pourquoi sans avoir cependant de réponse.
Ils se parlaient mais dans un langage qu'eux seuls parvenaient à comprendre. C'était pareil à un jeu mais avec des règles sanglantes et ils ne s'éloignaient jamais trop un de l'autre.
Ils en venaient souvent aux poings. Ils se battaient jusqu'à plus de force, presque au seuil de la fin.
Les gars qui partageaient la pièce avec eux s'étaient longtemps interposés mais ils avaient renoncé à comprendre. Et lorsque le sang giclait des lèvres écrasées et salissait les maillots de corps, lorsque les poignets gluaient de rouge et que l'odeur et la vue du massacre soulevait les cœurs, alors tous se dispersaient.
Un supérieur n'a pas le droit de rejoindre la démission de ses soldats mais pourtant, malgré cela, petit à petit, avec fatalité, le silence s'était approprié cet acharnement.
Fermer les yeux. Ne rien entendre. Ne rien dire.
Il n'existait aucune signification plausible ni acceptable. Quel nom donner à une telle obstination qui poussait les deux hommes un contre l'autre, jour après jour, sans renoncement ?
Il s'agissait d'une affaire entre deux êtres comme il paraît que cela est parfois possible. Il est des foudres auxquelles on ne parvient pas à mettre des mots et qui s'abattent de cette façon là. Une inaptitude qui travestit la lâcheté. Sauf que dans cette histoire c'est la mort qui se paraît. Et lorsqu'elle se coiffe du grand masque noir, on finit presque par l'apercevoir. On la sent rôder. Ce souffle, cette odeur !
C'était donc une affaire qui ne regardait que les deux garçons et personne ne pouvait s'y opposer.
Pas un seul des êtres vivant de cette garnison, y compris les deux intéressés, ne l'ignorait.
Graig Morten jeta un coup d'œil rapide dans la pièce vide. Encore un week-end consigné ! Pas tout seul, avec Mike Jones ! C'était toujours pareil de toute façon et ils y veillaient assurément. Tous les autres aussi d'ailleurs ! Cette fois serait peut-être la dernière. Chacun paraissait s'y acharner. L'arène était à nouveau vide, sans spectateur. Le dénouement attendu de tous. Le vendredi soir, le départ des soldats en perm avait tout eu d'un rituel exhortant un cérémonial définitif.
Graig s'agenouilla devant son lit et tira d’en dessous une malle en fer. Il l'ouvrit et en sortit une serviette, un gant ainsi qu'une petite trousse de toilette. Il referma la cantine et la remit à sa place. Il se releva d'un bond, souple et se retrouva nez à nez avec Mike. Les mains dans les poches, la tête légèrement en arrière, il le considérait avec mépris.
- T'as pas oublié ton bonnet de bain ? Ricana t-il.
Graig ne broncha pas. Il ne soupira même pas, il ne dit rien. Il planta son regard dans celui de Mike.
- T'es la gangrène de l'espèce humaine, Morten !
Son visage s'illumina de haine. Graig le poussa de la main pour passer. Doucement mais fermement, sans le quitter des yeux. Il passa devant lui et se dirigea vers les douches, au fond de la chambrée, à gauche.
Graig Morten était un bel homme. Un gars de la côte Ouest, grand, mince et athlétique. Les épaules étaient larges et la poitrine massive. Son teint mat contrastait avec le blond des cheveux. Une chevelure épaisse, drue et coupée à ras.
Il fit couler l'eau chaude. Il se retourna.
Jones était appuyé négligemment contre la porte. Il le fixa à nouveau. Le regard de Graig était vert. Une émeraude transparente enfoncée dans les orbites, pénétrante et insolente. Jones ne bougea ni ne sourcilla. Graig commença alors à se déshabiller sans détourner ses yeux. Il défit la ceinture de son short qu'il déboutonna et laissa glisser sur ses chevilles. Il ôta son tee-short humide de sueur, se dégagea du short. Il s'immobilisa une seconde, considéra Jones avec un air de défi puis baissa son caleçon et d'un mouvement du pied le jeta sur le côté.
Jones sourit à peine et leva les yeux au ciel comme s'il était troublé par le strip-tease. Graig lui rendit son sourire en baladant sa langue sur sa lèvre supérieure tout en caressant lascivement sa poitrine.
- Tu me donnes la gerbe ! Lança Jones dans un soupir de dégoût.
- C'est préférable à la pitié !
La voix grave et profonde de Graig était sensuelle. Il resta droit, nu devant cet homme qui n'avait pour seule obsession que de lui faire la peau. Il se redressa un peu plus, cambra légèrement les reins et replia ses bras en arrière pour mettre en valeur sa volumineuse poitrine. Jones serra ses points.
- Qu'on me donne une heure ! Juste une en dehors de ce trou à rats et je te jure que…
Graig l'interrompit.
- C'est bien plus qu'il n'en faut ! Dix minutes et tu te passes les nerfs sur moi avant que je ne te ferme les paupières et que tu t'endormes !
- Salope !
La foudre s'écrasa en un éclair dans le regard de Jones. Ses points se crispèrent davantage.
- Je t'emmerde, marmonna t'il, et je te le ferai savoir tant que j'aurai ta gueule de pute devant mes yeux !
Graig éclata de rire. Il tourna le robinet d'eau froide et s'enfonça dans la vapeur qui envahissait peu à peu la pièce. Il pencha la tête en arrière tandis que l'eau s'écrasait sur son visage et ruisselait le long de son corps. Jones observa un instant son dos tout en muscles. Son regard descendit plus bas encore. Les fesses étaient dures, les cuisses robustes et les mollets saillants. Il se passa la main sur le front, repoussant les goûtes de sueur qui y perlaient puis il sortit.
Mike Jones était un garçon comme tous les autres dans cette bouilloire sur le feu. L'armée avait toujours été le seul horizon de son existence. Vingt ans à peine et déjà plus de quinze mois qu'il croupissait dans la cage aux fauves. Sa lumière s'éteignait. La lueur faiblissait et il guettait, désormais avec fatalité, l'instant où celle-ci, soufflée par la malchance, le fatal ou tout bonnement cette vie de merde, s'éteindrait à jamais. L'homme s'attache au but qu'il s'est fixé. Avec acharnement et rage comme il se cramponne à la vie. Alors ? La magie devient terne. L'épée frappe la terre aride et s'abat dans un nuage de poussière. Un peu plus de sècheresse ! Davantage encore de soleil !
Jones n'avait rien à perdre en mettant les pieds à Delgos et pourtant, inéluctablement, inexorablement, il perdait tout. Un homme démuni qui suit le cortège funéraire de ses espoirs n'est plus tout à fait un homme.
L'unique étincelle qui le maintenait encore en vie était de venir à bout de Morten. L'abattre ! Il n'avait pas l'ombre d'un doute quant à l'avenir de cet homme. Il s'y appliquerait avec fureur ! Dans ce foutoir de merde, au bord des grands précipices des terres abandonnées de tout, Graig était peut-être son ultime chance de retour.
Jones ne connaissait que la haine et la violence. Il avait grandi avec elles, sans aucun autre repère.
Graig l'avait certainement compris au premier regard. De lui nous ne saurons pas davantage que son image et quelques-uns de ses mots. La seule certitude se rattachant à lui est que Delgos était désignée aussi comme son étape finale.
Du cahier sur lequel chaque soir il inscrivait ses pensées, il ne reste que quelques pages. Il pleut rarement en plein été dans cette région. De sûr il n'a pas plu depuis la nuit des flammes sacrées. Ainsi se peut-il que d'autres feuilles se sauvent aujourd'hui encore à travers le désert, sous le ricanement des rapaces. Voici ce qui a été retrouvé :
15 juillet 48.
« Un mois et demi à Delgos ! Quarante cinq jours de trop en enfer. Il se peut que Gila soit plus sournois encore que ce qu'on m'avait promis. Je vis entouré de cadavres. Il n'y a qu'un seul être vivant et il est flamboyant comme le joyau de la haine à l'état brut. Jones est une lueur. Une lumière dans cette nuit permanente qui abîme les yeux. Il voudrait mener le troupeau mais en vain. Dés que je l'approche je parviens enfin à reconnaître le visage du malin. Ça ne m'effraie plus, bien au contraire ! Je suis attiré par le mal ! Ne suis-je pas son enfant ? J'ai bien fini par le croire !
Tant que l'homme souffre, Dieu l'habite ! Je n'ai donc plus d'espoir de ce côté là. C'est comme un vertige. Depuis que je connais Jones j'ai cette sensation étrange d'avoir pénétré un espace de temps vide. Une absence retient mes forces et me pousse. Je glisse tout doucement vers lui.
Il veut me tuer et si je ne fais rien il y parviendra. Je peux le briser d'une seule main. Nous le savons tous les deux mais je ne fais rien. Je sais de lui plus de choses qu'il ne croit. Je pourrai en finir de lui avec un ou deux mots seulement. Ces mots qui nommeraient sa douleur et qui le rongent. J'attends, j'observe, j'écoute. La haine a ses faiblesses et y puise même ses forces ! Je tourne autour et je piquerai le premier ou peut-être le dernier, comme le scorpion. Quitte à y laisser mon dernier souffle ! A force de céder au désir et de me repaître de la jouissance, j'en ai presque oublié leurs délices. Ce désir là est celui du démon. Il en est proche. C'est le plus beau de tous !
Le 23 juillet 1948.
Depuis trois jours Jones s'est installé dans le lit en face du mien. C'est bizarre. Le monde autour ne semble plus nous voir. J'ai l'impression que Jones et moi sommes seuls dans ce taudis, cet amas de béton et de tôles que le vent de sable déchiquète heure après heure. Je crois qu'on leur fout la trouille à tous !
Est-ce que je vais bientôt mourir ?
De toute façon je ne veux pas y penser. Je m'en moque ! J'ai vingt quatre ans et j'ai connu assez de types ! Je n'ai que le déclin du précipice en face de moi et à lui je ne survivrai pas. Mon dernier orage sera Jones ou je ne sais plus rien et je suis en train de devenir fou ! Je suis prêt pour lui. Je me garde. Je ne me branle même plus ! J'attends. Ce que j'ai fui m'a enfin rattrapé et je sais qu'il serait vain d'essayer de m'y dérober. Pour Jones aussi, trop tard !
27 juillet 48.
Il ne dort pas. Il ne dort jamais. Il se plante dans son lit et il m'épie. Je suis capable d'endurer ses haines. Morales, physiques. Elle ne sont rien comparées à son désir. Au mien. Car il me désire comme jamais aucun autre de toute ma chienne de vie ! Si je pouvais au moins une fois, une seule, le lui murmurer au creux de son oreille. Il se bat mais son corps le trahit souvent malgré lui. Sa queue ne lui obéit plus. Dés qu’il m’approche, m’effleure, je la sens enfler.
Là, il est en face de moi. Allongé sur le dos, nu avec juste une serviette posée sur la taille pour cacher son membre dur et raide. Ses yeux sont fixés sur moi. Sur mon corps. De partout. C’est comme s’il me caressait. Me pénétrait.
Des boucles brunes tombent sur ses yeux et il les repousse d‘un souffle. Sa peau sombre me rappelle étrangement les gravures des indiens Pueblos qui possédaient jadis ces terres. C'était avant que les blancs ne les exterminent avec la maladie, l'arme ou le whisky.
Le même teint de peau mat, presque brun. La chevelure de jais. Le corps imberbe et les muscles discrets. L'Œil noir. Il y a cette lueur qui par instant semble l'embraser !
Que diable si Jones vient de New York ! Je suis certain que son âme est l'esclave de cette terre et que le sang des siens l'a asséchée. »
Ce sont là les derniers mots trouvés. Le diable est le fils de l'enfer ou l'inverse ! Graig Morten attendait. Le soleil aussi. Il patientait. De tous les astres visibles de la terre il est le plus malin. Il a toujours fait en sorte que l'homme croit qu'il est le seul qui lui soit nécessaire.
Le soleil flambait. Il mettait le feu dans le ciel et sur cette région dépourvue, à chaque seconde davantage, de vie.
S'il ne devait rester que deux esprits ce seraient ceux de Morten et Jones. Deux âmes sacrifiées pour la célébration des Dieux. La haine et l’amour. Mais aussi l’espoir et le regret.
Les flammes crépitaient. Les plumes des guerriers Pueblos se consumaient dans le ciel rougi. Une pluie de cendres, semblable au sable du désert soulevé par le vent de sud-est, obstruait le regard de chacun. Tout bruit était étouffé. La nuit approchait et déjà le chant sourd des ancêtres s'élevait des ténèbres, de la terre. Les échos des tamtams s'approchaient peu à peu tandis qu'un tremblement sourd annonçait la danse de la libération des fantômes. La plainte funèbre parcourait le désert dans la direction de la base de Delgos, surgie des temps.
Comme alertés par les gémissements de ces ombres, pratiquement tous les hommes quittèrent le camp ce vendredi là. Les progénitures accouchées de la pourriture fertile des cadavres Pueblos fuirent en abandonnant derrière elles les deux êtres les plus intimement liés à tout cet étrange.
Peut-être leur ressemblaient-ils ! Comme la frayeur du reflet ! Deux brillances, bonnes ou maléfiques, enfantées du plus profond de l'esprit de chacun. Deux lueurs indissociables. L'âme des âmes à elles deux !
Graig était assis sur son lit, adossé contre le mur, la tête reposant sur son oreiller. Dehors la tempête faisait rage. Le baraquement vibrait de toute part. La ferraille gémissait, le bois craquait. Il lisait un roman et Jones allongé sur son lit, en face, une bouteille de gin dans les mains, l'observait.
- Tu veux ? Demanda Jones en tendant la bouteille vers lui.
Graig secoua négativement la tête sans dire un mot ni lever les yeux de sa lecture. Jones attendit quelques secondes puis haussa les épaules en rotant.
- Et bien j'en aurai plus pour moi ! Lança t-il avant de boire une gorgée. Tu lis quoi ?
- Qu'est ce que ça peut te foutre ?
- Juste envie de savoir.
Graig leva les yeux. Jones fixait la bouteille entre ses mains, posée sur sa poitrine. Graig fut instantanément surpris par le calme et la sérénité qui émanaient de son regard. Les violences qui l'habitaient lorsqu'il l'observait étaient comme blessées, agonisantes.
Graig ressentit comme un vertige. Quelque chose n’allait pas. Tout semblait étrange. Comme un film au ralenti ! Les paupières de Jones se fermaient, s'ouvraient lentement, doucement, telles des caresses. De petites vagues s'échouant sur la berge. Même le vacarme de la tempête dehors était en suspend.
Graig ferma son livre en le claquant et ce fut comme si tout se remit en temps réel. Il envoya le roman dans la direction de Jones qui lâcha la bouteille d'une main et l'attrapa au vol. De grosses goûtes de sueur coulèrent le long des tempes de Graig, suivant les courbes de son visage, avant de mourir sur ses épaules. Il avait eu chaud ! Que s'était-il passé ?
Jones jeta un coup d'œil sur la pochette du livre et le retourna plusieurs fois.
- Connais pas ! Grommela t-il en fronçant les sourcils. Il renvoya le bouquin vers son compagnon. Il atterrit au pied du lit.
- Pourquoi tu lis ?
- Pourquoi tu bois ?
Jones haussa des épaules.
- J'aime pas lire, dit-il. Quand tu lis tu ne vois rien d'autre que ces fichus mots alignés les uns après les autres ! Quand je bois par contre…
Il s'interrompit dés qu'il vit que Graig récupéra l'ouvrage.
- Tu vas pas encore lire ! S'écria t'il agacé.
- Ca pose un problème ?
- On pourrait causer, non ?
- Ah! Oui, dit Graig en souriant, et j'aimerais bien savoir de quoi !
- Mais je ne sais pas bordel ! Il n'y a personne à part nous ! On se fait chier. .. et ce putain de vent…
- On est seul depuis des semaines !
Jones sortit un paquet de cigarettes de la poche de sa chemise et en alluma une nerveusement. Graig remarqua ses mains tremblantes. A nouveau, brusquement, le même phénomène que précédemment se produisit. Le temps se remit au ralenti. Le bruit du dehors redevint sourd et lointain. Jones baissa ses yeux sur ses mains. Il les ouvrit longuement, toutes les deux puis son regard croisa celui de Graig. Ses paupières se fermèrent et s'ouvrirent lentement puis il fixa à nouveau ses mains, proches de son visage. Elles le l’éclipsèrent peu à peu.
Graig se sentit paralysé sur son lit. Il voulut bouger mais ses membres étaient engourdis, si lourds. Jones écarta ses mains, les doigts se séparèrent les uns des autres, tendus, crispés, libérant peu à peu le regard de Jones. Une lueur transperça Graig en plein cœur. Les yeux du jeune homme en face de lui semblaient embrasés, illuminés d'une clarté violente qui s'échappait de son corps. Le feu semblait le consumer de l'intérieur.
- Tu me fais chier Morten ! Hurla Jones.
Et tout se remit en route tandis qu'une bourrasque de vent, plus forte que les autres, sembla arracher une partie de la toiture du baraquement. Graig sursauta. Jones se leva d'un bond et jeta sa cigarette au sol.
- Je pourrais te crever ! Menaça t'il.
Graig ne dit rien. Il le fixa droit dans les yeux, le défiant. Il n'avait pas peur. Jones baissa la tête. Il déboutonna sa chemise lentement puis il l'ouvrit et releva fièrement son visage. Il sourit. Ses dents scintillèrent comme une clarté illuminant la pénombre. Semblable à un éclair ! Il laissa glisser la chemise le long de ses épaules. Sans s'aider de ses mains il se débarrassa de ses chaussures et les envoya au milieu de la pièce. Il se pencha, retira ses chaussettes et les lança sur Graig qui ne broncha pas. Il s'approcha de lui et s'immobilisa prêt de son lit, le torse bombé, droit, arrogant. Il dégrafa son pantalon qui s’échappa aussitôt le long de ses jambes. Il essuya son front qui luisait de sueur et rabattit ses mèches de cheveux en arrière. Sa main suivit la courbe de sa nuque puis caressa lascivement sa poitrine humide. Le fin duvet noir qui le parcourait se colla sur la peau mate.
- Tu as peur.
Il ne s'agissait pas d'une question. C'était la réalité. Graig tenait dans ses mains le roman qu'il serrait puissamment. Jones remarqua les doigts blanchis par la force qui tordaient le livre. Graig le lâcha aussitôt. Il esquissa un sourire qui s'échoua en grimace.
- Et toi t'as jamais peur ! Murmura t-il.
Il examina avec défi la poitrine ferme si proche de lui. Mike Jones était entièrement nu face à lui. Il suivait le regard qui le détaillait, le déshabillant davantage encore. Son corps se dérobait sous son âme. Son cœur martelait sa poitrine tandis que Graig s'attardait autour d'elle. Les seins foncés, bruns. Les tétons durs. Il sourit légèrement en découvrant le nombril. Profond, ténébreux, rond et sensuel, il était certainement tiède et humide. Il descendit encore vers les premiers poils épais devenant plus denses jusqu'à la forêt pubienne. De cette masse touffue émergeait le sexe. Le muscle de Jones vivait. Sa virilité s'éveillait peu à peu, se relevant, se courbant et se dressant ostensiblement. Le gland, à moitié décalotté, s’arrondissait.
- Vas te faire sucer Morten ! Lâcha t'il.
Il se déroba du regard impudique du jeune homme en se retournant. Il prit une serviette de bain posée sur le rebord de son lit et s'enfuit vers les douches.
Graig l'observa s'enfoncer dans la pénombre du fond de la chambrée. Pieds nus, Jones avait la démarche féline . Ses fesses se balançaient à la cadence de ses pas.
Graig retint son souffle, le cœur suspendu. Il entendit Jones ouvrir la porte puis l'eau jaillir. Il soupira alors longuement. Il épongea son front avec la manche de sa chemise. Il était en nage. Il s'alluma une cigarette. Il tremblait. D'un saut il se leva pour se précipiter sur la bouteille de gin de Jones. Il en but une longue gorgée et grimaça en essuyant les lèvres de ses mains. L'alcool le brûlait, déchirait ses tripes. Il remit la bouteille exactement là où il l'avait prise et retourna avec hâte s'allonger. Il palpa son sexe et ses couilles à travers son short. Il avait mal de tant de désir. Mordre sa peau. Avaler son membre. Tâter, griffer son petit cul. Le frapper.
Quelques secondes et Jones réapparut, dégoulinant, les cheveux en bataille, une serviette nouée autour de la taille. Il passa devant Graig sans le voir. Il prit la bouteille de gin, en but une gorgée et s'alluma une cigarette. Il retira la serviette, tassa son oreiller et s'allongea nu sur son lit. Il tenait dans le creux de sa main un objet que Graig ne parvenait pas à identifier.
Jones l'observait, silencieux, le visage impassible, reposé. Il ouvrit sa main et libéra un cran d'arrêt qu'il posa sur son ventre.
La baraque craquait et grinçait à présent de toute part. Elle résistait pour l'instant mais pour combien de temps encore ? Graig songea tout à coup qu'ils ne s'en étaient à aucun moment préoccupé. Le vent devait tout ravager dehors. Y avait-il eu déjà pareille tempête ? Et ce bruit ! Des craquements, des coups de bourrasque qui venaient s'écraser contre la porte, sur les volets ! Par instant cela rappelait des coups de tambour. Même le vent semblait chanter en s'infiltrant de partout. Ce n'était pas tout à fait un chant mais presque une jérémiade. Interminable. Une plainte lointaine mais se rapprochant lentement.
Graig sentit soudain ses forces le lâcher. Comme quelques minutes plutôt une fatigue extrême étourdissant chacun de ses membres. La lassitude de toute sa vie surgissait d'une éternité d'omission. Il se leva péniblement. Pris d'un vertige il faillit vaciller. Il se déshabilla. Ses gestes étaient lents et maladroits. Nu, il se redressa pour se donner de la prestance, relavant les épaules, cambrant ses reins. Il s'avança vers Jones, s'approcha de lui. Sa virilité agressive s'offrait au regard de l'autre, impudiquement, pour la première fois. Jamais il n’avait eu le cran d’affronter le regard de Jones sur son désir. Et maintenant il ne parvenait plus à se battre. Son sexe droit s’élevait tel un pieu devant lui.
- Je ne sais pas ce qu'il se passe, dit Jones à voix basse, mais dans ma tête…
Il s'interrompit, la bouche entrouverte comme à la recherche d'un mot.
- Je crois que c'est trop tard, ajouta t'il.
- Tu as peur, souffla Graig.
Mike Jones ne dit rien. Son cœur soulevait sa poitrine et son ventre. Graig l'entendait résonner à travers toute la pièce, dans toute la caserne, en écho à cet étrange bruit de tambour. Les battements faisaient vibrer le cran d'arrêt comme s'il dansait funestement.
Une dernière violence plus forte que les mots. Un masque qui soudain se consume en laissant apparaître la peau nue. La peur se libère.
Graig s'assit sur le lit. Sa cuisse épousa la hanche encore humide de Jones qui sursauta. Il prit le couteau et le serra dans sa main. Elle ne s'ouvrirait plus. Les deux garçons restèrent immobiles les yeux dans les yeux. Ils ne s'observaient plus mais se regardaient pour la première fois. C'est ce que pensa Jones.
Les paupières, les sourcils, les cils fins et longs. Le front large. La peau veloutée, lisse aussi, aux reflets bleutés de la nuit éclairée du dehors. Les lèvres mi-closes, mi-ouvertes, offertes, impatientes.
Les cœurs s'arrêtèrent de battre.
Graig se pencha. Ses yeux épousèrent avec concupiscence le visage de l'homme si proche de lui. Il était à présent à portée de soupir. Il posa ses lèvres sur les siennes. Elles étaient donc vraiment douces ! Il l'avait toujours su. La plus noble de toutes les bouches qu'il avait connues. La respiration tiède de Jones câlinait sa peau et doucement il se perdit dans l'obscurité de ses pupilles. Jones ferma les paupières. Il saisit Graig par la nuque et l'embrassa avec fougue. Sa langue goûta les lèvres, se déroba entre ses dents avant de se marier avec la langue de son camarade.
Ils se serrèrent alors violemment. Ils s'étreignirent brutalement, s'embrassant, se léchant. Les mains ivres de désir se baladaient sur tous le corps, gourmandes et insatiables. Ils s'embrassèrent encore et encore. Les langues se faufilèrent une à l'autre. Alors ils se serrèrent toujours plus fort, leurs sexes droits et raides s'entrechoquant, les excitant davantage. Ils se frottèrent un sur l'autre frénétiquement. Les mains s'emparèrent des fesses et les écartèrent en les ouvrant tandis que les doigts impudiques les fouillaient. Tout toucher. Tout reconnaître. S’emparer de cette peau qui n’appartient plus à l’autre.
Mike Jones gémit. Un éclair transperça la nuit et traversa la pièce d'un bout à l'autre. Un bruit sec retentit. Plus fort encore que la rafale de vent qui venait de s'abattre sur la face nord du baraquement. La lame du cran d'arrêt jaillit à l'instant où le regard de Jones prit feu.
Il y eut un cri puis un hurlement et enfin un râle.
Le couteau s'enfonce. Le grincement des os qu'il strie. En plein cœur et la lame se casse.
Graig essaya de sourire mais il vit les yeux de son compagnon dans lesquels des larmes scintillaient. Graig voulut se relever mais il s'écroula sur lui.
Jones serra contre lui l'homme sans vie. Il était chaud, ce corps. Il caressa le dos jusqu'à la nuque. Il mordit son épaule jusqu'au sang. Il planta ses dents dans la peau. Elles s'enfoncèrent profondément dans la chair. Il baisa ensuite ses lèvres longuement. Le sang brûlant inondait ses hanches, s'échappait entre ses cuisses pour se perdre dans les draps. Un sang chaud ruisselant de leur bouche.
Jones essaya de se dégager du corps qui l'écrasait.
En même temps, dans toute la chambre apparurent de petites lueurs. La tempête dehors redoublait de rage mais ce n'était pas le vent qui faisait tout vibrer.
Le bruit des tamtams.
Il y eut des crépitements et les lueurs s'allongèrent. Doucement d'abord, elles semblèrent suivre le rythme infernal. Un chant. La plainte s'éleva et monta du sol, sous le plancher.
Jones serra le corps de Graig contre lui et ferma les yeux une ultime fois. Les lueurs devinrent soudain des flammes qui crépitèrent toutes en même temps. La pièce entière s'embrasa.
Commentaires
j ai rarement lu plus deprimant mais en meme temps il semble y avoir autant d amour que de haine en fait c est juste beau