La bête et le beau (3/5) de Pierre Dubreuil
vendredi 19 février 2010, 18:31 - Pierre Dubreuil - Lien permanent
Alban était étendu sur le dos. Il ouvrit les yeux et vit Gilles qui le regardait, allongé sur le côté, appuyé sur un coude. Il commença à le caresser. C’était doux. Alban se laissait faire, comme dans un rêve.
Juillet 2009.
Le lendemain, débarrassé de son pelage, Alban se précipita chez Man Zéphyrine. C’était à présent une très vieille femme de plus de quatre-vingts ans, toute frêle, presque transparente. Mais elle n’avait rien perdu de ses pouvoirs ni de ses facultés. Il la trouva assise devant sa porte, à trier des herbes étranges.
— Bonjour, Marraine ! la salua le jeune homme.
Jean avait décidé que Man Zéphyrine, puisqu’elle n’avait pas été admise à porter son fils sur les fonts baptismaux, serait sa marraine de cœur, et il ne l’appelait jamais autrement.
— Bonjour, mon fils ! Quel bon vent t’amène ?
Alban lui raconta que son pelage, la veille, avait réapparu. La quimboiseuse se mit à ricaner :
— Alors, petit monde à moi, tu as enfin sauté le pas ? À ton âge, il était temps !
— Vraiment, Marraine, je me demande comment tu fais pour toujours tout savoir !… Enfin, là, en l’occurrence, tu te trompes un peu : je me suis bien décidé à sauter le pas, mais je n’ai pas pu aller jusqu’au bout ; quand il a vu ma queue, il m’a chassé !
Il y avait longtemps qu’Alban avait révélé à la vieille femme que c’étaient les hommes qui l’attiraient. Elle l’avait rassuré en lui certifiant qu’il n’y avait là rien que de tout à fait normal, que chacun devait suivre sa voie et que seuls deux mille ans d’obscurantisme judéo-chrétien faisaient que certaines personnes trouvaient à l’homosexualité quelque chose de choquant et d’immoral. Et de ce fait Alban, que sa marraine n’avait jamais trompé, avait accepté sa différence comme une chose naturelle, sans aller, toutefois, jusqu’à en parler à sa famille.
— Il t’a chassé, le salaud, mon petit colibri ? Ç’a dû être un rude coup pour toi ! Quand même, te gâcher ta première fois à cause d’un tout petit bout de queue ! Si je l’avais sous la main, je lui en ferais pousser une, moi, et plus grande que la tienne, ou alors je ferais se rétrignoler à jamais comme un vieux boudin celle qu’il a devant ! Écoute, mon fils, en ce qui concerne ton pelage, il ne faut pas chercher la cause ailleurs : il repoussera à chaque fois qu’un de tes amants te méprisera à cause de ta queue. Mais, comme je te l’ai déjà dit, lorsque, malgré le maléfice, tu inspireras à quelqu’un un amour sincère, le sortilège s’éteindra. C’est pourquoi tu ne dois pas rester sur cet échec : il faut continuer tes recherches.
— Mais où trouverai-je cet amour, Marraine ? Ici ou au pays de France où je dois normalement me rendre à la rentrée ?
— L’amour peut se trouver n’importe où, petit monde. Je ne puis te conseiller en cette matière. Toutefois, il me semble que les gens d’ici sont plus susceptibles d’admettre qu’on soit victime d’un mauvais sort que les pragmatiques Français de France… De toute façon, d’ici à la rentrée, tu as le temps de faire des expériences… Sait-on jamais, tu l’auras peut-être trouvé d’ici là, le grand amour !
***
Rentré chez lui, Alban se rendit compte qu’il n’avait pas très envie de retourner au bar gay : il trouvait quelque chose de sordide à aller là-bas s’asseoir à une table dans le seul dessein de trouver quelqu’un avec qui copuler… Et puis, cette expérience de la veille !… Il pensa à l’un de ses camarades de lycée, nommé Julien, un joli petit mulâtre à la peau claire, aux yeux gris, dont les boucles aux reflets ambrés avaient le don d’affoler Alban. Ce garçon, ouvertement gay, lui avait plusieurs fois fait des avances qu’il avait repoussées du fait de son Malheur. Mais, à chaque fois qu’il avait refusé, ç’avait été à regret, vraiment à son corps défendant : Julien l’attirait fortement, et il ne pouvait penser à lui sans qu’aussitôt des mouvements désordonnés se missent à agiter son pantalon, et c’était souvent sur lui qu’il fantasmait lorsqu’il se donnait du plaisir à la main. Sans réfléchir davantage — il avait trop peur de changer d’avis —, il décrocha le téléphone, l’appela et l’invita à déjeuner. Ils pourraient, ensuite, passer l’après-midi ensemble. Julien accepta sans l’ombre d’une hésitation ; il paraissait ravi.
Le déjeuner en compagnie des parents d’Alban fut vite expédié. Le café à peine avalé, Héloïse regagna, pour une longue sieste, la chambre qu’elle ne quittait plus guère tandis que Jean partait pour telle ou telle pièce de canne. Alban et Julien s’installèrent sur la galerie, au creux d’un canapé. Tous deux étaient déjà très excités : assis face à face durant le repas, chacun avait lu dans les yeux de l’autre les promesses de l’après-midi, et ils avaient hâte qu’elles se concrétisent. Julien posa sa main sur la cuisse d’Alban, ce qui l’électrisa complètement et fit prendre à son sexe des proportions respectables.
— Alors, dit-il, tu t’es enfin décidé à donner suite à mes propositions ? Je le savais bien, que tu étais gay…
— Oui. Écoute, Julien, ce n’est pas quelque chose que je viens de décider : en fait, j’ai complètement craqué sur toi dès notre première rencontre, au lycée. Depuis, j’ai envie de toi, je fantasme sur toi comme un malade. Et je t’assure que, quand tu m’as fait comprendre que tu voulais sortir avec moi, j’ai eu toutes les peines du monde à résister.
— À résister ?! Mais enfin, pourquoi ? Moi aussi, ça fait des années que je me branle en pensant à toi ! Et même des fois, quand je baise, j’imagine que c’est toi qui es à la place du mec ! Alors, vraiment, si tous les deux on en avait une telle envie, pourquoi est-ce que tu nous as forcés à nous en priver si longtemps ?
— J’y viens. Avant qu’on puisse envisager d’aller plus loin, il faut que je t’explique pourquoi, jusqu’à présent, je n’ai pas osé. Ensuite, tu décideras. Mais c’est un secret ; tu sauras le garder ?
Julien accentua sa pression sur la cuisse d’Alban et le regarda droit dans les yeux.
— Tu peux me faire confiance. Je ne te trahirai pas.
— Eh bien, voilà : une quimboiseuse m’a jeté un sort, quand j’étais bébé.
— Ne me dis pas qu’elle t’a amarré le poisson !
Alban se mit à rire.
— Oh non ! De ce côté-là, ça frétille très bien, merci ! Seulement, voilà, j’ai une queue. Dans le dos, comme les chiens. Pas très grande, mais impossible à dissimuler quand je suis nu. À cause de ça, je n’ai encore jamais osé aller avec un mec. Oui, je suis puceau ! Et hier, un gars, un touriste que j’avais dragué au Gosier m’a jeté comme un malpropre au moment crucial quand je lui ai raconté ça.
— C’est tout ?
— Oui. Enfin, non, mais le reste, je ne le sais que depuis hier, et puis j’espère de tout mon cœur que tu ne le verras pas, car ça ne se produit que si je me fais jeter : mon corps, alors, se couvre de poils…
Julien n’avait pas enlevé sa main de la cuisse d’Alban. Il la bougea et la remonta légèrement. Alban en sentit la chaleur tout près de son sexe et son cœur bondit.
— Je ne sais pas, lança Julien. Il faut voir. Mais ça ne me paraît pas bien terrible. D’autant que je suis prévenu… En tout cas, à mon avis, ça vaut la peine d’essayer…
Il glissa la main sous le T-shirt d’Alban. Une main chaude et douce, qui se mit à lui caresser le ventre. Il se pencha vers lui et leurs lèvres se joignirent. La main de Julien quitta le ventre d’Alban et se posa, câline, sur sa braguette. Elle y trouva une montagne.
— Si nous allions dans ma chambre ? proposa Alban.
***
À peine la porte refermée et les persiennes baissées, ils roulèrent enlacés sur le lit. Les T-shirts s’envolèrent et les mains, les lèvres, se mirent à courir sur les torses brûlants. Ventre contre ventre, leurs sexes tendus se frottaient, s’embrassaient, se chouchoutaient à travers la toile légère des pantalons. Les deux membres n’avaient plus qu’une envie, qu’un désir, se toucher sans la gêne de ce dernier rempart ; ils voulaient se brûler, s’user l’un l’autre. Les ceintures s’ouvrirent, les braguettes se déboutonnèrent comme par magie, les caleçons firent sauter leurs petits boutons. Les deux gourdins jaillirent, tressautèrent et se joignirent enfin. Julien et Alban, ainsi unis, nageaient dans la plénitude. Longtemps, ils restèrent à se frotter, à se caresser, à s’embrasser. Alban n’avait qu’une envie, passer à la phase suivante, mais il reculait devant l’échéance : montrer l’innommable lui faisait peur. Julien dut le sentir et demanda avec une grande douceur :
— Eh bien, tu me la montres, cette vilaine queue ? J’ai envie de la connaître, moi, finalement.
Alban se leva, son pantalon et son caleçon s’affaissèrent à ses pieds et il les jeta au loin. Dans toute la splendeur de sa nudité, il regarda Julien resté sur le lit et lut le désir dans ses yeux ; puis, une fois que son ami l’eut bien contemplé, il se tourna un peu, de manière à ce qu’il le vît de profil. Son corps d’éphèbe, sa musculature d’adolescent sportif, sa hampe en majesté dressée vers le ciel ; et puis, derrière, ce petit bout de queue, pas plus d’une quinzaine de centimètres, et dressé lui aussi, comme un deuxième sexe.
— Qu’est-ce que tu peux être beau ! murmura Julien. Je t’avais déjà vu en petite tenue, dans les vestiaires du lycée, mais tu prenais toujours soin de garder un vêtement, et je ne m’étais pas rendu compte d’à quel point ton corps était sublime. Alors, devant tant de perfection, cette petite queue, tu sais, je m’en fiche : j’ai l’impression d’avoir été transporté dans la Grèce antique et qu’un jeune et beau satyre vient de surgir devant moi. Je crois que ça m’aurait plu : les satyres étaient, paraît-il, de remarquables amants…
Il se leva, se débarrassa à son tour de ses derniers vêtements, s’approcha d’Alban, le prit dans ses bras et le serra contre lui. Leurs sexes se rencontrèrent, se frottèrent et Alban eut l’impression de retrouver une partie de lui-même qui lui manquait. Les lèvres, la langue de Julien s’emparèrent des siennes, ses mains se mirent à caresser son dos, ses reins. Ses doigts frôlèrent sa queue puis la saisirent avec tendresse. Alban poussa un petit cri et sa hampe s’agita avec vigueur.
— C’est la première fois qu’on me touche la queue comme ça, dit-il la voix rauque. Je n’avais jamais imaginé que cette abomination puisse devenir un instrument de plaisir sexuel…
Il embrassa Julien dans le cou et lui murmura à l’oreille :
— Alors, ça ne te dégoûte pas trop de toucher ça ?
Julien, pour toute réponse, s’agenouilla à ses pieds, parcourut lentement son sexe des lèvres, et fit pivoter Alban. Il attrapa la petite queue, la lécha, la mordilla, la prit tout entière dans sa bouche et la cajola de la langue. Le garçon se mit à gémir.
— Oh, Julien ! C’est divin ! Jamais je n’aurais imaginé être un jour content d’avoir cette queue !
— Attends, dit Julien, il y a des choses encore meilleures.
Et sa langue s’attaqua à la base du curieux appendice, erra plus bas encore, entra dans la raie, titilla la jolie petite pastille rose, l’écarta, l’ouvrit, se mit à y tournoyer. Alban gémissait : quelle douceur ! Quand le trou d’amour fut bien humecté, Julien y glissa un doigt. Alban, extasié, s’étonna : malgré son absence d’expérience, il ne ressentait aucune douleur, au contraire, au fur et à mesure que Julien tournait son doigt, un plaisir qu’il n’avait encore jamais goûté irradiait de son anus, gagnait tout son corps.
— Enfin ! se dit-il, enfin je vais savoir ce que c’est !
Et pour bien montrer à Julien comme il appréciait ses soins, il s’appuya sur ce doigt si habile à dispenser la jouissance, le fit entrer tout en lui. C’était encore meilleur.
— Viens, dit Julien, allons sur le lit.
Il fit étendre Alban sur le dos et s’accroupit, à cheval sur son torse. Alban, dans la pénombre, voyait comme le corps de Julien était admirable, musclé juste ce qu’il fallait, cette peau couleur d’ambre doré, cette toison fournie autour de la hampe orgueilleuse qui se dressait en arc de cercle, un peu plus foncée que la peau, avec un gros gland violet turgescent. Elle lui parut énorme, au moins aussi grosse que celle de ce butor rencontré la veille au Gosier. La sienne, en comparaison, lui semblait assez petite…
— Est-ce que je vais réussir à prendre en moi ce bâton géant sans être déchiré ? se demanda-t-il.
Mais en même temps, il en avait tellement envie que cette seule pensée déclencha sur sa tige des soubresauts incontrôlables. Il ne put résister à l’envie de saisir le gourdin formidable et le sentit chaud et palpitant dans sa main. Et voici qu’il s’approchait de son visage, que Julien lui en caressait les joues, lui en donnait de petites tapes sur les lèvres. Quelle odeur divine ! Et cette humidité légère qui suintait du méat, qui formait presque une goutte. Alban sortit sa langue et lécha. Quel goût sublime ! Julien poussa avec douceur et entra en lui. Enfin, il avait un sexe d’homme dans la bouche ! Tant d’années qu’il en rêvait ! Il était si content qu’il s’appliquait pour donner à Julien le plus de plaisir possible. Zélées, sa langue, ses lèvres semblaient prises de folie.
— Arrête ! arrête ! cria Julien en se dégageant, tu vas me faire jouir ! Dis donc, pour un puceau, tu ne manques pas de talent !
Sa bouche redescendit le long du torse d’Alban, et il engloutit lui aussi son gourdin, le choya quelques secondes, puis partit encore plus bas, positionna sa tête entre ses cuisses et recommença à flatter son bouton de rose. Un doigt, puis deux, puis trois pénétrèrent la caverne d’amour. Alban ressentait une gêne légère, qu’on ne pouvait même pas appeler douleur, et qui disparut dès que Julien commença à faire aller et venir ses doigts. Maintenant, c’était le plaisir qui montait, et lui seul, inexorable. Il murmura à l’oreille de Julien :
— Viens en moi, je t’en prie, j’ai envie de te sentir en moi ! Ça fait si longtemps !
— Je vais faire très doucement. Tu auras peut-être un peu mal au début, mais ça ne durera pas…
— Je me moque d’avoir mal. Je veux enfin devenir un homme à part entière…
Julien lui souleva légèrement les reins. La petite queue était là, presque invisible, repliée en arrière. Il la caressa, ce qui suscita chez Alban une série de spasmes, puis il positionna sa hampe sur la porte des jouissances, et poussa très lentement, sans heurts, de façon continue. Alban ne put retenir un cri : la douleur était vive. Julien s’arrêta.
— Non, dit Alban, continue.
Bientôt le gland fut entré et la douleur diminua. Commença la progression, lente, interminable. Alban avait l’impression qu’un mètre de chair se frayait un chemin jusqu’au plus profond de lui-même. Ça faisait mal, mais c’était si bon ! Enfin, il sentit contre ses fesses le ventre de Julien, qui fit une pause de quelques secondes, puis commença à aller et venir avec une grande lenteur, une grande douceur. Alban attendait cet instant depuis si longtemps que, presque immédiatement, l’orgasme s’empara de lui. Son anus s’agita de soubresauts incoercibles, une chaleur se répandit dans tout son corps, et il poussa un grand cri tandis que Julien, incapable de résister à pareil traitement, entrait en éruption à l’intérieur de lui. Alors, sa propre hampe se mit à cracher de longs jets brûlants qui allèrent s’écraser sur leurs corps mêlés.
Ils mirent quelques minutes à reprendre pied, perdus dans la sublime petite mort de la jouissance. Puis Alban sentit les lèvres de Julien sur les siennes, sa main sur son flanc et, contre sa cuisse, son sexe déjà redevenu un fier phallus. Celui d’Alban, à ce contact, se redressa lui aussi dans toute sa fermeté.
— Viens, lui dit Julien en l’attirant sur lui, prends-moi maintenant, moi aussi, j’ai envie de toi.
Et comme il s’introduisait dans la chaude intimité de son amant, Alban sentit ses mains caresser ses fesses, le pousser en lui, et ses doigts enserrer sa queue, la presser, la flatter. Cela lui fit un tel effet qu’il eut l’impression que sa hampe, dans les entrailles de Julien, doublait de volume.
***
Dans la nuit, Alban se retournait, cherchant en vain le sommeil. Il revivait les événements de l’après-midi. Ils s’étaient donné du plaisir pendant des heures, sans pouvoir s’éloigner l’un de l’autre, comme des affamés devant un repas. Puis, le soir venant, Julien s’en était allé, en promettant de revenir bientôt.
— J’ai toujours ma queue, se dit Alban, donc, si Marraine ne se trompe pas — et elle ne se trompe jamais —, Julien n’est pas amoureux de moi. Mais après tout, moi non plus, je l’aime bien et c’est tout, je n’ai pas envie de passer ma vie à ses côtés. On baise, on jouit comme des dingues, c’est tout ce qu’on cherche, aussi bien lui que moi. L’amour viendra plus tard, sous les traits d’un autre garçon. En attendant, je suis bien heureux d’avoir enfin sauté le pas. Ça m’a donné confiance en moi. Et puis, si j’avais encore un doute sur mon orientation, à présent, c’est réglé ! Qu’est-ce que c’est beau, un homme ! Qu’est-ce que c’est bon de l’avoir sur soi, de l’embrasser, de le caresser, de le lécher, et puis surtout de l’avoir en soi, de sentir son pieu dans la bouche, dans le cul !
Tandis qu’il rêvassait ainsi, Alban tout à coup sentit de légers picotements sur tout son corps. Surpris, il alluma et se rendit compte que ses poils repoussaient. Alors, il sut que quelque chose n’allait pas du côté de Julien. Malade de chagrin, incapable de dormir, incapable même d’essayer, il trompa le temps et la peine en s’enduisant de crème dépilatoire…
Lorsque Julien l’appela, le jour venait à peine de se lever. Alban n’avait pas encore osé téléphoner.
— Écoute, Alban. J’ai passé hier une journée formidable. J’ai pris mon pied comme je ne l’avais pas pris depuis longtemps. Tu es beau, sexy, charmant, agréable à vivre. Mais il vaut mieux qu’on ne se voie plus. Excuse-moi, je suis vraiment désolé.
— Je m’en doutais : mon pelage a repoussé. Que s’est-il passé ?
— Cette nuit, je me suis réveillé, ou j’ai cru me réveiller et je me suis aperçu que j’avais une queue ! Comme la tienne ! Bien sûr, ce n’était sans doute qu’un rêve, car je me suis endormi quand je me suis éveillé de nouveau, tout était normal. Mais c’est peut-être aussi un retour à la charge de ta quimboiseuse qui se venge de ce que son maléfice a été réduit… De toute façon, ça me fait peur, ça me met mal à l’aise, j’ai la sensation de vivre quelque chose de malsain… Je ne veux plus, voilà. C’est dommage. Nous deux, ça aurait pu être très chouette. Excuse-moi encore.
Et il raccrocha.
Alban alla s’asseoir sur la galerie. Dès qu’il entendit son père sortir pour prendre son petit-déjeuner, il alla le trouver.
— Papa, dit-il, je ne suis pas très sûr de vouloir toujours partir pour Toulouse à la rentrée.
— Comment !? Mais pourquoi ?
— Il faut que je prenne du recul. Par rapport au Malheur, je veux dire. Il faut que je réfléchisse.
Jean Montaigu, tout dépité qu’il fût, se souvint de l’oracle de Man Zéphyrine : il devait laisser son garçon vivre à sa guise, même s’il n’était pas d’accord avec ses choix.
— Comme tu voudras. Tu pourras toujours aller étudier plus tard. En attendant, tu me seconderas à la tête de l’habitation. Je t'enseignerai le métier : tu apprendras la pratique avant la théorie, voilà tout.
— Oui. Mais pour l’instant, je dois aussi m’éloigner de Ravine-Noire. Il m’est arrivé des choses, dont je ne veux pas parler et que je dois analyser. Je vais passer quelque temps en Grande-Terre. Peut-être au Gosier…
— En Grande-Terre ? Par cette chaleur !? Quelle drôle d’idée ! Si tu veux t’isoler, pourquoi ne vas-tu pas dans notre maison des Saintes ?
— Non, Papa, il faut que ce soit un terrain neutre. Je ne pense pas être absent très longtemps…
— Très bien. Fais comme tu l’entends. Mais n’oublie pas que je suis là, que je t’aime, et que je te soutiendrai toujours, quelles que soient les circonstances…
— Je sais, Papa, et je t’en remercie. Je vais partir, maintenant. Tu préviendras Maman pour moi, n’est-ce pas ? Je n’ai pas envie de lui parler : elle tenterait de me retenir…
Il emballa quelques affaires, dont une bonne provision de crème dépilatoire, et cinq minutes plus tard, sa voiture s’éloignait.