LA LAISSE
par Andrej Koymasky © 2006
écrit le 17 Février 2003
Traduit en français par Eric

CHAPITRE 7
LA LAISSE AU MUR

Comme je m'en doutais, Guillermo était non seulement avide d'apprendre, mais il se montrait intelligent et déterminé. Je lui ai fait une garde-robe minimale en allant acheter des habits avec lui. Tous les jours, en rentrant du bureau, je lui apprenais quelque chose de nouveau. J'ai découvert qu'il ne savait ni lire ni écrire, alors j'ai payé un professeur, et pendant que j'étais à la banque, Guillermo partait à ses cours.
Ce qu'il apprenait à faire, il le faisait bien. Je voyais que chaque fois, il espérait mon approbation, alors je me suis mis à lui dire qu'il était doué, que j'étais content de lui, pour lui donner un peu plus confiance en lui.
Un jour, en rentrant du bureau, je l'ai trouvé assis par terre, dans le couloir, dans la même position où je l'avais vu la première fois au Cerrito, le dos au mur, les genoux presque contre la poitrine, les mains par terre, entre ses jambes...
"Qu'est-ce qu'il y a, Guillermo ?"
"Ne me frappe pas, Daniel... je n'ai pas fait exprès..."
"Quoi ?" ai-je demandé en m'accroupissant devant lui.
"Pendant que je faisais la vaisselle... j'ai cassé un verre... je n'ai pas fait exprès..."
"Guillermo ! Ça arrive à tout le monde de casser quelque chose. Seul, celui qui ne fait rien ne casse rien... et ce n'était qu'un verre, il ne nous en reste pas onze autres ?" lui ai-je dit, joyeusement, soulagé que le problème soit si minime.
"Je te le paierai... mais je sais pas si je trouverai le même..."
"Mais non, arrête ! Moi aussi parfois je casse des choses."
"Mais tes affaires, pas celles des autres... Mais je n'ai pas fait exprès... il m'a glissé des mains, je n'ai pas réussi à le rattraper à temps et il s'est cassé... Je suis désolé... Ne me frappe pas, s'il te plait..."
"Mais allons, je ne vais pas te frapper, Guillermo ! Allez, debout, viens ici..." lui ai-je dit en le faisant se lever.
Il s'est levé et m'a regardé un instant, incertain.
Je l'ai pris dans mes bras : "Guillermo, allons... ce n'était qu'un verre... Je suis sûr que c'est arrivé par accident, c'est un tout petit accident..."
"Je n'aurais pas dû le casser... j'aurais dû faire plus attention..." a-t-il murmuré.
"Viens." lui ai-je dit en le prenant par le bras pour l'amener à la cuisine.
Il m'a suivi tout penaud. J'ai ouvert le buffet, pris un verre et je l'ai laissé tomber par terre. Le verre a éclaté en mille morceaux. Guillermo m'a regardé, surpris.
"Voilà, maintenant nous sommes à égalité, tu as cassé un verre, j'en ai cassé un. Mais tu n'as pas fait exprès, moi si, tu n'as donc rien à te reprocher, moi si. C'est clair ? Si quelqu'un ici mérite des reproches, c'est moi et pas toi. D'accord, Guillermo ?"
Il a fait non de la tête, l'air incertain, incrédule, confus, puis il a demandé : "Alors tu n'es pas furieux contre moi ?"
"Bien sûr que non ! Et j'espère ne pas devoir casser un verre chaque fois pour que tu comprennes que je ne suis pas en colère contre toi. Allez, Guillermo ! Balayons ces éclats de verre avant de nous blesser. Prends la balayette..."
Après avoir jeté tous les bouts de verre, je lui ai demandé : "Et si on prenait un bon café, maintenant ? Tu en fais un ?"
"Avec la moka ?"
"Oui, bien sûr. Tu as bien compris comment on fait ?"
"Oui, je crois..."
Plus j'étais avec ce garçon plus il me plaisait. La vie avait été cruelle avec lui, pourtant il avait conservé au fond du cœur une pureté et une gentillesse qui me stupéfiaient et me ravissaient.
Et j'aimais rentrer à la maison en sachant que quelqu'un m'y attendait. J'aimais partager mon lit avec lui, le sentir près de moi quand, parfois, je me réveillais la nuit. Et j'aimais faire l'amour avec lui.
Parfois, juste après l'amour, il me racontait d'autres bribes de sa vie... Il n'en parlait jamais le jour, seulement la nuit, et seulement après avoir fait l'amour.
Je ne le voyais pas encore sourire, mais à présent il me regardait dans les yeux et avait presque tout le temps l'air serein.
Chaque semaine je lui donnais le salaire convenu, alors il prenait le train pour l'apporter à sa mère. Il ne partait que quelques heures. A son retour il me semblait plus triste...
Un dimanche je l'ai emmené à San Fernando, j'ai loué deux ânes et on a fait une longue balade sur la plage. Il ne portait que le maillot de bain que je lui avais acheté et le collier en verre blanc. Son corps prenait un peu de consistance, grâce à la bonne alimentation qu'il pouvait enfin avoir régulièrement, et il devenait de plus en plus beau. Le noir de son œil s'estompait, sa joue n'était plus enflée et il n'avait qu'une petite cicatrice.
Il a regardé un moment vers l'eau, puis il s'est tourné sur la selle, il, a mis une jambe sur le cou de l'animal en gardant l'autre pied à l'étrier et il m'a regardé. Et il m'a souri.
Mon dieu, qu'il était beau, ce sourire !
"On peut aller se baigner ?" m'a-t-il demandé.
"Bien sûr. Attachons d'abord les brides des ânes à ce piquet, je n'ai pas envie qu'ils se sauvent et que je doive les payer à leur maître..."
Je suis descendu de mon âne et lui aussi. Nous avons amené les deux ânes au piquet où nous les avons attachés. Puis j'ai enlevé mon jean et, tous deux en maillot, nous avons couru à l'eau où nous avons plongé. Quand il est ressorti, je l'ai éclaboussé à grandes brassées. Il a ri...
"Tu es beau, Guillermo !" lui ai-je dit soudain.
"Tu trouves, Daniel ?"
"Je t'ai déjà menti ?"
"Non... mais c'est toi qui es beau..."
"Merci. Bien que j'aie plus du double de ton âge ?"
"Tu es un homme, je ne suis qu'un garçon... Oh oui, tu es beau..."
"Tu es content d'être avec moi ?"
Il a hoché la tête, puis m'a demandé : "Et toi ?"
"Oui, Guillermo, j'en suis très content."
"Tu ne t'es pas encore lassé de moi ?"
"Pas du tout."
"C'est comme un rêve... et j'ai peur de me réveiller..."
"Non... tu es déjà réveillé, Guillermo... N'aie pas peur..."
"Olindo était gentil avec moi... Mais il a fini en prison... et je me suis encore retrouvé seul..."
"Je t'assure qu'on ne va pas me mettre en prison..." lui ai-je dit en plaisantant.
Il a souri : "Plus le temps passe... plus je reste avec toi... plus j'ai peur de te perdre toi aussi, Daniel..." m'a-t-il dit en redevenant sérieux et en me regardant dans les yeux avec intensité.
"Guillermo, je n'ai aucune intension de te perdre."
"La vie est dure... chaque fois qu'on commence à respirer, elle t'embrouille."
"A deux... elle est moins dure..." ai-je dit en lui caressant le flanc.
Guillermo a regardé autour de nous et dit : "Il y a des gens... je peux pas t'embrasser... mais c'est comme si je l'avais fait, Daniel..."
"Pareil pour moi, Guillermo..."
"J'aime ta façon de dire mon nom."
"J'aime ta façon de me regarder en ce moment."
"Pourquoi on rentrerait pas à la maison ?"
"Tu es fatigué ?"
"Non... mais au moins à la maison... personne nous voit, alors..."
"Alors ?"
"Tu peux m'embrasser, si tu en as aussi envie."
"Seulement t'embrasser ?" lui ai-je demandé, l'air malicieux.
Un bref sourire illumina à nouveau ses yeux : "Oh non, pas seulement embrasser... Non... pas seulement embrasser." a-t-il répété à voix basse en y mettant une chaleur qui m'a fait frémir.
Nous avons ramené les ânes, nous nous sommes rhabillés et nous sommes revenus à ma voiture pour rentrer chez nous. Dès l'ascenseur Guillermo s'est serré contre moi et m'a embrassé. J'ai senti qu'il était déjà excité. Nous sommes entrés et à nouveau embrassés. Il a palpé doucement entre mes jambes et senti mon érection.
"Tu as envie de moi ?"
"Oui." ai-je dit en le serrant contre moi.
"J'aime le week-end."
"Ah oui ?"
"Parce qu'on est presque tout le temps ensemble, quand tu n'as pas d'engagement."
"Mais tu ne devrais pas voir aussi des amis ? Des garçons de ton âge ? Je pourrais être ton père..."
"Mais moi je serais content si tu étais mon père, Daniel."
"Pas moi... si tu étais mon fils je ne pourrais pas faire l'amour avec toi..."
"Il y a des pères qui le font avec leur fils... je le ferais avec toi, même si tu étais mon père."
"Ah oui ? Et pourquoi aimes-tu le faire avec moi ?"
"Parce que... parce que tu m'as montré la différence entre baiser et faire l'amour. Et parce que tu es bel homme. Et parce que tu es bon au lit... Amène-moi au lit, s'il te plait..."
Mais c'est lui qui a pris ma main et m'a emmené dans la chambre. Il a commencé à ouvrir mes habits, puis il s'est accroupi devant moi, a baissé mon pantalon et mon slip à mes chevilles et il s'est mis à lécher mon sexe, me le sucer et l'embrasser jusque ce qu'il soit dressé, dur et frémissant à souhait.
Il s'est levé, s'est rapidement déshabillé, a pris une capote dans le tiroir et me l'a mise, puis il a appuyé son dos contre ma poitrine, et a frotté ses petites fesses fermes contre mon érection.
"Prends-moi..." a-t-il dit dans un soupir.
"Comme ça, debout ?" lui ai-je demandé en le prenant dans mes bras et en lui frottant les tétons.
"Oui, vas-y... Comme ça, debout !"
Je l'ai pénétré. Guillermo a tourné la tête en arrière et on s'est embrassés, pendant que je commençais à bouger en lui. Puis il s'est appuyé des mains au bord du lit et s'est un peu plus penché en avant. J'ai compris qu'il voulait que je le prenne avec plus de vigueur et je l'ai fait. A chacun de mes à-fonds il se poussait en arrière pour mieux être pénétré.
Après un moment, je me suis détaché de lui et l'ai fait se coucher sur le dos pour être pris par devant. Guillermo me regardait dans les yeux et me souriait doucement. Chaque fois que je le regardais, et surtout quand nous faisions l'amour, j'étais stupéfait de le trouver si beau.
Après avoir bien fait l'amour, nous avons joui tous les deux... Je me suis couché sur lui, je l'ai pris dans mes bras et embrassé. Et soudain j'ai réalisé quelque chose qui sans doute me tournait par la tête depuis quelques temps sans que j'y prenne garde.
"Guillermo ?"
"Oui ?"
"Je t'aime... je suis amoureux de toi..."
Ses yeux se sont écarquillés, il m'a regardé, stupéfait, il a ouvert la bouche comme pour dire quelque chose, puis il l'a refermée. Il me regardait intensément, puis il a fait non de la tête.
"Tu es sûr ? Tu ne te moques pas de moi ?" a-t-il dit dans un filet de voix.
"Non, je ne ferais jamais ça. Je t'aime, Guillermo..."
"Mon dieu, ce n'est pas possible..."
"Pourquoi ? Mais si, c'est possible, puisque c'est vrai..."
Il a encore fait non de la tête, sans cesser de me regarder dans les yeux, puis il a murmuré : "Je... je... je n'ai rien à te donner..."
"Je ne prétends pas que tu m'aimes, Guillermo... mais j'ai réalisé que je t'aime et que je devais te le dire..."
"Et moi qui ne sais même pas si je suis capable d'aimer... d'aimer quelqu'un comme toi... mais... tant que tu voudras de moi... ma vie est à toi... tu peux faire de moi ce que tu veux... tout... je n'ai rien à te donner, à part moi-même..."
"Et ça te semble peu, Guillermo ?"
"J'aimerais te donner bien plus..."
"Tu me donnes le bonheur, au-delà du plaisir... tu rends ma vie plus belle de jour en jour... que pourrais-tu me donner de plus ?"
"Oh, Daniel... tu mérites quelqu'un de mieux que moi... tu mérites mieux... je ne suis qu'un garçon des rues, moi..."
"Tu ne veux pas être mon ami, Guillermo ?"
"Ton ami..."
"Mon amant, mon aimé ?"
"Je ne suis qu'un garçon des rues... je n'ai que mon corps à t'offrir..."
"Et ton cœur ?"
"Mon cœur... il est déjà à toi..."
"Alors dis-le-moi..."
"Quoi ?" m'a-t-il demandé, presque craintif.
"Que toi aussi tu m'aimes..."
"Moi je t'aime ?"
"Tu m'as dit me donner ton corps, ton cœur et ta vie... que pourrais-tu de plus ? Il ne te semble pas que tu me donnes ce que tu as de plus précieux ?"
"Mon corps... je l'ai donné à tant d'hommes..."
"Mais maintenant, n'es-tu pas prêt à ne plus le donner qu'à moi ?"
"Si... mais..."
"Mais ? Et ton cœur, à combien de personnes l'as-tu donné ?"
"A personne."
"Mais à moi oui ?"
"Oui..."
"Alors... dis-le-moi..."
"Daniel... je..."
"Oui ?"
"Je... si c'est cela aimer... si tu t'en contentes... je..."
"Dis-le-moi..."
"Je... t'aime. Je veux n'être qu'à toi, tant que tu veux de moi."
"A jamais ?"
"Pour ce qui dépend de moi... à jamais, oui."
"Tu es mon amant ?"
"Oui."
"Et moi je suis le tien ?"
"Oui..."
"Moi aussi, Guillermo, je te donne mon cœur, mon corps et ma vie."
"Oui..." a-t-il répété.
"A jamais, pour ce qui dépend de moi." ai-je achevé.
"A jamais..." a-t-il dit en écho en croisant ses doigts et les miens.
"Tu n'as pas peur de ces mots ?"
"Quels mots ? Aimer ?"
"Non... à jamais..."
"Non, je n'en ai pas peur. Mais..."
"Mais ?"
"Tu m'as retourné, Daniel..."
"Retourné? Comment ça, retourné?"
"Je... depuis quelques temps je rêvais... d'être à toi pour toujours mais cela me semblait impossible. Tu t'es arrêté devant moi, ce soir-là... j'ai cru que tu n'étais qu'un quelconque client de plus... Et tu es entré dans ma vie... et tu l'as retournée comme un gant... l'intérieur est devenu l'extérieur et vice-versa... et tu m'as fait perdre la tête... Oh, les habits, l'argent, les bons petits plats, le bon sexe... ne sont rien. Tu m'as accepté, tu m'as accueilli. Et tu as capturé mon cœur sans que je m'en aperçoive... désormais il n'est plus à moi... mais je suis plus riche qu'avant et... Oh, Daniel..."
"Je t'aime, Guillermo."
"Quand... quand ces hommes se servaient de moi... je croyais n'avoir pas d'avenir... à jamais me semblait une expression horrible... amour était un mot vide... me laisser baiser ne signifiait que pouvoir manger... Et on ne m'avait jamais parlé de Mowgli..."
"Mais tu étais quand même déjà un petit d'homme."
"Mais je l'ignorais. C'est vrai, je n'étais qu'un chien... et un bâtard, même pas un chien de race..."
"Mais en fait tu étais un petit d'homme." ai-je insisté.
"Quand tu m'as fait enlever la laisse, tu as commencé à changer ma vie..."
"Il faut que tu la jettes, cette laisse."
"Non. Non, elle est précieuse. Je la garderai toujours, pour me rappeler que tu me l'as fait enlever. Pour me rappeler que si un jour je devais te tourner le dos, que si je devais un jour oublier que je suis à toi à jamais, il faudra que je la remette au cou et que je vive comme un chien, parce que je ne serais plus digne d'être un homme."
"Et ce que tu me dis là, ce n'est pas de l'amour ?"
"Si, et cette laisse sera pour moi la preuve de l'amour que je te dois."
"Tu ne me dois rien... l'amour ne peut jamais être un dû..."
"Mais si Daniel, il peut l'être. Parce que ce n'est que si je t'aime que je suis un homme et pas un chien."
"Tu pourrais aimer quelqu'un d'autre. Un jour, ça pourrait bien arriver, Guillermo..."
"Non. Je ne peux aimer personne d'autre. Pas comme je dois t'aimer. J'aime mes frères et sœurs, mais c'est différent. Comment pourrais-je aimer quelqu'un d'autre ? Si j'aimais un autre que toi je ne serais plus Guillermo, je redeviendrais Fido..."
"Prends garde, Guillermo, ne confonds pas gratitude et amour..."
"Non, je connais la différence. Je te suis reconnaissant, bien sûr, comment pourrais-je ne pas l'être ? Mais je sais la différence. Je te suis reconnaissant de m'envoyer à l'école, de m'avoir tiré de la rue et de ce que tu me donnes d'autre. Bien sûr que je te suis reconnaissant. Mais on est reconnaissant de ce qu'on reçoit. On aime sans rien recevoir. La reconnaissance est comme un paiement, l'amour un cadeau... Non Daniel, je ne prends pas la gratitude pour de l'amour... je n'ai jamais ni pu ni su rien donner à personne, à part peut-être un peu d'argent à ma famille. Mais toi, je veux te donner quelque chose... et comme je n'ai rien, je t'offre mon corps, mon cœur et ma vie."
"Et tu trouves que c'est peu, mon amour ? Tu m'offres ce qu'un homme peut offrir de plus précieux à un autre. Et moi aussi je t'offre mon corps, mon cœur et ma vie."
"A jamais..."
"A jamais."
Si c'était la première fois des dix-sept années de sa vie que Guillermo éprouvait de tels sentiments, il en était de même pour moi, à quarante-et-un ans. Un sentiment profond et désintéressé d'affection, accompagné d'une forte attirance sexuelle... Donner sans penser à ce qu'on va recevoir... Aimer en un mot, un mot court et merveilleux. Enfin j'étais capable d'aimer, et j'en éprouvais une joie profonde.
Je regardais Guillermo dans les yeux, à présent il resplendissait d'un sourire tranquille mais chaleureux dont je savais qu'il n'était que pour moi. J'ai recommencé à faire l'amour avec lui, parce que j'ai senti que c'était la façon la meilleure et la plus complète de lui dire ce que les mots ont du mal à exprimer.
Plus tard nous avons pris un marteau et deux clous et accroché la laisse rouge de Guillermo au séjour, l'objet de plus précieux de la maison. Cette laisse, si elle m'avait gêné au début, après ce qu'avait dit Guillermo, me semblait plus précieuse que ne l'auraient été deux alliances en platine...
Il n'y a pas eu de changements visibles dans notre vie : Guillermo a continué à prendre des cours particuliers, à apprendre à lire et à écrire, à faire les courses, le ménage et moi j'ai continué à travailler à la banque, les journées s'écoulaient comme avant, et pourtant nos vies avaient complètement changé.
"Tu m'as retourné", m'avait dit Guillermo. Oui, tout comme lui m'avait retourné. Ce garçon assis, prostré contre un réverbère, avec cette laisse rouge et son collier noir au cou, ce garçon trop maigre et trop sérieux, m'était entré dans le sang, il était entré dans ma vie et il l'avait retournée, révolutionnée d'une façon merveilleuse.
Fido - Pablo - Guillermo : trois étapes fondamentales de nos vies. Et si elles avaient été brèves, elles n'en restaient pas moins trois époques, trois ères géologiques, trois mondes...
J'ai écrit un long message à Giovanni, par e-mail, pour lui raconter tout cela. Il m'a répondu par un message tout aussi long dès le lendemain. Il disait être très content pour moi et, avec son Silvano, il nous souhaitait tout le bonheur du monde. Peu à peu je l'ai aussi dit à mes amis gays de Buenos Aires, mais je leur cachais le passé de Guillermo en leur disant l'avoir embauché pour les tâches ménagères et que nous étions peu à peu tombés amoureux. En dehors de mon frère, rares sont ceux qui auraient pu comprendre et accepter que je sois tombé amoureux d'un garçon des rues qui tapinait pour survivre... et faisait le "chien".
Un an a passé et nous étions de mieux en mieux ensemble. Guillermo s'épanouissait, il était devenu plus beau que jamais et nous étions plus amoureux que jamais. Il était rare que je le voie sérieux, il souriait toujours et son sourire illuminait mon cœur et ma vie.
Des amis, en venant chez nous, avaient remarqué la laisse rouge au mur et m'avaient demandé pourquoi le l'avais accrochée là.
"Il y a quelque temps j'ai trouvé un chiot dans la rue... je l'ai ramené chez moi, je me suis pris d'affection pour lui. Il s'appelait Fido. Maintenant ce chien n'est plus... alors en souvenir j'ai mis là la seule chose qui me reste de lui..." leur avais-je expliqué. Ils ont tous accepté cette explication simple qui, de toute façon, n'avait rien de mensonger.

CHAPITRE 8
UN PLAN ASTUCIEUX

En 2001, j'ai reçu la visite de l'administrateur délégué de mon groupe bancaire. Il m'a félicité pour ma gestion de la filiale de Buenos Aires. Puis il m'a dit qu'en 2002 le directeur du siège principal, à Rome, prendrait sa retraite et qu'il comptait me confier ce poste...
Il s'agissait d'une excellente promotion, tant au niveau du salaire que du prestige... et pourtant la première question que je me suis posée a été comment faire pour Guillermo... S'il voulait venir vivre à Rome avec moi, je pourrais accepter, sinon pas question. Je ne voulais à aucun prix me séparer de lui.
Mais même s'il acceptait, comment obtenir permis de séjour et visa ? Heureusement l'administrateur délégué, le Dr Gerbi, n'attendait pas une réponse immédiate, je l'ai donc remercié, je l'ai assuré que je réfléchirais sérieusement à son offre et que je lui ferais parvenir ma réponse au plus tôt.
Puis, avant d'en parler avec Guillermo, je suis allé au consulat d'Italie demander ce que je pouvais faire pour un ami qui voulait aller vivre en Italie. On m'a répondu que s'il trouvait un employeur qui lui signait un contrat de travail pour au moins vingt-quatre mois, et un logement, mon ami n'aurait plus qu'à passer un examen médical pour obtenir un visa de travail pour l'Italie.
J'ai demandé si un contrat de travail de domestique ou homme de ménage ferait l'affaire et on me l'a confirmé, il suffisait que le contrat soit légal.
"Donc ce n'était donc pas impossible... Mais cela ne me suffisait pas. Oui, et si je mourrais... certes, je n'étais pas vieux, mais on ne sait jamais, un accident ou une maladie restaient possibles, et Guillermo se serait retrouvé seul, loin de son pays, sans rien. Si nous étions restés en Argentine, il aurait pu s'en sortir plus ou moins bien aussi sans moi, il aurait été dans son pays...
Je me suis dit qu'il en irait autrement si je pouvais l'adopter... Même si je mourrais, il lui resterait au moins mon appartement et mes économies... Mais en Italie un célibataire ne peut pas adopter d'enfant, ni faire valider une adoption internationale...
C'est alors que je me suis souvenu de mes amis de New-York, du cabinet d'avocats Young, Ashbury & Goslinky, et en particulier de Michael Asbury. Je suis arrivé à retrouver son mail dans un vieil agenda et j'ai essayé de reprendre contact par un petit mail, sans lui parler encore de mon problème, j'ai juste indiqué que je pourrais avoir besoin de leur assistance juridique.
Mon message m'est revenu, l'adresse semblait ne plus exister. Je n'ai pas renoncé et, par la compagnie de téléphone, j'ai recherché le numéro du cabinet Young, Ashbury & Goslinky. Je l'ai obtenu. J'ai appelé du bureau, appris que Michael travaillait toujours là et je lui ai brièvement parlé. Il se souvenait de moi. Je lui ai demandé son e-mail et expliqué que je voulais lui demander s'il pouvait m'aider dans un problème juridique délicat.
Il m'a répondu que si le problème était délicat, il valait mieux éviter d'en parler par téléphone ou par e-mail, une lettre était préférable et mieux encore un tête-à-tête. Je lui ai dit que j'allais voir et que je l'informerais de mon choix.
J'ai fait vérifier mes engagements des mois suivants par ma secrétaire et vu quand je pourrais prendre quelques jours. Après quoi je suis rentré à la maison parler avec Guillermo.
"Mon amour, d'ici quelques jours je dois aller à New York voir un avocat pour régler certains problèmes. Ty y viendrais avec moi ?"
"A New York ? La Grande Pomme ? Oh oui, j'adorerais. D'ailleurs j'irais n'importe où, avec toi..." m'a-t-il dit, les yeux comme des soucoupes et excité.
"Même en Italie, si j'étais muté là-bas ?" lui ai-je demandé pour tâter le terrain.
"Surtout en Italie. J'aimerai habiter en Italie... avec toi. Voir où tu es né... Apprendre l'italien..."
"Bien. Alors je prends ce rendez-vous à New-York et je réserve l'avion pour deux. Commence à faire les valises. Rien de formel c'est une rencontre privée avec un ami avocat."
"Il fait quel temps, à New York ?"
"C'est le printemps ici, donc l'automne là-bas... il fait un peu moins chaud qu'ici, mais pas encore froid."
"Bien, je vois..."
Il me fallait encore obtenir un passeport pour Guillermo... Heureusement j'avais des amis bien placés qui m'ont facilité les démarches. Guillermo n'avait même pas de papiers d'identité, mais nous n'avons eu aucun problème... à partir du moment où l'on sait où, quand et à qui glisser une enveloppe discrètement.
J'ai appelé Michael et pris rendez-vous. A la banque j'ai tout confié à mon vice-président pour assurer mon intérim, puis nous sommes enfin partis. Guillermo était excité à l'idée de prendre l'avion. Pour l'occasion je lui avais acheté quelques nouveaux habits, il se pavanait et regardait son reflet sur les vitres. Quand il a vu l'avion il a écarquillé les yeux.
"Quand on les voit dans le ciel ils ont l'air si petit... Purée, ce qu'il est grand..."
Il a été encore plus épaté quand on s'est installés en première classe.
En arrivant à New York, il ne tenait pas en place. Il faisait beau, alors nous avons vu de haut la Statue de la Liberté en contournant la ville pour atterrir. Quand je lui ai dit qu'on pouvait y entrer et monter il m'a demandé si je pourrais l'y emmener, si j'avais le temps... Je le lui ai promis, moi-même je n'y étais jamais allé.
A New York, nous nous sommes installés à l'hôtel. Guillermo était content parce que j'avais pris une chambre avec un grand lit. Il n'avait pas remarqué, à la réception, le regard un peu interrogateur que m'avait lancé l'employé quand, après avoir vu nos passeports j'avais confirmé à sa demande que c'était bien un lit matrimonial que je voulais. J'ai appelé Michael pour lui dire que j'étais arrivé. Il m'a donné rendez-vous le lendemain matin.
Le lendemain, après avoir dit à Guillermo de m'attendre dans la salle d'attente, je suis allé dans le bureau de Michael. On a un peu parlé de tout et de rien, puis j'ai abordé le sujet qui me tenait à cœur.
"Michael, tu as vu le garçon à qui j'ai dit de m'attendre ? Il s'appelle Guillermo Olivera, il est argentin, il a dix-huit ans et c'est mon ami. Je dois retourner en Italie l'an prochain et je veux l'emmener avec moi. Mais je veux aussi lui garantir un avenir, c'est pourquoi je voudrais l'adopter. Mais il y a un hic : la loi italienne ne reconnait pas l'adoption par un célibataire... Crois-tu pouvoir m'aider à contourner l'obstacle ?"
"Tu es certain de vouloir l'adopter ?"
"Plus que certain. Nous sommes amoureux et c'est un merveilleux garçon."
"Si la loi italienne ne le reconnait pas... ce ne sera pas simple. Laisse-moi un peu de temps pour me documenter et voir si... Il faut que j'étudie en détail les termes des législations italienne, argentine et de traités internationaux. En général, en fouillant bien les textes, on arrive à trouver une faille... Nous sommes en contact avec deux avocats en Italie, je devrai les appeler..."
"Tu me laisses donc un espoir ?"
"Pas encore, mais je ne te dis pas non plus que c'est impossible. Ça dépendra aussi de ce que tu es prêt à dépenser... Je ne te ferai pas payer mes conseils, mais il y aura des frais..."
"Je dispose d'une somme honorable, faute d'être énorme... Tout dépendra de ce que cela me coûtera... Mais dans la mesure de mes moyens, je suis prêt à dépenser tout ce que j'ai..."
"Tu es vraiment amoureux, hein ?" a dit Michael avec un sourire.
"Oui, vraiment amoureux, et pour la première fois."
"Parle-moi de ton ami... plus j'en saurai sur lui et sur toi, plus facile il me sera de t'aider."
Je lui ai raconté toute l'histoire de Guillermo et j'ai répondu aux questions qu'il m'a posées. Il prenait des notes. J'ai été heureux qu'il ne soit pas critique quand je lui ai parlé de la vie que menait Guillermo avant notre rencontre, au contraire, il a montré une certaine sympathie.
"A ce que je comprends, tu ne lui as encore rien dit ?"
"Non, pas encore. Je veux d'abord être sûr que ce soit possible pour ne pas lui donner de faux espoirs et le décevoir après. C'est pour ça que je lui ai demandé de m'attendre là-bas."
"Au pire, tu pourras toujours l'emmener avec toi en lui donnant un contrat de travail officiel, n'est-ce pas ?"
"Oui, bien sûr, mais je voudrais garder cette solution comme dernier ressort..."
"Tu peux me laisser un peu de temps ? Tu restes combien de temps à New York ?"
"Une semaine seulement..."
"Et quand dois-tu donner ta réponse à ton patron, pour le poste en Italie ?"
"Je crois que je peux attendre deux mois, trois au plus..."
"Bon, je m'y mets tout de suite, je tâcherai de faire le plus vite possible."
"Tu as déjà des idées ?"
"Pas vraiment. Il faut d'abord que j'étudie bien les lois. On ne trouve pas d'échappatoire sans avoir avant bien regardé où sont les... escaliers d'incendie, quand on ne peut pas utiliser l'escalier principal."
En attendant des nouvelles de Michael, j'ai montré New York à Guillermo. Nous sommes montés sur la Statue de la Liberté. Mais ce qui l'a le plus frappé, je ne m'y attendais vraiment pas, c'est le Musée d'Art Moderne, qui l'a émerveillé. Il m'en a fait faire deux fois le tour, un premier rapide pour voir tout ce qu'il contenait, le second en s'attardant pour admirer certaines œuvres d'art...
"Tu aimes l'art moderne, Guillermo ?" ai-je demandé à la sortie.
"Oui, j'aime l'art. Dire qu'il y a des gens qui deviennent célèbres rien qu'en faisant ce qu'ils aiment... Bon c'est sûr, ils doivent être doués, mais... je n'aurais pas cru qu'on puisse vivre rien que de dessiner, peindre, sculpter, comme on préfère..."
"Tu aimerais ?"
"Je ne crois pas que j'en serais capable. Je ne sais rien faire..."
"Mais tout peut s'apprendre."
"Peut-être."
"Toi-même, tu n'as pas appris à faire plein de choses ?"
"Laver, faire le ménage et les courses ?" a-t-il demandé avec un peu d'autodérision.
"Même les travaux ménagés demandent des dons et de l'expérience pour être bien faits. Et tu les fais très bien. Et tu as la volonté d'apprendre."
Le surlendemain Michael m'a appelé à l'hôtel : "Mes collègues italiens m'ont transmis toute la documentation que je voulais. Et quelques suggestions."
"Tu leur as expliqué mon problème ?"
"Dans les grandes lignes."
"Ce sont eux aussi des avocats gays ?"
"Oui, c'est pourquoi j'ai préféré leur en parler pour qu'ils puissent mieux m'aider."
"J'imagine que tous les textes sont en italien. Comment fais-tu pour les lire ? Tu ne parles pas italien..."
"Nous avons un jeune avocat italien en stage chez nous à New York... des nôtres lui aussi. Il parle très bien anglais et les termes juridiques. Il me traduit tout ce qui est utile et nous en discutons."
"Ce sera cher ?"
"Pas trop. En fait c'est bon pour son stage, ça peut lui être utile. De plus c'est l'amant d'un très bon ami à moi."
"Tu penses pouvoir me dire quelque chose avant mon retour en Argentine ? Ne serait-ce que des orientations ?"
"Peut-être. Je te tiens au courant. Mais ne t'en fais pas, je ferai mon possible pour t'aider."
"Je n'en doute pas. Merci..."
Trois jours plus tard, Michael m'a rappelé pour m'inviter à venir à son bureau. Comme la première fois, j'ai fait attendre Guillermo à la salle d'attente. Dans son bureau, Michael m'a présenté à un jeune homme, Dario de Regibus, c'était le jeune avocat italien.
"Bon, Daniel, il y a peut-être moyen, un moyen pas légal, et il faudra faire quelques faux... et les faire assez bien pour qu'ils résistent à une analyse approfondie... ce qui va te coûter assez cher..."
"Des faux papiers ?"
"Oui, à peu près. Le risque d'être découvert est minime, mais... En outre, il nous faudra la complicité de la mère de ton ami... tu crois pouvoir l'obtenir ?"
"Si vous me disiez ce que vous avez en tête..." ai-je dit, hésitant.
"Ce garçon... Guillermo Olivera, il est bien né en 1983 ?"
"Oui."
"Et il t'a dit ignorer qui est son père... Olivera est bien le nom de sa mère ?
"C'est ce que m'a dit Guillermo et je ne crois pas qu'il m'ait menti. Pourquoi ?"
"Et toi, tu étais où en 1983 ?"
"En 1983 ? A San Francisco."
"A quel mois es-tu arrivé à San Francisco ?"
"En... février... fin février."
"Et le mois de naissance de Guillermo ?"
"Guillermo ? Décembre."
"Parfait. Tu pourrais donc être son père, tu vois ?"
"Moi ? Mais je suis certain de n'avoir pas mise enceinte sa mère, qui était sans doute en Argentine... Je n'ai jamais couché avec une femme..." ai-je dit en souriant.
"C'est là que les faux entrent en jeu ... si la mère de Guillermo joue le jeu. Il nous faut établir qu'elle travaillait à San Francisco... peut-être comme femme de ménage chez toi... et que c'est bien toi qui l'as mise enceinte... Si cette dame est aussi pauvre que tu le dis, elle acceptera peut-être pour un peu d'argent..."
J'ai hoché la tête, je comprenais enfin ce qu'avait concocté Michael.
"En supposant qu'elle accepte, que nous ayons les faux qui prouvent qu'elle était à San Francisco et qu'elle déclare que j'ai couché avec elle... comment se fait-il que je n'ai rien su ? Et comment tout d'un coup, après dix-huit ans, ai-je tout compris ?"
"Chaque chose en son temps. Une fois établi que tu es son père, tu n'as plus qu'à reconnaître Guillermo comme ton fils... Et personne ne peut plus t'interdire de l'emmener avec toi en Italie. Ce n'est plus une adoption, c'est une reconnaissance de paternité."
"Oui, là je comprends, mais..."
"Sa mère a quitté San Francisco dès qu'elle s'est sue enceinte. Elle a élevé son fils, elle a eu d'autres enfants avec d'autres hommes... une vie difficile... et elle s'est mise en tête de retrouver le père de Guillermo, dans l'espoir qu'il l'aide... Peut-être est-ce Guillermo qui l'a poussée à rechercher son père..."
"Avec quel argent ? Et comment ? C'est à peine s'ils ont de quoi manger... Comment faire pour chercher son père après dix-huit ans, sans moyens financiers ? Comment le retrouver ?"
"Mais maintenant tu habites Buenos Aires.... OK, elle ne croyait pas possible te retrouver, et elle n'y a jamais pensé. Mais elle t'a vu à Buenos Aires et elle t'a reconnu... elle t'a parlé de Guillermo et dit que c'était ton fils... Et tu savais l'avoir baisée, neuf mois pile avant la naissance de Guillermo..."
"Et les faux, ils servent à quoi ?"
"A prouver qu'elle était auprès de toi à l'époque. Les autorités pourraient ne pas se contenter de vos déclarations à elle et toi... C'est un moyen connu de faire de fausses adoptions..."
"Je vois... et... où devrais-je le reconnaitre ? En Argentine ? Aux Etats-Unis ? Et pour l'Italie ?"
"Tu le reconnais en Argentine, bien sûr. Et quand vous serez de plein droit père et fils devant la loi argentine, tu n'as plus qu'à en fournir la preuve au consulat d'Italie. Ils ne peuvent pas refuser un acte officiel de paternité, surtout si le père et la mère ont fait la reconnaissance."
"Et tu m'assisterais aussi en Argentine, Michael ?"
"Je peux le faire en personne ou en charger un cabinet d'avocats de Buenos Aires. Et toi, dans ta position, tu pourrais aussi... graisser quelques rouages comme tu m'as dit avoir fait pour avoir à temps le passeport de Guillermo pour l'emmener ici..."
"Mais il s'agissait de documents authentiques..."
"Ce n'est qu'un détail. Il suffit que les documents dont nous nous servirons aient l'air authentiques. Es-tu prêt à faire ces faux ?"
"De quoi s'agit-il ?"
"Du passeport de sa mère avec les cachets d'entrée et de sortie des Etats-Unis. D'une lettre d'embauche qu'elle a gardée... assez vieillie... voire quelques témoignages d'amis de San Francisco prêts à déclarer qu'ils savaient que tu avais une relation avec la mère de Guillermo quand elle travaillait pour toi... mais peut-être n'est-ce pas indispensable. Je peux recueillir des témoignages sous serment et les envoyer aux avocats argentins..."
"Et faut-il dire la vérité à ces avocats argentins ?"
"Je ne crois pas : ils travailleront mieux et tu seras à l'abri des risques quand nous aurons l'accord de la mère et les faux..."
"Le passeport, les cachets... tu t'en charges ?"
"Oui... dès que j'ai ton OK et toutes les données..." m'a répondu Michael.
J'ai demandé à l'avocat italien : "Vous êtes certain que quand les autorités argentines auront accepté ma déclaration de paternité, Guillermo sera automatiquement considéré comme mon fils par les autorités italiennes ?"
"Bien sûr, parce que les autorités argentines vous remettront un document officiel attestant que Guillermo est votre fils. Pas que vous l'avez adopté ou reconnu, mais tout simplement que c'est votre fils." m'a dit maître de Regibus. "Il s'agit d'une simple formalité..."
"Personne ne trouverait bizarre que je ne reconnaisse ce fils qu'après dix-huit ans ?"
"Non... vous n'en saviez rien alors, aux USA. Mais maintenant que vous l'avez retrouvé, vous voulez régulariser les choses..."
"Ils ne vont pas enquêter ?"
"Pas face à un document authentique des autorités argentines."
Nous en avons encore discuté un peu, puis je me suis décidé, ça valait la peine d'essayer. Alors je leur ai demandé de me laisser un moment pour en parler à Guillermo et, si mon amant était d'accord, qu'il leur parle lui aussi, ce qu'ils ont bien sûr accepté.
Je suis allé rejoindre Guillermo dans la alle d'attente.
"Tu as fini ?" m'a-t-il demandé avec un sourire.
"Pas vraiment. Il faut qu'on parle, Guillermo..."
"S'il faut que j'attende encore, ne t'en fais pas pour moi..."
"Non, c'est avec toi que je dois parler. Ecoute bien, Guillermo. Je suis venu voir mon ami avocat pour trouver le moyen de t'emmener avec moi en Italie, si tu es prêt à y aller..."
"C'est vrai ? En Italie ? Avec toi ? Evidemment que je suis d'accord !" s'est-il exclamé, les yeux lumineux.
"Bon. Mais je ne veux pas que tu y ailles sans assurance pour ton avenir..."
"Mais si c'est avec toi, ça me suffit..."
"Moi pas. Je ne veux pas que tu sois un étranger en Italie, que tu doives partir un jour parce que ton permis de séjour n'est pas renouvelé ou que sais-je..."
"Et alors ?"
"Alors... il y a peut-être une façon que tu puisses rester toujours avec moi, en Italie ou n'importe où ailleurs."
"Laquelle ?"
"Mais il est primordial que ta mère s'y prête..."
"Maman ? Et comment ? Pourquoi ? Que vient faire ma mère..."
Je lui ai expliqué le projet que les avocats m'avaient soumis. Guillermo m'a écouté bouche bée. A la fin il a fait non de la tête, ce qui chez lui, je le savais bien à présent, n'exprimait pas la dénégation mais la surprise et l'incrédulité.
"Et tu crois vraiment que ça peut marcher ?"
"Je crois, oui..."
"Et tu voudrais le faire ?"
"Si tu le veux toi aussi."
"Tu ferais de moi ton fils ?"
"Devant la loi. Mais, pour ta mère ?"
"Euh... je crois qu'elle acceptera... si je m'en occupe. Elle mentira en jurant sur la Bible... si c'est son intérêt."
"Bien sûr qu'il faut que ce soit son intérêt. Si tu viens avec moi, elle perdra l'argent que tu lui apportes tous les huit ou dix jours... j'avais en tête... si je lui donnais de l'argent... assez pour qu'elle vive mieux même en ton absence... Mais acceptera-t-elle de ne plus te voir, peut-être avant des années ?"
"Il y a des années qu'elle ne me voit presque plus... mais il faut penser à mes frères et sœurs... ma mère je m'en charge... Mais c'est vrai, c'est ce que tu voudrais ?"
"Bien sûr, n'est-ce pas pour ça que je suis venu ici ? Et à présent, veux-tu parler avec les avocats pour tout préparer au mieux ? Toi, mais surtout ta mère et moi, nous devons tout préparer dans le moindre détail."
"Allons-y !" m'a dit Guillermo en se levant.
Nous sommes allés ensemble parler avec Michael et maître de Regibus. Ils ne parlaient pas espagnol, alors j'ai fait l'interprète. Ils lui ont posé d'autres questions et ils ont pris des notes. Guillermo répondait précisément, et il ajoutait des détails qui, au-delà de sa détermination à faire réussir le projet, prouvaient son intelligence.
Enfin, le dernier détail mis au point, nous sommes rentrés à Buenos Aires. Guillermo a voulu aller sur le champ parler à sa mère. J'ai vécu les pires heures de ma vie entre son départ et son retour, je me suis fait les pires scenarios. Sa mère refusait ou essayait de me faire chanter, voire me dénonçait... ou mettait des conditions que je n'étais pas en mesure d'accepter...
Et enfin Guillermo est rentré. Dès que j'ai vu son sourire, toutes mes angoisses, ma peur et mes craintes ont fondu comme neige au soleil...
Je me suis levé, je suis venu à sa rencontre et lui ai demandé "Et alors ?"
"Ça marche. Elle n'attend que nos instructions. Elle se tape que je parte, je m'en doutais. Je lui ai dit que tu lui donnerais du fric... l'équivalent de ce que je lui donne en trois ans..."
"Pas plus ?" je lui ai demandé, stupéfait, je m'attendais à ce qu'elle demande bien plus...
"Je lui ai dit que c'était ça ou rien. Si elle refusait, elle n'avait plus rien. Et cet argent, d'un coup, c'est une somme énorme, pour elle..."
"Tu n'es pas malheureux de la quitter ? De quitter tes frères et sœurs ? De quitter l'Argentine ?"
"Pour venir avec toi ? Bien sûr que non. Que m'a donné ma mère ? Tout ce qu'elle aurait pu me donner, son affection, elle me l'a refusée. Elle n'avait rien d'autre. Et mes frères et sœurs, s'il y a plus d'argent à la maison, pourront grandir et peut-être trouver du travail, devenir indépendants... L'Argentine ? A part toi personne ne m'y a jamais rien donné. Et puis... m'appeler Guillermo Savoldi... Je crois rêver !"
"Il faudra que je rencontre ta mère. Nous devons lui expliquer ce qu'elle doit faire dans le moindre détail... Nous devons nous mettre bien d'accord sur ce qu'elle dira, et qu'elle ne dise rien d'autre que ce que je lui dirai de dire... Et quand elle sera d'accord, nous lui donnerons les faux à donner aux avocats de Buenos Aires que m'indiquera Michael Ashbury... et donner l'argent à ta mère..."
"Non, seulement quand tout sera fini." m'a dit Guillermo.
"Mais... tu ne crois pas qu'avant ?"
"Non... ou au plus en partie..."
"Tu n'as pas confiance en ta mère ?"
"Pas complètement... Autant être prudents..."
"Tu es sûr de vouloir le faire ?" lui ai-je encore demandé.
"Et toi ?"
"A cent pour cent."
"Moi bien plus... Putain, je vais m'appeler Guillermo Savoldi !"

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