La laisse (5/5) d'Andrej Koymasky
vendredi 5 mars 2010, 18:42 - Andrej Koymasky - Lien permanent
Claudio m'a senti trembler : "Allez, Daniel... viens..." insistait-il en me serrant dans ses bras et en me faisant sentir son érection à travers nos habits. "Je... ne l'ai jamais fait... Je... ne sais pas..." je bredouillais. J'aimais être dans ses bras, j'aimais sentir son érection presser contre moi, et pourtant... j'étais vraiment terrorisé, même si mon subconscient savait très bien pourquoi il m'avait invité chez lui.
LA LAISSE
par Andrej Koymasky © 2006
écrit le 17 Février 2003
Traduit en français par Eric
CHAPITRE 9
UNE BONNE ACTRICE
Je suis allé en voiture, avec Guillermo, rencontrer sa mère. Elle vivait dans une baraque en bois, en carton et plastique qui m'a serré le cœur. Guillermo m'avait fait laisser la voiture, bien fermée, devant la gare, et nous avions rejoint à pieds son bidonville. Guillermo m'avait fait mettre mes habits les plus modestes et les plus vieux... et là, j'ai compris pourquoi.
Il y avait de petits enfants partout... sales, mal nourris... de ma vie je n'avais vu une telle misère. Et je me disais que chacun de ces gamins pourrait finir comme Guillermo... s'il ne mourait pas avant.
Nous sommes arrivés à la favela. Quatre des six frères et sœurs de Guillermo traînaient devant la porte fermée seulement par un vieux rideau fait de bouts de couverture maladroitement cousus ensemble. Ils se sont précipités sur lui. Guillermo a sorti de ses poches quelques friandises qu'il leurs a distribuées.
"Et maman ?"
"Elle est dedans. C'est ton patron, celui-là ?" a demandé le plus petit en me désignant.
"Oui" lui a répondu Guillermo en lui donnant une petite claque affectueuse. "Viens." m'a alors dit Guillermo, il a écarté le rideau et nous sommes entrés.
Je l'ai suivi. L'intérieur était plus misérable encore que l'extérieur. Une femme qui semblait plus âgée que moi, bien que Guillermo m'ait dit qu'elle n'avait que trente-sept ans, lourdement maquillée, le visage fatigué et renfrogné, a levé le regard vers nous. Elle était assise à table et elle reprisait quelque haillon informe dont je n'ai pas compris ce qu'il pouvait être.
"Assieds-toi..." m'a dit Guillermo en me montrant une chaise où je serais face à sa mère, de l'autre côté de la table. Il s'est assis d'un autre côté de la table, entre sa mère et moi. "Voici mon nouveau père, monsieur Daniel Savoldi, maman."
"Ah." a-t-elle dit en me lançant un regard. Puis en se remettant à coudre, elle m'a dit : "Alors vous voulez prendre mon fils."
"Oui."
"Vous voulez que je dise que vous êtes son père, que vous m'avez baisée..."
"Oui."
"Bof, un de plus, un de moins... pourquoi pas ? Et vous me donnez combien ?"
"Nous avons déjà parlé de cela, maman. Maintenant écoute bien ce que monsieur Savoldi va te dire. Il faut que tu apprennes bien ton rôle..."
"Bien. Préparons la pièce." a-t-elle dit et elle a posé sur la table le chiffon qu'elle reprisait.
Avant de partir, je lui ai donné une enveloppe avec une première partie de l'argent. Guillermo l'a prise avant elle. Bien qu'il sache combien j'y avais mis, il en a tiré l'argent en mettant les billets l'un après l'autre devant sa mère, et il l'a compté à voix haute. Puis nous sommes partis.
"Pourquoi as-tu fait ça ?"
"Pour qu'elle ne puisse pas me dire que tu ne lui as pas donné cet argent." m'a dit Guillermo, tranquille.
"C'était nécessaire ?"
"C'était nécessaire. Je la connais assez bien."
"La prochaine fois, avec les papiers, je lui apporterai une tenue neuve, comme promis... ne serait-ce que pour voir les avocats."
"Oui, et il faut qu'elle se lave, surtout le visage, je le lui ai dit. Elle ne peut pas les voir aussi maquillée..."
"Tu crois qu'elle fera tout ce que je lui ai dit ?"
"Je crois, oui. Elle sait jouer la comédie, quand il faut. Et puis je la ferai répéter jusqu'à ce qu'elle ne fasse plus la moindre erreur, sois tranquille."
Quand j'ai reçu les faux, envoyés de New York, Guillermo les a gardés. Ils étaient parfaits, à mon humble avis. Un passeport vieilli, avec une photo de la mère de Guillermo tirée d'une vieille photo qu'elle avait chez elle et que Guillermo m'avait procurée... le visa de travail, les cachets d'entrée et de sortie des USA, avec les bonnes dates... et ma lettre d'embauche, jaunie et froissée, avec ma signature... elle aussi vieillie à la perfection...
Puis Guillermo est passé prendre sa mère, nous sommes allés là où elle "m'avait reconnu"... là où on avait parlé, on a mis au point ce qu'elle m'avait dit, ce que je lui avais répondu... où je l'avais invitée à déjeuner pour en parler tranquille... où elle m'avait fait rencontrer "mon fils"...
A cette occasion, je lui ai acheté sa tenue. J'avais proposé de l'acheter neuve, mais Guillermo a insisté pour qu'on aille chez un fripier... C'est lui, avec sa mère, qui a choisi les habits. J'ai insisté pour en acheter deux, ainsi que quelques habits pour ses frères et sœurs. Toujours sous l'attentive supervision de Guillermo.
Et enfin je suis allé au cabinet d'avocats Martin y Enrique Fernández Blanco. Je leur ai expliqué que je venais de découvrir que j'avais un fils et que j'entendais le reconnaître. Ils m'ont posé plein de questions, soucieux de ce que je puisse en être sûr, des preuves que j'avais... J'ai joué mon rôle... Ils ont acquiescé, ils avaient l'air de me croire. Ou du moins, s'ils avaient des doutes, ils n'en acceptaient pas moins mon histoire... puisque je les payais pour m'assister.
Je suis revenu au cabinet Fernández Blanco avec Guillermo et Dora Enriqueta Olivera, sa mère. Elle a montré les documents dont les avocats ont fait des photocopies. Ils lui ont posé des questions et elle a joué son rôle à la perfection. Ils ont demandé à Guillermo s'il était d'accord pour que je le reconnaisse. Tout s'est bien passé. Les deux avocats, le père et le fils, m'ont dit d'être tranquille, qu'il n'y aurait pas de problèmes...
Après une dizaine de jours, la mère de Guillermo, lui et moi avons été convoqués devant un juge pour faire nos dépositions. Nous étions assistés d'Enrique Fernández, le fils. Cela n'a été qu'une formalité. Nous devions signer la demande de reconnaissance. Dora Enriqueta ne savait pas écrire, mais elle a fait une croix contresignée par deux témoins...
Le greffier nous a dit qu'il faudrait quelques mois pour l'enregistrement. Alors j'ai passé quelques appels, glissé quelques enveloppes... et moins d'un mois après j'ai fini par recevoir le certificat attestant que Guillermo Savoldi Olivera était mon fils... Guillermo est aussitôt allé chez sa mère se faire remettre les faux, pour qu'elle ne dispose plus de papiers compromettants, puis il lui a remis le solde de l'argent que nous lui avions promis.
Moi je suis tout de suite allé au consulat d'Italie et j'ai demandé à voir le consul, je l'avais déjà rencontré plusieurs fois. Il m'a reçu sur le champ.
"Mon cher docteur Savoldi, quel plaisir de vous revoir !" m'a dit le consul en guise d'accueil cérémonieusement cordial.
"Comment allez-vous, docteur Berardi ? Tout va bien ?"
"Oui grâce au ciel. Un peu débordé peut-être, mais... c'est la vie."
"Désolé de vous déranger mais... j'ai besoin de votre aide..."
"Un problème ? Si je peux vous être utile..."
"C'est une affaire personnelle, assez délicate, aussi ai-je préféré ne pas en parler à vos employés et me suis-je permis de vous demander."
"Je vous écoute..."
"Voilà, docteur Berardi... en 1983... je n'avais que vingt-cinq ans et... j'étais aux USA pour mon travail, à notre filiale de San Francisco... Voilà, voyez-vous... j'avais embauché une femme de ménage pour garder ma maison décente, la cuisine, la lessive..."
Le consul me regardait et m'écoutait, sans doute en se demandant pourquoi je lui racontais cette histoire datant de près de dix-huit ans. Mais il gardait un sourire courtois aux lèvres.
"C'était une jeune argentine... de dix-neuf ans... elle avait sa chambre dans mon appartement... Elle était jeune, j'étais jeune, et... vous savez ce que c'est... nous devions n'être que deux jeunes écervelés... et... elle et moi..."
"Oui... j'imagine que... qu'une histoire a commencé..."
"Oui, exactement. Rien de très sérieux, en fait... nous n'étions pas... amoureux, mais... nous avions tous deux envie de... de..."
"De vous amuser." a proposé le consul en hochant la tête, sans abandonner son sourire professionnel.
"C'est cela. Sauf que... je n'ai rien su à l'époque, elle ne m'a rien dit... sauf en mai qu'elle retournait en Argentine... et elle est partie..."
"Mais elle était... elle attendait un enfant de vous."
"Oui. Mais je vous l'ai dit, elle ne m'avait rien dit..."
"Et... comment avez-vous fini par l'apprendre ?" m'a-t-il demandé, curieux. "Elle vous a écrit ?"
"Non. Elle ne savait pas écrire. Et j'ai quitté San Francisco, elle n'aurait pas pu me retrouver, même si elle l'avait voulu... c'est une fille-mère, illettrée et sans moyens... et d'humble milieu..."
"Je vois. Et alors ?"
"Mais il y a quelques mois... je marchais Avenida Cordosa... une dame m'a arrêté et demandé si j'étais Daniel Savoldi..."
"C'était elle-même."
"Oui. D'abord je ne l'ai pas reconnue... elle m'a dit s'appeler Dora Enriqueta... alors je me suis souvenu... et elle m'a parlé de mon fils..."
"Qui doit aujourd'hui avoir dix-huit ans..."
"Il les aura en décembre."
"Mais comment pouvez-vous être vraiment sûr que c'est votre fils ? J'imagine que cette dame vous a demandé de l'argent..."
"Non, elle ne m'en a pas demandé... elle m'a demandé si je voulais le rencontrer, le connaître... Dora ne sortait pas, à San Francisco. Elle n'avait pas d'amis et je ne pense pas qu'elle ait vu quelqu'un d'autre... Ce doit être mon fils..."
"Vous l'avez vu ? Vous lui avez parlé ?"
"Oui..."
"Et... il vous ressemble ?"
"Il pourrait être mon fils. Il ressemble plus à sa mère, mais il peut être mon fils..."
"Et vous voudriez... vous débarrasser de ce lien ou au contraire reconnaître ce garçon ?"
"Je l'ai déjà reconnu, du moins devant la loi argentine. Je suis sûr qu'il est mon fils. Je ne pouvais pas me soustraire à mes responsabilités, comprenez-vous... dix-huit ans durant, ce garçon n'a pas eu de père..."
"Ainsi vous l'avez reconnu... Excusez-moi, mais... n'avez-vous pas un peu précipité les choses ?"
"C'est à vingt-cinq ans que je les ai précipitées... pas maintenant."
"Vous êtes sûr d'avoir fait le bon choix ?"
"Oui, je suis sûr d'avoir fait mon devoir."
"Je pense donc qu'à présent vous souhaitez faire reconnaître cette paternité en Italie..."
"Tout à fait. Et j'aimerais savoir quels papiers il vous faudrait pour cela... et je voudrait que... si possible... cela reste confidentiel."
"Un fils qui apparait soudain ? Tout le monde sait que vous n'êtes pas marié..."
"Cela serait-il un problème, aux yeux de la loi italienne ?"
"Oh non. Les démarches sont assez simples. Je n'en sais pas le détail, mais je vais m'informer et vous indiquer les documents à me produire... et je m'occuperai en personne de votre cas, si c'est ce que vous souhaitez..."
"Et je vous en remercie, docteur Berardi..."
"Je vous en prie. Puis-je vous envoyer mes conclusions à votre banque ? Sous pli personnel, bien entendu."
"Je vous en saurais gré... et... faudra-t-il longtemps pour régulariser ce point ?"
"Je ne sais pas, mais je ne pense pas. Nous ferons toutes les démarches au consulat, puis nous enverrons en Italie les faits à enregistrer. C'est une simple formalité."
"Je vais prochainement retourner en Italie, à Rome... et je voudrais emmener mon fils avec moi..."
"Ah. Dès que votre fils sera enregistré, je vous procurerai son passeport. En tant que votre fils, il aura lui aussi la nationalité italienne. A votre nom de famille, bien entendu."
"Oui, il l'a déjà... il s'appelle Guillermo Savoldi Olivera."
"Devant la loi argentine. En Italie il ne sera que Guillermo Savoldi. Il ne pourra pas conserver son double nom de famille."
"Peut-il garder son prénom argentin, Guillermo, ou devra-t-il aussi s'appeler Guglielmo ?"
"Non, il gardera son prénom."
"Et quand il aura un passeport italien, il pourra venir en Italie avec moi, n'est-ce pas ?"
"Bien sûr, sans le moindre problème. Et en Italie, il pourra demander à être résident. Le seul problème..."
"Oui ?" lui ai-je demandé, inquiet.
"Votre fils devra faire son service militaire en Italie... Le saviez-vous ? Ce garçon le sait-il ?"
"Nous n'y avions pas pensé, mais... je ne crois pas que cela sera un problème..."
"N'est-il cependant pas préférable que vous lui en parliez avant que nous ne lancions les démarches ?"
"Si, je crois que vous avez raison. Toutefois, pourriez-vous s'il vous plait me préciser d'ici là les documents à fournir ?"
"Assurément."
Guillermo m'attendait dans un café proche du consulat. Quand j'y suis entré il s'est levé et m'a regardé d'un air interrogateur.
"Alors ?"
"Assieds-toi. Il y a une chose dont je dois te parler..."
"Un problème ?" m'a-t-il demandé avec un regard un peu inquiet.
"Je ne crois pas. C'est juste que je n'y avais pas pensé..."
"A quoi ?"
"Vois-tu, tous les citoyens italiens de sexe masculin, ce que tu deviendras si le consulat enregistre tes papiers, doivent faire un an de service militaire obligatoire. Alors, si tu m'accompagnes en Italie, à 19 ans tu devras le faire toi aussi..."
"Un an... et il faudra que j'habite une caserne et pas avec toi ?"
"Oui."
"Et je ne pourrai pas te voir pendant toute une année ?"
"Non, il y a des permissions, des courtes et des longues et quelques week-ends... on pourrait se voir deux ou trois fois par mois..."
"Se voir... et passer la nuit ensemble ?"
"Oui, au moins une nuit, parfois plus."
"Bon, alors ça me va. Je vais faire mon service militaire. Mais... Je ferai comment, sans parler italien ?"
"Tu le parleras bien assez quand tu iras au service militaire, tu vas prendre des cours, et vivant en Italie, tu apprendras vite. C'est facile d'apprendre l'italien pour les gens qui parlent espagnol."
"Oui, j'apprendrai... mais tu ne pourrais pas commencer à me parler italien ?" m'a-t-il dit, et le sourire est revenu sur ses lèvres et dans ses yeux.
Les démarches consulaires ont aussi été assez rapides. Tout cela s'avérait bien plus simple que je n'avais cru. Et ne m'a pas coûté trop cher. Quand Guillermo a reçu son passeport, il était heureux, il a dansé dans la maison, m'a tourné autour, et ri... sa joie faisait chaud au cœur.
Aussi, en décembre 2001, quelques jours après avoir fêté le dix-huitième anniversaire de Guillermo, nous avons envoyé toutes nos affaires en Italie et nous sommes partis pour Rome. Avant de partir, Guillermo est allé dire au revoir à sa mère et ses frères et sœurs et leur a apporté encore un peu d'argent, en plus de ce que nous avions déjà donné à sa mère.
Nous sommes arrivés à Rome le 20 décembre. Pour me laisser le temps de trouver un logement qui me plaise, la banque avait préparé un appartement provisoire où nous nous sommes installés. J'ai pris aussitôt mes fonctions au siège du groupe, mais pas avant d'avoir été à la mairie nous faire enregistrer, Guillermo et moi.
Après les fêtes de fin d'année, j'ai emmené Guillermo s'inscrire dans une école privée d'italien pour étrangers. Et nous avons trouvé un bel appartement au deuxième étage d'un bel hôtel particulier Piazzale san Pancrazio, tout près de Villa Doria Pamphili. L'appartement était grand, aussi ai-je dit à Guillermo que, comme il devait faire des études, je comptais prendre quelqu'un pour le ménage.
"Mais je peux m'en occuper..." a-t-il protesté.
"Non, la maison est grande et tu vas être occupé, tes études, et sans doute le permis... et tôt ou tard tu vas travailler..."
"Je peux le faire... pour le travail, pourquoi payer quelqu'un d'autre ? Si tu étais marié, ta femme ne tiendrait-elle pas la maison ? Je ne peux pas être... homme au foyer ?"
"Je ne veux pas que tu restes tout le temps enfermé à la maison... Tu dois avoir ta vie... et puis, bientôt, il faudra que tu fasses ton service militaire, qui s'occupera de la maison, alors."
"Mais avoir une personne chez nous... si elle comprend pour nous... surtout depuis que je suis ton fils aux yeux de tout le monde, ce ne serait pas gênant ?"
"Je peux trouver un garçon gay, comme ça on serait plus libres. Tu m'as dit que tu aimerais faire des études et je serais content que tu aies au moins un bac... mais il te faudra travailler avec sérieux, pour rattraper les années perdues. Non, je crois vraiment qu'il vaut mieux qu'on prenne quelqu'un pour les travaux ménagers."
Je suis arrivé à le convaincre. Et après quelques recherches, nous avons trouvé un jeune philippin gay que nous avons embauché. Il s'appelait Neyo, il avait vingt-six ans, il était mignon et il travaillait vite et bien. Il venait tous les jours sauf le dimanche, de dix heures à dix-huit heures. Je l'employais dans les règles, je le déclarais. Ça faisait cinq ans qu'il était en Italie et il parlait pas mal l'italien. Depuis trois ans il partageait un appartement à Trastevere avec son copain, un charmant coréen de vingt-deux ans, qui s'appelait Kim et était cuisinier dans un restaurant.
Le 26 mars 2002 au soir, nous avions dîné et nous regardions un film à la télé, affalés côte à côte sur le sofa du séjour, Guillermo était lové contre moi, la tête posée sur mon bras et mon épaule, il me caressait doucement.
"Tu es content, Daniel ?" il m'a demandé.
"Content ? Bien plus que ça, Guillermo. Et toi ?"
"Il me semble encore rêver... Il n'y a que deux ans que nous sommes ensemble, mais il s'est passé tant de choses en deux ans. Sais-tu que plus je reste avec toi, plus je t'aime, Daniel ?"
"Oui, je sais. Je t'aime moi aussi."
"Nous nous aimerons toujours comme ça ?"
"Peut-être pas... peut-être qu'avec le temps nous nous aimerons autrement. Mais je crois... je sens que nous nous aimerons toujours et que nous aurons de plus en plus besoin l'un de l'autre."
"Et toi... tu as besoin de moi ?" m'a demandé Guillermo, l'air un peu surpris.
"Chaque jour un peu plus, mon amour. Chaque jour davantage. Et tu sais, ça ne m'était jamais arrivé, avant. Mais à présent, au bureau, je passe mon temps à regarder ma montre et j'ai hâte de rentrer pour être avec toi."
"Moi aussi j'ai besoin de toi, Daniel... maintenant aussi... j'ai besoin que... j'ai besoin de te sentir en moi, j'ai besoin de faire l'amour avec toi..."
"Tu ne te lasses donc jamais de faire l'amour avec moi ?" lui ai-je demandé avec une caresse plus intime.
"Moi ? Jamais ! Et toi ?"
"Qu'en penses-tu ? T'ai-je jamais paru fatigué ?"
"Oui..." m'a-t-il dit avec un petit sourire ironique.
"Ah oui ? Et quand ?"
"Avant-hier soir... après la troisième fois où tu as joui... tu m'as dit que tu avais besoin de dormir !" a dit Guillermo en riant.
"Ah, tu m'étonnes, il était deux heures du matin ! Mais je n'étais pas fatigué de toi. Souviens-toi que j'avais joui trois fois..."
Il a ri. Puis il m'a dit : "Daniel, je veux faire un test HIV..."
"Un test HIV ? Et pourquoi ?"
"Il y a deux ans que je ne fais l'amour qu'avec toi. Je me suis renseigné et... si j'ai une sale maladie... si j'ai le SIDA, on peut le savoir. Et si je ne l'ai pas... je voudrais qu'on arrête la capote. Je ne couche avec personne d'autre, alors, si je suis séronégatif à quoi bon en mettre ? Je préfèrerais sans..."
"Mais moi je pourrais avoir le SIDA. Avant de te rencontrer, bien que j'aie toujours pris mes précautions, j'ai couché avec plein de garçons et je ne voudrais pas te contaminer..."
"Alors fais le test toi aussi. Et si on est clean tous les deux, on pourra arrêter la capote, d'accord ? J'aimerais que... quand on fait l'amour, ton sperme reste en moi. J'aurai au moins une petite part de toi en moi..."
Je l'ai embrassé : "D'accord, faisons le test, mon amour."
"Mais maintenant..." a murmuré Guillermo en me caressant entre les jambes. Il a souri : "Tu bandes déjà dur..."
"Il me suffit d'être près de toi pour avoir envie de toi..."
"Alors pourquoi n'as-tu encore rien fait ?"
"On ne peut quand même pas le faire sans cesse !"
Guillermo a commencé à ouvrir mes habits et à me caresser de façon de plus en plus intime. On s'est embrassés et je me suis mis à le déshabiller. Peu après, nous étions tous deux nus sur le divan et le film, à présent oublié, continuait sur le petit écran. Il est venu sur moi et m'a embrassé sur la bouche avec passion, en frottant son érection impérieuse contre la mienne.
Nous sommes tombés sur le tapis, en riant.
"On ne serait pas mieux au lit ?"
"Non... ici aussi c'est bien..." a-t-il soupiré, heureux.
"Mais... pour l'instant il nous faut encore une capote et..."
"J'en ai une..." m'a-t-il dit en ramassant son pantalon au sol dont il a sorti une capote.
"Ah. Tu avais tout prévu ?" lui ai-je dit, un peu ironique.
"Bien sûr."
"Et si je t'avais dit non ?"
"Mais allons ! Tu as oublié que je suis irrésistible ? Comment pourrais-tu me dire non ?" a-t-il répliqué en plaisantant.
Je l'ai de nouveau embrassé : "Tu dis vrai, mon amour... jamais je ne pourrais te dire non... tu es vraiment irrésistible."
"Alors prends-moi..." a-t-il murmuré et après avoir embrassé mon sexe dressé, il m'a mis le préservatif.
Il s'est couché sur le dos. J'ai pris ses jambes et les ai fait passer sur mes épaules. Guillermo avait un sourire d'invitation. Je me suis mieux installé et préparé à le pénétrer. Je regardais son beau corps qui me plaisait de plus en plus à mesure qu'il mûrissait. Sa beauté était vraiment incroyable, du moins à mes yeux.
Mon sexe dur a trouvé sa rosette et s'y est posé, frémissant, Guillermo me regardait de ses yeux lumineux et attendait avec avidité que je le prenne. J'ai commencé à pousser et je l'ai senti s'ouvrir sous moi, m'accepter en lui, me souhaiter la bienvenue. Il y avait quelque chose de sublime à se sentir désiré aussi fort et accueilli avec un tel bonheur.
Je l'ai pénétré lentement, en une unique poussée, modérée mais déterminée. Puis j'ai commencé à bouger en lui, avec une série de coups calibrés et vigoureux. Guillermo me tenait par les bras pour ne pas glisser et à chacun de mes à-fonds il se tirait contre moi pour être mieux pénétré. Nos yeux ne se quittaient pas, nos regards se perdaient l'un dans l'autre. Voir tout le plaisir que je lui donnais me procurait un bonheur incroyable.
"Tu es à moi, Daniel, mon amour..." m'a murmuré Guillermo.
"Oui, tout à toi."
"... et je ne te laisserai jamais t'en aller..." a-t-il ajouté en il a serré les muscles fessiers lorsque j'ai replongé en lui.
"Je t'aime..."
"Et moi aussi je suis tout à toi."
"Oui mon amour."
J'avais connu tant d'hommes, si différents les uns des autres, certains très beaux, d'autres vraiment bons, certains passionnés, d'autres tendres... mais aucun, jamais aussi spécial ni complet que mon Guillermo...
CHAPITRE 10
LA VIE DE FAMILLE
Guillermo, en plus d'aller à une école privée pour préparer son brevet puis au lycée, s'était aussi inscrit à un cours de natation et, sur mon conseil, à une auto-école, ses journées étaient donc très chargées. Il a reconnu lui-même qu'il était heureux que nous ayons embauché ce jeune philippin pour les tâches ménagères.
Il avait voulu faire un bac classique qui lui permettrait de mieux connaître la culture italienne ("de devenir un vrai italien" disait-il) pour peut-être s'inscrire après en fac s'il voulait continuer, mais il n'avait pas encore décidé s'il voulait poursuivre ses études ou pas..
Entre-temps nous avions fait un dépistage et, heureusement, nous étions tous deux séronégatifs. Nous avons donc, au grand plaisir de Guillermo, pu arrêter de mettre des préservatifs pour faire l'amour. La différence physique était faible, mais pas la différence psychologique...
Je m'étais aussi renseigné sur le service militaire et j'avais découvert que si Guillermo se portait volontaire pour un service civil, il resterait à Rome et pourrait dormir chez nous, dans la limite de ses horaires de travail. Aussi est-il allé sur le champ faire les démarches.
Sa demande a été acceptée en juillet et il a été affecté à une ONG qui s'occupait d'enfants d'immigrés. Après une rapide session de préparation, il a commencé son service. Il aimait beaucoup ce travail.
"Je sais ce que c'est d'être un enfant abandonné à lui-même... j'arrive à communiquer avec ces gamins, malgré l'obstacle de la langue... souvent, ils ne parlent pas italien. Mais tu sais, Daniel, je me sens utile, je peux leur donner un peu d'amour, m'occuper d'eux... Sans compter que je peux continuer à vivre avec toi. Je n'aurais jamais cru ça, mais... finalement j'ai eu de la chance."
"Malgré tout ce par quoi tu es passé ?"
"Oui... et, tu sais... si je n'avais pas eu cette vie, je ne t'aurais peut-être jamais rencontré. C'est toi, ma chance, mon amour. J'étais vraiment un chiot blessé, aigri, abandonné... et tu m'as guéri par ton amour, tu m'as fait devenir un homme, tu m'as fait sortir de la jungle. Alors maintenant, moi aussi je dois faire quelque chose pour ces petits, leur donner un peu d'amour..."
"Mais tu ne vas quand même pas coucher avec eux ?" ai-je dit pour plaisanter.
"Crétin ! Bien sûr que non. Pas plus que toi ne tu m'as guéri en couchant avec moi ; ça je l'avais fait avec tant de types. Non. Tu m'as guéri en me donnant ton amour, bien que je ne fusse qu'un sale clebs, un bâtard."
"Mais ce soir-là je ne cherchais qu'un garçon à baiser... Pas un chiot à soigner..."
"Oui, c'est vrai. Mais ça ne t'a pas arrêté. Parce que tu es un type bien, juste et honnête. Et parce que tu sais aimer."
"Et toi tu t'es laissé aimer... et toi aussi tu sais aimer."
"Grâce à toi. Au fait, je me suis décidé. Quand j'aurai mon bac, je veux faire psycho et pédagogie, je veux m'occuper d'enfants abandonnés, déshérités ou exploités. Qu'en penses-tu ?"
"C'est magnifique. Et moi je m'attacherai à te trouver tous les fonds nécessaires. C'est tout ce que je sais faire, du fric..."
"Non, tu sais aussi faire des miracles... C'est un de tes côtés qui me plait, bien que ton travail soit de faire du fric... tu restes un homme généreux, tu n'es pas devenu l'esclave de l'esprit capitaliste. Mais ce n'est qu'un de tes si nombreux côtés que j'aime."
"Si nombreux ?"
"Innombrables ! Sans parler de ça... "a-t-il dit en riant et il m'a caressé entre les jambes. "... Bien que cela me plaise sacrément !"
"Parfois je me dis que la vie est drôle... Tu sais, ma chance a été d'être diplômé de sciences économiques et de commerce, contre ma volonté et mes aspirations, sur la suggestion de ma mère et l'ordre de mon père, et d'avoir très bien appris les langues, parce que j'en avais envie, avec l'accord de mon père et l'indifférence de ma mère, et de ne m'être jamais marié, parce que je suis ce que je suis, contre la volonté de papa et maman... C'est ma chance, parce que c'est tout cela qui m'a conduit à toi."
"Qu'ont-ils dit, en apprenant que tu avais un fils ?" m'a demandé Guillermo.
"Papa et maman ont été un peu... bouleversés à la nouvelle qu'ils avaient, soudain, un petit fils déjà majeur, mais ils en sont contents ... ainsi que peut-être d'apprendre que, bien que je ne me sois pas marié... j'aime les femmes. Je crois qu'ils commençaient à avoir des soupçons sur ma sexualité... Mes sœurs ont réagi à peu près pareil. Le seul qui sache vraiment pour moi est mon frère Giovanni. Mais lui, il est content pour moi, pour nous."
"Il est encore avec son copain, ton frère ?"
"Oui, avec Silvano."
"Tu me les présenteras, un jour ?"
"Bien sûr, je te présenterai toute ma famille... ta famille maintenant que tu es un Savoldi. Quel effet cela te fait-il d'être un Savoldi et plus un Olivera, du moins en Italie ?"
"Quel effet ? Magnifique, parce que c'est un peu comme si on était mariés ! Même si officiellement nous ne sommes que père et fils. Sauf que j'ai un avantage sur les couples mariés..."
"Ah oui ? Et quel serait cet avantage ?" lui ai-je demandé, curieux et amusé.
"Que tu ne peux pas demander le divorce ! Ça n'existe pas entre père et fils !"
"Mais tu pourrais m'envoyer en prison pour faux et usage de faux...et te libérer de moi."
"Oui, c'est sûr, et je serais condamné pour complicité... J'espère qu'ils nous mettront dans la même cellule, si jamais ça doit arriver." a-t-il dit en riant et il m'a embrassé.
Il m'arrivait parfois de le comparer au Guillermo de nos premières rencontres, son sérieux, sa totale absence de sourire et je n'arrivais pas à croire aux changements. C'était lui le vrai Guillermo, et il me plaisait de plus en plus.
Pendant que j'écris ces pages, mon Guillermo travaille avec "ses" enfants. Il va rentrer d'ici quelques heures... que je trouve bien trop longues.
Ah, je n'ai pas parlé du moment où, avec Guillermo, nous avons fini par aller voir mes parents, puis mes sœurs, puis enfin Giovanni.
Commençons par mes parents, ses "grands-parents".
Une fois à Parme, on a pris le taxi pour leur maison. J'ai fait les présentations... Au début, ils étaient tous un peu gênés. Papa et Maman lui ont posé les questions habituelles, un peu formelles. Tu te plais en Italie ? Tu aimes la cuisine italienne ? Tu parles bien italien... Daniel a dit que tu t'occupes d'enfants, ça te plait ? Et ainsi de suite.
Guillermo répondait, il était poli et assez détendu, bien que, pour moi qui le connais plutôt bien, un peu formel. Mais peu à peu la glace s'est rompue. Maman a été la première à être conquise par Guillermo et la fraîcheur de sa joie. Papa, sans doute plus méfiant de nature, y a mis plus de temps. Mais lui aussi il a fini par accepter ce "petit-fils" tombé du ciel.
"Je suis content de t'avoir rencontré, Guillermo..." lui a dit Papa quand il eut enfin capitulé.
"Moi aussi, monsieur Savoldi..." lui a répondu mon amant avec un sourire chaleureux.
"Bon, alors... tu ne pourrais pas me dire grand-père ?" lui a demandé Papa en guettant son expression.
"Mais oui... grand-père, volontiers." a répondu Guillermo, chaleureux.
"Au téléphone, Daniel m'a dit que tu pensais à t'inscrire en fac..." a dit mon père.
"Oui, je voudrais me spécialiser en pédagogie et en psychologie pour m'occuper des enfants à problèmes..." a expliqué Guillermo.
"Admirable !" a coupé Maman et elle a jeté un coup d'œil à Papa et lui a dit : "Tu ne trouves pas ?"
"Oui... si notre petit-fils en a envie..." a répondu papa, pas très convaincu.
"J'adore ça, grand-père. Tu sais, je n'ai pas eu une enfance facile, avant de connaître enfin mon père... Ma mère n'avait rien voulu lui dire... ce n'est pas sa faute... Alors maintenant, j'aimerais être utile à des enfants qui ont des problèmes de famille. Ils n'ont pas tous la chance de Papa qui vous a eus comme parents..."
Quel lèche-cul ! me suis-je dit, mais j'admirais son adresse.
La glace était rompue. Papa l'a conduit au séjour pour lui montrer les photos de mon enfance...
Alors Maman m'a dit : "Il te ressemble ton fils, Daniel, on voit bien que c'est un Savoldi. Dommage qu'il t'ait fallu si longtemps pour l'apprendre... Mais... mieux vaut tard que jamais..."
Je me suis dit qu'il était curieux que, quand on veut trouver une ressemblance, on la trouve là où elle n'est pas. Et en effet, physiquement, Guillermo et moi ne nous ressemblons en rien.
Maman a paru réfléchir un peu, puis elle m'a demandé : "Et tu crois que tu vas encore nous trouver d'autres enfants, ailleurs ?"
"Mais non, Maman ! Guillermo n'a été qu'une... erreur de jeunesse, comme on dit. Bien que je sois ravi, aujourd'hui, d'avoir fait cette erreur. J'adore Guillermo, je n'aurais pas pu rêver d'un meilleur fils..."
"Oui... Et il est clair que lui aussi il t'aime. Il est charmant. Et... même si tu ne t'es pas marié... je suis heureuse d'avoir un petit-fils."
"Pas si petit que ça, il fait presque ma taille. Mais Béatrice et Silvana aussi vous ont donné des petits-enfants, n'est-ce pas ?"
"Oui, bien sûr, et bien entendu nous les aimons. Mais ce ne sont pas des Savoldi... Et Giovanni, malheureusement...Tu es au courant ? Giovanni m'a dit que tu savais..."
"Oui, je sais. Mais pourquoi dis-tu malheureusement, maman ? Après tout, Giovanni a l'air heureux et Silvano m'a l'air d'un type bien..."
"Oui... oui... sans doute, mais... je me demande quelle erreur j'ai faite en élevant Giovanni pour qu'il devienne... comme ça."
"Maman ! On ne devient pas gay, on l'est ou on ne l'est pas... Ce n'est ni ta faute ni celle de Papa, ni un choix de Giovanni. Ce qui compte c'est que Giovanni est heureux et qu'il a trouvé un type bien, un bon compagnon. Et il serait encore plus heureux s'il savait que vous vous le preniez bien."
"Je dois être vieux jeu, mais... j'ai du mal à l'accepter. Je l'aime bien, évidemment, et... il voudrait que nous acceptions Silvano comme un membre de la famille, mais... c'est au-dessus de mes forces."
"Dommage, Maman. Si tu essayais, vous vous sentiriez mieux, Giovanni et toi. Et si vraiment tu aimes Giovanni, peux-tu faire autrement qu'aimer aussi le garçon qu'il aime ?"
Je savais qu'à l'insu de ma mère, je prêchais pour ma paroisse. Mais je me suis aussi dit que, si elle ne se doutait pas que j'étais aussi gay, mes paroles auraient sans doute plus d'impact sur elle.
"Mais, Daniel... me dire que mon Giovanni dort avec un homme et qu'il fait... qu'il fait ces choses..."
"Maman, quand tu penses à Béatrice et Silvana, est-ce que tu te demandes ce qu'elles font au lit avec leur mari ? Alors pourquoi t'inquiéter de ce que Giovanni et Silvano y font ?"
"Ce que tes sœurs font est... naturel."
"Et ce que font Giovanni et Silvano l'est aussi. Au sens qu'ils suivent leur nature. Et de toute façon, ce qui compte c'est qu'ils s'aiment bien, n'est-ce pas ?"
"Mais tu dirais quoi, toi, si tu découvrais que ton Guillermo est... comme ça ?"
"J'essaierais seulement de continuer à l'aimer comme avant et à rester proche de lui, et je prierais Dieu qu'il puisse avoir une vie heureuse, malgré la cruauté des gens envers ceux qui vivent autrement que la majorité. Je crois que Giovanni a eu une adolescence difficile, à cause de ce qu'il ressentait."
"Accepter ce Silvano comme... un gendre ? Mais Giovanni n'est pas une femme ! Alors devrais-je accepter ce Silvano comme une bru ? Tu vois, tout ça n'a aucun sens !"
"Et pourquoi donc ? D'abord pense à Silvano, et non à 'ce Silvano' comme tu persistes à dire, simplement comme à la personne qui aime notre Giovanni et qui le rend heureux."
"Ce n'est pas facile..."
"Rien n'est facile, avant qu'on y arrive. Il ne dépend que de nous de le rendre facile... Ne vois-tu pas que, tant que ton cœur refuse Silvano, en fait tu rejettes de ton cœur la moitié de Giovanni ?"
Ma mère à brièvement hoché la tête. De la pièce d'à côté est arrivé le rire profond de mon père et le rire argentin de Guillermo. Des liens se tissaient entre eux et ça m'a fait très plaisir, même si c'était suite à un subterfuge.
Nous sommes allés voir Béatrice, son mari Marco et leurs quatre enfants. Guillermo a tout de suite sympathisé avec ses "cousins". Il était vraiment doué avec les enfants. Du plus petit qui avait neuf ans jusqu'à l'aîné de Béatrice qui avait presque l'âge de Guillermo.
A un moment, Béatrice m'a dit : "Il est bien notre neveu... Mais dis-donc, ça t'a fait quel effet de découvrir que tu étais le père d'un aussi grand garçon ?"
"Excellent. Nous nous entendons très bien."
"Oui, ça se voit. S'il n'était pas ton fils... on pourrait presque vous croire amants plutôt que père et fils, vous vous regardez comme Giovanni et Silvano se regardent."
Je l'ai regardée, assez émerveillé par son sens de l'observation. Puis, un peu pour masquer la courte gêne que j'avais eue, je lui ai demandé : "Vous connaissez Silvano ?"
"Oui..." m'a répondu Marco, "... on se voit de temps en temps. Il m'a l'air d'un type bien. Et il n'a pas du tout l'air gay, pas plus que Giovanni, d'ailleurs."
"Tous les gays ne sont pas efféminés, au contraire. En général c'est insoupçonnable. A San Francisco surtout, j'en ai rencontré beaucoup et ce sont des gens des plus normaux."
"Oui, j'en suis sûr." m'a dit Marco. "Quoi qu'il en soit, Silvano est un type sympa et agréable."
"Oh, Daniel, si tu avais pu être là quand Giovanni nous l'a dit... Tu imagines comment Papa a réagi..." a dit Béatrice.
"Mal, je m'en doute..."
"Tu le connais ! Il est devenu blanc comme un linge, ses mains tremblaient... Il n'a rien dit. Puis il a pris Giovanni entre quatre yeux..."
"Et ils se sont disputés ?"
"Non, aucun d'eux n'est batailleur de caractère. Mais je sais qu'ils ont eu une discussion sans concessions."
"Mais Papa et Maman ont bien dû finir par se rendre à l'évidence ?"
"Pas se rendre, seulement prendre acte. Giovanni est comme Papa, il ne cède pas facilement. Aucun des deux ne cède facilement."
"Et vous ? Quelle a été votre première réaction ?" leur ai-je demandé, curieux.
"Marco et moi ? Bien sûr, on a été un peu surpris... mais après tout c'est sa vie ! S'il est heureux... Chacun est comme il est. Puis nous avons rencontré Silvano, et vu à quel point ils s'aimaient, et ça a été comme un baume au cœur. Ma seule crainte était que Giovanni soit malheureux."
"Et... vos enfants ? Ils savent pour Giovanni et Silvano ?"
"Oui, bien sûr. Et ça leur a posé encore moins de problèmes qu'à nous. Bien entendu, Marco et moi avons dû expliquer aux plus jeunes que... qu'il existe aussi cette possibilité. Mais tu sais, les gamins d'aujourd'hui acceptent plus facilement que nous..."
"Pas toujours. A mon avis, votre acceptation à Marco et toi a été fondamentale, pour eux."
"Oui, possible. Quoi qu'il en soit, nos enfants disent 'tonton' à Silvano, comme à Giovanni. Tonton Giovanni et tonton Silvano."
"C'est bien.".
Par la suite nous avons vu Silvana et son mari Sandro. Après une grossesse difficile, qui a fini par une fausse couche, dans l'incapacité d'avoir des enfants, ils avaient décidé d'adopter deux frères russes. Tout blonds et tout mignons. Eux aussi se sont tout de suite attachés à Guillermo.
Pendant que mon aimé était dans la chambre des deux petits et jouait avec eux, Sandro était allé chercher une autre bouteille de vin à la cave, Silvana m'a dit : "Daniel... Guillermo est très beau garçon, mais... il ne te ressemble pas du tout."
"Non, c'est le portait de sa mère. Bien que Maman ait trouvé qu'il me ressemblait..."
"Non... Dis-moi, ce n'est pas ton fils, n'est-ce pas ?"
"Hein ? Pourquoi ? Bien sûr que c'est mon fils, je l'ai reconnu."
"Oui... d'accord, devant la loi il peut l'être, d'accord, c'est un Savoldi. Mais un père et un fils ne se regardent pas comme Guillermo et toi."
"Ah bon ? Et comment nous regardons-nous, Guillermo et moi ?"
"Vous vous adorez..."
"Et bien, Guillermo n'a jamais eu de père... ni moi de fils. Nous devons récupérer le temps perdu, tu sais... Nous ne pouvons bien sûr pas avoir un rapport père - fils normal, alors forcément, notre rapport est... différent."
"Daniel... Sandro et moi avons adoptés ces deux petits, nous les adorons et ils nous adorent... mais pas comme Guillermo et toi."
"Vous les avez eus tout petits..."
"S'il te plait, Daniel, je ne te juge pas. Pas plus... pas plus que je n'ai jamais jugé Giovanni et Silvano. Mais si ces deux-là se regardent comme deux personnes qui s'aiment bien... Guillermo et toi vous regardez comme deux personnes qui s'adorent, je te l'ai dit. Désolée, mais je n'arrive pas à gober cette histoire de ton aventure à San Francisco, puis de la mère qui soudain te retrouve 'par hasard' après dix-sept ans à Buenos Aires et qui, après un si long silence... Mais enfin... Si tu insistes..."
"En fait, ce que tu me dis c'est qu'à ton avis Guillermo et moi ne sommes pas père et fils mais des amants."
"Ce sont vos oignons, je sais... et je n'en mettrais pas ma main au feu... mais si je vois juste... si vous êtes amoureux, quel meilleur moyen de l'emmener en Italie ? C'est si simple, le reconnaître comme ton fils... Une solution... des plus sûres."
J'ai souri : "Et si c'était le cas ?"
Elle a souri elle aussi, elle m'a pris une main et m'a dit : "Vous êtes heureux d'être ensemble ?"
"Oh oui."
"Bon, alors le reste ne compte pas. Moi... si je dois dire que c'est mon neveu, ça me va très bien. Je suis peut-être trop imaginative, je me fais peut-être des idées... Mais en fait ça n'a aucune importance. Que vous soyez père et fils ou amants... ne change vraiment rien pour moi."
J'ai acquiescé : "Tu es fine, Silvana... Mais ne le dis à personne, je préfère. Tu as vu juste de A à Z. Tu me le promets ?"
Elle m'a pris dans ses bras : "Je suis contente que tu me l'aies dit. Bien sûr que je n'en parlerai pas, pas même à Sandro. Guillermo est notre neveu, ton fils, le cousin de nos fils... Evidemment, mais, deux gays dans la famille... on explose les dix pour cent : chez les Savoldi on en est à cinquante pour cent..."
"Et ça t'ennuie, Silvana ?"
"Pas le moins du monde. Guillermo m'est très sympathique, tout comme Silvano, d'ailleurs. Guillermo un peu plus, peut-être... Tu veux bien me raconter tout, maintenant que je sais ?"
"Volontiers, mais une autre fois : je ne voudrais pas que Sandro arrive à un point piquant... Quoi qu'il en soit, il va me falloir dire à Guillermo que tu sais tout."
"Tu ne crois pas que ça le mettra mal à l'aise ? Ne vaut-il pas mieux ne rien lui dire ?"
"Non, nous n'avons aucun secret, nous nous disons toujours tout..."
"Bon, c'est toi qui le connais, fais à ta guise. Toutefois, si tu lui dis, dis-lui bien que pour moi, qu'il soit mon neveu ou mon beau-frère ne change vraiment rien."
Quand, à notre départ j'ai tout raconté à Guillermo, comme je m'en doutais il l'a bien pris et il a été très content que Silvana accepte aussi bien notre relation.
Nous avons vu Giovanni et Silvano en dernier. C'est vraiment un beau couple.
Peu après notre arrivée, nous nous sommes retrouvés, Silvano et moi, à parler à la cuisine, et Giovanni et Guillermo au séjour.
"Giovanni m'a beaucoup parlé de toi..." m'a dit Silvano.
"Et de toi à moi. Je suis heureux de te rencontrer enfin. J'espérais te voir en Argentine..."
"Moi aussi. Malheureusement mes vacances et celles de Giovanni coïncident rarement... Tu sais, tu es vraiment comme Giovanni t'avait décrit... Il m'a dit que vous avez toujours été très proches..."
"Sans doute, bien que nous ne le sachions pas, être tous les deux gays nous faisait sentir plus proches que la moyenne des frères."
"Oui, c'est possible."
"Je suis content que votre relation tienne, que vous soyez encore ensemble..."
"Le mérite en revient surtout à Giovanni... C'est impossible de se disputer avec lui. Et peu à peu, j'arrive à adoucir mes épines."
"Tu as certainement aussi ta part de mérite. Pour qu'un couple marche, il faut être deux à faire de son mieux."
"Oui... mais tu sais... en fait j'étais un enfant gâté... le genre qui veut tout et tout de suite... et qui se voit devant tous les autres. Il lui a fallu une sacrée patience à ton frère, avec moi."
"A première vue, le jeu en valait la chandelle. Clairement, vous vous aimez."
Il m'a regardé et souri : "Ça me fait plaisir que tu dises que c'est clair. Ce n'est pas important, mais... Pardon, mais tu peux me passer ces assiettes, s'il te plait ? Oui, on s'aime. Malgré quelques tensions passagères, surtout de mon fait, j'avoue. Giovanni est vraiment un type exceptionnel, j'ai de la chance de l'avoir rencontré..."
"Lui aussi il m'a dit avoir eu de la chance de t'avoir rencontré."
Il a souri : "Il t'a raconté comment on s'est rencontrés ?"
"Non... enfin pas précisément. En croisière, c'est ça ?"
"Oui, une croisière gay, la première de ton frère. Et la dernière, d'ailleurs. J'étais barman à bord, autant pour me faire du fric que pour m'amuser un peu. Le deuxième jour de la croisière, au large de l'Espagne, il y a eu un concours pour élire Mister croisière gay. Les candidats passaient plusieurs épreuves : chanter, faire une saynète comique et un strip intégral...le vainqueur gagnait une couronne et un ruban bleu, plus le remboursement de cinquante pour cent du prix de la croisière. Le deuxième une plaque et un remboursement de vingt pour cent. Le troisième une attestation et la possibilité d'embrasser et de passer une journée avec le membre de l'équipage de son choix.
"Et Giovanni est arrivé troisième. Il a eu son diplôme et il a passé en revue l'équipage... et c'est moi qu'il a choisi. Au début, j'ai cru ne pas avoir de chance... physiquement, je préférais le cinquième. Mais je n'étais pas vraiment mécontent, ton frère n'était pas si mal... J'ai donc eu un jour de repos que j'ai passé avec Giovanni... Contre toute attente, il ne m'a pas emmené sur le champ dans sa cabine pour baiser; mais il s'est mis à me draguer en bonne et due forme... Et quand je lui ai fait comprendre que j'avais envie, il a fini par me demander, timide comme un écolier, si j'avais envie de venir voir sa collection d'estampes japonaises."
"J'ai éclaté de rire et je l'ai suivi dans sa cabine. Et nous avons fait l'amour. Et cela a été comme une révélation pour moi, jamais je n'avais eu de rapport sexuel aussi agréable. Nous avons passé cette nuit dans sa cabine et nous avons fait l'amour trois fois... Et il m'a dit être de Parme. A l'époque, j'habitais Piacenza, pas trop loin. Et on s'est promis de se revoir... Nous avons refait l'amour deux fois, pendant la croisière. Après la croisière il m'a effectivement appelé et on s'est revus. Il venait à Piacenza ou j'allais à Parme, on était de mieux en mieux ensemble et Giovanni a fini par me demander qu'on s'installe ensemble."
"Belle histoire. Et tu connais la nôtre, à Guillermo et moi ?"
"Oui, Giovanni m'en a parlé. Mais tu as eu un sacré courage de t'installer avec un garçon des rues."
"Peut-être. Quoi qu'il en soit, j'ai eu beaucoup de chance. Guillermo est un garçon merveilleux..."
"Il m'a l'air d'un type très bien, en plus d'être beau. Nous devrions apprendre à ne pas en rester à la première impression... A ne pas juger. On a trop vite fait d'évaluer, de mépriser, de juger et de condamner... Devant une huître fermée, on ne voit qu'une coquille moche... mais si on n'essaie pas de l'ouvrir on ignorera toujours si par hasard elle ne contenait pas une perle précieuse..."
"C'est exactement ça. Au début, cette laisse que Guillermo portait m'a intrigué mais aussi gêné. Ma chance a été de la lui faire enlever. J'ai su, ou pu, regarder au-delà du 'chien' qu'il avait voulu ou dû devenir pour survivre, j'ai découvert le cœur de Guillermo... et je suis tombé amoureux de lui."
"Mais il s'est quand même laissé enlever la laisse, lui... il a appris à te faire confiance, malgré toutes les horribles histoires qu'il avait vécues avant de te rencontrer. Comme tu disais, il faut être deux pour construire une belle relation, pour s'aimer. Je suis heureux que Guillermo t'ait rencontré, que vous soyez bien ensemble et qu'il se soit laissé enlever la laisse que la vie lui avait mise au cou..."
F I N
Retrouvez les autres textes d'Andrej sur : http://www.andrejkoymasky.com/
Commentaires
Une grande rasade d'émotion + une bonne dose d'amour + ce qu'il faut de sexe = un cocktail réussi.
On ne peut que s'émerveiller devant l'intelligence de ce garçon qui, dans son malheur, a su trouver le créneau porteur.
un magnifique récit tout en tendresse
Cette nouvelle variation sur le thème de l'adoption-alibi est une belle réussite.
Un peu de malheur, du sentiment, de la sensualité et de l'amour, bref, tout ce qu'on aime !
Continue, Andrej.
AbiGaël
merci encore une fois à tous mes lecteurs affectionnés, spécialement à ceux qui ont écrit un commentaire !
Andrej
Cette histoire me rappelle un peu la mienne. Bien qu'elle ne soit pas tout à fait pareil...
.
encore une magnifique histoire d'andrej; toujours cet amour de l'autre si dfférent au départ;
ils sont jeunes beaux intelligents et surtout attentif à l'autre la révlatioion de l'amour se fait de manière insdieuse,
magnifique récit, plein d'espoir pour la communauté gay;
Merci andrej
bises