La bête et le beau (5/5) de Pierre Dubreuil
vendredi 5 mars 2010, 18:33 - Pierre Dubreuil - Lien permanent
Alban était étendu sur le dos. Il ouvrit les yeux et vit Gilles qui le regardait, allongé sur le côté, appuyé sur un coude. Il commença à le caresser. C’était doux. Alban se laissait faire, comme dans un rêve.
Le zodiac approchait de l’archipel. Les quatre garçons ne virent d’abord que la haute colonne brune couronnée de vert du phare, puis leur frange de cocotiers trahit les îlets, la petite Terre-de-Haut et sa grande sœur Terre-de-Bas. Bientôt, ils purent distinguer les plages coralliennes, au sable d’un blanc aveuglant. Dans le canal entre les deux récifs, l’eau était d’une transparence inouïe, avec des reflets de turquoise et d’améthyste. Des poissons multicolores s’ébattaient à deux pas du bateau. Deux voiliers étaient ancrés à l’entrée du canal, sans doute des amateurs de plongée attirés par les fonds magnifiques. Pour regarder seulement, car pêche et chasse sont interdites dans ce site protégé. Sur les conseils d’Alban, les garçons, qui escomptaient un peu d’intimité, choisirent d’accoster un peu plus loin, à l’est de l’île, sur la magnifique plage peu fréquentée d’où part le chemin menant au phare. Elle était déserte, bien qu’un canot à moteur fût amarré à une sorte de petit ponton.
Ils tirèrent le zodiac sur le sable ; T-shirts et shorts s’envolèrent et ils coururent à l’eau en riant dans le plus simple appareil. Alban, un peu réticent, et bien que tout le monde fût au courant, plongea aussitôt dans l’espoir de cacher sa queue. Illusion : l’eau était si transparente ! D’abord, ils nagèrent un peu pour se dégourdir après la traversée, puis regagnèrent le bord. L’eau, très peu profonde, était tiède, on se serait cru dans une baignoire. Ils s’assirent ou s’allongèrent, les uns à côté des autres. Bientôt, les mains se mirent à errer sur les corps : on était si bien, comme dans un liquide amniotique, les sexes se dressaient d’eux-mêmes, sans qu’il fût besoin de les solliciter, alors, quand des mains les frôlaient, ils devenaient des tours géantes, sortaient de l’eau, faisaient concurrence au phare. Alban, les yeux fermés, ne cherchait pas à savoir quelles mains le caressaient, s’emparaient de sa hampe et de sa queue, quelles lèvres se posaient sur les siennes, quelle tige frémissait au creux de ses doigts, quel gland au bon goût de sel marin demandait des baisers. Qu’importait ? Ils étaient là, tous les quatre, ensemble, et ce qu’ils faisaient était doux. Tout appartenait à chacun, rien n’appartenait à personne. Lorsque l’excitation fut à son comble et qu’ils se rendirent compte, sans avoir besoin de se concerter, qu’ils avaient désormais besoin de quelque chose de plus sérieux que des caresses, ils s’aperçurent que l’eau, si peu profonde et si agréable de contact qu’elle fût, les gênait dans leurs ébats. Alors, ils remontèrent un peu vers la plage, là où ce n’est déjà plus la mer mais pas encore le sable sec et où les vaguelettes, doucement, viennent s’échouer.
— On va s’éclater, les mecs ! s’écria l’un des garçons — Alban, perdu dans son rêve, eût été incapable de dire lequel. J’ai apporté de quoi rendre les choses encore meilleures !
Il s’élança vers le zodiac et ne tarda pas à revenir avec un gros joint allumé qu’il se mit à faire circuler. Il fit un clin d’œil à Alban et murmura :
— Ganja ! C’est comme ça qu’on dit chez vous, n’est-ce pas ?
Alban lui fit un sourire affirmatif, un sourire jaune : il n’avait encore jamais goûté la ganja, non qu’il rechignât à utiliser la substance qu’il savait inoffensive si l’on n’en abusait pas, mais parce qu’il détestait le tabac, les fumeurs et leur incroyable sans-gêne. Mais — il avait dix-huit ans et ses compagnons la trentaine — il eut peur de paraître guindé ou ringard s’il refusait et tira une bouffée. Ses poumons révoltés se chargèrent aussitôt de le rappeler à l’ordre : une quinte de toux s’empara de lui, inextinguible. Les autres garçons se mirent à rire et Alban se hâta de passer la cigarette à son voisin. Lorsqu’elle revint à lui, la fumée le fit encore tousser, mais moins que la première fois, et un doux bien-être commença à l’envahir. Il se sentait bien, mieux encore que tout à l’heure dans l’eau. Il lui sembla que son sexe prenait des proportions gigantesques. À la troisième bouffée, la vie, brusquement, lui apparut d’un comique irrésistible et il se mit à rire, sans trop savoir pourquoi. À la quatrième, il fut pris d’un irrépressible besoin de bouger, d’agir, et il se retourna vers son voisin, s’allongea contre lui, le caressa sur tout le corps. Une autre bouffée, et il s’agenouillait près du garçon, s’emparait de sa tige et l’avalait, la pompait de toutes ses forces. Marc — c’était lui —, très excité à la fois par la situation, par la séance de caresses qui avait précédé et par les effets de la ganja, ne tarda pas à entrer en transes : il lui emplit la bouche de liqueur et Alban s’en délecta jusqu’à la dernière goutte. Puis il se leva, prit le joint des mains de celui qui l’avait, en aspira encore plusieurs bouffées et partit sur la plage, riant, dansant et titubant.
— Dis donc, Gilles, il n’est pas très sortable, ton copain, lança Marc. Il ne supporte même pas trois bouffées d’herbe. Regarde dans quel état il est ! Et puis en plus, cette queue, quand même, ça a un côté sordide ! Moi, ça me dégoûte un peu !
Comme il disait ces mots, Alban sentit sur son corps le picotement désormais familier et il comprit, dans son délire, que sa fourrure repoussait, que le garçon qu’il venait de sucer le méprisait et que le maléfice reprenait vigueur. Sa tête se mit à tourner et il s’écroula sur la plage. La contrariété, l’émotion, la chaleur, la ganja avaient eu raison de lui. Les garçons se précipitèrent.
— Qu’est-ce qui lui arrive ?
Gilles s’agenouilla et l’examina.
— Il est évanoui, dit-il. Il n’est pas habitué à fumer. Il en a pris beaucoup. Et avec cette chaleur !…
— Mais regardez, cria Marc, des poils sont en train de lui pousser sur tout le corps ! Une fourrure !
— C’est une bête, ce n’est pas un être humain, dit Simon. Quand je pense que j’ai passé la nuit avec lui ! Foutons le camp d’ici, vite !
— On ne peut quand même pas le laisser ici dans cet état et tout seul ! dit Gilles.
— Tu nous vois débarquer à Saint-François avec cette espèce de yéti ? On se ferait arrêter et on risquerait d’avoir des ennuis à cause de l’herbe… Non, il faut qu’on se taille avant qu’il se réveille ! Il y a des bateaux, de l’autre côté, il se débrouillera bien !
Peu après, le zodiac s’éloignait à toute vitesse.
***
Quand Alban reprit conscience, il était étendu sur un lit, dans une pièce fraîche. Des persiennes closes maintenaient une semi-obscurité. Il avait un linge humide sur le front. La tête lui tournait un peu. Il se rappelait avoir fumé sur la plage, et puis plus rien, qu’un grand trou noir. Il ouvrit les yeux, non sans quelques difficultés.
— Où puis-je bien être ? se demanda-t-il.
Il regarda autour de lui, découvrit une vaste pièce sommairement meublée. Et puis soudain il le vit lui, au pied du lit, en train de le regarder, et son cœur bondit. Quelle beauté ! Il sut immédiatement que c’était lui, que c’était l’Homme, celui auprès de qui il voulait se réveiller tous les matins de sa vie. Pourtant, le garçon n’était pas vraiment son type : une peau très foncée, presque bleue à force d’être noire, des cheveux crépus, l’un des rares Antillais, sans doute, à n’avoir pas « son ancêtre le Gaulois ». Alban préférait d’ordinaire les peaux dorées, les cheveux longs et bouclés. Mais cette peau noire était si lumineuse, ce visage si fin, nez droit, narines largement ouvertes sur la volupté, lèvres charnues sans être épaisses. On eût dit une statue de la sensualité. Son torse nu révélait une plastique admirable. Et il souriait, éclair blanc sur le visage noir, il souriait en regardant Alban, et comme son sourire ses yeux brillaient. Alban sourit en retour.
— Tu te sens mieux ? demanda le garçon.
— Oui. Mais où sommes-nous ?
— Au phare. Dans l’ancien logement du gardien. Je suis venu entretenir le mécanisme. De là-haut, j’ai tout vu, tes copains qui t’ont abandonné quand tu as eu ton malaise. Pas très sympas, les mecs, entre parenthèses… Alors, je suis allé te chercher. Au fait, je m’appelle Prince.
Des images floues revinrent à l’esprit d’Alban : cette frénésie qui l’avait prise, la pipe qu’il avait taillée au garçon, et cette danse de Sioux, sur la plage, et sa tête qui tournait, qui tournait, et le sol qui montait à lui et le heurtait…
— Merci, charmant Prince, de t’être occupé de moi. Mon nom est Alban.
— Tu es d’ici, n’est-ce pas ? Tu n’es pas un touriste comme ces gars qui étaient avec toi ?
— Non. Je suis de Saint-Claude. Comment le sais-tu ?
Prince désigna d’un geste le corps d’Alban et déclara.
— Ceci ne peut être que l’œuvre d’une quimboiseuse de chez nous. Et elles s’attaquent rarement aux touristes…
Alban avait oublié que sa fourrure avait repoussé. Il en prit soudain conscience, poussa un petit cri horrifié et, d’instinct, essaya de la dissimuler avec ses bras.
— Non ! dit Prince, pourquoi la cacher ? Elle est jolie, cette fourrure !
Et il ajouta d’une voix si basse qu’Alban l’entendit à peine :
— Est-ce que je peux la caresser ?
Et, sans attendre d’assentiment, il s’accroupit auprès du lit et passa la main dans les poils, sur les flancs d’Alban, puis sur son ventre.
— Comme elle est douce !
— Ta main aussi est douce, Prince. C’est la première fois que quelqu’un caresse ma fourrure. C’est agréable…
La main de Prince électrisait Alban. Il aurait voulu qu’il ne s’arrêtât jamais. À sa grande confusion, son sexe, jusque-là dissimulé dans la fourrure, se montra, grandit, durcit, se dressa vers le plafond, tendu à se rompre. Prince eut un petit rire, effleura du bout des doigts la hampe orgueilleuse, puis demanda, ou plutôt affirma :
— Tu es gay, n’est-ce pas ? J’ai bien vu ce que vous faisiez, sur la plage, tes copains et toi.
— Oui, murmura Alban à grand-peine, la gorge soudain très sèche.
— Nous sommes pareils. C’est pour ça que je vous regardais, sur la plage, depuis le haut du phare : quand je vous ai vu débarquer, quatre beaux mecs qui se mettaient à poil, je me suis dit : « il va y avoir de quoi se rincer l’œil ». Mais dès que je t’ai aperçu toi, j’ai ressenti quelque chose, je ne sais pas dire quoi, comme si mon cœur s’arrêtait de battre. Du coup, il n’y avait plus que toi, les autres n’existaient plus…
Prince, soudain, cessa de caresser le pelage d’Alban qui regretta aussitôt ce contact.
— Pourquoi tu arrêtes ? C’était si bon !
Puis, pris soudain d’un doute horrible, il demanda :
— Je te dégoûte, c’est ça ? C’est à cause de ma fourrure et de ma queue ! Tu es déçu parce que je ne suis plus celui que tu avais aperçu !
— Oh ! non ! Comment peux-tu penser ça ? Non, je me disais que tu n’avais peut-être pas envie d’être caressé par un inconnu… Que tu n’éprouvais peut-être pas les mêmes sentiments que moi…
— Il me semble que je t’ai toujours connu, mon charmant Prince ! Et moi aussi, quand je t’ai vu là, penché sur moi, je me suis dit : « c’est lui que j’attendais depuis toujours ».
Alban tendit les bras. Il avait tout oublié, pelage, queue, il ne pensait plus qu’au corps de Prince qu’il voulait sentir contre le sien. Qu’il sentait contre le sien, voilà, avec, le long de sa cuisse, cette chose énorme, dure et frémissante. Alban se tourna sur le côté. Il attira Prince à lui. Lentement, le beau visage sombre s’approcha du sien et leurs lèvres se joignirent.
Alors un éclair d’une violence inouïe illumina la pièce et les aveugla. Ce fut comme si la foudre avait frappé le phare. Ils furent surpris, mais, bizarrement, n’éprouvèrent aucune peur. Puis leurs yeux se réhabituèrent peu à peu à la pénombre, et ils s’aperçurent qu’Alban avait retrouvé sa jolie peau bronzée. Il offrait aux yeux de Prince son beau corps couleur d’ambre, son frais minois d’adolescent, son sexe d’adulte tendu en arc de cercle. La fourrure s’était envolée. D’instinct, Alban passa la main dans son dos ; sa queue aussi avait disparu… Il regarda Prince dans les yeux et dit :
— Ma marraine, qui est quimboiseuse, m’a prédit que si quelqu’un, en dépit de ma queue, m’aimait d’un amour sincère et véritable, le maléfice serait à jamais rompu. Se pourrait-il que… ?
Prince eut un sourire énigmatique et déclara :
— Tu devrais savoir, Alban, que les quimboiseurs ont toujours raison. Mais je l’aimais bien, moi, ta fourrure !
Un nuage d’inquiétude voila les yeux d’Alban.
— Mais n’aie pas peur, je t’aime quand même mieux comme ça ! Et puis, d’ailleurs, je t’aime tout court ! Jamais je n’aurais cru qu’on puisse tomber amoureux comme ça, en cinq minutes !
— Je t’aime aussi, mon Prince, mon Prince charmant !
Alban lui tendit les bras et leurs lèvres de nouveau s’unirent dans un baiser interminable, presque chaste, un baiser chargé de tout l’amour du monde. À tâtons, Alban ouvrit le pantalon de Prince ; là encore, c’était un geste chaste : il ne pensait pas à faire l’amour, nu lui-même, il voulait sentir son homme nu contre lui, sentir du haut en bas sa peau contre la sienne. Prince fut parcouru d’un long frémissement. Fébrile, il se défit de son pantalon, l’envoya valser à travers la pièce et s’allongea sur Alban. Leurs sexes se rencontrèrent et se saluèrent pour la première fois, tige contre tige, gland contre gland. Leurs lèvres se choyaient, leurs langues tourbillonnaient de conserve tandis que les hampes, déjà humides de plaisir, se frottaient comme deux vieilles amies. Prince descendit vers la poitrine d’Alban, mordilla ses tétons. Il avait retrouvé son aspect naturel et de jolis poils frisés ornaient ses pectoraux. Prince y passa les doigts. Alban gémit comme la bouche de Prince caressait son ventre, tourbillonnait dans son nombril. Il poussa un cri et se mit à trembler quand les lèvres du garçon attaquèrent sa tige, son gland, quand il se sentit enfourné dans un étui doux, humide et chaud. Les lèvres, devenues des instruments magiques, montèrent et descendirent plusieurs fois, transportant Alban aux rives de la jouissance. Puis ce fut au tour de son bouton de rose de recevoir des soins. La langue de Prince qui le choyait et s’y introduisait communiqua à l’orifice sacré des spasmes désordonnés. La chaleur en rayonnait dans tout le corps d’Alban. Il ne pouvait plus attendre, il lui fallait Prince en lui tout de suite, sinon il allait mourir : il y avait trop longtemps qu’il l’attendait, ils auraient toute leur vie pour de plus savants préliminaires. Il murmura :
— Viens, je t’en supplie, j’ai besoin de te sentir en moi, je me sens tout vide, je veux ta queue dans mon ventre !
Quelque chose se positionna sur l’entrée qui ne demandait qu’à être forcée, et cette chose commença à se frayer un chemin. Alban poussa un petit cri de douleur : Prince était bien outillé, mieux que ses précédents amants, et lui si peu expérimenté… Prince s’arrêta, mais Alban appuya sur ses fesses pour l’attirer en lui.
— Non, murmura-t-il, continue ! J’ai trop hâte !
Prince était doté d’un de ces sexes trop rares qui demeurent souples lorsqu’ils sont durs et épousent chaque recoin des cavités où ils s’aventurent, donnant aux veinards qu’ils honorent une impression de plénitude inégalable. Alban la ressentit durant toute sa progression et, quand enfin Prince eut atteint son but, quand il se pencha sur ses lèvres pour le remercier de son accueil, il sentit la jouissance l’envahir et comprit que la hampe divine avait d’instinct trouvé ce mystérieux point qui dispense la félicité. Alban, même si cela ne lui était encore jamais arrivé, avait lu assez de textes sur le sujet pour savoir de quoi il s’agissait, mais il ne voulait pas nommer la chose par son nom, il préférait que cela demeure une énigme, un point mystérieux. Et avec quel art Prince s’en occupait-il, de ce point ! Il s’était bien rendu compte, à l’extase empreinte sur les traits d’Alban, qu’il y était et il s’arrangeait, Dieu sait comment, pour que son gland le caresse, tourne autour de lui, le heurte, le chatouille. Alban se mit à rugir comme un fauve, agrippé aux fesses, aux reins, aux épaules de Prince. De la même manière que, lors de la pénétration, la douleur avait été une jouissance, la jouissance devenait une douleur. Mais une douleur divine. Alban explosa abondamment, en de longs jets brûlants qui allèrent s’écraser partout à la ronde, mais il s’en rendit à peine compte : cela faisait partie du plaisir insupportable que Prince continuait à la lui dispenser. Il choyait toujours son point et le sexe d’Alban ne ramollit même pas après avoir libéré sa liqueur. Il semblait que sa hampe fût douée de vue et qu’elle se mût d’elle-même : elle trouvait sans la moindre hésitation l’endroit qui allait déterminer la jouissance d’Alban et le caressait de la manière exacte qu’Alban souhaitait, sans même que Prince semblât bouger. Une nouvelle fois, Alban explosa, lâchant une quantité d’élixir, et cette fois encore, sa virilité resta dressée vers le ciel : ce que lui faisait Prince était trop délicieux pour que sa hampe pût ramollir. Puis Prince se lança dans des allers-retours plus rapides. La jouissance, pour Alban, se déplaça du cœur de ses entrailles vers l’anus, et il en fut presque soulagé : c’était moins intense, plus humain, plus habituel. Il regarda le beau visage de Prince penché sur lui, et vit qu’il souriait ; c’est tellement rare, les hommes qui sourient en faisant l’amour. Alban lui sourit en retour et Prince se pencha pour l’embrasser. Ses mouvements s’accélérèrent encore et sa hampe augmenta de volume, devint moins souple, se mit à frémir. Enfin, dans un rugissement, Prince explosa et Alban sentit un geyser brûlant envahir ses entrailles tandis que la tige prodigieuse, de nouveau, s’emparait de son point sensible. Une nouvelle marée jaillit de lui, aussi puissante que les deux premières. Prince, à bout de souffle, s’écroula sur lui et l’embrassa avec passion.
Lorsqu’il reprit conscience, Alban trouva Prince agenouillé sur lui, en train de lécher les fleuves de liqueur qui avaient jailli de lui. Il sourit à Alban et l’embrassa, partageant avec lui le philtre subtil.
— C’était sublime, mon Prince, dit Alban, c’est Dieu et non Prince qu’on aurait dû t’appeler.
— C’est toi qui as été sublime, mon amour. Tu m’as donné la jouissance de ma vie…
Ils s’aperçurent alors qu’il faisait nuit. Reprendre le bateau pour gagner Saint-François aurait été risqué. Ils dormiraient sur l’île.
— Allons nous baigner, suggéra Prince.
La pleine lune transformait en neige le sable blanc. L’eau était tiède. Ils nagèrent un peu, puis revinrent près du rivage, s’embrassant et se caressant. La longue séance qui venait de s’achever n’avait pas apaisé la faim qu’ils éprouvaient l’un de l’autre ; les sexes, à nouveau, se dressaient, prêts pour d’autres joutes.
— Allons nous asseoir au bord de l’eau, dit Alban. Je me rends compte que je n’ai pas vraiment vu ta queue. Remarque, je ne l’ai pas regretté : elle a si bien su me faire grimper aux rideaux en restant cachée en moi !
Il prit en main la longue tige noire, s’émerveilla de sa souplesse, admira le gland mauve, turgescent, au méat béant déjà mouillé d’eau de désir. Il embrassa le bel animal et dit :
— Tu te rends compte, moi je n’ai pas encore savouré ta liqueur ! Il faut absolument que je connaisse son goût.
Cette lacune ne tarda pas à être comblée…
***
Le même jour, Man Toinise, la méchante quimboiseuse, disparut de sa petite case. Nul ne sut ce qui lui était arrivé. Un vilain chien jaune efflanqué se mit à roder dans les environs et bientôt personne, dans le voisinage ne douta que l’animal ne fût Man Toinise, qui avait viré chien par quelque retour de maléfice. Au point que le propriétaire de l’habitation où la jeteuse de sort avait planté sa demeure, au demeurant le plus cartésien des blancs-pays, hostile à toutes ces sornettes, donna l’ordre qu’on ne la détruisît pas : on ne savait jamais, mieux valait, et c’était le cas de le dire, ne pas tenter le Diable. Le chien s’installa dans la case comme s’il était chez lui. Des personnes lui portaient parfois à manger, et d’aucuns affirmèrent l’avoir vu, par une nuit de pleine lune, debout sur ses pattes arrière, en train de touiller, dans le grand kanari de Man Toinise, sur un feu allumé Satan sait comment, une mixture affreuse et puante. Puis un jour, lors d’un cyclone, la petite case s’écroula. Le propriétaire fit déblayer l’endroit. Nul ne revit plus jamais ni Man Toinise ni le chien…
Gilles, Marc et Simon, de retour au pays de France, se réveillèrent un beau matin avec une queue en tous points semblable à celle qu’ils avaient tant décriée chez Alban. Alors, le remords de leur mauvaise action les envahit. Toutefois, deux jours plus tard, l’appendice indésirable avait disparu : après tout, ils n’avaient pas été vraiment malintentionnés, et la peur qui s’était emparée d’eux avait été une punition suffisante… Et puis leur méchanceté avait eu, finalement, de bons résultats, puisqu’elle avait permis la rencontre de Prince et d’Alban…
***
Le lendemain matin, Alban et Prince se réveillèrent dans les bras l’un de l’autre, bouche contre bouche, ventre contre ventre, sexes unis. Après avoir paressé quelques minutes pour mieux apprécier la chance qui était la leur, ils se livrèrent aux caresses, aux baisers, à d’autres jeux encore, moins innocents. Lorsque leur désir fut — provisoirement — apaisé, lorsque des flots d’élixir eurent été répandus, Alban déclara :
— Eh bien, mon charmant Prince, nous sommes ici comme des coqs en pâte, mais la nourriture est rare et j’avoue que je commence à avoir une faim de loup. Ne serait-il pas temps de regagner ton royaume ?
— Mon royaume ! Parlons-en ! J’ai fait mon coming-out la semaine dernière et mon père m’a flanqué à la porte ! Et ce job pour les Phares et Balises se terminait hier ! Je n’ai pas d’argent et nulle part où aller ! Alors, mon royaume !…
Alban se mit à rire et demanda :
— Connais-tu le rhum Montaigu ?
— Comme tout le monde : c’est l’un des meilleurs de la Guadeloupe…
— Oui. Il est produit à l’habitation Ravine-Noire. Une des plus belles de la région de Basse-Terre. C’est chez moi. Et comme tu es mon Prince, maintenant c’est ton royaume…
Ce fut au tour de Prince d’éclater d’un rire jaune.
— Et tu crois que tes parents, des blancs-pays, vont m’accepter, moi qui suis noir comme du charbon et sans un sou vaillant ? Sans même parler de notre sexualité particulière… Tu l’as fait, toi, ton coming-out ?
— Non, admit Alban. C’est que, jusqu’à présent, ma vie amoureuse ne le justifiait pas. Mais je suis sûr que tout se passera bien : mes parents m’aiment. Et puis, tu as sur les blancs-pays des idées préconçues : mon père va comprendre que c’est grâce à toi que le maléfice a été rompu, et il t’acceptera. Du côté de ma mère, ce sera peut-être un peu plus difficile : elle est française, un peu bizarre, et pas vraiment prête, malgré tout ce qui m’est arrivé, à croire aux maléfices. Mais nous la convaincrons. Et puis, si ça ne marchait pas, nous serions toujours tous les deux ; que demander de plus ? Nous trouverions toujours un petit job et une case en gaulette… Je t’aime, mon Prince, je suis prêt à tous les sacrifices pour vivre avec toi.
Ils s’embrassèrent et le désir les emporta de nouveau loin, bien loin des soucis de ce monde…
***
La voiture émergea de la longue et majestueuse allée de palmiers royaux et la grand-case apparut dans toute sa splendeur, avec ses pelouses, ses monceaux de fleurs, sa galerie aux colonnes d’acajou sculpté, l’alignement interminable de ses portes-fenêtres. Alban se gara et coupa le moteur.
— Nous y voilà, dit-il.
— Non, dit Prince. Je ne peux pas. Je ne veux même pas descendre de la voiture. Ce n’est pas un endroit pour moi. Tu me vois dans un luxe pareil, moi qui n’ai jamais connu autre chose que mon HLM de la Cité Bergevin !?
— Allons, mon Prince, tu ne vas tout de même pas te laisser intimider par les fastes de ta capitale ! Tout se passera bien, tu verras.
Alban sortit de la voiture, la contourna et vint ouvrir la portière de son ami.
— Viens, dit-il, n’aie pas peur.
Il lui prit la main. Ils traversèrent la pelouse et gravirent les trois marches de la galerie. Ses parents, qu’il avait prévenus de son retour sans parler de Prince, devaient être dans le salon de musique : il entendait jouer le piano de sa mère. Toujours main dans la main, ils entrèrent dans la pièce. Le piano se tut. Héloïse et Jean se tournèrent vers eux.
Alban rayonnait. Il dit :
— Maman, Papa, voici Prince. Grâce à lui, le maléfice est rompu. Le Malheur n’existe plus. Nous nous aimons. Nous allons vivre ensemble.
L’hésitation de Jean fut à peine perceptible : bien sûr, Prince ne représentait pas ce qu’il avait rêvé pour son fils, ni comme milieu social, ni surtout comme sexe. Mais il se souvint des conseils de Man Zéphyrine : s’il voulait qu’Alban s’en sorte, il fallait qu’il soutienne ses choix, même s’il n’était pas d’accord avec eux. Et puis, le plus important n’était-il pas que son garçon fût heureux ? Il s’approcha de Prince et le serra dans ses bras.
— Sois le bienvenu, Prince. Cette maison est la tienne. Je suis heureux d’avoir un deuxième fils.
Héloïse, sidérée, regardait la scène en ouvrant et fermant la bouche comme un poisson hors de l’eau. Finalement, elle balbutia :
— Mais, chéri, quand tu dis : « nous nous aimons, nous allons vivre ensemble », tu veux dire que…
— Oui, Maman, nous nous aimons d’amour ; nous sommes gay…
Héloïse continua à jouer les carpes et se mit en outre à opiner du chef. Elle demanda :
— Mais, et ta queue, chéri ? Et ta fourrure ?
— C’est fini, tout ça, Maman, fini à jamais : Prince a rompu le maléfice…
Alors, Héloïse se dit que, disgrâce pour disgrâce, mieux valait, à tout prendre, avoir un fils pédé maqué avec un nègre qu’un fils à queue et à fourrure, fût-elle intermittente ; et, mère aimante à défaut d’être bonne mère, le bonheur qu’elle lut dans les yeux d’Alban acheva de la convaincre. Elle ouvrit les bras.
— Venez m’embrasser, mes enfants ! dit-elle.
Mabo, sur le pas de la porte, pleurait dans son tablier.
Alors — mais il paraît qu’au même moment, là-bas, dans sa case en gaulette, Man Zéphyrine jetait aux quatre vents des poignées de poudre tandis que de son feu s’élevaient des volutes arc-en-ciel —, alors, à sa propre surprise, Héloïse s’entendit appeler :
— Eh bien, Mabo, qu’est-ce que tu attends pour venir les embrasser toi aussi ? Tu fais partie de la famille, oui ou non ?
***
Ils se pacsèrent et vécurent très heureux, même s’ils n’eurent pas d’enfants. Car le pouvoir des quimboiseurs, quand même, ne va pas jusque-là. Quoique, après tout, va savoir !…
FIN
pierre.dubreuil-a-yahoo.fr
Commentaires
Une série FORMIBABLE
Toutes mes félicitations, je ne sais pas comment vous faites, on s'y croirait.
Encore bravo, Alain
Pierre, j'admire la façon dont tu manie le surnaturel : Pas trop pour n'être pas outrancièrement invraissemblable, mais assez pour pimenter tes récits d'une façon très originale.
Belle histoire de double queue, et bel hommage à ton île.
Bravo !