Noir et Blanc
par Andrej Koymasky © 2008
écrit le 25 Janvier, 2006
Traduit en français par Eric

CHAPITRE 1
PERDU ET AGRESSÉ

Les applaudissements furent bruyants et, aux dires des journalistes, durèrent dix-sept bonnes minutes : tout l'auditorium était debout pour prodiguer à Simon Gillard le triomphe qu'il méritait.
Il rentra à sa loge, épuisé mais heureux. Là son père, Jonathan Gillard, recteur de l'université, l'étreignit et lui donna des tapes dans le dos.
"Tu as été grandiose, Sim, je suis fier de toi !" dit-il, ému.
"Bien que je n'aie pas suivi tes traces ? Bien que je ne sois pas devenu le champion de baseball que tu aurais voulu ?" lui demanda Simon, presque à voix basse, non pas pour revenir sur ces discussions animées avec son père, mais plutôt pour s'assurer que ce dernier avait vraiment accepté ses choix.
"Arrête... le passé est le passé, mon garçon... D'ailleurs, s'il n'y a qu'une seule chose que tu as prise de moi, c'est ta détermination ! Un père... a toujours envie que son fils soit comme il l'a rêvé, non ? Peut-être à tort, mais... Tu verras, toi aussi, quand tu auras un fils..."
Oui, pensa Simon, un fils à moi ! Comment lui dire que je n'aurai jamais de fils, que je ne lui donnerai jamais de petit-fils pleurnichard ? A la longue son père avait fini par accepter qu'il ne veuille pas faire une carrière universitaire, et même qu'il ne soit pas le moins du monde sportif, mais comment prendrait-il la révélation qu'il n'avait aucune intention de se marier ? Il avait "épousé" la musique et il préférait profiter d'une fille de temps en temps, mais sans lien qui le détournerait de sa passion et de son travail.
Serait-ce le bon moment pour le lui dire ?
Ils furent interrompus par des coups discrets à la porte de la loge. Un employé apporta un grand bouquet de roses rouges. Simon prit la carte pliée à un coin de la cellophane et la lut : elle provenait, excusez du peu, de madame Van Hoerst, l'épouse du magnat du caoutchouc et l'un des plus grands donateurs de l'université de son père.
"Vous êtes marié ?" demanda Simon au serviteur.
"Oui, maestro..." répondit l'homme, un peu surpris par la question.
"Parfait. Alors apportez ces roses à votre épouse, mais ne lui dites pas qu'elles viennent de moi, dites-lui que c'est une idée à vous." dit Simon en souriant et il lui rendit le bouquet.
"Oh, maestro, ma Darla en sera très heureuse ! Merci de tout cœur." répondit l'homme en s'inclinant un peu et il sortit.
"Tu fais quoi ? Tu rentres tout de suite chez toi ?" demanda son père.
"Oui, je suis un peu fatigué. Maman va bien ?"
"Plutôt... disons que son état n'empire pas. Ta sœur est avec elle, aujourd'hui c'est son jour libre, au cabinet d'infirmières. Elles ont dit qu'elles regarderaient ton concert à la télé. Elles auraient voulu venir, mais..."
"Embrasse-les toutes les deux de ma part, papa. Dès que je peux, je tâcherai de rester un peu avec maman."
"Tu ne te changes pas ?" demanda son père en le voyant passer son pardessus sur son smoking.
"Non... je rentre tout de suite à la maison, je prends une douche et je me mets au lit. Tu n'as pas idée, papa, à quel point un concert est prenant et fatigant. Mais c'est bon, aussi..."
"Surtout après un tel triomphe ! J'ai demandé à l'agence qui m'envoie tous les extraits de presse relatifs à l'université de me compiler aussi un fascicule de tous les articles sur tes concerts. J'en ferai copie et je t'enverrai les originaux, si tu veux."
"Merci papa. Prends soin de toi."
Il sortit de sa loge avec son sac de partitions et fut arrêté par un journaliste. "Excusez-moi, maestro, pouvez-vous me faire une déclaration ? Je suis Ted Benson, du New York Times..."
"Une déclaration ?" demanda Simon avec un petit sourire. "Et bien... écrivez que je suis heureux d'avoir été en mesure de faire plaisir à mon auditoire."
"Faire plaisir ? Mais ils étaient tous plus qu'enthousiastes. Vous ne touchiez pas les touches du piano... vous les caressiez et les faisiez chanter... De ma vie je n'ai jamais entendu un pianiste interpréter Rachmaninov aussi magistralement. Surtout le Concerto numéro 2 opus 18 en do mineur. Sublime !"
"De votre vie ? Oh, vous êtes encore si jeune... Avez-vous déjà trente ans ?" lui demanda Simon en souriant.
"Trente-trois... Mais dont déjà onze ans à m'occuper de musique pour le New York Times et, croyez-moi, je sais reconnaître un besogneux d'orchestre d'un vrai maître. Et votre interprétation du prélude en do dièse mineur... fantastique, vraiment fantastique."
"Merci, vous êtes très aimable." Dit-il et il le salua et partit.
Simon descendit au parking de l'auditorium, monta dans sa vieille Volvo, démarra et partit vers chez lui. La nuit était claire et douce. Quand il s'arrêta à un feu, il ouvrit la fenêtre. Il repensait à son interprétation de ce soir : oui, il en était satisfait, et pourtant... et pourtant il savait qu'il aurait pu faire encore mieux. Ne serait-ce pas le destin d'un vrai artiste que de n'être jamais satisfait de son travail ?
Plus tard il vit que la route qu'il aurait dû suivre pour rentrer chez lui était fermée par des travaux. Il se demanda s'il valait mieux contourner cette interruption inattendue en tournant à droite ou à gauche. Spontanément, il prit à droite. A part l'avenue qu'il avait dû quitter, il ne connaissait pas ce quartier de la ville. Mais il pensa qu'il prendrait une parallèle puis tournerait encore à gauche pour retrouver l'avenue qu'il connaissait.
Mais la rue qu'il avait prise semblait l'emmener loin de la direction où il voulait aller. Combien de fois s'était-il dit qu'il devait acheter un plan de la ville à garder dans la voiture, mais il ne l'avait jamais fait ! C'est maintenant que ça lui aurait été utile. Les rues semblaient de plus en plus mal éclairées, beaucoup des lampadaires étaient éteints, sans doute cassés, et les maisons au bord des rues semblaient de plus en plus délabrées.
"Mais où diable suis-je ?" se demanda-t-il en se passant nerveusement la main dans les cheveux.
Soudain le moteur se mit à tousser et, après quelques sursauts, l'auto cala.
"Oh merde ! Il ne manquait que ça !" dit Simon contrarié.
Il essaya de redémarrer mais le moteur était mort : le démarreur tournait dans le vide dans un bruit grinçant et les lumières du tableau de bord baissaient d'intensité. Il essaya encore, plusieurs fois, en vain.
"Oh, merde, merde, merde !" s'exclama Simon, plus contrarié.
Il regarda autour et vit une cabine de téléphone pas loin. Il espéra que le téléphone fonctionne pour qu'il puisse appeler une dépanneuse. La rue était déserte. Il sortit et marcha d'un pas décidé vers la cabine. Une de ses vitres était complètement éclatée et formait un dessin de fissures circulaires et radiales qui évoquaient une toile d'araignée.
Au sol il y avait des bouteilles vides, des cartons, des bouts de bois, des cagettes éventrées... Le tout donnait une impression d'abandon, de saleté, de misère qui le fit frémir et se sentir mal à l'aise. Il entra dans la cabine et fouilla ses poches pour trouver des pièces. Quelqu'un avait taggué à la bombe à peinture sur la vitre intacte un graffiti multicolore disant "fuck" au-dessus d'un gigantesque pénis en érection.
Il prit le combiné et entendit le signal de la ligne. Il sortait de la poche de son pardessus une poignée de pièces quand, du coin de l'œil, il remarqua un mouvement. Il regarda autour. Il y avait devant la porte de la cabine quatre jeunes afro-américains, tous dans les vingt ans, qui le regardaient avec un petit sourire amusé, loin d'être rassurant.
L'un d'eux avait un blouson de cuir noir, avec un col en fourrure, ouvert sur une chemise vert foncé et une casquette de base-ball sur la tête, la visière sur sa nuque. Un autre avait un grand manteau marron, au col large, ouvert sur une chemise blanche et une casquette crème. Le troisième était tête nue, complètement rasé, et portait un chandail à rayures horizontales grises et orange et le quatrième portait un bandana à franges sur la tête et un lourd blouson à grand carrés rouges et noirs, ouvert sur un maillot de corps noir.
Ce dernier frappa à la vitre et dit : "Sors de là, p'tit mec !"
De l'intérieur Simon répondit : "Un instant. J'appelle une dépanneuse, ma voiture est en panne..."
"T'en fais pas, mon frère, on s'en occupera de ta voiture. Sors et donne-nous ton portefeuille... et ta montre... et ta bourse..." lui dit celui à la casquette blanche.
"Eh, mes frères, il est pas mal, bien que pâle ! Ça vous dirait pas qu'en plus de ses affaires, on prenne aussi son p'tit cul d'blanc ?" demanda en riant celui à la casquette de base-ball.
Ils rirent tous les quatre, à l'évidence amusés par l'idée. "Allez, bellâtre, sors qu'on te fasse ta fête !" dit alors celui à la tête nue, avec un sourire menaçant, en se touchant entre les jambes de façon provocante.
"Laissez-moi tranquille... s'il vous plait..." dit Simon d'un ton neutre, en pensant qu'il ne devait pas leur montrer la peur qu'il commençait à ressentir, mais même pas se montrer trop sûr de lui. Il ne pouvait pas les défier...
"Sors, ne nous rends pas vénères !" dit celui au bandana.
"Mais qu'attendez-vous de moi ?" demanda Simon en tâchant de ne pas laisser sa voix trembler.
"Tout ! Tes affaires et ton cul !" s'amusa celui à la casquette blanche. "Allez, sors, je t'ai déjà en joue !"
Simon bloquait du pied la porte de la cabine et il réalisa que même s'il avait pu faire le numéro de la police, il n'aurait même pas su dire où il était. Il sentit qu'il n'avait pas d'échappatoire, qu'il était pris au piège. Il se demanda ce qu'il devait faire.
Celui tête nue tira violemment la poignée de la porte et l'arracha. Toute la cabine sembla vaciller. Celui à la casquette de base-ball sortit, dieu sait d'où, une barre de fer qu'il abattit sur le verre de la porte, qui se fêla sans encore céder. Un second coup violent fit s'incurver le verre vers l'intérieur... Simon comprit qu'il casserait au troisième coup.
Désespéré, il enleva le pied de la porte et les laissa l'ouvrir. Celui au bandana le saisit immédiatement par un bras et le tira dehors. Celui à la casquette blanche lui posa la main sur le cul et le palpa. Simon sursauta.
"Baisse ton fut et ton slip, p'tit mec ! vite !" lui dit celui au bandana en se caressant entre les jambes.
"Non, fous-toi plutôt à poil, je crois que tes fringues sont juste à ma taille !" rit celui à la casquette blanche.
Même s'il l'avait voulu, Simon n'aurait pas été capable d'obéir, il se sentait comme paralysé. Il faisait son possible pour ne pas se montrer épouvanté, mais c'était une cause perdue. Il se demandait si, après avoir profité de lui, ils le laisseraient partir ou le tueraient...
Celui au crâne rasé passa la main sous son pardessus, en cherchant la poche intérieure. Il sentait les mains des quatre jeunes hommes toutes sur lui, elles le fouillaient, commençaient à le déshabiller, le secouaient et il les entendait rire, s'encourager l'un l'autre par des blagues lourdes... ils se racontaient l'un à l'autre ce qu'ils comptaient lui faire, comment ils comptaient se le faire...
Tâchant encore désespérément de garder son calme et de raisonner froidement, il tenta de les amadouer : "Bon, je vous donne ce que vous voulez, mais laissez-moi partir. Qu'avez-vous à gagner à me faire du mal, hein ? Et puis, je ne suis pas gay..."
"Ohhh, écoutez-moi ce p'tit mec. On y gagnerait quoi, hein ? Mais nous non plus on n'est pas des pédés, mon frère ! Mais vous les blancs vous nous avez enculés pendant tant de siècles, nous les noirs, alors maintenant on veut juste remettre les choses en place. Si t'es pas pédé, tant mieux ! Ce sera encore plus drôle."
"Mais les garçons, je n'ai jamais rien eu contre les afro-américains..."
"Non mais écoutez-moi si c'est pas politiquement correct ! Pour lui on est des afro-américains, c'est autre chose que de sales nègres, non ? Donne-nous ton cul et tes affaires et on te laisse partir." Dit en riant celui à la casquette de base-ball.
"Prenez mes affaires, ce que vous voulez, mais laissez-moi en paix, laissez-moi partir."
"C'est nous qui décidons ce qu'on prend, mon frère, pas toi ! Dommage que t'aies pas de chatte, faudra qu'on se contente de ton cul. Baisse ton froc, vite, et nous énerve pas, connard !"
Simon ne pouvait plus contrôler la peur qui l'envahissait, malgré tous ses efforts. Il se dit qu'il lui fallait se résoudre à son sort et il essaya d'ouvrir la ceinture de son smoking gris foncé, presque noir, mais ses mains tremblaient tant qu'il n'y arriva pas.
Celui au bandana le saisit par le nœud papillon et l'attira vers lui : "Tu vas te magner, oui ?" lui souffla-t-il au visage d'une voix basse et menaçante, les yeux à quelques centimètres des siens.
Simon sentit son haleine qui puait l'alcool et cela l'effraya plus encore. Il tremblait maintenant sans plus de retenue, oubliant toute sa résolution de cacher à ces quatre-là combien il avait peur.
C'est alors que retentit une voix claire et forte : "Eh, lâchez-le ! Immédiatement !"
Les quatre hommes, et Simon, se tournèrent pour regarder : c'était un vigile privé en uniforme, afro-américain lui aussi, et il avançait à grands pas assurés vers le petit groupe devant la cabine de téléphone.
"Eh, mon frère, laisse tomber, tu veux ? Nous voulons juste nous amuser un peu avec ce con. T'en as rien à foutre, hein ?" lui dit celui à la casquette blanche.
"Je vous ai dit de le lâcher, tout de suite !" répéta le nouvel arrivé d'un air dur et déterminé.
"Et sinon ?" demanda dans un ricanement de défi celui à la casquette de base-ball en faisant réapparaître la barre de fer.
Le vigile privé, atteignit le petit groupe mais resta à distance de sécurité et dégaina un pistolet qu'il pointa vers l'entrejambe de celui qui avait la barre de fer en main : "Sinon, je te fais d'abord sauter les couilles, puis je m'occupe de tes potes ! Cassez-vous, et au pas de course !"
"Holà, holà, oh ! Du calme, mon frère ! Nous ne faisions rien de mal, hein ? Du calme..."
"Mon calme s'épuise. Lâchez-le et partez !" dit le nouvel arrivé d'un ton menaçant en relevant légèrement son arme.
"Fils de pute..." commença celui à la casquette blanche.
Mais le vigile privé déplaça un peu son arme et tira un coup qui effleura la casquette de l'autre.
Les quatre hommes lâchèrent immédiatement Simon et firent un pas en arrière.
"Allez, au pas de course !" ordonna le vigile.
Ils commencèrent à s'éloigner doucement, tous les quatre, en le regardant les yeux chargés de haine.
"Au pas de course, j'ai dit !" dit l'homme avec force et un second coup de feu érafla le bitume derrière l'un d'eux.
Ils s'enfuirent en courant, sans cesser de l'insulter, mais ils disparurent vite dans une rue latérale.
"Merci..." murmura Simon, le dos appuyé au coin de la cabine de téléphone.
"C'est votre voiture, monsieur ?"
"Oui..."
"Bien, montez dedans et repartez vite, ça vaut mieux. Vous ne devriez même pas venir ici à cette heure."
"Je me suis perdu et ma voiture a calé et ne repart plus. J'étais venu appeler une dépanneuse..." se justifia Simon.
"C'était bien l'endroit où venir se perdre..." murmura l'autre, en faisant non de la tête. "Vous avez de la chance que ce soir même, après le travail, je sois venu saluer ma sœur et mes neveux. Bon, passez-le ce coup de fil... J'attendrai la dépanneuse avec vous."
"Merci, vous êtes très aimable."
"Nous ne sommes pas tous des enfoirés, nous les noirs. Du moins pas plus que vous les blancs." lui dit le vigile avec un sourire amical en rengainant son pistolet.
Simon demanda au vigile l'adresse où ils se trouvaient, il appela et on lui dit que la dépanneuse viendrait d'ici une heure.
Quand il en informa le vigile, ce dernier dit : "Bien, alors allons nous asseoir dans votre voiture et attendons."
"Je suis désolé de vous faire perdre votre temps, mais... mais je vous suis très reconnaissant. Je m'appelle Simon Gillard." dit-il en lui tendant la main.
"Sidney Gordon. Enchanté. Gillard... Gillard... ne seriez-vous pas par hasard parent du recteur Gillard ?"
"Si, je suis son fils... vous le connaissez ?"
"Oh, juste de vue. Je m'étais inscrit en fac... j'ai suivi une seule année, après j'ai dû arrêter et me trouver du travail..."
"Ah, et pourquoi donc ?"
"Mon père était policer et il se mettait en quatre pour me faire faire des études, entretenir maman qui est malade, donner un coup de main à ma sœur, dont le mari ne gagne pas assez... Quand j'avais vingt ans... une fusillade avec quelques voleurs à la tire... ils l'ont touché à la tête, entre les deux yeux... mort sur le coup... Il n'avait que quarante cinq ans, pauvre papa..."
Simon secoua lentement la tête : "Je suis désolé... Vraiment... La vie est cruelle, parfois..."
"Non, pas la vie, les hommes. Ces hommes qui donnent plus de valeur à un sac d'argent qu'à la vie d'un frère."
"Ils les ont arrêtés, au moins ?"
"Non, jamais. Ils ont réussi à s'enfuir après avoir atteint le collègue de mon père aux jambes. Il est paralysé, lui. Mais au moins il est encore vivant." Dit tranquillement le jeune homme pendant qu'ils s'asseyaient dans la voiture de Simon.

CHAPITRE 2
UNE AGRÉABLE CONVERSATION

"Comment se fait-il que vous soyez si élégamment habillé, monsieur ? Vous rentrez d'une réception ?" lui demanda Sidney.
"Non, d'un concert. Je suis pianiste."
"Mh, c'est bien ! La musique est une des plus belles inventions de l'homme. De la musique classique, j'imagine..."
"Oui. Mais j'aime aussi le blues, le rock, le jazz... toute la bonne musique. Et vous, quelle musique aimez-vous ?"
"Moi aussi, toute la bonne musique. J'aime Gershwin."
"Porgy and Bess..."
"Oui, bien sûr, mais aussi Rhapsody in Blue, Un Américain à Paris et le Concerto en Fa. Et puis Lady Be Good, Funny Face, Strike Up the Band, Of Thee I Sing et Girl Crazy. J'aimerais avoir ses CD... Je n'en ai qu'un de morceaux choisis, que j'ai acheté avant que papa ne soit tué... Maintenant je ne peux plus me le permettre. Avez-vous jamais joué du Gershwin ?"
"Parfois, oui."
"Qu'avez-vous joué, ce soir ? Chopin ?"
"Non, Rachmaninov."
"Désolé, je n'en ai jamais entendu parler. Je suis pas un connaisseur. Savez-vous qu'on dit que Gershwin était gay ?"
"Oui, on le dit. Mais il n'y a aucune preuve..."
"Et pourquoi donc, quand on dit que quelqu'un est hétéro, personne n'en demande la preuve, mais pour admettre que quelqu'un est gay, tout le monde en veut la preuve ?" dit Sidney.
Simon sourit : "Vous avez raison, c'est tout à fait ça. Peut-être parce que pour beaucoup être gay est une...salissure. Il reste beaucoup de préjugés."
"Oui, une salissure..."
"Gay ou pas, c'était un excellent musicien. Je crois que les gens ne devraient s'intéresser qu'à ça, et pas à ce que chacun fait au lit, comment et avec qui."
"Vous n'avez pas de préjugés contre les gays ?"
"Mon dieu, non ! Du moins je pense et j'espère ne pas en avoir."
"D'après moi les gays ne sont ni meilleurs ni pires que les autres."
"D'après moi les gays n'existent pas..."
"Que voulez-vous dire ?" demanda Sidney en fronçant le front.
"Je veux dire qu'il y a autant d'êtres humains que de sexualités. Il n'existe pas de gays en tant que catégorie. Ce sont d'absurdes simplifications."
"Mais un gay couche avec un homme et non avec une femme... ou au moins, il préfère coucher avec un homme qu'avec une femme."
"Oui, c'est certain. Mais tout comme je suis pianiste... j'aime jouer du piano. Mais je ne suis pas que pianiste, je suis un homme qui aime jouer du piano... Vous êtes vigile assermenté ? Non, ce n'est que votre travail. Vous êtes beaucoup plus que seulement un vigile assermenté, n'est-ce pas ?"
"Je ne l'avais jamais vu comme ça. Mais je suis noir, ça on ne peut pas le nier..." objecta-t-il avec un sourire.
"Non, vous êtes un homme à la peau plus foncée que d'autres, simplement. Mais aussi plus claire que certains autres. A mon avis, la... négritude n'existe pas en tant que qualité intrinsèque. Même parmi les hommes à la peau foncée, combien de nuances y a-t-il ? Et parmi ceux de la même nuance, y en a-t-il deux de pareils ?"
"Il existe néanmoins une culture black, afro-américaine..."
"La culture aussi a mille nuances. Je n'aime pas les généralisations. C'est comme dire que parce que ces quatre garçons m'ont pris comme cible ils sont tous comme ça ! Ou parce que vous m'avez sauvé, ils sont tous comme vous. Si je ne connaissais, disons rien que des mexicains qui jouent de la guitare, aurais-je le droit de dire que tous les mexicains sont guitaristes ?"
"Vous me plaisez. Et pas que physiquement, je veux dire..." dit Sidney, songeur.
Simon le regarda, un peu surpris. Sidney surprit son regard et sourit.
"Oui, pour utiliser une étiquette que vous n'aimez pas... je suis gay et vous me plaisez beaucoup... physiquement aussi."
Simon acquiesça : "Bien, vous m'avez l'air de quelqu'un d'agréable et aussi de bien fait, mais moi, pour utiliser encore une étiquette qui me déplait, je ne suis pas gay."
"Vous ne courrez aucun risque, avec moi..." lui dit Sidney d'une voix douce.
"Je n'en doute pas. Vous avez le regard franc."
"Vous aussi." dit Sidney. Puis il regarda sa montre : "S'ils sont ponctuels ils devraient arriver dans une petite demi-heure."
"Je suis désolé de vous faire perdre autant de temps..."
"Mais il n'est pas perdu, j'aime parler avec vous. Et demain je peux dormir tard, ne vous en faites pas."
"Je peux vous appeler par votre prénom et vous tutoyer ? Après tout je crois qu'on a presque le même âge."
"Bien sûr, monsieur, comme vous voulez. J'ai juste trente ans."
"Mais toi aussi, Sidney, appelle-moi par mon prénom. Moi j'ai vingt-sept ans."
"D'accord, Simon. J'aimerais pouvoir assister à un de tes concerts..."
"Laisse-moi ton adresse et je t'enverrai quelques invitations."
"Merci, avec plaisir." dit Sidney et il sortit de sa poche un petit bloc et un crayon, prit une feuille, y écrivit son nom et son adresse et la lui tendit.
"Prête-moi ton bloc, je te laisse aussi mon adresse."
"Tu habites encore avec ta famille ?"
"Non, il y a trois ans que je vis seul. Tu sais, ma mère aussi est malade. Elle a une leucémie. Et la tienne, qu'a-t-elle ?"
"Une grave insuffisance rénale. Elle est tombée malade quand j'avais quinze ans... Elle n'a pas eu une belle vie, la pauvre femme. Elle était très belle, jeune. Papa aussi était bel homme."
"A l'évidence tu as hérité ça d'eux, alors." Remarqua Simon avec un sourire.
"Ma sœur ressemble à papa, moi à maman. Mais maintenant ma sœur est trop grosse... quel dommage. Mes neveux sont tous les trois très beaux. Mon beau-frère n'est pas très beau, mais c'est un homme bien."
"Vous êtes deux enfants ?"
"Quatre, trois garçons et une fille. L'aîné est cuisinier dans la marine marchande. Le plus jeune, qui est maintenant à la maison avec maman, fait des petits boulots, il livre le journal à domicile tôt le matin, comme ça quand je travaille il peut être à la maison avec maman. Je suis le second, puis viennent ma sœur et le petit qui a douze ans de moins que moi. Il vient d'avoir dix-huit ans. Tu es fils unique, toi ?"
"Non, j'ai deux petites sœurs et un frère de quinze ans.
"Tu as une copine ?"
"Non. Juste quelques aventures, parfois, mais jamais rien de très sérieux jusque là. Je n'ai aucune intention de fonder une famille. La musique m'absorbe complètement et je crois qu'une femme et des enfants ne me créeraient que des obstacles et des problèmes."
"Ce n'est pas dit. Il suffirait que tu trouves la femme qu'il te faut."
"Et toi, tu as un copain ?"
"Non, pas pour l'instant. Si tu parles de choses sérieuses, je n'en ai eu qu'un seul. Nous sommes restés ensemble quatre ans. Mais j'espère en trouver un, tôt ou tard. Un homme ne peut pas rester seul, ce n'est pas bien. Nous valons par nos relations avec les autres."
"Et pourquoi n'êtes-vous plus ensemble ?" lui demanda Simon, puis il ajouta : "Si tu veux bien m'en parler..."
"J'avais vingt-cinq ans et lui vingt-deux... Il était noir, comme moi... enfin... de peau foncée, comme tu dis... et il était vigile privé avec moi. On était bien, ensemble, même si on ne pouvait pas encore vivre ensemble. Puis, il y a près d'un an, il a été embauché comme garde du corps par un richard... garde du corps aussi... au lit, si tu vois ce que je veux dire. Alors il m'a largué pour lui."
"Tu l'aimais ?"
"Oui. Au début... au moins je crois... lui aussi semblait amoureux de moi. Mais il venait d'une famille encore plus pauvre que la mienne, alors... il s'est laissé fasciner par la richesse que ce type lui offrait. Bien sûr, je ne pouvais rien lui donner de ce qu'il peut avoir maintenant."
"Ça te fait... mal, de penser à lui ?"
"Non... plus maintenant... je me suis résigné."
"Ça vaut la peine de tomber amoureux pour être mal, après, quand c'est fini ?" lui demanda Simon.
"Ça vaut la peine de manger si c'est pour avoir de nouveau faim après ? Ou de se laver pour se resalir et devoir encore se laver ? Enfin... ce que je veux dire... qu'importe l'après ? Ne pas vouloir tomber amoureux par peur du risque éventuel à courir après... c'est comme ne pas utiliser sa voiture par peur des accidents qu'on pourrait avoir... Et puis, qu'est l'homme, sans amour ?"
"Moi, j'aime la musique... tu ne crois pas que c'est assez ?"
"Mais... la musique... elle t'aime ? Non. Elle se fout de toi, elle ne sait même pas que tu existes, hein ? Quand je parle d'amour, je parle de quelque chose de réciproque. Je ne suis peut-être pas aussi instruit que toi, peut-être que je ne m'exprime pas bien... Mais je sais ce que je dis." répliqua Sidney d'un ton tranquille, puis il ajouta : "Tu ne devrais pas dire que tu aimes la musique, mais qu'elle te plait beaucoup. Ça, oui."
Simon sourit : "Non, tu t'exprimes remarquablement. J'ai compris ce que tu me dis. Mais... et bien... je suis désolé que ton copain ait préféré l'argent à quelqu'un comme toi."
"Bah... Va savoir. On cherche tous toujours ce qu'on n'a pas et on ne profite pas de ce qu'on a. C'est une course sans fin, parce qu'il y aura toujours quelque chose que nous n'avons pas."
"Alors, il faudrait se contenter de ce qu'on a ? Ne pas essayer d'améliorer sa situation ?"
"Non, pas s'en contenter, mais en être content. Profiter de ce qu'on a et, peut-être, essayer de l'améliorer si possible. Non... s'en contenter... m'évoque... baisser les bras. L'homme n'est pas fait pour baisser les bras. Mais combien de belles choses avons-nous dont nous ne savons pas profiter ? Tu vois, j'ai un petit cendrier..."
"Tu fumes ?"
"Non, mais j'ai un petit cendrier en céramique vert et marron, avec mille nuances et quand je le regarde, même après bien dix ans que je l'ai, j'en suis content... Un petit rien, et pourtant..."
"Tu es un poète..."
"Ne devrions-nous pas tous l'être un peu ? Une de mes voisines a un fils handicapé, il y a un truc qui ne marche pas dans sa tête. Et elle en a honte. Tu sais pourquoi ? Parce qu'elle n'est pas capable de voir tout ce qu'il y a de beau et de bon dans son fils. C'est bien triste. Triste pour elle qui n'arrive pas à aimer son fils et triste pour son fils qui ne se sent ni accepté ni aimé."
"Mais peut-être qu'à sa façon, elle l'aime..."
"Non. Pour elle il n'est que... défectueux, mais malheureusement pour elle il est hors garantie, elle ne peut pas l'échanger contre un sain. C'est vraiment triste. Elle aussi ne voit que ce qu'il lui manque et pas ce qu'il a. Ce garçon est gentil, bon et aussi beau... et il faudrait que tu l'entendes chanter ! Mais elle ne s'en aperçoit pas."
"Tu es quelqu'un de très sensible..."
Sidney sourit et secoua doucement la tête.
"Qu'y a-t-il ?" lui demanda Simon.
"Rien. C'est que... tu essais de me mettre une étiquette."
"C'est mal ?"
"Non... tant que tu ne me mets pas dans une boîte trop étroite. Et toi, à part le piano, que fais-tu de beau ?"
"Je lis... je fais des promenades et un peu de jogging... j'aime cuisiner, quand j'en ai le temps. Parfois je vais au musée..."
"Moi ça me rend triste, les musées."
"Pourquoi ?"
"Parce qu'ils me font penser à... des cimetières. Ces œuvres ne sont pas nées pour être là, exposées l'une après l'autre, toutes en file, elles sont nées pour une pièce spéciale, pour une église, un jardin, pour... pour un endroit vivant."
"Mais au musée elles sont accessibles à tous, sans devoir parcourir la moitié du monde pour les voir. Elles sont mises en valeur, d'après moi. Si elles étaient dispersées, bien des gens ne pourraient pas les voir. Elles sont bien gardées, bien restaurées, illuminées comme il faut..."
"Oui, oui, tu dois avoir raison, mais... C'est comme le défilé pour Miss Amérique : tu vois toutes ces filles alignées et tu as du mal à vraiment les apprécier. Si tu n'en vois qu'une, seule dans la foule, tu t'arrêteras peut-être et tu diras : diable, que voilà une belle fille ! Là, par contre, tu ne saurais pas laquelle choisir. Un tableau au musée est un objet sans âme, d'après moi, tout comme ces filles alignées..."
"Je ne suis pas d'accord..."
"Et bien, tant mieux. Imagine l'ennui que ce serait si on pensait tous pareil !" sourit Sidney.
"Ils ont une âme... tant les tableaux au musée que les filles des défilés de reines de beauté..."
"Mais oui, tu as raison... mais il devient si dur de la voir, l'âme, que c'est presque comme s'il n'y en avait plus. Peut-être n'est-ce que mon problème, peut-être est-ce différent pour toi. Peut-être que toi tu peux voir l'âme d'un tableau ou d'une Miss."
"C'est comme apprendre une langue..."
"C'est à dire ?"
"Si tu entends parler, disons un chinois, il te semble qu'il émet des tas de sons sans sens. Mais si tu apprends le chinois, non seulement tu comprends, mais tu peux aussi communiquer avec lui. C'est pareil pour apprécier l'art au musée... ou une Miss."
"Peut-être as-tu raison, je l'ignore. Disons que... ça ne m'intéresse pas assez d'apprendre le chinois. Non pas que ce serait inintéressant, mais parce qu'on ne peut pas tout faire, alors on doit choisir. J'ai tant d'autres choses à... apprendre."
"Oui, ça je le comprends. C'est pareil pour moi. La musique me prend une grande partie de mon temps et de mon énergie, alors je dois renoncer à m'occuper de tant d'autres choses qui pourtant pourraient être très intéressantes."
"Comme les filles ?" demanda Sidney avec un petit sourire.
Simon rit : "Dans un certain sens... Même si parfois avec certaines... nous nous amusons. Mais elles sont loin d'être ma principale préoccupation. Peut-être si je trouve la bonne, alors je changerai d'idée. Mais pour l'instant je suis plus attiré par une nouvelle partition que par une nouvelle copine."
"Tu joues seulement ou tu composes aussi ?"
"Je joue seulement. Mais pour bien interpréter un morceau, il faut arriver à comprendre l'esprit avec lequel l'auteur l'a composé, et en même temps aussi toutes les potentialités du morceau, peut-être même au-delà de ce que l'auteur y a mis. Il s'agit d'interpréter, et pas seulement de jouer."
"Comme quand on fait l'amour." dit Sidney, presque à voix basse. "Sauf qu'alors il faut être deux pour former une symphonie. Chacun doit interpréter ce que l'autre a à lui offrir plutôt que de le lui demander, non ? Sinon ce n'est pas faire l'amour, c'est juste baiser."
"Et bien... j'aime bien ton idée de comment il faut faire l'amour. Je n'y avais jamais pensé."
C'est alors qu'arriva enfin la dépanneuse. Ils sortirent de l'habitacle. Le garagiste examina la voiture de Simon puis dit qu'il fallait la ramener au garage. Simon et Sidney se dirent au revoir.
Pendant qu'enfin on les ramenait au garage, lui et sa voiture, Simon pensa qu'il regrettait d'avoir dû interrompre cette agréable conversation avec Sidney. Non seulement le jeune homme l'avait secouru et fait se sentir en sécurité, mais il lui avait fait passer une heure très agréable. Il était évident que c'était quelqu'un de simple mais profond, habitué à réfléchir aux choses.
Et aussi un des plus beaux afro-américains qu'il ait jamais vu, se dit-il. Il avait une façon de sourire fascinante, gentille, parfois douce, parfois amusée. Oui, tout compte fait cela avait été une rencontre vraiment plaisante. Simon se dit qu'il devait être agréable d'avoir un ami comme lui.
Il fallait qu'il lui apporte quelques CD en cadeau, autant en remerciement de son aide, de sa gentillesse, que pour le revoir. Qui sait si d'une rencontre de hasard, d'ailleurs providentielle, ne pouvait pas aussi naître une belle amitié ?
Dès qu'il aurait un peu de temps, il fallait qu'il aille lui acheter quelque chose de Gershwin, puisqu'il aimait. Il connaissait justement un magasin avec un grand choix et des prix raisonnables.

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